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LORSQUE REVIENT La Prière

Posté par francesca7 le 26 avril 2016

La concentration sur le coeur est dans la Prière, ce qu’on appel la phase de « Receuillement », que l’on pourrait écrire « Re-Coeu-illement ». Dans cette phase on se retire littéralement dans son coeur, jusqu’à ce qu’un sentiment d’apaisement et d’espace nous envahisse totalement. Le geste de la prière, qui est de joindre les mains au niveau du coeur nous aide à porter notre attention sur le coeur . ( Tout fermant peut-être également le circuit énergétique ) . Les yeux clos sont également dirigé vers le bas. Le but n’est pas que d’être concentré sur le coeur mais d’être concentré dans le coeur, ce qui est différent. Ce qu’on y trouve est silencieux, pur, transparent, léger, électrisant. Nos mains sont très « magnétiquent » : à ce vous pouvez les imposer sur des endroits de votre corps. Vous devriez pouvoir sentir  l’énergie  le parcourir avec une certaine « intelligence. »

prière

Dans la Prière nous adressons une demande au sujet de quelque chose et attendons une «réponse ». Dans la Prière on invoque Dieu. L ‘ »Invocation » ne demande pas de rituel particulier : cela consiste simplement à avoir l’idée de Dieu à l’esprit dans cet état d’apaisement total. Généralement lors de l’invocation, les yeux montent d’eux-mêmes vers le ciel.

Ce qui ce passe ici dépend des personnes, (Cette dernière phase est à expérimenter par soi-même.) Ou se laisse « monter intérieurement et envahir par Cela où c’est plutôt un morceau de Cela qui se détache et descend dans le coeur en provoquant une Joie indescriptible.

Dans tous les cas il faut rester à l’écoute : des révélations qui se produisent. Parfois il peut se produire des régressions spontanées, si envahi par Cale, vous imposez les mains à certains endroits du corps.

Etapes

  1. Pensez à la situation qui nous préoccupe, nous dérange.
  2. Se recueillir. Joindre ses mains au niveau du coeur, les yeux clos tournés vers le bas : concentrez-vous sur votre coeur jusqu’à ce que vous soyez concentré dans votre coeur. Cela se traduit par un sentiment d’apaisement et d’espace qui nous envahit.
  3. Adresser notre demande par rapport à la situation qui nous préoccupe.
  4. Invoquer Dieu, simplement y penser et se laisser porter.
  5. Demeurer dans cet état sans penser à problème.

5.b Faites des impositions des mains sur vous-même.

Publié dans EGLISES DE FRANCE, HUMEUR DES ANCETRES | Pas de Commentaires »

Coq dans la culture

Posté par francesca7 le 7 novembre 2014

 

images (6)Le coq, animal familier qui sait se faire entendre, a trouvé une place importante dans de nombreuses religions et traditions. Symbole universel, les vertus qu’on prête à ces animaux, qualifiés de solaire, sont en effet innombrables. Porte-bonheur, prophète guérisseur, le coq incarne souvent le courage, l’intelligence, et on l’associe volontiers à la résurrection.

On attribue au coq de nombreuses qualités en rapport avec ses caractéristiques physiques ou son comportement.

Un symbole de virilité

Sa démarche, le buste en avant, le fait passer pour fier. Parce qu’il a pour lui seul de nombreuses poules, on en a fait un symbole de virilité : il est d’usage de dire d’un homme qui cherche à séduire les femmes qu’il fait le coq.

Un symbole de bravoure : les combats de coq

Parce qu’il porte à ses pattes de dangereux ergots et qu’il ne rechigne pas à se battre dans des combats à mort, on a fait du coq un symbole de bravoure. Dans l’Antiquité grecque, le coq représentait le courage militaire. Les Romaines sacrifiaient un coq à Mars, le dieu de la guerre, chaque premier jour du mois qui porte son nom. La plume de coq noir était, en Chine, l’emblème du guerrier courageux et intrépide.

Un symbole identitaire

•             le coq gaulois : symbole national de la France.

•             le coq de Barcelos : symbole de la ville de Barcelos et, par extension, emblème touristique du Portugal.

•             le coq hardi (patte droite levée et bec clos) : emblème de la région wallonne et de la communauté française de Belgique. Ces couleurs rouge sur fond jaune prennent leur origine de la ville de Liège. Il est également utilisé par le mouvement wallon.

Mythologie grecque

Un symbole religieux en tant qu’animal solaire : Le coq est universellement un symbole solaire parce que son chant annonce le lever du soleil, l’arrivée du jour si bien qu’on a pu croire que c’était lui qui le faisait naître. Cette tradition est explicite dans le Chantecler de Edmond Rostand.

On le croyait aussi capable d’écarter les fantômes au lever du soleil. En effet, le poète Serge Venturini a écrit le « Coq coloré du transvisible », bête solaire surgie des « nuits glaciales de l’enfance. Un joyeux clairon ».

220px-Katedrala_sv_Vit_cock_Praha_3926Symbolique chrétienne

Pour les chrétiens, le coq est l’emblème du Christ (« oiseau de lumière » que l’on retrouve dans la forme donnée aux lampes des potiers chrétiens de Grèce et de Rome2 et oiseau de résurrection3) et symbole de l’intelligence venue de Dieu. On lui prête le pouvoir de chasser les démons.

Au Moyen Âge, le coq symbolise le prédicateur qui doit réveiller ceux qui sont endormis.

Le coq est aussi le symbole du reniement de saint Pierre (il est un attribut récurrent du saint) qui, selon l’Évangile, aurait renié Jésus trois fois avant que le coq chante deux fois. Par la suite, chaque chant du coq rappelle au saint sa trahison3. Le coq, témoin de la trahison de Pierre, serait placé sur les clochers pour rappeler aux hommes leur faiblesse4. Comme le Christ, il annonce l’arrivée du jour après la nuit, c’est-à-dire, symboliquement, celle du bien après le mal. Le coq-girouette du clocher, toujours face au vent, symboliserait ainsi le Christ rédempteur qui protège le chrétien des péchés et dangers. Toujours est-il que la tradition du coq de clocher est attestée au IXe siècle, puisque le plus ancien coq de clocher connu, qui se trouve à Brescia, en Italie, date de 820, et qu’une bulle pontificale du Xe siècle aurait imposé le coq sur les clochers en souvenir de saint Pierre.

Il est comparé au muezzin, le religieux chargé d’appeler aux cinq prières quotidiennes de l’islam : comme lui, il réveille les croyants et les invite à la prière. Le muezzin remplit son devoir depuis une tour de la mosquée appelée minaret.

Un animal sacrifié dans les rites païens

Symbole solaire adoré par de nombreuses civilisations, le coq est aussi l’objet de rituels sanglants.

Rituels protecteurs

Les sacrifices d’animaux, en particulier de volailles, sont fort nombreux dans l’histoire de l’humanité. Ils ont pour but de s’attirer la faveur des dieux. Les Romains sacrifiaient des coqs aux dieux pour obtenir la protection de leur maison. Au XVIIe siècle, les marins de l’île de Ceylan, au sud de l’Inde, offraient des coqs au roi des vents pour s’assurer une navigation sans encombre. En Algérie, avaient lieu des sacrifices rituels de milliers coqs, le mercredi, dans le lieu-dit des Sept-Sources ou Sept-Fontaines, Seba-Aïoun, aux sept Djinns 

Symbole de vie dans les rites vaudou

Au Bénin où l’on pratique un culte appelé Vodoun, le coq est un symbole de vie. Selon la tradition, pour faire revenir à la vie quelqu’un qui est mort violemment, il convient de faire tournoyer un coq vivant par les pattes au-dessus de la dépouille. L’animal est ensuite sacrifié, et son foie est mangé cru. Ces rites ont traversé l’Atlantique avec les esclaves africains et survivent, en Haïti notamment, sous le nom de Vaudou.

Messager des dieux

En Guinée-Bissau, au sud du Sénégal, le peuple des Bijogos se sert de poulets pour savoir si les étrangers sont les bienvenus. Leur roi ne peut décider seul d’accueillir un visiteur : il doit demander à l’esprit protecteur du village sa bienveillance. Pour cela, il saisit un poulet et lui tranche le cou d’un geste sûr. Quand le poulet s’immobilise, le roi verse les dernières gouttes de son sang sur une statuette représentant l’esprit protecteur. Une prêtresse l’aide à interpréter la réaction de l’esprit.

Un animal fabuleux et de légende

Le coq a donné naissance à des chimères, monstres à l’aspect composite.

Le basilic est un animal fabuleux qui a l’apparence d’un coq à queue de dragon ou d’un serpent aux ailes de coq. Pour le voir naître, il faut qu’un coq âgé de sept ans ponde un œuf, le dépose dans du fumier et le fasse couver par un crapaud ou une grenouille. La bête qui en sort, mi-coq, mi-reptile est redoutable : son regard ou son souffle suffit à tuer quiconque l’approche.

Un cocatrix est un animal fabuleux qui possèderait une tête de coq, des ailes de chauve-souris et un corps de serpent.

L’hippalectryon est un animal fabuleux de l’antiquité grecque, qui possède l’avant d’un cheval et l’arrière d’un coq.

Chantecler est un coq dans le Roman de Renart.

Vidofnir est, dans la mythologie nordique, un coq perché au sommet de l’arbre Yggdrasil.

La légende de St Tropez, en France

Caïus Silvius Torpetius, né à Pise, grand officier de la cour de Néron, fut séduit par les idéaux pacifistes. Converti par Saint Paul en l’an 68, il engendra la colère de l’empereur par son refus d’abjurer sa foi chrétienne. Il fut torturé, martyrisé et décapité à Pise et son corps jeté dans une barque sur l’Arno en compagnie d’un coq et d’un chien censés se nourrir du cadavre. Le courant Ligure ramena la barque jusqu’au rivage de l’actuel Saint-Tropez, autrefois appelé Héraclès. Les moines de l’Abbaye de Saint-Victor de Marseille, propriétaires au XIe siècle de la presqu’île, et de toutes les terres adjacentes, trouvèrent la barque, cachèrent le corps du saint martyr et élevèrent une chapelle qu’ils baptisèrent « Ecclesia Sancti Torpetis ». Torpes devint finalement Tropez. On raconte que le coq s’arrêta dans un champ de lin à quelques kilomètres de là. Le coq au lin donna le village Cogolin. Et le chien : Grimaud (chien en vieux français). La tête de Torpetius est encore conservée et vénérée à Pise.

80px-Blason_ville_fr_Gaillac-Toulza_(Haute-Garonne).svgLE COQ – Un symbole héraldique

Le coq est un meuble d’armoiries que l’on rencontre fréquemment.

Représentations : On dit du Coq, armé de ses griffes, barbé de sa barbe, becqué de son bec, crêté de sa crête, membré de ses jambes, lorsqu’ils sont d’un autre émail que son corps. On nomme aussi Coq chantant, celui qui a le bec ouvert et semble chanter ; hardi, celui qui a la patte dextre levée.

Le coq est représenté de profil, la tête levée, la queue retroussée, dont les plumes retombent en portions spirales et circulaires.

Un dragon à tête de coq est appelé basilic. Les ailes du basilic sont préférentiellement formées de plumes, et non membraneuses comme celles du dragon.

D’argent au basilic de sable, couronné, becqué et armé d’or, lampassé, ailé et dardé de gueules, qui est de Kazan.

 D’argent au coq hardi au naturel, soutenu de la date 1693 de sable, au chef d’azur semé de fleurs de lys d’or. Un coq :

•             crêté d’or symboliserait la garde et la vigilance.

•             sur une branche d’amandier ou de mûrier, symboliserait la diligence.

•             d’or sur champ d’azur symboliserait l’empressement à jouir de la faveur du prince.

•             échiqueté, sur une terrasse de pourpre, symboliserait la générosité après la bataille.

Des coqs symboliseraient la bravoure et la hardiesse. Des coqs combattants symboliseraient une guerre obstinée.

 

 

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Pourquoi un Coq sur les Clochers

Posté par francesca7 le 6 novembre 2014

 

par le chanoine R. Gaudin

coq 5Pourquoi met-on, depuis longtemps, un coq sur le clocher des églises? 

Ecartons résolument la légende selon laquelle saint Pierre, pour empêcher les coqs de lui rappeler sa faute par leurs chants, aurait empalé l’un d’eux et, ainsi, rendu les autres, muets d’épouvante. Saint Pierre avait d’autres soucis que de faire taire les coqs et pratiquait trop l’humilité pour ne pas leur  être, au contraire, reconnaissant de lui remémorer sa faiblesse. Le coq des clochers n’est pas une perpétuation du légendaire coq empalé de saint Pierre. 

Pourquoi met-on, depuis longtemps, un coq sur le clocher des églises? 

Voyons ce que l’antiquité païenne et les premiers temps du Christianisme pensaient du coq. Un rappel de ce genre peut nous mettre sur la voie d’une réponse plausible. 

A – Le Symbolisme du Coq dans les Civilisations Anciennes.

Partout et toujours, le coq a eu pour qualités proverbiales la fierté, le courage et la vigilance. Aussi bien, dès avant le VIe siècle antérieur à notre ère, le trouvons-nous dans les arts des civilisations les plus évoluées sur les monnaies grecques, sur les monuments protohistoriques de la Gaule, sur la céramique cyrénéenne, sur des objets précieux de Babylonie, de l’Inde, de l’Extrême-Orient. Chez les Grecs et les Latins, le coq blanc fut consacré à Zeus-Jupiter. Voilà pourquoi Pythagore défendait à ses disciples de les tuer et de s’en nourrir. Le même coq blanc fut aussi l’oiseau d’Hélios Apollon. Il n’était pas rare de voir un coq aux pieds ou dans la main du dieu sur les bas-reliefs ou autres sculptures. Il y eut un rapprochement naturel de la divinité de la lumière et de l’oiseau qui, avant tous les autres, appelle l’aurore de ses cris impérieux et qui est ainsi une sorte de « prophète de la lumière ». 

Le chant du coq, explosion matinale de la vie qui commence, fit adopter le coq comme emblème de la vigilance. Une fable grecque veut que le soldat Alectryon, qui avait manqué d’attention dans la surveillance qu’Arès et Aphrodite lui avaient confiée, fut métamorphosé en coq, pour qu’il apprenne ainsi la vigilance. 

C’est encore parce que le coq sonne le réveil à tout ce qui l’entoure, qu’il fut associé au culte d’Hermès-Mercure, le dieu du commerce. Le musée Guimet conserve un curieux autel, découvert à Fleurieu (Ain). C’est un autel à Mercure. Sur l’une de ses faces, on voit un coq. 

Chacun sait que le coq était aussi l’oiseau d’Esculape et de son temple d’Epidaure. Dans les représentations du dieu de la médecine, l’oiseau de lumière et de vie est assez souvent opposé au serpent silencieux, sournois et porteur d’un mortel venin. Le serpent rappelle la maladie et la mort et le coq la guérison qui conserve la vie. Sur l’actuel blason de la Faculté de Médecine de Lyon figurent coq et serpent. 

Les Chaldéens, frappés de son activité matinale, crurent que le coq recevait, chaque jour, un influx divin, qui le poussait à chanter avant tout autre. Une monnaie grecque du VIe siècle avant J-C. porte un coq surmonté d’un signe astral, d’où partent des rayons. 

Les Grecs firent du coq l’emblème du courage militaire. Thémistocle sur le point de livrer bataille aux Perses, harangua ses hommes en leur recommandant l’exemple des coqs. En souvenir de ce fait, Athènes créa une fête annuelle, qui comportait principalement des combats de coqs. Les Gaulois eurent la même idée que les Grecs. On a des monnaies portant un coq. Des bijoux en forme de coqs furent trouvés dans les sépultures. Quelques bas-reliefs révèlent des enseignes militaires surmontées de coqs. Notons en passant que le coq ne fut pas l’ordinaire enseigne des Gaulois, comme on l’a souvent dit. Le sanglier est plus fréquemment employé que le coq. 

Tant de qualités chez le coq contribuèrent à en faire partout, chez les Anciens, une sorte de messager des dieux. Aussi bien eut-il le douloureux privilège — surtout le coq blanc — de servir, par ses entrailles ouvertes, à la révélation des volontés des dieux et à l’annonce des bonheurs ou malheurs futurs. C’est ce qu’exprime Rabelais quand il parle dans « Pantagruel » du « coq vaticinateur ». Le nom d’alectryomancie désigne cette pratique sanglante. 

Toujours à cause de ses qualités proverbiales, les Anciens croyaient que les entrailles du coq renfermaient une pierre mirifique: la « pierre alectorienne », talisman supposé de l’audace, de la vigueur, de la décision. N’a-t-on pas raconté que Milan de Crotone, qui tuait un taureau de son poing prodigieux, devait à la pierre alectorienne sa force surhumaine. Il est curieux de trouver un  archevêque de Rennes: Marbode, mort en 1123, qui rappelle cette légendaire tradition et ajoute que le même talisman donne l’éloquence aux orateurs et la fidélité aux époux. 

On a cru très longtemps que le gésier d’un coq castré contenait parfois une autre pierre  merveilleuse, capable de procurer à qui la portait, la sagesse et le bon sens. Le Moyen Age appelait ce talisman la « pierre de chapon » ou « chaponnette ». Un inventaire — celui du duc de Berry, oncle de Charles VI dressé en 1416, fait état « d’une pierre de chappon, tachée de blanc et de rouge, assize en un annel d’or: prisée quatre livres tournois ».

 

B – Le Coq dans les plus Anciennes Symboliques du Christianisme. 

Le caractère d’ « oiseau de la lumière » a été gardé au coq pendant tout le premier millénaire chrétien. A l’exemple des Egyptiens, qui avaient des lampes de terre ou de bronze en forme de coqs, les potiers chrétiens de Grèce et de Rome réunirent, eux aussi, le coq à l’idée de la lumière et donnèrent, entre autres sujets symboliques, à leurs lampes la représentation du coq. Sur l’une, le coq est accompagné d’une croix; sur une autre, il semble diriger une barque vers le port; sur une troisième, il porte une palme de triomphateur, telle la lampe trouvée à Ardin (Deux-Sèvres). A n’en pas douter, le coq est là l’emblème du Christ, chef de l’Eglise, guide et défenseur des fidèles. Sur une barque, il est le Christ dirigeant l’Eglise. Surmonté d’une palme, il est le Christ ressuscité, vainqueur de la mort. 

Depuis longtemps un beau témoignage a été rendu au coq. L’auteur du « Livre de Job » se demande si le Créateur ne lui a pas donné plus que de l’instinct:  « Qui a mis la sagesse au cœur de l’homme?

Qui a donné l’intelligence au coq? » (XXXVIII – 36). 

Le « Dictionnaire d’Archéologie Chrétienne » cite une ampoule en terre cuite des premiers siècles du Christianisme, sur laquelle on peut voir la Vierge Marie présentant son Fils nouveau-né à quelque personnage placé devant elle; au-dessus un coq bat des ailes et chante; à leurs pieds est un autre coq. 

512333053Le symbole est net: l’avènement de Jésus est pour le monde, au moral, ce qu’est l’apparition matinale du soleil, matériellement, pour la terre, apparition que chantent les coqs. La symbolique chrétienne ne s’est pas contentée de voir dans le coq l’emblème du Christ ou de l’associer à l’avènement du Messie. Elle l’a également uni à la Résurrection. N’est-ce pas à l’aube pascale que le miracle s’est accompli, c’est-à-dire au moment où retentit le chant du coq? Les lampes chrétiennes, décorées d’un coq porteur de palme, lui donnent l’insigne honneur de rappeler le Christ ressuscité.

Le chant du coq devient la voix du Christ. Le sens poétique de Prudence a fait ce rapprochement.

Dans son « Cathemerinon » (chants pour toute la journée), publié au début du IVC siècle, le poète chrétien consacre sa première hymne à « l’oiseau annonciateur du jour » (« Ales diei nuntius ») dont la voix sonore « appelle les âmes à la vie » chrétienne (« … ad vitam vocat »). Racine nous en a traduit les strophes: 

« L’oiseau vigilant nous réveille; Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit; jésus se fait entendre à l’âme qui sommeille Et l’appelle à la vie où son jour nous conduit… » 

Saint Ambroise, évêque de Milan, lui aussi consacre au coq sa première hymne: « Le coq réveille les dormeurs Et presse les mal-éveillés… «  

Et l’on pourrait citer Denis d’Alexandrie, saint Basile… 

Le coq garde l’actualité dans la symbolique liturgique puisque, encore maintenant, l’Eglise fait réciter au bréviaire l’hymne de saint Ambroise dans les « Laudes » du dimanche et celles de Prudence, dans les « Laudes » du mardi. 

Quant à donner le coq en modèle aux prédicateurs, c’était chose facile. Saint Hilaire de Poitiers l’a fait dans une hymne:

« Le coq qui chante et qui bat des ailes

Ressent l’approche du jour.

Nous aussi, avant la lumière,

Annonçons au monde le Christ… » 

Saint Grégoire-le-Grand n’y a pas manqué: 

« Le prédicateur a le devoir de s’animer… comme le coq qui bat des ailes avant de pousser son chant… » (Morales: XXX). 

Le coq a même été associé à la fin du monde, en faisant de lui l’image du Juge suprême. La nuit rappelle la mort, mais le jour évoque la résurrection. Le chant du coq fait à l’aube ce que fera l’appel de l’ange de la résurrection, au jour où s’accomplira la définitive destinée des hommes. Mais le coq dressé au milieu d’une nature encore endormie entraîne à lui faire représenter le Christ lui-même.

Prudence, dans une hymne, écrit en effet le coq « est la figure de notre Juge ». Nous avons là l’explication de ces coqs gravés sur les plus anciennes sépultures chrétiennes; par eux s’expriment l’espérance et la foi dans la résurrection future. Nous donnons la même signification au petit coq en os, trouvé dans une sépulture mérovingienne de Blaye. 

La place du coq sous la tradition chrétienne ne se limite pas à des considérations mystiques. Elle s’étend aussi à la liturgie pratique. Dans la vie romaine, les « heures » — comme chacun sait — étaient des périodes de temps d’une certaine longueur et non pas de soixante minutes seulement. La première division légale de la journée ou « première heure » était au chant du coq. On l’appelait, à cause de cela, le « Gallicinium ». Elle allait d’environ une heure (style moderne) à trois ou quatre heures en été, à quatre ou six en hiver. L’Eglise, soucieuse de faire donner par ses fidèles les prémices du jour à Dieu, fit du « Gallicinium » l’heure de la prière par excellence. Les « canons d’Hippolyte », écrits à la fin du IIe ou au début du IIIe siècle, indiquent expressément qu’une assemblée de prières aura lieu au « Gallicinium ». La « Peregrinatia Etherioe », de la fin du IIIe siècle, nous apprend qu’à Jérusalem le coq donne le signal de l’assemblée du dimanche. Des « Constitutions apostoliques » des IV et Ve siècles déclarent que, après la longue veillée pascale, les Baptêmes étaient conférés au chant du coq et qu’aussitôt après le « Gallicinium » il était permis de rompre le jeûne.

En Orient, le « Gallicinium » faisait partie de l’horaire monastique quotidien. Au Ve siècle, notamment chez les moines égyptiens, nous dit Dom Leclercq, certains monastères consacraient particulièrement deux temps à la prière en commun le « Gallicinium », au matin, et le « Lucernarium », le soir autrement dit: l’heure du coq et l’heure de la lampe.

 

Le plus ancien coq de clocher connu est celui de la cathédrale de Brescia. Il remontait au IXe siècle. Il était en cuivre doré. Le poète anglais Wolstan, au Xe siècle, parle du coq de la cathédrale de Winchester. La vieille chronique de Coutances nous apprend que le coq de la cathédrale fut frappé par la foudre en 1091. 

Mais pourquoi des coqs sur les clochers? 

Nous ne pouvons répondre que par des conjectures. Cependant tout ce que nous avons dit de l’emblématique du coq chez les anciens et dans les premiers temps du christianisme, nous permet de croire que la tradition concernant le coq a continué de s’affirmer, mais sous une forme différente, par son installation au faîte des édifices saints. 

Lorsque nous avons sous les yeux de vieilles estampes, représentant les instruments de la Passion, accompagnant toujours la lance, l’éponge, les clous, le marteau, la couronne d’épines, la lanterne, nous voyons un coq perché sur une colonne. Il n’est pas tellement rare, non plus, de découvrir, sur des monuments chrétiens, un coq toujours perché sur une colonne. Il s’agit ou bien du coq qui a chanté au moment du reniement de Pierre, début de la Passion du Christ, ou bien de l’emblème, parmi les instruments de douleur, de la Résurrection proche. L’idée du coq sur le clocher a pu venir de cette figuration du coq de la colonne. La transition ne paraît pas impossible. 

téléchargement (1)Ce qui semble plus évident, après tous les symboles du coq dans l’emblématique chrétienne et les allusions poétiques ou mystiques des premiers chantres et orateurs du christianisme. C’est que le coq, haut placé, rappelle le Christ protecteur vigilant et défenseur de ses enfants, engagés dans la lutte contre le mal dont ils doivent sortir vainqueurs. Le coq-girouette toujours face au vent, est le Christ face aux péchés et aux dangers du monde et, par similitude, le chrétien face aux mêmes dangers et aux mêmes péchés. 

Une explication subsidiaire vaut d’être donnée. On a remarqué que souvent l’intérieur du coq des clochers contenait des reliques. Ainsi, le coq de Notre-Dame de Paris, descendu, il y a quelques années, pour une remise en état, renfermait des ossements. Cette constatation est à rapprocher des talismans légendaires attribués aux coqs blancs. On a imaginé que les ossements trouvés devaient appartenir à des saints locaux, protecteurs de la cité. Peut-être peut-on penser qu’autrefois,   lorsqu’on mettait une sainte émulation à se voler d’église à église les reliques vénérées, le reliquaire le mieux protégé était au sommet quasi-inaccessible du clocher.

 

Mémoires de la Société Archéologique et Historique de la Charente – année 1956

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LA LEÇON DE LATIN

Posté par francesca7 le 6 février 2014

 

LA LEÇON DE LATIN dans FONDATEURS - PATRIMOINE 220px-Rome_Colosseum_inscription_2Dans l’effort, d’ailleurs agréable, que j’accomplis afin de revoir clairement les images de ma vie d’enfant, je suis amené à faire cette remarque : toutes les périodes pendant lesquelles j’ai été ou bien seul ou bien participant à la vie normale de famille, les champs et la maison de Courance, la maison Colivaut et la petite ville de Beaumont, d’autres circonstances qui viendront plus tard, – et par exemple lorsque j’habitai chez l’abbé Daru à Poitiers, ou à Tours dans la maison contiguë à celle de Mlle Cloque, – je me les rappelle parfaitement et avec les plus minimes détails. Au contraire, toutes les périodes durant lesquelles j’ai été un interne, un numéro au milieu de quarante, soixante ou cinq cents gamins de mon âge, je ne les revois que par tableaux peu nombreux que je pourrais appeler : « le dortoir », « le réfectoire », « la récréation », « la classe », « la promenade ». Dans ces tableaux, il me semble que je ne figure seulement pas. Je n’étais que la partie d’un tout ; le tout me frappait à la fois, comme une grande masse écrasante ; ma personnalité de gosse y souffrait, y était étouffée, anéantie. Ce sont les seules époques de ma vie dont il ne me reste à peu près aucune mémoire de détail.

Ainsi, de ces sombres époques mêmes, je me rappelle, comme des lanternes sous un tunnel, les jours de sortie, chaque période de vacances, les jours d’infirmerie – où l’on était relativement isolé – et jusqu’à toutes les heures consacrées à l’étude du piano ou à la répétition d’allemand, que je passais, seul, ou dans une pièce avec un professeur.

Le reste du temps, pendant cinq années, j’ai vécu de la vie collective qui m’est tellement contraire, probablement, que je m’y ferme, m’y enclos, m’y endors comme une marmotte. Peu importait que l’on m’appelât par mon nom, me fît lever, réciter ma leçon, aller au tableau noir : je récitais ma leçon, j’allais au tableau ; j’étais plongé dans un mauvais rêve. Jamais je ne parvins à m’intéresser à quoi que ce fût.

Mon pauvre père, peu ouvert à l’intelligence d’un tel cas, me voyant si terne et si démoralisé, ne manqua pas de consulter un médecin, lequel ne manqua pas de commettre sur mon cas la plus lourde erreur. J’étais fatigué, prononça l’homme de science, par la multiplicité des sujets d’étude auxquels ma vie à la campagne m’avait trop peu préparé. On en conclut qu’il était prudent de remettre les études de latin, que l’on avait hésité à me faire entreprendre avant qu’on eût tâté mes forces, et qui, en s’ajoutant aux autres matières enseignées, constitueraient pour moi ce qu’on nommait déjà le surmenage.

J’eus un tel déplaisir de cette mesure que je tombai sérieusement malade. Ce n’était pas que j’eusse pour le latin un amour, mais voici quel était l’humble secret de mon désappointement. Je savais que les élèves admis à aller prendre des leçons de latin chez l’abbé Daru y étaient conduits tantôt par un bonhomme surnommé Mac-Mahon, tantôt par une vieille femme que l’on appelait la mère Guette. Mac-Mahon était incorruptible, l’on ne pouvait obtenir de lui aucune complaisance ; c’était entendu ; mais la mère Guette, moyennant finance, procurait quelques friandises et notamment – c’était ainsi – de la moutarde de Dijon, extrêmement prisée parce qu’elle aidait à avaler les mets insipides et en particulier les îlots de veau errant dans la sauce gluante.

Mon père fit le voyage de Poitiers pour venir me voir à l’infirmerie, et même, comme j’étais malade d’une façon inquiétante, il vint avec sa seconde femme, ma belle-mère, qui, n’ayant pas encore elle-même d’enfants, était très gentille pour moi. La vue d’une femme, et jeune, en ma prison, me produisit un effet extraordinaire. Je n’espérais pas revoir jamais de ces images qui mettent au milieu de la triste humanité comme un sourire. Ils eurent une conférence avec le médecin qui hochait la tête de façon peu encourageante ; et j’avais, très nette, l’assurance que ni les uns ni les autres n’entendaient rien à mon état. Ils parlaient de « stimulants », « d’exercice », de « grand air », etc. ; et moi je leur disais : « Je m’ennuie et je veux prendre des leçons de latin. »

« Je m’ennuie » était une expression vague et qui résumait tout ce que je ne comprenais qu’à demi. Cela voulait dire : « Il m’est insupportable de n’être qu’un numéro dans une maison dépourvue d’herbe, de fleurs et ne serait-ce que d’une niche où je puisse, comme un chien, me retirer – mais tout seul – pour penser à mes petites affaires. » Prendre des leçons de latin, cela voulait dire « j’aurai », mais surtout « je me procurerai » de la moutarde, par mes moyens personnels et en usant de ma particulière industrie. Grâce à un effort individuel, sans doute j’aurai moins de dégoût à manger le veau poisseux, mais je me sentirai un petit bonhomme vivant de sa vie propre au milieu de ce troupeau. Nul instinct naturel de rébellion, chez moi, mais possibilité très caractérisée de révolte pour peu qu’on portât atteinte à des inclinations particulières qui m’apparaissaient intransigeantes.

Je crois que j’effrayai ou bien apitoyai mon père par une détermination aussi prononcée. J’étais tellement déprimé qu’il me promit ce que je lui demandais, et il fut convenu avec le Frère Directeur qu’aussitôt rétabli j’irais aux leçons de latin. Alors je calculai si j’aurais assez d’argent pour acheter un pot de moutarde.

Mon bonheur fut si grand que je fus promptement debout, et, dès que je pus sortir, j’accompagnai ceux de mes camarades qui « séchaient » une classe ou deux pour se rendre chez l’abbé Daru.

Hors des portes du pensionnat, avec une douzaine d’élèves seulement et Mac-Mahon, – hélas ! ce n’était pas, ce jour-là, la mère Guette ! – sentiment de libération et de triomphe. Je me demande encore aujourd’hui comment ma joie put être aussi grande ; elle était invraisemblable.

J’étais dans la rue ! Nous ne marchions pas en rang ; nous étions comme des enfants ordinaires accompagnés seulement d’un vieux bonhomme en pantalon pareil à celui de n’importe qui ! Notre groupe n’était pas assez nombreux pour que je fusse confondu, perdu, réduit à l’état neutre ! Je ne contenais ni mon bavardage ni mes cris ; j’étais guéri – même sans moutarde ; mes camarades ne me reconnaissaient pas. L’un d’eux me dit : « Oh ! toi, tu n’es « empoté » que quand tu le veux bien ! »

On descendait la rue d’Orléans, puis, tout au bas, proche d’un vieux temple romain, on tournait à droite dans la rue Sainte-Croix, en passant devant une église. Il y avait des églises, des chapelles et des couvents un peu partout. A l’extrémité de cette petite rue bordée de hauts murs s’offrait en saillie une maison modeste, à un seul étage, et couverte en vieilles briques hémicylindriques, à la mode du Poitou. C’était là qu’habitait l’abbé Daru, l’aumônier du couvent dont nous avions longé les murs d’une altitude propre à garantir les recluses contre les enlèvements les plus romanesques.

On entrait chez l’abbé par le jardin.

293px-Pompeji_vesuvUn jardin ! Je voyais, je foulais du pied un jardin ! Cet enclos me parut et m’est demeuré dans la mémoire comme l’image du Paradis retrouvé. Point de cours de « récréation » ici ! Un jardin avec des plates-bandes, des arbres, des allées désignées par des cordons de buis, des salades sous la paille, une tonnelle en treillage, où s’entrelaçaient des tiges de clématite desséchée ! Toute cette merveille était en tenue d’hiver ; oui, pardieu ! mais je savais ce que c’était que des arbres dépouillés, que des choux gelés et que des légumes qu’on abrite sous des carrés de briques ou des bourrées de bruyère. N’y avait-il pas une serre où l’on apercevait des boutures ! J’aimais l’abbé Daru avant de l’avoir vu : je plaignais tous les enfants qui ne prennent pas de leçons de latin. Et, de la porte d’entrée à celle qui nous introduisait dans la classe, je me remémorai les paroles que m’adressait autrefois le bon curé de Beaumont sur cette langue ancienne et vénérable, que n’était pas seulement celle de l’Eglise, celle de la prière, mais celle de la Beauté, de l’Intelligence et de la Sagesse. Je superposais le jardin fleuri, feuillu, sauvage et si charmant du curé de Beaumont et sa balustrade sur la Creuse, au jardin rigide, glacé, géométrique et contenu par des murs gigantesques, de l’abbé Daru. Mais qu’est-ce que ce fut, quand je vis l’abbé Daru lui-même ! 

Il nous attendait dans une petite salle basse, en demi-sous-sol, où l’on accédait par cinq ou six marches. Il était debout, lisant son bréviaire ; il était rasé de frais, maigre et grand, soigneusement peigné ; d’une propreté méticuleuse ; portait des lunettes, et j’admirai les boucles d’argent, brillantes, de sa chaussure. Il portait aussi en lui je ne sais quel esprit d’ordre, de précision et d’application qui m’influencèrent pour toujours. Cet homme-là savait ce qu’il avait à faire et il le faisait bien. Aucun doute, sur quoi que ce soit, ne se logeait dans sa cervelle équilibrée. Il me baisa sur le front, en m’y faisant du doigt un petit signe, une croix probablement. Je me croyais marqué, et cela seul me parut répréhensible ; mais je pouvais bien lui pardonner cela en faveur de ce qui en lui me plaisait. D’ailleurs j’étais déjà assis à une longue table noire, d’où l’on voyait le jardin, et la leçon commencée. L’abbé, exhaussé légèrement par une petite estrade, était à l’autre bout, appuyé à une table à part. Il ne me laissa guère le temps de contempler la nature, car il m’interrogeait constamment. Mais mes déclinaisons, mes pronoms, mes adjectifs, mes verbes, je savais tout ça : le curé de chez moi, avec sa poésie et son amour de tout, m’avait inculqué ces choses en me charmant et sans que j’y prisse seulement garde. L’abbé Daru me fit avancer vers lui de trois rangs : j’étais plus fort que la moitié de mes camarades. Il me dit :

– Mercredi prochain, vous commencerez le grec.

Le grec ! Ah ! par exemple, j’en oubliai la moutarde qui, pourtant, était la cause très innocente de mon bonheur.

L’avenir des enfants, on est tenté de dire qu’il dépend d’un hasard ; en réalité, il dépend d’une certaine marque d’attention particulière, de quelque satisfaction donnée, qui varie avec les individus, et principalement d’un ascendant qu’on ne saurait définir, qui ne se rencontre, lui, que par hasard, et qui fait miracle s’il se trouve chez celui qui doit former un petit homme.


Extrait de La Touraine. de René BOYLESVE,  Tardiveau, dit René (1867-1926) :  Paris : Emile-Paul, 1926.- 112 p.-1 f. de pl. en front. : couv. ill. ; 20 cm. Saisie du texte et
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex Diffusion libre et gratuite (freeware)

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Le Travail des enfants aux Forges.

Posté par francesca7 le 12 octobre 2013


Fichier: HURRIER Cobden 1853.jpg

Les enfants sont également mis à contribution. Par un courrier du 19 décembre 1837, M. le ministre du Commerce demande la création de commissions d’arrondissement pour connaître la condition des enfants occupés dans les fabriques ; cette enquête est menée à l’aide d’un questionnaire en 10 points :

  1. Depuis quel âge les enfants sont-ils reçus dans les fabriques ?
  2. Quels sont les salaires qui leur sont attribués ?
  3. Quelle économie résulte, pour le fabricant, de la substitution des enfants à des ouvriers adultes ?
  4. Quelle est la durée de leur travail ?
  5. Sont-il s soumis à des travaux de nuit ?
  6. Les enfants des deux sexes sont-ils confondus dans les mêmes métiers ?
  7. Appartiennent-ils le plus souvent aux ouvriers eux-mêmes occupés dans les fabriques et dans quelle proportion ?
  8. Quel est leur degré d’instruction ? Suivent-ils les écoles ? les suivent-ils le jour, le soir ou le dimanche ?
  9. Quel est l’état de la moralité des enfants ?
  10. Sont-ils l’objet de mauvais traitements de la part des maîtres ou de ceux qui les emploient ?

Le Travail des enfants aux Forges. dans ARTISANAT FRANCAIS 320px-Laval-sepia_07.2001

Dans une lettre adressée au maire de Précy sous Thil, M. de Nansouty expose la situation en ces termes (ADCO – 10 M 10) :

« Forge de Maisonneuve, le 22 janvier 1838

Monsieur le Maire,

Mon fils, sachant l’intérêt que j’apporte, malheureusement presque en pure perte, aux choses qui ont rapport aux enfants employés dans nos forges et à leur progrès religieux et moral, a attendu mon retour pour me communiquer la lettre qui vous a été adressé à leur sujet le 18 Xè (décembre) dernier par M. le sous-préfet et m’a chargé d’y répondre.

L’ayant donc consulté et les employés sur les questions matérielle, j’ai l’honneur de vous transmettre la réponse aux divers chefs de cette lettre en ce qui regarde les enfants employés dans notre fabrique.

  1. On y reçoit les enfants à l’âge de 12 ou 13 ans et dorénavant autant qu’il se pourra après leur première communion.
  2. Le salaire des premières années de ces enfants est de 15 francs et selon qu’ils sont bons ouvriers et que leurs forces augmentent, ce salaire croît en proportion ainsi dans cette première condition un enfant de 16 ans peut avoir 20 ou 25 F ; 18, 30 ou 35  F ; à 20 ans cela peut aller à 40 F.
  3. Par le genre de travail de notre fabrique, c’est moins par économie que l’on emploi des enfants que parce que le travail qu’on leur donne (en majeur partie le redressement du fer) est plus approprié à leur taille où celle des hommes faits ne conviendrait pas et avec beaucoup de fatigue ne feraient pas aussi bien soit par taille trop grande ou défaut de l’agilité et de la légèreté de l’enfance pour les autres travaux accessoires.
  4. La durée de leur temps de travail est de 12 heures sur quoi il n’y a de travail réel que de 7 à 9 heures.
  5. Alternativement, ils ont une semaine de travail de jour et une semaine de travail de nuit.
  6. Les garçons seuls sont admis à l’atelier.
  7. Ils appartiennent le plus souvent aux ouvriers employés à la forge comme fils ou frères. Les deux tiers sont de cette classe et sur l’autre tiers, une bonne moitié se compose d’enfants trouvés (au sujet desquels je ferai plus bas une remarque). Si par cette proportion l’on entend celle des enfants (par rapport) aux ouvriers adultes, nos deux forges de Rosey et Maisonneuve se compensant, les enfants en forment à peu près moitié ; Maisonneuve a plus d’adultes et moins d’enfants, Rosey a plus d’enfants et moins d’adultes ; chacune selon la nature du travail de l’usine.
  8. Leur instruction dans l’état actuel ne peut être que faible et demeurer à ce qu’ils en apportent en entrant à l’usine, le travail empêchant presque toute suite à ce qu’un enfant de la campagne en peut posséder à 12 ans si les parents y ont mis quelque zèle, c’est-à-dire un peu de lecture et presque point d’écriture. Si les parents ont été pauvres ou négligents, elle est nulle et reste nulle car le travail étant d’une semaine, de 6 heures du matin à 6 heures du soir, le repas et le sommeil occupent la soirée et la nuit.

Si le travail est de nuit, il est plus fatigant, le repas en rentrant et le repos jusqu’à trois heures environ occupent ( ?) le temps où les écoles sont ouvertes. Quelques enfants avides d’apprendre ont essayé de suivre l’école la semaine de nuit, ils n’ont pu y résister longtemps. Ils n’apprenaient pas et ne se reposaient pas. Il faudrait une salle d’école et un maître consacrant ( ?) une heure et demie chaque soir avant d’entrer en tournée et autant à la suite pour ceux sortant de tournée, c’est à dire du travail. Cela a été essayé dette année durant quelques mois, à Rosey où le nombre d’enfants et même d’ouvriers et la bonne volonté du maître d’école à se rendre sur les lieux et à la forge même a facilité la chose. Si les enfants n’ont point fait leur première communion, la difficulté est extrême pour leur exactitude nécessaire aux instructions ; le travail en souffre et les compagnons des enfants qui s’absentent en sont surchargés. (Un enfant de 7 ans, fort à la vérité, vient en ce moment de remplacer un frère, trois fois par semaine  pendant les deux heures de catéchisme). Il serait donc bien à propos que non seulement le maître d’école mais encore M. le curé, le dimanche, emploient ( ?) ces heures consacrées à l’instruction. Le curé, trouvant les enfants avec l’habitude de s’assembler le dimanche, continuerait une instruction forcément trop superficielle pour les matières morales et religieuses à la portée des enfants et qu’ils oublient trop vite. Cette réflexion et ce désir mènent  naturellement à déplorer que les heures de travail et de repos privent également – facile de pouvoir avoir, le dimanche, à l’heure de la sortie et de la rentrée au travail, le sacrifice divin – les ouvriers adultes comme les enfants de toute espèce de prière et d’office religieux à moins d’un zèle rare et que l’on ne peut guère attendre d’ouvriers fatigués. Ils vivent ainsi sans culte et sans Dieu, devenant machines comme leurs mécaniques selon la remarque de l’auteur du Paupérisme. Que l’on me pardonne cette digression. La moralité des enfants et des ouvriers, leurs économies, en devant diminuer l’influence trop proche du cabaret, y gagneraient beaucoup.

  1. La moralité des enfants sans être ce que l’on désignerait ainsi que celle des adultes dont les discours influent sur les enfants qui les entourent au travail, est loin d’être nulle. Elle offre pour ainsi dire une moyenne. Un peu d’aide profiterait ( ?) beaucoup et quelques enfants ont offert des traits à remarquer.
  2. La nécessité force à placer les enfants sous l’autorité des chefs de four et maîtres ouvriers dont la grossièreté abuse quelque fois de sa force ; on ne peut pas dire cependant que cela aille jusqu’aux traitements absolument mauvais. Cet article est d’ailleurs l’objet de la surveillance des employés ; par exemple il y a peu, qu’ici, un maître fut mois à l’amende pour avoir corrigé un enfant en lui versant ( ? illisible) au lieu d’au sur le corps. Un autre, à Rosey, en encouru 14 F d’amende, c’est à dire un tiers ou un quart de  son gage mensuel pour en avoir frappé un jusqu’à le rendre malade un jour ou deux. Une femme ou une mère réclamerait des punitions plus fortes, les employés les jugent suffisantes. L’autorité peut décider ;

A Maisonneuve, le nombre des enfants employés à l’usine est de 16.

coaltub dans Bourgogne

A Rosey, le 25.

Généralement, ils sont gais, forts et bien portants et si les parents les nourrissent bien comme le permet le gage même le plus faible, ils ne se plaignent ni n’ont l’air de supporter un travail au-dessus de leurs forces. Généralement leur travail paraît leur plaire. Mais qui penserait ( ?) à une plainte contre l’avidité des nourrices à qui sont confiés les enfants trouvés. J’ai commencé à m’entendre à ce sujet avec M. le Préposé à leur soin résidant à Saulieu, mais la difficulté est grande pour s’opposer à l’abus. Je crois le gage de 15 F par mois suffisant pour entretenir (avec économie) un enfant de 12 à 16 ans placé en sus dans une famille établie et quelque peu nombreuse. Lorsque le gage croît et arrive à 25 F par exemple, il doit être possible de mettre quelque chose à la Caisse d’Epargne pour le jeune homme quoiqu’encore enfant et soumis à la puissance paternelle ou bien de son nourricier ; presque toujours celui-ci abuse et traite l’enfant comme un bétail qui lui rapport et sur lequel il fait le plus de gain possible. Ile nourrit parce qu’il lui faut bien des jours pour rapporter son mois mais il le vêt et le raccommode le moins qu’il peut.

320px-Mill_Children_in_Macon_2 dans HUMEUR DES ANCETRESEn ce moment, à Rosey un enfant trouvé, modèle de labeur et d’intelligence, âgé de 18 ans, petit et délicat, gagne jusqu’à 30 F par mois. Le nourricier le laisse en haillons prétendant que l’enfant mange ses trente francs et lui coût au-dessus. Et à côté de ce modèle d’activité, l’enfant, modèle de désintéressement, refuse de quitter celui qui l’a nourri petit et l’a pris comme enfant et préfère lui abandonner son gain plutôt que d’économiser ailleurs.

En vous priant, Monsieur le maire d’excuser cette lettre trop longue et qui me laisse pourtant encore le désir de vous entretenir ainsi que M. le sous-préfet, je vous prie de recevoir l’expression de ma plus haute considération.

 

 

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LE CÈDRE DE GIGOUX

Posté par francesca7 le 2 juillet 2013

LE CÈDRE DE GIGOUX 

(D’après Chroniques et légendes des rues de Paris. Édouard Fournier, 1864)

LE CÈDRE DE GIGOUX  dans FLORE FRANCAISE cedre

Pendant que nos soldats partaient, il y a trois ans, pour le Liban, avec une mission héroïque, à laquelle ne devaient faillir ni leur dévouement ni leur courage, un enfant perdu de ces belles contrées, un exilé de la célèbre montagne, qui depuis cent vingt-six ans s’était fait une patrie d’un petit coin de la terre parisienne, un admirable cèdre, était menacé de périr. Je dois vous dire d’abord, pour que vous ne soyez pas trop effrayé, que ce cèdre n’était pas celui du Jardin des Plantes, mais son frère jumeau.

Où se trouvait-il ? dans un charmant jardin d’artiste du quartier Beaujon. Mais pourquoi s’y trouvait-il plutôt qu’ailleurs, tandis que c’est le Jardin des Plantes qui, si loin de là, possède encore l’autre ? Tout cela va deman-der quelques explications qui ne sont pas, je crois, sans intérêt.

Je commencerai, s’il vous plaît, par quelques mots sur la grande famille des cèdres, dont celui-ci est un lointain rejeton, et qui couvrent de leurs derniers ombrages la quatrième et la plus élevée des zones du Liban. Il y a trois cents ans, ces contemporains des époques bibliques étaient encore au nombre de vingt-huit mais depuis lors la neige, qui s’éternise de plus en plus à leur base, les a décimés d’année en année. Il y a cent ans, Schultz n’en comptait plus que vingt, et M. de Lamartine, qui les visita au mois d’avril 1833, n’en trouva plus que sept. Ces arbres, a-t-il dit, dans son Voyage en Orient, sont les monuments naturels les plus célèbres de l’univers. La religion, la poésie, et l’histoire les ont également consacrés. L’Écriture sainte les célèbre en plusieurs endroits.

Les Arabes de toutes les sectes ont une vénération traditionnelle pour ces arbres. Ils leur attribuent non seulement une force végétative qui les fait vivre éternellement, mais encore une âme qui leur fait donner des signes de sagesse, de prévision, semblables à ceux de l’instinct chez les animaux, de l’intelligence chez les hommes. Ils connaissent d’avance les saisons, ils remuent leurs vastes rameaux comme des membres, ils étendent ou resserrent leurs coudes, ils élèvent vers le ciel ou inclinent vers la terre leurs branches, selon que la neige se prépare à tomber ou à fondre. Ce sont des êtres divins sous la forme d’arbres. Ils croissent dans ce seul site des croupes du Liban ; ils prennent racine bien au dessus de la région où toute grande végétation expire. Tout cela frappe d’étonnement les peuples d’Orient.

Chaque année, au mois de juin, les populations de Beschierai, d’Eden, de Kanobin et de tous les villages des vallées voisines, montent aux cèdres et font célébrer une messe à leurs pieds. Que de prières n’ont pas résonné sous ces rameaux ! et quel plus beau temple, quel autel plus voisin du ciel ! quel dais plus majestueux et plus saint que le dernier plateau du Liban, le tronc des cèdres et le dôme de ces rameaux sacrés, qui ont ombragé et ombragent encore tant de générations humaines prononçant le nom de Dieu différemment, mais le reconnaissant partout dans ses œuvres, et l’adorant dans ses manifestations naturelles !

Il se passa bien des siècles avant que l’Europe connût l’arbre syrien. Du temps des croisades, on essaya de l’acclimater chez nous, mais inutilement. Les cinq troncs de cèdres rapportés du Liban par saint Louis, et conservés « bruts et inutiles, dit Sauval, et vêtus de leur écorce » dans le trésor de la Sainte-Chapelle, furent tout ce qui resta de cette importation. L’arbre mort restait pour faire penser à l’arbre qui n’avait pu vivre.

Dans la première moitié du règne de Louis XV, en 1734, la France ne possédait pas encore un seul cèdre. L’Angleterre, plus heureuse en voyait plusieurs croître dans ses jardins, et s’en montrait on ne peut plus fière. Bernard de Jussieu, qui était alors démonstrateur des plantes au Jardin du Roi (Jardin des Plantes), jura que nos pépinières n’auraient pas longtemps à envier sur ce point les pépinières anglaises ; et il tint parole. C’est à l’Angleterre même qu’il alla dérober l’arbre tant convoité par nous et soigneusement gardé par elle. Il en obtint deux pauvres pieds bien chétifs, qu’on ne lui donna peut être que parce qu’on pensait qu’ils ne pourraient pas vivre. C’est, dit-on, le médecin anglais Collinson, qui lui en fit présent. Vous savez le reste de l’histoire, à laquelle se mêla, comme il arrive toujours pour les histoires devenues populaires, un peu de légende et d’invraisemblance.

Ne sachant où loger sa conquête, c’est-à-dire où la cacher, car il l’emportait un peu comme un voleur, Bernard de Jussieu se servit de son chapeau pour y mettre en bonne terre les deux brins de verdure qui devaient être plus tard deux arbres géants. J’ai longtemps douté de ce détail. Le chapeau devenu pot de fleur, le tricorne porte-cèdre, me semblait un peu légendaire, mais Condorcet, m’ayant confirme le fait dans un Éloge de Jussieu où tout est vérité, je n’ai plus hésité à croire. La légende ne parle que d’un cèdre, mais Condorcet dit expressément que Bernard en a rapporté deux : l’un qui a si bien grandi près du labyrinthe du Jardin des Plantes ; l’autre dont nous vous parlerons tout à l’heure.

La tradition ajoute sur leur voyage d’émigration bien des détails que n’a pas oubliés M. Gozlan dans l’article, d’un esprit charmant mais d’une vérité douteuse, qu’il écrivit, en 1834 sur Le cèdre du Jardin des Plantes, pour célébrer son centenaire.

Le voyage fut long, dit-il, tempétueux ; l’eau douce manqua ; l’eau douce, ce lait d’une mère pour le voyageur. A chacun on mesura l’eau ; deux verres pour le capitaine, un verre pour les braves matelots, un demi-verre pour les passagers. Le savant à qui appartenait le cèdre était passager : il n’eut q’un demi-verre. Le cèdre ne fut pas même compté pour un passager, il n’eût rien ; mais le cèdre était l’enfant du savant, il le mit près de sa cabines, et le réchauffa de son haleine ; il lui donna la moitié de sa moitié d’eau et le ranima. Tout le long du voyage, le savant but si peu d’eau, et le cèdre en but tant qu’ils furent descendus au port, l’un mourant, l’autre superbe, haut de six pouces. Tout cela, certes, est on ne peut plus touchant ; tout cela même pourrait être vrai, s’il s’était agi d’un très long voyage, du Liban à Marseille, par exemple ; mais pour une simple traversée de Douvres à Calais, tout cela n’est guère vraisemblable.

Aussi n’est-ce pas vrai, pour l’aventure dont il s’agit, du moins. Ce n’est pas Bernard de Jussieu qui faillit mourir de soif par dévouement pour son arbuste altéré, c’est le capitaine De Clieu ; l’arbuste, ainsi ranimé et mis en état de vivre, n’était pas un cèdre, mais un plant de caféier ; et le voyage que l’homme et son cher arbuste avaient à faire, n’était pas une simple traversée de Douvres à Calais, mais un voyage de plus long cours. De Clieu allait du Havre à la Martinique, où le plant de café qu’il avait ainsi pu sauver devint la souche de tous ceux qui, depuis 1716, ont si miraculeusement pullulé sur les parties montueuses de cette belle colonie, dont ils sont la richesse. Rendons à De Clieu ce qui est à De Clieu, au caféier ce qui appartient au caféier, et revenons à Bernard de Jussieu et à ses cèdres en espérance.

Quand il fut de retour au Jardin du Roi (Jardin des Plantes), Bernard y chercha bien vite un coin de la meilleure terre pour y faire sa plantation. C’est près de la butte, dont on a fait le labyrinthe, qu’il trouva ce coin béni. Le sol en était excellent. Bernard savait que, pendant des siècles, le Montfaucon du Paris de la rive gauche s’était trouvé là, et que le monticule ou copeau (vieux mot signifiant butte ou monticule, d’où vient le nom de la rue Copeau), du labyrinthe avait même été formé par ces amas d’immondices, qui sont pour la terre un si merveilleux engrais.

cedres dans FLORE FRANCAISE

Celui de ses deux cèdres qu’il y planta devait certainement pousser la on ne peut mieux. En effet, Bernard de Jussieu eut bonheur de le voir croître comme par magie. Lorsque Bernard mourut, quarante-trois ans après, en 1777, « il pouvait admirer, dit Condorcet, la cime de son arbre chéri qui dominait les plus grands arbres. » Il serait beaucoup plus élevé encore si la flèche n’eut été cassée par accident. Or, ces sortes d’arbres poussent par le sommet des branches, et quand ce sommet est coupé, ils ne croissent plus. Bien loin de là, sur un point tout opposé de la grande ville, entre l’église, alors très humble chapelle, de Saint-Philippe-du-Roule et l’avenue des Champs-Elysées, existait alors la Pépinière du Roi, « où l’on élevoit, dit un livre du temps, des fleurs, des arbustes, des arbres, pour en fournir aux Tuileries, à Versailles et autres maisons royales . »

Les cèdres qui ornent aujourd’hui nos parcs viennent de celui-ci sans doute ou de son jumeau du Jardin des Plantes. Nous connaissons une lettre de Marie-Antoinette relative à la plantation de l’un de ces précieux rejetons, qui devait être faite par Joseph de Jussieu, frère de Bernard. Elle y donne ordre de réunir les jardiniers pour désigner la place des arbres choisis par M. de Jussieu. « Une collation d’encas sera prête pour M. de Jussieu qui érigera devant elle le cèdre du Liban. » C’est là que Bernard de Jussieu vint planter le second de ses cèdres. Il poussa aussi bien que l’autre, car le terrain n’était pas là moins excellent qu’au Jardin du Roi (Jardin des Plantes).

Malheureusement, peu de temps après, la Pépinière dut changer de place. On la transplanta, c’est bien le mot ici, de l’autre côté du faubourg du Roule, au delà du grand égout, sur un espace, longé bientôt par une rue nouvelle, qui s’appelle, pour cette raison, rue de la Pépinière.

L’ancienne qu’on supprimait ainsi, avait été déjà singulièrement amoindrie, à l’époque où Bernard de Jussieu était venu lui confier le second de ses deux cèdres. En 1719, une partie des terrains avait été envahie par les officiers de la Monnaie de Paris, qui se prétendaient de très anciens droits sur tout le quartier du Roule. Le clos de la Pépinière, selon l’abbé Lebeuf, était attaché à la Monnaie de Paris. C’est à cause de cette propriété, dépendante du Roule, dont ils se disaient seigneurs, que messieurs de la monnaie ayant en 1691, à percer une rue entre celle où se trouvait leur hôtel et la rue Saint-Honoré, lui donnèrent le nom de rue du Roule.

Les officiers de la Monnaie de Paris, destinaient l’espace repris par eux, à la construction d’un nouvel hôtel des Monnaies. On fit les fondations, mais on n’alla pas plus loin, et pour cause. On était alors à l’époque, du système. Or, pourquoi un hôtel de monnayage, quand M. Law, contrôleur générai des finances remplaçait la monnaie par du papier ? En 1770, un autre projet qui fit poussé plus loin, sans être pour cela plus heureux, vint enlever à la Pépinière un nouveau morceau de terrain. On l’acheta pour y construire, d’après les plans de Le Camus de Choiseul l’immense établissement de boue et de crachat, dont, moins de dix ans après, il ne restait plus que le nom, qui fut pris comme écriteau, par la rue du Colisée, tracée sur son emplacement.

http://www.paris-pittoresque.com/jardins/2.htm

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La journée d’un journaliste

Posté par francesca7 le 30 juin 2013

par Gustave Planche

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La journée d’un journaliste dans ARTISANAT FRANCAIS journaliste

Le journalisme est une royauté nouvelle, la plus jeune à coup sûr de toutes celles qui couvrent aujourd’hui l’Europe ; plus vivace et plus hardie, plus souple et plus alerte que toutes les cours et tous les cabinets qui se liguent sans pouvoir se soutenir, qui prodiguent les serments et les parjures, les protestations de franchise et les arrière-pensées sans réussir à se tromper ; elle est née le jour où la vieille royauté a reçu le premier coup, le coup mortel qui a blessé à mort, en 1789, sa légitimité de quatorze siècles.

Et cependant quoique née d’hier, elle n’a pas moins de courtisans que ses soeurs aînées. Faudrait-il en conclure qu’elle est réservée au même sort ; que l’aveuglement et l’ignorance la menacent, comme les majestés auxquelles elle succède, d’une mort prochaine et désastreuse ; qu’elle entrera comme elles dans l’oubli et le néant ? Je ne sais. Mais si nos yeux ne suffisent pas à prévoir de si loin la catastrophe qui doit dénouer sa vie, au moins pouvons-nous contempler à loisir, et dans ses plus secrets détails, cet élément de la société moderne, inconnu jusqu’à la fin du dernier siècle, que Lesage et La Bruyère n’auraient pas oublié dans les Caractères ou le Gil Blas, s’il y avait eu de leur temps une classe d’improvisateurs appelés journalistes, prêts à toute heure à prendre la parole, à faire de la colère ou de la pitié, de l’admiration ou de la sympathie, de l’indignation et du dédain, sur tous les hommes et toutes les choses qui passent devant les yeux avec une rapidité kaléidoscopique.

La journée d’un journaliste est singulière et ne ressemble à aucune autre ; elle est pleine et rapide, pensive et hâtée, distraite et concentrée, sérieuse et dissipée, mêlée de courage et d’insouciance, d’inquiétude et d’apathie, laborieuse et active au-delà de toutes les prévisions, mais parfois aussi ressemblant assez bien à l’oisiveté officielle, aux bras croisés des philosophes du dix-huitième siècle, ou des rhéteurs d’Athènes et de Rome.

A son réveil, le journaliste ne peut pas, comme les heureux du siècle, promener sa rêverie sur l’emploi de sa journée, jeter la plume au vent, comme on dit, et se demander indolemment s’il ira gagner l’appétit de son déjeuner dans une promenade à cheval, ou s’il attendra midi en promenant paresseusement ses yeux sur les feuilles humides d’un livre nouveau, sans s’imposer aucune autre tâche que celle de le trouver ennuyeux ou amusant, de le fermer et de le jeter de dépit ou de dégoût à la trentième page.

Il a son grand et son petit lever comme les majestés de Windsor ou de Vienne. Il donne audience, écoute les solliciteurs, accueille ou répudie les demandes. Il subit des tortures qui ne sont qu’à son usage, et dont l’ingratitude des lecteurs ne lui tient pas compte. C’est pour lui que la vanité, sorte d’épidémie morale qui n’a jamais exercé sur les cervelles humaines d’aussi déplorables ravages qu’aujourd’hui, réserve ses formes les plus douloureuses et les plus affligeantes. Il prête une oreille docile aux conseils d’un auteur qui déguise son orgueil et son intolérance sous le masque de la prière. « J’ai eu, dit le suppliant, d’une voix humble et douce, l’intention de renouveler la face de la littérature. Scott n’a pas compris le parti qu’on pouvait tirer du quinzième siècle. J’ai voulu montrer ce qu’il y avait d’énergique et de grand dans le moyen âge. Quant au style, je n’en parle pas. C’est une affaire à part, et qui ne fera pas question. Ivanhoé n’est pas écrit. J’ai donné à mon livre une valeur épique. » Et ne croyez pas qu’on puisse répondre à ces impertinentes suppliques, autrement que par le silence le plus impassible. N’espérez pas qu’on déroute cette arrogante hypocrisie qui relève la tête au moment où vous croyez qu’elle va fléchir le genou. Je ne sais qu’un moyen de mystifier dignement ces courtisans d’une nouvelle espèce, qui croient vous fléchir en brûlant eux-mêmes l’encens qui manque à leur divinité, c’est de les écouter jusqu’au bout. Si vous avez la maladresse de les interrompre quand ils récitent leur panégyrique, vous êtes perdu sans retour, votre matinée est dévorée.

Ou bien c’est la visite d’un candidat politique, qui n’a pas, pour siéger à la chambre, d’autres titres que son extrait de naissance, et le bulletin de ses contributions… ; dans l’embarras de trouver un moyen plausible pour émouvoir celui dont la parole doit le condamner ou l’absoudre, lui retirer ou lui donner les voix toutes-puissantes après lesquelles il soupire, il énumère timidement tous les noms recommandables qu’il a pu coudoyer dans le monde, et qui souvent n’ont jamais fait connaissance qu’avec sa mémoire.

Si vos souvenirs, précis et multipliés comme ceux de Périclès, le ramènent aux premières années de sa vie, aux apostasies de toutes sortes, à l’aide desquelles il a successivement occupé les premiers emplois sous deux ou trois gouvernements contradictoires, il vous parlera, soyez-en sûr, de son dévouement au pays, de ses principes inflexibles, de sa conscience rigoureuse et sévère. Il vous expliquera comment et pourquoi il a dû préférer le sacrifice momentané de sa fierté personnelle à l’avenir de la nation, et peut-être de l’humanité. Sous l’Empire, il s’est conservé pour les Bourbons ; sous la Restauration, il s’est maintenu pour l’avènement de la monarchie républicaine. Il n’a jamais eu devant les yeux qu’une idée grande et féconde, le bien public ; le reste, trahison ou fidélité, service ou mépris des personnes, ne mérite pas ses regards. Il ne se repent pas ; il ne cherche pas à s’excuser ; il se vante et se déifie. Sans lui, la représentation législative doit demeurer incomplète ; au besoin il vous laisse, avant de vous saluer, un programme détaillé des promesses qu’il adresse, en forme de circulaire, aux électeurs de son département.

Ici encore le silence et l’approbation de la lèvre et du regard sont la seule arme que vous puissiez opposer aux flots de son éloquence. Ne l’arrêtez pas ; prenez patience. Il faudra bien qu’il se taise. Sa parole finira par se figer dans son gosier.

Heureux, trois fois heureux, si, après avoir prêté l’oreille à ces deux candidats, vous n’avez pas à subir le début anticipé d’un héritier de Molé ou de Talma. S’il vous arrive de province un acteur à la voix creuse et sourde, muni d’une lettre de recommandation ouverte, qu’il a relue plusieurs fois en montant l’escalier, dont il a calculé avec confiance la valeur et la portée, tenez-vous bien, et gardez-vous surtout de plisser votre front, de froncer le sourcil, de serrer les lèvres, et de témoigner en aucune manière votre impatience. Ne l’éconduisez pas ; et, s’il vous propose gracieusement de vous donner, à l’instant même, un échantillon de son débit, répondez : oui, comme un homme charmé et curieux. S’il écorche et déchire en lambeaux le Misanthrope ou Andromaque, ne craignez pas de lui dire que Molière et Racine lui devront un nouveau triomphe ; autrement il ira dire partout que vous êtes vendu à son chef d’emploi, que vous touchez une prime sur les appointements de l’acteur qu’il vient doubler.

Midi sonne. A peine avez-vous le temps de regarder le ciel, de compter les nuages qui flottent à l’horizon. A l’oeuvre ! voici que la journée commence. Il faut monter sur le trépied. Feuilletez les gazettes de l’Europe. Parcourez les colonnes du Globe et du Courier, triez les injures que Wellington jette à lord Grey, gargarisez votre mémoire des scandales que les réformistes ne ménagent pas à leurs adversaires ; n’oubliez pas, dans cette lecture à la course, où les minutes sont comptées, la vanterie de la gazette impériale de Nicolas, ni les caquets jactantieux des publicistes d’Augsbourg. Préparez les entrailles de votre cerveau, déblayez les avenues qui pourraient ralentir la marche de vos pensées ; car le sacerdoce que vous avez choisi ne permet ni cesse ni repos. Ce n’est pas demain ni après-demain que vous devez parler et donner votre avis ; vous ne pouvez pas, comme les honorables du Palais-Bourbon ou du Luxembourg, attendre huit jours pour prononcer votre harangue, et consulter l’écho de votre cabinet sur l’harmonie et la sonorité de vos périodes. Si, pour parler, vous avez besoin de mettre en usage la maxime du philosophe grec, si, avant de tremper votre plume, vous récitez seulement les vingt-cinq lettres de l’alphabet, jetez votre plume, brisez-la, jetez au feu le papier qui attend votre volonté pour ranimer les haines, pour éteindre les jalousies, renouer des amitiés languissantes, rallumer les enthousiasmes attiédis. Mettez vos gants ; assurez-vous du noeud de votre cravate ; passez la main dans vos cheveux, prenez votre canne ; allez comme un oisif inutile promener votre figure aux Tuileries ou aux boulevarts : vous ne serez jamais journaliste.

gazette dans FONDATEURS - PATRIMOINESi vous n’avez pas meublé à l’avance votre mémoire de plusieurs milliers de volumes, si vous ne pouvez pas, en tournant la dernière page d’un livre, formuler un jugement précis et net, n’essayez pas, comme le font quelques intelligences rétives, qui meurent à la tâche d’épuisement et de lassitude, n’essayez pas de feuilleter la conversation de vos amis et les rayons de votre bibliothèque. N’allez pas entamer la lecture de Clarisse ou de Tom-Jones, pour commencer une comparaison laborieuse et pédantesque. La Bibliopée, qui rivalise avec les machines de Birmingham et de Manchester, vous débordera, et se raillera de vos efforts.

Avant de glisser le couteau d’ivoire entre les feuillets du premier chapitre, prenez la mesure de vos forces ; faites le recensement de vos lectures précédentes ; dressez la statistique et le dénombrement de votre pied de guerre ; relevez militairement les idées valides et vives que vous pouvez sacrifier et dépenser librement, sans concevoir aucune inquiétude pour la lutte du lendemain. Mesurez la profondeur de vos lignes de bataille ; et, si vous n’avez pas sous la main tous les parallèles, toutes les citations historiques, toutes les dates, toutes les biographies dont vous prétendez composer votre avant-garde ; si vous n’avez pas en portefeuille dans votre cerveau tous les noms illustres de villes ou de héros dont vous espérez garnir vos bastions, quittez la partie, croyez-moi, formez à loisir le plan d’un livre ou d’un poème ; écrivez pour l’Académie des Inscriptions quelque dissertation érudite ; relisez le programme des jeux floraux ; concourez pour le prix de Beaune ou de Cambrai, mais sortez de la lice où vous ne savez tenir ni la lance ni l’épée.

Une fois que vous avez mis le pied sur les marches de la tribune, vous n’avez plus à reculer ni à délibérer. Il ne s’agit plus, comme aux temps de vos études latines, de caresser amoureusement une phrase, de composer votre style comme une mosaïque, en dérobant une ligne aux Catilinaires, une épithète à la la Guerre de Jugurtha ; d’emprunter le début d’une page à Tacite, et la péroraison du Pro Milone.

Le journaliste n’a d’enseignement et de maître que ses improvisations quotidiennes. Le temps lui manque pour calculer la parure de sa pensée, pour imposer à ses idées une coquetterie invitante et lascive. Chaque fois qu’il écrit, il doit croire qu’il parle, il doit se placer face à face avec son auditoire idéal, ne pas craindre les redites et la diffusion. Demain, ce soir même n’est rien pour lui ; il faut qu’il fasse abnégation de lui-même et de sa vanité ; qu’il abdique sa personnalité d’écrivain, pour ne garder que celle de sa pensée. Peu importe, pour la tâche qu’il entreprend, qu’il manque de grâce et de pureté, pourvu qu’il porte coup, qu’il blesse ou qu’il sauve, qu’il renverse ou qu’il édifie.

Ce qui serait une profanation dans l’art littéraire, ce qui serait une folie pour une idée long-temps méditée, et qui prétendrait à la durée, à la consécration, est une nécessité, un devoir impérieux, une fois qu’on s’est dévoué à la presse quotidienne.

Dans cet abîme sans fond, où tant d’éloquences se sont enfouies sans laisser un nom qui pût les révéler à la postérité, dans ce gouffre avide qui a dévoré tant de Mirabeaux que nous ne soupçonnons pas, on a compté parfois des gloires illustres, qui ne dédaignaient pas la prodigalité et qui risquaient l’oubli, en ne tenant compte que du but qu’ils voulaient atteindre, Fielding et Châteaubriand, deux génies que l’Angleterre et la France s’envient mutuellement.

Qu’ils se consolent donc ceux que la presse épuise et moissonne, qui agissent sur les destinées du pays, qui le conseillent et le gouvernent, sans recevoir en échange les mesquines flatteries qui forment l’apanage du moindre conteur ! Qu’ils se consolent devant ces grands exemples !

Car depuis quarante ans les plus hautes et les plus durables gloires, les noms les plus imposants, ont mis leur plume au service du pays et de leur volonté. Tous les hommes d’énergie et de caractère, d’ambition et de savoir, avant de siéger dans nos assemblées, ou dans les conseils, avant de soulever et de contenir sous le vent de leur parole la foule qui ne refuse jamais son obéissance quand elle devine la supériorité, et qui se trouve ailleurs que dans la rue ou dans un salon, parmi les législateurs comme parmi les écoliers, les plus habiles ministres et les premiers orateurs des parlements de Londres et de Paris ont été journalistes.

Ne croyez-vous pas que celui-là gouverne vraiment son pays, qui tous les jours pose et soutient une thèse, interpelle sur leur conduite les cabinets de l’Europe, invoque la lettre et l’esprit des traités qu’on viole ou qu’on prétend éluder, donne aux plus sérieux enseignements une forme populaire et vive, et se place par l’indépendance publique de ses opinions et de sa vie au-dessus de tous les pouvoirs qu’il censure ; qui peuvent le contrarier, mais non pas lui imposer silence ?

Sans doute, et ce serait folie de le nier, sans doute, ce règne a comme tous les autres son aveuglement et son ivresse. Dans son ardeur de critique, dans son enthousiasme de principes, il lui arrive parfois de franchir les limites de la vérité possible et réalisable, de résoudre sur le papier, de trancher d’un trait de plume les difficultés que vingt-quatre heures de gouvernement lui montreraient comme insolubles pour quelque temps, de conseiller des manoeuvres et des négociations qui remettraient tout en question, et joueraient sur un dé la destinée des peuples.

Cela est vrai. Mais n’en peut-on dire autant de bien des harangues législatives ? Êtes-vous bien sûrs que chez les excellences, le despotisme oratoire soit plus rare que, chez les journalistes, les déclamations libérales ? Pour mon compte, vous me permettrez d’en douter.

Je ne sais d’impartiales et de sensées que les intelligences qui dépensent vingt-quatre heures par jour à délibérer sans exprimer jamais leur avis, sans jamais rencontrer ni contradiction ni puissance, qui vivent dans une contemplation éternelle, en dehors de l’espace et du temps.

Mais soyez riche, l’or vous enivre. Soyez aimé, vous devenez fat. Soyez ministre, vous devenez sourd à l’opinion publique. Soyez journaliste éloquent, vous croirez à la toute-puissance et à la souveraine sagesse de vos paroles.

C’est une triste vérité, mais qu’il faut reconnaître : il n’y a de sages que ceux qui ne sont pas ; que les sagesses qu’on rêve et qu’on ne verra jamais.

La science elle-même, la plus profonde et la plus étendue, porte à la tête comme le rum et les bonnes fortunes. En Allemagne, il y a des professeurs de chimie qui espèrent créer dans leurs creusets des corps organisés, une rose, un cheval peut-être, une femme, qui sait ? on perdrait son temps à compter les folies.

Achevons l’inventaire de la journée.

Le soir, qui, pour les oisifs eux-mêmes, est une heure de délassement et de repos ; le soir, qui clôt leur journée autour d’une table de jeu ou d’une théière, ou dans une loge aux Italiens, le soir est, pour le journaliste, l’occasion et l’heure d’une tâche nouvelle. Il faut qu’il se rende au théâtre pour écouter le nouveau chef-d’oeuvre, et cette tâche ne promet pas de s’épuiser prochainement. Si Moïse eût vécu de nos jours, je m’assure qu’il eût mis au nombre des fléaux qu’il infligeait à l’ingratitude publique, les couplets qui glapissent tous les soirs entre les murs de nos théâtres, et qu’il n’eût pas oublié non plus les mille formes poétiques ou frénétiques, que l’adultère, l’inceste et le viol prennent tous les soirs, pour distraire, à ce qu’on dit, notre satiété, pour surprendre et concentrer notre attention.

Le public bourgeois, le public sensé, le public qui a femme et enfants, ne va plus guère au théâtre que pour entendre Paganini ou madame Malibran, ou pour contempler à loisir la danse gracieuse et pudique de mademoiselle Taglioni, la pudeur grave et antique de ses attitudes, pour étudier dans cette figure italienne, si chaste et si voluptueuse à-la-fois, le secret des danses merveilleuses de Corinthe et d’Athènes. Mais de pareils bonheurs ne sont qu’une exception rare et violente dans la journée d’un journaliste. Comme il écrit jour par jour l’histoire de l’esprit et de la sottise publique, il n’a pas un moment à perdre. Il faut qu’il suive à la trace le retentissement d’une pointe, d’un quolibet, ou d’une tirade, comme le basset le gibier, ou comme le picador la mule qu’il vous a louée ; il faut qu’il assiste au partage de toutes les curées littéraires, qu’il compte les blessés et les morts, qu’il dénombre, comme fait Homère au second livre, pour les vaisseaux de la flotte grecque, toutes les idées glorieuses et pures que l’ineptie et la cupidité dérobent effrontément et flétrissent sur la scène, toutes les inventions sérieuses et recueillies, nées dans le silence et la méditation, et qui viennent expirer à la lueur de la rampe, s’imprégner d’huile et de poussière, et rendre l’âme entre un manteau de serge et une couronne de carton.

Et, pour que rien ne manque à sa joie, il a suivi les répétitions de la pièce qu’il écoute ; il sait ce qu’ont coûté les dents du jeune premier, et les cheveux de l’amoureuse. Il sait par coeur toutes les aventures de l’ingénue, toutes les querelles qui divisent le père noble et le scapin. Il a compté, sur ses doigts, avant que la toile se lève, toutes les mailles du tamis dramatique par lesquelles a dû passer le nouvel ouvrage avant d’arriver sur la scène, armé de toutes pièces, avec une cuirasse de soie, un poignard de bois, une voix enflée et creuse, un langage qui dérouterait bien d’autres sagacités, ma foi, que celle de M. Jourdain, qui ne ressemble ni aux vers ni à la prose, sorte de parole indisciplinée, qui se joue avec une égale licence des lois de la grammaire, de l’analogie des images, de la déduction logique des idées, de toutes les règles enfin dont se compose une langue. Il sait, jour par jour, comme le télégraphe, quand, pour la première fois, un livre, qui n’y songeait pas, est devenu l’objet d’une convoitise dramatique, quand il a été dépecé par deux ou par trois chasseurs de ces sortes de proie ; qui a coupé les scènes, qui a donné le dialogue, qui a brodé les tirades, qui a fourni la couleur locale, les mots historiques.

Aussi, dès que le pied de l’acteur a frappé sur les planches les trois coups solennels, dès que l’orchestre a laissé dormir en paix la symphonie de Mozart ou d’Haydn, qu’il écorche depuis vingt ans, au moment où le plaisir des badauds commence, le journaliste se résigne courageusement au supplice de ses réminiscences. Il reconnaît, dans la voix enrouée d’une duègne, dont l’accent n’est guère plus intelligible que celui d’une chatte enrhumée sur une gouttière, le premier chapitre d’un roman publié il y a quinze jours, et qui espérait échapper à cette odieuse profanation. Dans les fanfaronnades d’opéra-comique débitées par un officier mal à l’aise dans son hausse-col, et fort embarrassé dans le ceinturon de son épée, qu’il ne peut remettre au fourreau sans interrompre son débit, il retrouve une scène ingénieuse et concise destinée par son auteur aux lectures patientes.

Il n’a pas même la ressource d’une dame spirituelle qui s’ennuyait d’une sonate, et prenait son plaisir en patience. Chaque fois qu’il entre au théâtre, il y a cent contre un à parier qu’il va voir l’exécution dramatique d’un livre. Car, par une singulière application de la théorie d’Adam Smith sur la division du travail, il y a aujourd’hui deux parts bien distinctes dans la littérature, l’art et l’industrie. Les artistes trouvent une idée, la creusent, la décomposent, la reconstruisent à leur guise pour lui donner plus de valeur et de beauté. Quand ils ont achevé les dernières ciselures de leur statue, bronze ou marbre, ils lèvent le voile, et disent : « Venez voir. » La foule inattentive passe, et oublie.

Viennent ensuite quelques hardis maraudeurs qui fondent sur l’ignorance l’impunité de leur fraude. Ils fabriquent une misérable copie, qu’ils affublent de clinquant, d’oripeaux et de pierres de couleur. Ils lui mettent du fard au visage ; ils la hissent sur le théâtre, et disent : « Voilà mon ouvrage. »

Or le public encourage de ses battements de mains, de sa présence, de son rire et de ses lèvres béantes, cette piraterie littéraire. Il oublie l’art, et applaudit l’industrie. Il ne lit pas, et se contente d’aller voir l’histoire qu’on lui fait, d’écouter les passions qu’on lui récite. Si Paris, comme on le dit, rappelle la patrie de Périclès, pour dieu ! qu’on me dise où est le peuple d’Athènes ?

Si ce tableau paraissait exagéré, si l’on m’accusait d’assombrir à dessein les traits de cette esquisse, je répondrais franchement que je sais plusieurs exceptions aux généralités que je viens de montrer, mais qu’elles sont loin de suffire à prouver l’inexactitude de mon récit. Il y a sans doute en France quelques génies dramatiques que je n’ai pas besoin de nommer. Les traditions de Talma et de Molé ne sont pas absolument perdues. Messieurs Ligier, Bocage, Frédérick et Lockroy, mademoiselle Mars, madame Dorval, mademoiselle Léontine Fay, mademoiselle Jenny Vertpré, madame Albert, sont là pour répondre.

Mais il est malheureusement trop vrai, pour les journalistes surtout, placés de manière à tout voir par leurs yeux et de près, que le théâtre est arrivé à une déplorable décadence. Après les lions, sont venus les éléphants. J’imagine que nous verrions bientôt les poissons en scène, si les brochets pouvaient jouer un rôle ! Attendons ! 

Au sortir du théâtre, mon héros, puisque aussi bien j’écris la biographie d’une de ses journées, n’est pas quitte encore des exigences de sa profession. Ne croyez pas qu’en mettant le pied hors de cette espèce d’άγορά, qu’on nomme les coulisses, il puisse rentrer chez lui, et oublier dans de paisibles rêves les tumultueuses études qui ont dévoré toutes ses heures. Détrompez-vous ! Il a maintenant un autre rôle à jouer. Son épreuve quotidienne n’est pas encore achevée. Onze heures sonnent : il faut qu’il aille dans le monde pour se mêler aux causeries, aux médisances et aux calomnies ; il faut qu’il prête l’oreille au bruit imperceptible encore des réputations politiques et littéraires qui vont naître ce soir, grandir pendant trois jours, pour expirer peut-être la semaine prochaine.

Le voici qui entre dans le salon. Il a beau faire pour passer à la dérobée, saluer simplement, sans guinderie et sans manière, la maîtresse de la maison, s’asseoir, sans mot dire, près d’un ami qui l’aborde, il ne réussit pas à déguiser son arrivée. Il est bientôt entouré de prévenances et de questions, de compliments et de prières comme pourrait l’être un ministre. Quoi qu’il arrive, depuis onze heures du soir jusqu’à trois heures du matin, il faut qu’il subisse jusqu’au bout sa destinée de journaliste ; au milieu de la danse, de la walse et du galop, au plus beau morceau d’un duo, d’une symphonie ou d’une sonate, il faut qu’il accueille, le sourire sur les lèvres, toutes les apostilles qui lui arrivent, en robe de gaz et en souliers de satin, avec des fleurs dans les cheveux et des perles au cou ; il faut qu’il trouve pour toutes ces jolies suppliantes, des promesses et des protestations d’indulgence ; qu’il distribue à toutes ces têtes dont l’importunité ne lui laisse pas un instant de répit, des espérances intarissables ; et s’il lui arrive de manquer de présence d’esprit, comme je l’ai vu récemment, s’il complimente un député sur les vers d’un poète, ou le poète sur le discours d’un député, ne craignez pas qu’on rie, qu’on plisse même ses lèvres en signe de moquerie. On y met plus de réserve et de modestie. On ne s’étonne pas qu’il y ait quelque désordre dans un cerveau où les souvenirs sont entassés pêle-mêle, comme les parures dans l’arrière-boutique d’un fripier. On le ramène peu à peu à des idées plus précises. Il ne prend pas même la peine de s’excuser. Le député se rejette sur ses vers de jeunesse, le poète sur ses vues politiques ; tout s’arrange et se concilie.

C’est un rude métier, vous le voyez, et qui ne devrait tenter personne. Mais une fois qu’on a en main la parole, une fois qu’on a pris place à la tribune, on y renonce difficilement. Une fois que le clavier de la pensée s’est mis d’accord avec la gamme élevée de cette existence, on a grand’-peine, croyez-moi, à changer les habitudes de l’instrument.

Et si vous me demandez quelle moralité je prétends tirer de cette face particulière de la vie parisienne, ce que j’en pense, et ce que j’en veux conclure ; je répondrai par les paroles de l’Écriture : « Contristata est anima mea. »

images-11 dans LITTERATURE FRANCAISEEn effet je ne sais rien de plus triste et de plus amer que ce perpétuel dévouement, ce tourbillon au milieu duquel l’âme n’a pas un instant de repos. Ce que j’ai dit ne s’applique peut-être pas à plus de douze personnes à Paris. Mais qu’importe ? Notre vie est ainsi faite que ceux qui ne réalisent pas encore le portrait, aspirent à le réaliser. Sont-ils fous ? Sont-ils sages ? Je ne sais : ils suivent leur étoile ; leurs pieds sont endurcis aux ronces du sentier. Ailleurs ils trouveraient peut-être des cailloux aigus et tranchants, qui rouvriraient de nouvelles plaies. Ils ne veulent pas abandonner la récompense de l’épreuve, la puissance et l’autorité.

A vrai dire, je ne crois pas qu’il y ait au monde une manière de dépenser ses facultés plus ruineuse et plus hâtive, pas même la royauté ou le Conseil. Prenez dans le passé tel homme que vous voudrez, habile et hardi, improvisateur infatigable, penseur encyclopédique ; prenez Voltaire, Beaumarchais ou Diderot, d’Aubigné, Pascal ou Bossuet, et je défie qu’au bout de cinq ans ils n’aient pas épuisé le meilleur de leur verve et de leur éloquence.

Donc, vous tous qui enviez le sort d’un journaliste, qui le prenez innocemment pour un homme privilégié, réservé au plaisir, aux joies de vanité, plaignez-le ! Toute sa vie n’est qu’un perpétuel holocauste. Chaque jour qu’il ajoute aux jours précédents emporte une de ses plus chères illusions. Il sait bien souvent de l’histoire ce que la postérité n’apprendra pas, le prix qu’on a payé tel article d’un traité, tel succès éclatant auquel Paris croit sincèrement. Il a vu faire le génie d’un musicien, la grâce d’une danseuse ; à trente ans, il est sexagénaire.

Mais si, par impossible, on se retire à temps de ce monde d’exception, de scepticisme, de tristesse et d’incrédulité, si, après avoir fait provision de désabusement et de défiance, on rentre dans la vie ordinaire, on y apporte, croyez-moi, quelque chose d’impassible et de réfléchi, de sentencieux et de grave ; quoi qu’on fasse et qu’on tente, on ne ressaisit pas sa jeunesse évanouie. On garde au visage et au coeur les rides que la réflexion y a mises. Les cheveux ont blanchi, comme dans une nuit de jeu et de ruine, comme autrefois les cheveux d’une reine, la veille de sa mort. Alors il ne faudrait jamais dire son âge : personne ne vous croirait.                        

GUSTAVE PLANCHE.

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Doctrine spirituelle de Saint Bernard

Posté par francesca7 le 24 avril 2013

 

Bernard fréquente l’école de Saint-Vorles, à Châtillon. Il est doué d’une grande intelligence et d’une forte volonté, mais il est timide, méditatif, rêveur. Renonçant à des études plus poussées, il entre en 1112 au monastère de Cîteaux, près de Dijon, fondé en 1098. Il a persuadé trente de ses parents et amis à se faire moines avec lui. La vie est rude et austère à Cîteaux, et Bernard s’y donne généreusement aux veilles, aux travaux, aux mortifications, mais aussi à la méditation de l’Écriture, à l’étude des Pères de l’Église et de la règle de saint Benoît. En 1115, il est mis à la tête d’un groupe de douze moines et va fonder l’abbaye de Clairvaux, en Champagne. L’abbé, selon la règle de saint Benoît, est maître spirituel et responsable de l’enseignement doctrinal de sa communauté. Bernard va pouvoir communiquer l’objet de ses méditations. Il ne sera jamais un théoricien, un homme d’école. Ses écrits sont des écrits de circonstance, s’adressant toujours à des hommes qu’il faut aider à se convertir. Deux maîtres vont compléter sa formation philosophique et théologique : Guillaume de Champeaux (?-1121), évêque de Châlons-sur-Marne, et Guillaume de Saint-Thierry (?-1148), bénédictin de Saint-Nicaise de Reims. Bernard, épuisé et malade, doit se reposer durant un an ; vivant à l’écart, dans une cabane, il peut se livrer à loisir à l’étude et à des entretiens avec ses deux amis. Nous savons par Guillaume de Saint-Thierry, qui écrivit sa vie, que Bernard et lui discutaient des « relations du corps et de l’âme ».

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Vers 1125, Bernard écrit ses deux premiers traités : Sur les degrés de l’humilité et de l’orgueil et Sur l’amour de Dieu. Sa doctrine, qui fera école chez les Cisterciens, s’y trouve toute condensée. Disciple convaincu de la règle de saint Benoît, il met l’humilité à la base de toute conversion et joint indissolublement l’ascèse du corps et de l’esprit au progrès de l’âme dans son ascension vers Dieu. C’est à la fois une échelle d’humilité, de vérité et de charité. « Socratisme chrétien », la connaissance expérimentale de la vérité mène à Dieu en trois étapes.

   C’est d’abord la connaissance de soi : « Connais-toi toi-même » dans la misère de la condition d’homme pécheur, c’est ta vérité et c’est ainsi que tu t’aimeras utilement. C’est ce que Bernard appelle l’amour « charnel », où l’homme cherche Dieu pour ses propres besoins.

   Cette prise de conscience réaliste conduit à la connaissance d’autrui, sympathie douloureuse pour la commune condition. Parce que « le semblable connaît son semblable », je l’aime comme un autre moi-même. C’est l’amour « social », second degré, où s’exerce l’ascèse purificatrice de la vie commune, école de charité, où l’homme brise le carcan de son égoïsme et élargit son cœur, comme une peau s’étend sous l’action de l’huile. « L’amour charnel devient social lorsqu’il s’élargit à la communauté. »

   L’amour de soi, « charnel », connaît une autre extension, celle de l’humanité du Christ. Car le Christ s’est fait chair pour devenir, par amour, ce que l’homme est devenu par le péché. La dévotion de saint Bernard à l’humanité du Christ, dont les siècles suivants ne retiendront que l’aspect affectif, a un caractère pédagogique et théologique, et la même chose peut être dite de sa dévotion mariale. Dieu s’est rendu visible, aimable pour gagner notre cœur de chair. Par l’aide que le Seigneur lui donne pour sortir de sa misère, l’homme apprend à estimer cet amour de Dieu qui le sauve et, bientôt, en vient à aimer Dieu, non plus charnellement, c’est-à-dire pour son propre intérêt, mais d’un amour spirituel, désintéressé : Magna res amor, c’est une grande chose que l’amour s’il remonte jusqu’à son principe. Ce processus d’ordination de la charité a l’originalité de saisir l’élan, l’« affectus » de l’homme et de le redresser vers son objet « naturel », Dieu. D’égoïste qu’il était, l’amour a appris la communion dans son rapport avec autrui, pour entrer dans la communion d’esprit avec Dieu. À ce troisième degré d’amour, l’homme a recouvré sa liberté, mais, tant qu’il est en cette vie, ce ne peut être la pleine liberté de l’esprit, car il demeure lié au corps terrestre et ne jouit pas encore de la présence totale de l’objet de son amour.

   Il est un degré plus haut encore, que l’on n’atteint que rarement et passagèrement, où l’homme ne s’aime plus que pour Dieu : c’est l’« extase » (excessus), l’absorption de tout retour sur soi, par l’esprit qui est communion. L’homme atteint la réalisation de son être spirituel, qui est mouvement vers Dieu. L’amour du véritable soi spirituel subsiste, mais n’est plus expérimenté indépendamment de la communion avec Dieu. Expérimenter cette union d’esprit, c’est être déifié. Quelque audacieuses que soient les comparaisons de cette fusion, celle-ci n’est jamais la confusion panthéiste. Le personnalisme de l’amour s’y oppose. L’expérience de l’amour ramène l’âme vers son origine, Dieu, qui est esprit. Saint Bernard est l’héritier d’une traditionnelle théologie mystique qui commence avec Origène. Il lui reprend un grand nombre de thèmes, notamment la distinction entre l’image et la ressemblance de l’homme à Dieu. S’il a perdu la ressemblance, il a gardé l’image : la liberté, liberté spirituelle qui consiste pour l’âme à se libérer de tout ce qui l’entrave dans la réalisation d’elle-même, qui, finalement, est le consentement à la grâce, qui la sauve. Saint Bernard a développé ce thème dans son traité De la grâce et du libre arbitre. Sensible à la loi d’ascension, de progrès, de dépassement, par laquelle la conscience conquiert sa propre vérité, il a confiance en cet élan intérieur, qui commence à l’expérience malheureuse de la cupidité pour s’achever dans la béatitude de l’esprit. S’il tient l’essentiel de sa doctrine de l’Écriture, notamment du mot de saint Jean « Dieu est amour » et des Pères grecs et latins, il a axé cependant toute sa doctrine sur la connaissance expérimentale que donne l’amour (amor ipse notitia). Le vocabulaire de l’amour courtois n’a pas été sans influence sur sa pensée et sur son style.

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L’œuvre écrite

La pensée, la prière de saint Bernard sont tout imprégnées de la Bible, de ses images, de ses exemples, de ses mots. Celle-ci est la source de sa spiritualité, où s’exerce le « souvenir » dans l’attente de la « présence ». Par la liturgie et par la lecture des Pères, saint Bernard est sans cesse au contact des paroles bibliques, qui sont devenues les siennes.

   Les Cisterciens avaient renoncé à tout sauf à l’art d’écrire. Le style de saint Bernard est brillant, recherché même ; il abonde en jeux de mots, en allitérations. S’il est nerveux, il est souvent exubérant. Mais, sous cette apparence, il y a un principe d’ordre et d’équilibre, d’harmonie dans le parallélisme, et l’on a remarqué que la langue de Bernard devient plus sobre et plus dépouillée lorsqu’il parle de l’expérience mystique. Saint Bernard possède aussi un certain art dramatique, comme lorsqu’il tient en suspens l’humanité, la cour céleste et Dieu lui-même dans l’attente de la réponse de la Vierge Marie au message de l’Ange de l’Annonciation.

   Il a toujours été beaucoup lu et étudié. Du pape Jean XXII, au XIVe s., au pape Jean XXIII, les hommes d’Église l’ont pris pour guide de leur vie personnelle et de leur ministère. Luther même l’estimait. Les moines le considèrent comme leur maître spirituel. Les philosophes de l’esprit Maurice Blondel, Louis Lavelle, Aimé Forest ont reconnu en lui, après Pascal, celui qui avait donné aux concepts de liberté et de conscience une place prépondérante dans l’histoire de la pensée.

   Saint Bernard eut une vie partagée, divisée même, entre l’action et la contemplation. Il s’en plaignit souvent, mais il vécut intensément ces deux vies, en les unifiant en un merveilleux équilibre par la pureté de son intention. Bergson ne reconnaissait-il pas dans cette ambivalence des mystiques chrétiens, fruit de leur charité, le critère certain du dynamisme de l’esprit ?

 

 

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A paris au 14ème Siècle

Posté par francesca7 le 20 avril 2013

HISTOIRE DE PARIS au 14ème  siècle

(D’après Paris à travers les âges, histoire nationale de Paris et des Parisiens depuis la fondation de Lutèce jusqu’à nos jours, paru en 1879)

Reconstitution libre du plan de Lutèce selon d'Anville en 1705.

Marcel effrayé, essaya de se dégager, mais l’un des compagnons de Maillard, Jean de Charny, fondit sur lui et d’un coup de hache sur la tête l’étendit à ses pieds. Tous ceux qui étaient avec Marcel furent tués et le garde de la porte fut pris pour être mené en prison.

Alors Jean Maillard et ceux de sa troupe s’en allèrent criant et réveillant les gens jusqu’à la porte Saint-Honoré, qui était occupée par des partisans du prévôt ; ils tuèrent tous ceux qui refusèrent de leur obéir, puis se rendirent dans divers quartiers où ils arrêtèrent chez elles une soixantaine de personnes. Le lendemain matin, Maillard fit assembler la plus grande partie de la communauté de Paris aux Halles, et, montant sur une estrade, il raconta comment et pourquoi lui et ses amis avaient tué le prévôt et ses partisans, au moment où ceux-ci se disposaient à livrer la capitale aux Anglais.

« Quand le peuple qui présent était ouï ces nouvelles, dit Froissart, il fut moult ébahi du péril où il avait été ; et en louaient les plusieurs, Dieu à mains jointes, de la grâce que faite leur avait ; là furent jugés à mort par le conseil de prud’hommes de Paris et par certaine science, tous ceux qui avaient été de la secte du prévôt des marchands, si furent tous exécutés en divers tourments de mort. » Cinquante-quatre d’entre eux avaient été tués dans la bagarre ; leurs corps furent traînés devant l’église Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, en souvenir du meurtre de Robert de Clermont et de Jean de Conflans.

Le même jour Charles Roussac, échevin, et Josseran, furent enfermés au Châtelet, d’où ils ne sortirent que pour avoir la tête tranchée. On jeta leurs corps dans la rivière. La fureur populaire se déchaîna contre les partisans du prévôt. Gilles Marcel, neveu d’Étienne, fut mis à mort ainsi que Jean de l’Isle et Thomas, chancelier du roi de Navarre, qui s’était costumé en moine, et comme tel, fut réclamé vainement par l’évêque de Paris.

Après la défaite et la mort du prévôt, Paris changea de physionomie. Les bourgeois se sentirent pleins de zèle pour le régent ; ils jetèrent au feu les fameux chaperons rouges et bleus et attendirent impatiemment l’arrivée du dauphin, qui rentra dans sa capitale au bruit des acclamations. Il accorda une amnistie générale, ce qui ne l’empêcha pas de faire trancher la tête à Pierre Caillard, gouverneur du Louvre, pour l’avoir mal défendu ; à Jean Prévôt, à Pierre Leblond, à Pierre de Puiset et à Jean Godard, avocats. Leurs corps furent aussi jetés à la Seine. Un certain Bonvoisin, bourgeois de Paris, fut aussi, par son ordre, mis en oubliette. La ville élut un nouveau prévôt des marchands, ce fut Jean Desmarets.

Le roi de Navarre voyant ses plans manqués, ne songea plus qu’à se venger du régent ; il lui déclara la guerre et bloqua Paris, après avoir appelé comme auxiliaires le captal de Bach et Robert Knolles, célèbre capitaine anglais. I1 envoya un héraut provoquer le régent et défia les Parisiens en bataille, mais personne n’ayant répondu à son défi, il continua à dévaster Saint-Denis et Montmorency, avant de se retirer vers Melun, où il mit garnison.

La famine réduisit la capitale à une extrême détresse. « On vendoit ung tonnelet de harengs trente escus et toutes aultres choses à l’advenant et mouroient les petites gens de faim dont c’estoit grand’pitié ». Tous ces désordres qui désolèrent Paris pendant l’année 1358, firent faire défense à toutes les églises et collégiales de sonner les cloches depuis vêpres jusqu’au lendemain matin, afin de ne pas troubler les sentinelles.

Le régent n’osait abandonner Paris à cause des intelligences secrètes que le roi de Navarre y entretenait, alors il s’occupa de rechercher ceux qui s’étaient compromis en soutenant Étienne Marcel, et le 25 octobre, il fit mettre en prison dix-neuf personnes accusées de trahison.

Ces poursuites venant après l’amnistie produisirent un effet déplorable, et le nouveau prévôt des marchands alla trouver Charles, au Louvre, et un célèbre avocat, Jean Blondel, qui l’accompagnait, lui remontra combien cette mesure était de nature à aigrir les esprits. Le régent promit d’y songer, et le lendemain il alla à la Grève où, étant monté sur une estrade élevée, à coté de la croix, il harangua le peuple et justifia la nécessité des arrestations qu’il avait fait opérer, et Blondel s’excusa de ce qu’il lui avait dit la veille ; cependant à la suite de cette explication publique, les prisonniers furent relâchées.

Jusqu’au mois de mai, les choses marchèrent à peu près ; le 13, on lut à l’assemblée des États un projet de traité pour la mise en liberté du roi Jean II,


Au mois de novembre, Édouard, roi d’Angleterre, entra en France et s’approcha de Paris ; au printemps de 1360, il prit Monthléry, Chastres (Arpajon) et Longjumeau. Il comptait, dit-on, en se rapprochant de Paris, sur la réussite d’une conspiration qui s’y tramait en sa faveur. Cette marche rapide remplit les Parisiens de terreur.
mais les clauses en étaient si onéreuses, qu’il fut unanimement rejeté et on se prépara à soutenir la guerre, mais d’abord le régent commença par signer la paix avec le roi de Navarre, le 24.

Les Anglais brûlaient et ruinaient tout sur leur passage. Leur armée s’avança jusqu’à Montrouge, Issy, Vante et Vaugirard, c’est-à-dire aux portes de la capitale. « C’estoit un spectacle digne de compassion de voir fondre dans Paris tous les habitants des villages d’alentour, hommes, femmes et enfants tout éplorez pour y trouver asile. »

Le lundi de Pâques (6 avril), ordre fut donné de mettre le feu aux faubourgs de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Jacques et de Saint-Marcel, afin d’empêcher l’ennemi de s’y loger et de profiter des provisions qui pouvaient se trouver dans les maisons de ces faubourgs. Quelques habitations échappèrent cependant à cet incendie volontaire. L’armée anglaise demeura toute la semaine de Pâques devant Paris où se tenait enfermé le régent avec une forte garnison.

Édouard l’envoya défier au combat, mais n’obtint pas de réponse. Toute en craignant de ne pouvoir se rendre maître de Paris, il se retira en Beauce, où le 8 mai fut enfin signée la paix à Brétigny, à trois lieues de Chartres.

La famine se faisait cruellement sentir à Paris, les gens des campagnes environnantes qui étaient venus y chercher un refuge, erraient par les rues sans pain et sans asile. Le setier de blé valait 48 livres pârisis. Une mortalité terrible en fut la suite, et tous les jours quatre-vingts personnes mouraient à l’Hôtel-Dieu. La paix de Brétigny avait rendu la liberté au roi. Sa rentrée fut fêtée ; on fit jouer des fontaines de vin à la porte Saint-Denis, on tapissa les rues, et comme il lui restait peu de vaisselle d’argent, la ville lui fit cadeau d’un buffet d’argenterie d’environ mille marcs pesant.

Son premier soin fut d’aller faire ses prières à Notre-Dame, et de là, il se rendit au Palais, marchant sous un dais de drap d’or, porté par les échevins au bout de quatre lances.

Pour remédier à la misère publique on s’en prit encore une fois aux monnaies et on fabriqua des pièces de cuir, au centre desquelles était un clou d’or ou d’argent. (L’existence de cette monnaie a été niée par quelques historiens.)

Ce fut peu de temps après la rentrée du roi, qu’eut lieu dans le clos de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés un duel, resté célèbre, entre les ducs de Lancastre et de Brunswick. On sait qu’il existait une place particulière pour ces sortes de combats sur lesquels le voyer de Paris percevait un droit. Chacun des adversaires lui payait deux sous six deniers quand ils jetaient leur gage de bataille, et sept sous six deniers parisis, quand le prince leur avait accordé le lieu où ils devaient se battre. Le duel des deux ducs était un combat à outrance.

Ils entrèrent l’un et l’autre dans la lice : chacun fit serment sur l’Evangile que son droit était le bon et qu’il entendait le soutenir par les armes, sans user d’aucun maléfice ou sortilège ; après quoi ils s’armèrent. Défense fut faite sous peine de mort à qui que ce fût de faire aucun signe.

Les hérauts crièrent : « Laissez aller », et les juges assistèrent impassibles au combat qui avait tellement excité la curiosité publique, que non seulement il s’y trouva un grand nombre de spectateurs, mais que l’évêque de Paris, afin d’être un des premiers à choisir une place d’où il put bien voir, vint coucher à l’abbaye la veille, en ayant soin de déclarer par écrit, que son entrée et son séjour dans l’abbaye ne pourraient jamais être invoqués contre les privilèges dont elle jouissait. Ce fut le duc de Lancastre qui succomba.

En 1362, touchées de la misère où se trouvaient réduits nombre d’orphelins faits par la guerre, quelques personnes pieuses achetèrent une maison et une grange attenante à la maison aux Piliers ou au Dauphin et y établirent de malheureux enfants qu’elles avaient recueillis. L’évêque de Paris leur permit de bâtir une chapelle et d’y fonder une confrérie pour exciter les fidèles à contribuer à l’entretien de ces enfants. Telle fut l’origine de l’hôpital du Saint-Esprit.

L’église fut bâtie en 1406 et dédiée solennell-ment le 16 juillet 1503. Le 8 septembre 1413, fut fondée dans cette église la confrérie de Notre-Dame-de-Liesse. Le roi Charles VI et sa femme Isabeau de Bavière en furent les principaux bienfaiteurs. Comme les gens qui désiraient faire partie de la confrérie étaient obligés de donner un grand repas aux confrères, on l’appela par dérision, la confrérie aux Goulus. Le 8 mars 1539, les administrateurs de l’hôpital obtinrent un arrêt du parlement qui leur permit de quêter en faveur des enfants admis. Louis XIV par lettres patentes du 23 mai 1680, unit l’administration de cet hôpital à celle de l’hôpital général de Paris.

En 1363, un règlement daté du 16 août, interdit à tout boucher du quartier Sainte-Geneviève de vendre d’autre viande que celle tuée à la boucherie de Sainte-Geneviève. Aucune bête ne pouvait être tuée la veille d’un jour maigre et en aucun temps celle affectée de la maladie appelée le fil. Par arrêt du parlement du 7 septembre 1366, les bouchers durent tuer hors de Paris, sur la rivière et apporter ensuite la viande à Paris pour y être vendue. La contagion qui avait commencé à Paris en 1361, reprit une nouvelle intensité en juillet 1363 ; la maladie ne durait guère que deux jours et la mort la terminait.

C’était un deuil général dans toutes les familles. L’évêque de Paris Jean de Meulant en fut atteint et mourut le 22 novembre 1363. Cet évêque avait eu quelques mois avant sa mort un procès à l’occasion du guet de Paris que les évêques avaient coutume de faire faire par leurs officiers en armes, autour de l’église cathédrale, depuis la fin des vigiles de l’Assomption jusqu’au lendemain de la fête.

Le prévôt de Paris, Jean de Dun, et les archers du Châtelet ayant surpris le guet de l’évêque en armes dans la ville, le mirent en prison et confisquèrent ses armes. L’évêque porta l’affaire au parlement qui, le 19 mai 1363, décida que l’évêque serait maintenu dans son droit, mais que ses officiers porteraient leurs armes dans des sacs jusqu’à la cour de l’évêque et au lieu où ils devaient faire le guet, et les rapporteraient de la même façon.

Le guet de Paris avait été réglementé par une ordonnance du roi Jean II du 6 mars 1363 ; aux termes de cette ordonnance, chaque métier devait faire le guet une fois en trois semaines.

Le roi Jean II, après avoir déclaré son fils Charles régent du royaume, repassa en Angleterre le 3 janvier 1364, pour donner à Édouard des explications sur le retour de son autre fils Jean, qui s’était échappé de Calais où il était en otage, pour venir à Paris qu’il n’avait plus voulu quitter. Il mourut à Londres le 8 avril. Son corps fut apporté à Paris, déposé d’abord à l’abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, puis conduit à la cathédrale et de là à Saint-Denis.

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La fille d’Auberge en 1840

Posté par francesca7 le 22 mars 2013

La fille d’auberge

par

François Coquille

~ * ~

QUOI qu’on puisse dire, l’antiquité avait du bon !

Si, parmi tant d’autres inventions, les auberges étaient inconnues des anciens, c’est que chaque maison servait d’auberge. Certes, il était doux pour le voyageur, arrivant, épuisé de fatigue, dans une ville étrangère, de se voir entouré d’une foule d’amis qu’il ne se savait pas, et qui briguaient l’honneur de l’avoir pour hôte ! On l’emmenait en triomphe ; de belles esclaves lui lavaient les pieds, et lui prodiguaient les parfums les plus rares. La place d’honneur lui était réservée à table : on se fût gardé de lui demander son nom, comme d’une grave incivilité ; et quand, le lendemain, il s’éloignait sans avoir rien dépensé, le maître du logis le reconduisait hors de la ville, et, le suivant longtemps des yeux, il lui criait encore de loin : « Merci, ô étranger, merci ! »
La fille d'Auberge en 1840 dans ARTISANAT FRANCAIS auberge-234x300
Eh bien ! ce luxe d’hospitalité primitive, la civilisation a su le remplacer avantageusement par l’invention de l’auberge. Une auberge, c’est le foyer domestique de tous les étrangers ; c’est la table de tous ceux qui ont faim, le lit de tous ceux qui sont las. On court aussi, parmi nous, au-devant du voyageur ! on se le dispute, on s’empare de sa malle et de lui, – de sa malle surtout, lorsqu’elle est d’une dimension rassurante ? – Qu’il commande, et des esclaves lui apporteront, s’il le faut, un bain complet ; qu’il dise un mot, et les meilleurs vins, les mets les plus recherchés lui seront offerts. Maîtres et serviteurs s’empressent à sa voix, ils s’étudient à le contenter et à lui plaire ; ils lui sourient sans cesse, ils se montrent heureux de sa présence, ils voudraient le garder toujours…….. Mentionnons seulement deux petites formalités que ne pratiquaient pas les anciens : on lui demande son passe-port quand il arrive, et on lui présente une carte à payer quand il part.

La condition première, le complément indispensable d’une auberge, c’est la fille d’auberge. La fille ! ne lui cherchez pas d’autre nom. Vieille ou jeune, laide ou jolie, fille ou femme mariée, peu importe ! Elle a quitté jusqu’à son nom de baptême, par égard pour le voyageur : attention délicate qui épargne à celui-ci un grand travail d’esprit et de mémoire. Il peut parcourir la France entière, et s’arrêter dans cent hôtels différents ; il y aura toujours quelqu’un qui répondra à sa voix, quand, de ce ton impérieux que l’on prend hors de chez soi, il criera : La fille !

D’où vient que Paris a relégué la fille d’auberge en province, et que – le garçon – règne sans partage dans nos cafés, nos hôtels et nos restaurants ? A Dieu ne plaise que je ferme les yeux aux qualités de ce dernier. Ses cheveux, coupés ras et soigneusement rabattus sur ses tempes, sa cravate, d’une entière blancheur, comme celle d’un médecin ; sa veste ronde, ses bas et ses souliers, donnent à sa personne une distinction que je suis forcé de reconnaître. Qu’il soit moins bavard, moins lent, d’un service plus commode que la fille, j’en conviens ; qu’il conseille plus sagement, et disserte avec plus de profondeur sur le menu de la carte et les provisions de l’étalage, je le veux encore ; mais il est si froidement attentionné, si insolemment poli, si égoïstement dévoué ! son amabilité choque, ses grâces fatiguent, ses soins repoussent. Sa perfection est un composé de défauts.

La fille d’auberge, qui a des prétentions moins élevées, plaît davantage. Elle est curieuse, distraite, négligente ; elle vous laissera vous morfondre près d’un dîner qui refroidit, pour se mêler à un commérage, pour voir défiler la parade dans la rue ; mais du moins elle vous sourira au retour, elle fera attention à vous, vous serez quelque chose pour elle ; vous lui plairez ou vous lui déplairez, et, en dépit de votre orgueil et de votre aristocratie, le sentiment de sa bienveillance vous occupera, vous tiendra compagnie.

Demandez aux Anglais qui viennent s’épanouir un peu au soleil de Paris : les Anglais ne connaissent chez eux que la fille d’auberge. Le garçon est une de ces curiosités qu’ils regardent sans les comprendre. On sait ce mot naïf d’un gentleman tout jeune, et qui, n’ayant rien vu, ouvrait des yeux étonnés à l’aspect d’un garçon de restaurant.

« Gârçon, disait-il avec cet air grave d’un homme qui s’est longuement consulté sur un cas difficile ; gârçon !

– Voilà, monsieur, voilà !

Gârçon….. étiez-vous le fille ? »

C’est à la fille d’auberge surtout qu’on peut appliquer cette variante du proverbe – Dis-moi où tu sers, et je dirai qui tu es. – Entre la grosse paysanne de cabaret et cette créature si alerte et si découplée des grands hôtels et des tables d’hôte, quelles nuances diverses, quels contrastes de langage et de manières ! Elles ne se ressemblent pas ; et pourtant, comme les nymphes de Virgile, elles ne diffèrent entre elles qu’autant qu’il convient à des soeurs. 

Facies non omnibus una,
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.

Voici d’abord venir la fille d’auberge de village. Ne faites pas attention à ses bras rouges, ou que ce soit pour en admirer la vigueur toute masculine. Sa figure est haute en couleurs, ses cheveux s’échappent en touffes désordonnées de dessous son bonnet, son bonnet lui-même est trop souvent posé de travers ; ni le goût ni la propreté n’ont présidé à sa toilette. Pendant tout le cours de la semaine, la fille se couvre et ne s’habille pas.

Quant à son caractère, interrogeons la maîtresse du logis. Celle-ci se fait toujours un plaisir d’énumérer les défauts de sa servante : c’est une dormeuse qu’on ne saurait réveiller à cinq heures du matin ; une étourdie qui, chargée de veiller à la cuisine, aux enfants et aux pratiques, laisse les plats brûler, les enfants crier, et les pratiques s’égosiller. De quoi n’est-elle pas capable ! ne l’a-t-on pas surprise cent fois en flagrant délit de gourmandise ? ne mange-t-elle pas – autant qu’un homme, – et sa langue mal apprise manque-t-elle jamais de réponses insolentes ? De plus, l’on sait fort bien que mademoiselle fait à l’aubergiste des avances et des agaceries.

A ce jugement sévère que la passion a dicté, opposons celui des habitués de la maison. Quoi qu’en dise l’hôtesse jalouse, si les fermiers du voisinage, si les marchands forains, si les colporteurs préfèrent son cabaret à tout autre, ce n’est pas pour elle, qui est vieille et acariâtre ; ce n’est pas pour son vin, qui ressemble à de la piquette ; c’est pour la fille. Ils l’aiment avec son gros rire, avec ses allures décidées, avec ses airs provoquants. Lorsqu’elle vient à leurs cris répétés, et qu’essuyant la table du revers de son tablier elle leur demande ce qu’il faut leur servir, ils ne s’inquiètent pas que sa personne soit négligée, que ses jupons semblent ne pas tenir à son corps, et que ses doigts menacent d’écrire en hiéroglyphes son nom sur les assiettes et les verres. Les braves gens ne regardent pas à si peu. Ce qui leur plaît dans la fille, c’est qu’elle entend la plaisanterie, qu’elle ne s’effarouche de rien, et que sa pudeur est à l’épreuve des plus gros mots. S’émancipe-t-on avec elle, on en est quitte pour une tape vigoureuse qui disloque à moitié l’épaule du coupable. Douce punition qui invite à recommencer ! Enfin ils résument toutes ses qualités dans ce mot : C’est une bonne enfant !

Et puis n’a-t-elle pas comme une autre ses beaux jours ? Quand vient le dimanche, elle fait, à grand renfort de cendres et de savon, une lessive complète de sa personne. Elle revêt le frais déshabillé, le bonnet blanc, la jupe neuve et le mouchoir de col aux couleurs éclatantes. Des souliers fins – j’entends fins par comparaison – ont remplacé les gros sabots. Dans cette chaussure légère, elle court, elle bondit, elle a des ailes ; c’est à ne plus la reconnaître. Le dimanche s’achève, et cette Cendrillon de village, un moment vêtue en princesse, retourne à ses haillons et à ses souillures ; mais elle ne laisse jamais après elle, pour se faire chercher de quelque prince amoureux, une petite, petite, toute petite pantoufle.

Suivons la fille d’auberge sur un théâtre plus digne de son génie. Elle a quitté l’obscur bouchon et l’humble cabaret pour l’hôtel le mieux achalandé d’une sous-préfecture, et sur la porte duquel brille en gros caractères cette pompeuse annonce : Ici on loge à pied et à cheval.
aubergistes-300x131 dans ARTISANAT FRANCAIS
Autour d’elle tout est bruit et mouvement ; point de repos, point de relâche : l’hôtel est un petit monde dont la face se renouvelle sans cesse. Les diligences, les bateaux à vapeur amènent, emportent des milliers d’individus de tout âge, de tout sexe, de toute condition. C’est ici que le rôle de la fille d’auberge s’élève, s’agrandit dans des proportions immenses, que son intelligence se développe, et que son activité trouve un digne aliment.

Au village, elle ne paraissait que sur le second plan, et comme perdue dans l’ombre de l’aubergiste, lequel ne dédaignait pas de s’attabler avec ses pratiques et de s’enivrer de son propre vin. Désormais la voilà seule en évidence. C’est elle que l’on connaît, c’est elle qui sert d’enseigne à l’hôtel, ou plutôt qui tient l’hôtel. L’hôte et sa femme vivent cachés dans les ténèbres de la cave, ou dans la fumée de la cuisine. Ils n’en sortent que pour courir aux halles et aux marchés. La fille brille dans la salle à manger, sur les escaliers, dans les chambres. La fille va attendre et guetter les voyageurs à la descente des voitures. – Venatur homines, dit le fabuliste. – Elle les salue de loin, elle leur fait des mines d’intelligence, elle les appelle des yeux, elle les invite du geste, elle exerce sur eux la puissance attractive du regard ; et, quand tous ces moyens indirects ne réussissent pas, elle en emploie d’autres. Elle cite le nom de son hôtel, elle en vante les agréments, la commodité, la bonne chère, le bon marché. Elle vous étourdit et vous subjugue. Elle s’empare de votre malle qu’elle fait transporter par un homme à ses ordres : elle vous ferait porter vous-même……. mais sa victoire est complète : elle part, et regagne l’hôtel, suivie des voyageurs qu’elle traîne à la remorque et qu’elle emmène en triomphe !

Alors commence la seconde partie, la partie la plus difficile de son rôle. Il faut justifier ces belles promesses dont elle a été si prodigue. Qui répondra à cent questions diverses ? qui retiendra dans sa mémoire cent ordres différents ? qui sera la carte vivante de l’hôtel ? qui dira ce qui manque et ce qui ne manque pas ? qui excusera les mets mal apprêtés ? qui suffira à tout ? qui sourira à tous ? c’est la fille ; elle court, elle se multiplie : elle écoute les uns, elle répond aux autres. Elle sert vingt pratiques à la fois : qu’est-ce, à côté d’elle, que César dictant à quatre secrétaires !

Quelques-unes de ces filles acquièrent ainsi une importance singulière, et deviennent hors de prix. Une cantatrice en renom, une danseuse à la mode n’est pas plus exigeante ni plus impérieuse. Au moindre mot, elles s’emportent en menaces : elles s’en iront ; elles ne sont pas embarrassées, Dieu merci ! de trouver une meilleure place. L’hôtel de l’Écu leur fait des offres. La Tête-Noire leur a parlé. La Poste a couru après elles. Elles ne s’en iront pas seules. Une partie des habitués les suivront.

Elles partent en effet, et, au bout de quelques années, elles ont promené leurs caprices par toute la ville.

Rien ne peut arrêter cet animal servant.

Changez d’hôtel : vous ne changez pas pour cela de fille d’auberge. Vous retrouvez partout un visage nouveau que vous connaissez, et qui vous sourit comme à un habitué. La fille est toujours fière de ceux qu’elle a servis ailleurs. Elle les reçoit comme des compatriotes sur une terre étrangère ; et tandis qu’elle leur fait les honneurs de l’hôtel, qui est, à l’entendre, le meilleur de la ville, elle fait au maître de l’établissement les honneurs de ces nouveaux venus. Elle aura bien du malheur si elle n’amène pas celui-ci à comprendre que c’est à elle seule qu’il doit leur présence.

Chaque hôtel a, d’ordinaire, une table d’hôte où se presse une population flottante d’employés, de commis, de clercs et de commis voyageurs. Ceux-là ne s’attachent qu’à la fille, ils la protègent et ils sont ses protégés. Vous les entendez de loin qui marchent à grand bruit dans la rue, et qui s’annoncent par des chants, des rires, des discussions animées… Ils envahissent la salle, ils bouleversent les tables et les chaises. Ils sont chez eux. Jeanne ! Henriette ! Adèle ! (ces messieurs, par un privilége spécial, ne l’appellent jamais que de son nom). Que fait-elle ? où peut-elle être ? la voici enfin !

On la fête, on la complimente, on l’agace. Ses mains ne peuvent suffire à la défendre. Mais le potage apparaît, et la sauve. Voilà nos galants en besogne. La fille tourne sans cesse autour d’eux : elle jouit de leur appétit, elle prévient leurs demandes. Elle s’efforce au besoin de pallier les torts du pourvoyeur ou du cuisinier. Que ne peut-elle, comme la veuve Scarron, suppléer à un plat par une histoire ! mais la veuve Scarron elle-même n’aurait pas payé de semblables raisons des convives tels que ceux-ci. Ils s’ingénient à obtenir de leur favorite quelque supplément, quelque douceur, des fruits plus beaux, un vin moins acide. Ils la prient, ils la flattent de la voix, ils la flattent de la main. N’est-elle pas maîtresse et souveraine ? si elle le voulait bien, leur table serait sans doute mieux servie. Ils auraient des primeurs, et, de temps en temps, du gibier… et elle les console, elle les apaise. Elle répond aux prières par de bonnes raisons, aux menaces et aux impatiences par des railleries, et parvient à renvoyer son monde content, sinon rassasié.

Le plus cher de ses amis, le plus zélé de ses défenseurs, le plus opiniâtre des réclamants, c’est le commis voyageur. La fille et lui sont faits pour se comprendre et s’aimer. Un instinct mystérieux les entraîne l’un vers l’autre. Le commis voyageur connaît le faible que la fille a pour lui, et l’ingrat en abuse. C’est près d’elle qu’il se console de ses échecs commerciaux ; c’est à elle qu’il débite ses plus détestables calembours, ses compliments les plus usés, ses anecdotes les plus rebattues. Il l’accapare pour son service particulier, au grand détriment des autres habitants de l’hôtel. Elle n’a des yeux que pour lui, des oreilles que pour lui, des pieds et des mains que pour lui. La chambre du commis voyageur devient le quartier général de la fille ; Hélas ! que voulez-vous qu’on puisse refuser à cet homme qui parle si bien et qui possède une telle barbe !

C’est dans les grands hôtels de Lyon, de Bordeaux, de Rouen, qu’il faut étudier le type de la fille d’auberge. C’est là qu’il acquiert toute sa perfection. Voyez : la fille s’est faite demoiselle, sa robe étroite lui dessine exactement la taille. Elle s’exprime en termes choisis. Elle a de l’aisance, de la dignité, et des bandeaux. C’est toujours, il est vrai, la même assurance de manières, la même intrépidité de regard, mais avec quelque chose de plus fin, de plus assoupli, de plus mesuré. Ses yeux sont fatigués et battus. Un observateur lui trouverait plus de décence, et non pas plus de modestie.

C’est qu’elle voit défiler sans cesse des personnages titrés, de riches négociants, des banquiers dédaigneux. Elle parle leur langue, elle s’anime de leurs sentiments, elle se forme à leurs manières et à leurs moeurs. Physionomiste consommée, un coup d’oeil lui suffit pour juger un homme et proportionner ses soins à la gratification prévue. Elle donne à sa voix une foule d’inflexions diverses. On dirait qu’elle possède un visage différent pour chaque voyageur. Elle s’étudie à vous appeler de votre titre. Vous êtes pour elle monsieur le député, monsieur le receveur général, monsieur le comte, monsieur le marquis. Vous jouissez de votre considération : vous vous complaisez à ces égards, à ces respects, à ces attentions fines…. C’est fort bien tant qu’elle vous parle ; mais derrière vous, elle vous dépouille aussitôt de tous ces titres qu’elle vous prodiguait si libéralement. Vous n’êtes plus pour elle ni receveur général, ni lord anglais, ni même député. Qu’êtes-vous donc ? un simple numéro…. le numéro de votre chambre !

Montez, dit-elle, un couvert au cinq ! – Apportez de l’eau-de-vie pour la dent du trente-six ! – Le neuf est-il sorti ? – Préparez la carte du dix.

Sur quelque route, et par quelques messageries que vous ayez voyagé, ô lecteur, voici une impression de voyage que vous avez sûrement recueillie, et où la fille d’auberge joue le rôle principal.

Clic, clac ! clic, clac ! une de ces maisons roulantes nommées diligences arrive, au milieu de la nuit, dans une ville de province. Les chevaux épuisés retrouvent un reste de vigueur ; le conducteur embouche son cornet à piston, tandis que le postillon semble vouloir réveiller du bruit de son fouet tous les échos de la cité endormie. La lourde machine s’arrête à la porte de l’hôtel le plus apparent.

« Descendez, messieurs et mesdames ; c’est ici que l’on dîne ; vous avez une demi-heure. »

Les voyageurs s’éveillent ; ils se frottent les yeux, ils se secouent, ils étendent leurs membres engourdis. Des bruits confus s’échappent des profondeurs de la voiture. « Conducteur, où sommes-nous ? – Conducteur, sommes-nous bientôt arrivés ? » En même temps, des voix flûtées répètent d’un ton engageant : « Descendez, messieurs et mesdames ; le dîner est servi. »

Alors on voit sortir de leur prison, les uns après les autres, vingt personnages différents, hommes, femmes, enfants, vieillards, affublés d’une manière grotesque, mal affermis sur leurs jambes, les yeux troublés, la figure pâle, et comme possédés du vertige de l’ivresse. Tout ce monde se laisse conduire à la salle à manger qui resplendit de mille feux ; une longue table, couverte de plats, est dressée au milieu de la salle. Plusieurs jeunes filles, à la mine éveillée, vont, viennent, et circulent avec agilité. Saisis par ce brusque passage de l’obscurité à la lumière, et du sommeil à la vie réelle, les voyageurs se croient le jouet d’un rêve ; ils hésitent, ils balancent : il faut que les filles d’auberge, les décident, les poussent, les fassent asseoir, et déplient devant eux leur serviette.

Grâce à elles, le dîner commence enfin !

Cependant les appétits s’éveillent : – la voiture creuse ; – c’est un proverbe de diligence. Les plats sont attaqués avec furie. Malheur au convive inexpérimenté qui perd un temps si précieux en longs discours, ou en vaines politesses ! Les instants s’écoulent. Le conducteur, qui a ses raisons et qu’on dirait payé pour cela, prend soin de rappeler que la demi-heure est déjà passée…. Mais, quoi ! à peine posés sur la table, les mets disparaissent comme par enchantement ! Ce poisson, auquel vous vous promettiez de revenir, disparu ! Ce poulet que vous aviez aperçu au bout de la table, cette perdrix que vous lorgniez d’un oeil de convoitise, enlevés ! Des fées agiles semblent avoir conjuré de défendre votre santé contre vous-même, et d’épargner à votre appétit de dangereuses tentations. Laissez-les faire, et vous exécuterez à la rigueur ce précepte de la médecine, – qu’il faut sortir de table ayant faim. – Et comme tout service mérite salaire, elles iront vous attendre à la porte, sollicitant de votre reconnaissance (ce n’est point celle de l’estomac !), cette modeste rétribution, vulgairement appelée pourboire. Dérision ! demander un pourboire à des gens qui n’ont pas mangé !

Comment la fille d’auberge ne sait-elle pas se contenter de ces menus profits qui lui tiennent lieu de gages, mais qui, répétés tous les jours, atteignent, au bout de l’année, un chiffre fort honnête : c’est ce que l’on a peine à concevoir. Elle ne regarde, l’ambitieuse ! que la recette brute des maîtres de l’hôtel. Les chances auxquelles ils sont exposés, les dépenses, les frais de toute sorte qu’ils ont à supporter, elle ne les calcule pas. Elle ne remarque pas qu’elle est indépendante dans sa servitude, riche dans sa pauvreté, heureuse et insouciante au milieu des soins multipliés dont elle est chargée. Elle veut commander à son tour, et après avoir servi d’enseigne à tant d’hôtels différents dont elle a fait la fortune, elle aspire à avoir une enseigne à elle. Un long noviciat ne l’a-t-il pas suffisamment préparée à ce rôle si difficile et si périlleux ? Ne connaît-elle pas toutes les ressources, toutes les ruses, tous les secrets du métier ? n’est-elle pas déjà assurée d’une clientèle. – Imprudente, qui n’a pas observé à quels retours soudains, à quelles tristes vicissitudes la popularité est sujette !

Les conseils et les représentations ne peuvent la dissuader de ce projet ; on dirait qu’elle est embarrassée de ses épargnes et que le célibat lui pèse. Quelque cuisinier en renom devient l’heureux possesseur de son argent et de sa personne, et le couple aventureux ne se donne point de repos qu’il n’ait acquis l’honneur de payer patente. Ainsi donc une nouvelle auberge, un hôtel nouveau est fondé dans la partie la plus commerçante de la ville ; une enseigne plus fastueuse, des tables plus propres, des siéges plus confortables, des plats plus gros, des chiffres plus modérés : tout est mis en usage pour attirer les chalands. Adieu, et bonne chance ! Puisse la fille d’auberge ne pas regretter les joies de sa première condition, et ne pas tomber de chute en chute au trône de quelque gargotte ignorée !

Mais détournons les yeux de cette triste perspective.

Qui le croirait ? malgré ce prodigieux talent d’être partout, de tout voir, de tout entendre et de tout retenir, malgré ses grâces et ses séductions, la fille d’auberge a une foule de détracteurs. Les voyageurs deviennent si exigeants ! Écoutez-les : suivant eux, elle entreprend de servir vingt pratiques à la fois, et elle n’en sert réellement aucune. A toutes ces voix qui l’appellent de chaque étage et de chaque escalier, elle répond invariablement :

« Oui, monsieur ! oui, on y va ! »
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Où va-t-elle ? le fait est qu’on l’attend inutilement pendant une heure, et qu’elle ne manque pas d’accourir lorsqu’on n’a plus besoin de sa présence. Après vous avoir accueilli avec un zèle si empressé, elle vous néglige, et vous condamne à un isolement complet dans votre chambre. Mais le moment de votre départ approche-t-il ; les sourires et les petits soins reparaissent. Alors, il est vrai, et par forme de compensation, elle vous accable de prévenances. « Faut-il envoyer à monsieur un commissionnaire !.. Voici les bottes de monsieur… Je vais nettoyer le manteau de monsieur… Où monsieur veut-il que l’on porte sa malle ?… Monsieur a attendu un peu hier entre le potage et le boeuf, j’en ai été bien désolée… La voiture va partir dans un quart d’heure… Monsieur désire-t-il encore quelque chose ?… J’espère que monsieur ne m’en veut pas…

Comment résister à tant d’attentions, à des excuses si pathétiques, à une éloquence si entraînante ? malgré soi, l’on se laisse fléchir, on s’attendrit, on oublie ses anciens griefs, et, en partant – l’on n’oublie pas la fille.

On l’accuse encore d’être facile à toutes les tentations, et d’offrir le type véritable de la femme libre, si longtemps et si inutilement cherchée. Mensonges et calomnies que leurs auteurs n’avouent pas, et qui ne prévaudront point contre la bonne renommée de la fille ! Mais, je vous prie, où trouverait-elle le moment d’être tentée ? Ses jours empiètent sur ses nuits ; sa vie n’est qu’une veille prolongée, et le sommeil est la plus rare de ses jouissances. Incessamment occupée des soins les plus nombreux et les plus fatigants, elle n’a pas de passions : les passions sont filles de l’oisiveté. Ses regards assurés, cette facilité à tout dire, à tout entendre et à tout permettre, prouvent invinciblement son innocence ; elle serait prude, si elle était moins sage. S’il était vrai, ce qui n’est pas vraisemblable, qu’elle eût pu succomber, ce serait une surprise qu’on lui aurait faite, et elle n’aurait été coupable que de distraction.

Au surplus, voici qui confondra ses accusateurs. Ce qui nous impose le plus impérieusement l’obligation de bien vivre, c’est l’exemple des ancêtres dont nous portons le nom, ou des prédécesseurs dont nous occupons l’héritage. Memoria majorum nos ad benè vivendum incitat. Les filles d’auberge ne connaissent peut-être pas cette maxime de Cicéron ; mais, du moins, et je me plais à le croire, elles ont sans cesse présents à la pensée le grand nom et le glorieux exemple d’une fille qui sauva la France, et qui couronna par le martyre la vie la plus chaste et la plus héroïque.

Indignes détracteurs, silence ! Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans, avait été fille de cabaret.

Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 6 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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