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LA NAISSANCE DES PREMIERS MAGASINS

Posté par francesca7 le 19 avril 2016

Les grands magasins apparaissent sur les boulevards des grandes villes au début du XIXe siècle. Sur de plus vastes surfaces, ils disposent de comptoirs multiples, sont mieux approvisionnés et renouvellent régulièrement l’assortiment des produits offerts.

Ces grands magasins font suite aux petites échoppes médiévales situées dans des ruelles sombres, aux merceries du XVIIe siècle, ainsi qu’aux « marchandes de frivolités » du XVIIIe siècle.

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Les grands magasins succèdent également aux « magasins de nouveautés » (comme « La Fille d’honneur », « Les Deux Magots », « La Barbe d’or », « Aux Dames élégantes », « La Belle Jardinière »). Ces enseignes — qui vendaient tout ce qui concerne la toilette de la femme — étaient apparues dans la deuxième partie du XVIIIe siècle dans des rues-galeries, des rues-salons et des passages couverts, tous lieux qui favorisent un chalandage paisible à l’abri des intempéries et d’une circulation parfois anarchique. Ces grands magasins se présentent comme un nouvel espace de liberté pour les femmes bourgeoises dont la vie sociale se limite encore à l’époque aux fêtes familiales et à quelques sorties au théâtre. Pour leur respectabilité, des entrepreneurs comme Jules Jaluzot confient la tenue des stands non plus à des vendeurs hommes, les calicots, mais à des midinettes.

Accompagnant l’émergence des classes bourgeoises et de leur pouvoir d’achat, les grands magasins pratiquent l’entrée libre, des prix fixes (alors que les échoppes avaient tendance à vendre au plus cher, selon des prix « à la tête du client ») et affichés qui mettent fin au marchandage. Une marge plus faible compensée par un volume d’affaires plus important, rend les prix attractifs. Par ailleurs, la révolution industrielle favorise cette tendance de baisse des prix par la mécanisation et la production en série (notamment dans l’industrie textile), ce qui permet de diffuser une offre plus abondante et plus diversifiée (accélération du cycle de la mode qui se démocratise, logistique favorisée par le développement du chemin de fer). Sans que l’on puisse encore parler de démocratisation de la consommation, on remarque que « Les magasins proposent une offre plus large, régulièrement renouvelée et soutenue par les réclames, des soldes, des livraisons à domicile, la vente par correspondance ou les reprises de marchandises, ce qui accélère la rotation de stock ».

En 1852 à Paris, le premier grand magasin qui incarne véritablement cette révolution commerciale et offre un vaste choix de rayons (département) différents sur une très grande surface est le magasin Le Bon Marché, conçu et réalisé par Aristide Boucicaut.

Le Bon Marché est un grand magasin français, situé dans un quadrilatère encadré par la rue de Sèvres, la rue de Babylone, la rue du Bac et la rue Velpeau dans le 7e arrondissement de Paris. Le premier magasin Au Bon Marché a été fondé en 1838 et le bâtiment actuel a été construit en 1869. Il a été l’objet de multiples agrandissements par Boileau et Eiffel.

En 1989, après 151 ans d’existence, le magasin Au Bon Marché change de nom et devient Le Bon Marché.

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Pour attirer sa clientèle féminine, Boucicaut crée également les premières toilettes pour femmes, un salon de lecture pour leurs maris le temps qu’elles fassent leurs emplettes, poste plus de 6 millions de catalogues de mode (accompagnés d’échantillons de tissus découpés par 150 jeunes femmes uniquement affectées à ce travail) dans le monde entier au début du XXe siècle, parallèlement au développement du service de livraison à domicile et de la vente par correspondance franco de port. Il développe la publicité (affiches, calendriers, réclames, agendas annonçant des évènements quotidiens). Après les épouses, il cible les mères en distribuant des boissons, ballons rouges ou des séries d’images pédagogiques en « Chromos » pour leurs enfants, organisant aussi des promenades à dos d’âne. Les bourgeoises peuvent s’échapper du logis où la société les cloître et passer plus de douze heures dans le magasin à essayer les produits, notamment des vêtements, avant faits sur mesure, et désormais aux tailles standardisées. Certaines d’entre elles s’endettent ou deviennent cleptomanes, d’autres sont troublées à l’idée de se faire effleurer par des vendeurs qui leur enfilent gants ou chapeaux. La respectabilité du magasin étant remise en cause, Aristide Boucicaut fait engager des vendeuses qu’il fait loger dans les étages supérieurs du magasin et qui représentent la moitié du personnel dans les années 1880. En uniforme noir strict, elles peuvent être renvoyées pour n’importe quelle faute et sont à la merci des clientes. Mais elles peuvent bénéficier de la promotion interne (second, chef de comptoir puis gérant selon une progression non plus à l’ancienneté mais au mérite). Avec une gestion paternaliste inspirée par le socialisme chrétien de Lamennais, Aristide Boucicaut crée notamment pour ses salariés une caisse de prévoyance et une caisse de retraite, un réfectoire gratuit, un jour de congé payé hebdomadaire. Une salle de mille places est installée au sommet de l’immeuble pour accueillir des soirées.

En 1910, à l’initiative de Mme Boucicaut, afin de loger ses clients à proximité, est créé l’hôtel Lutetia qui reste le seul palace de la rive gauche. Le développement du chemin de fer et des expositions universelles attire à Paris les femmes de province et Mme Boucicaut cherche désormais à toucher une clientèle ouvrière par des prix toujours plus bas.

En 1911-1913, à l’angle de la rue de Sèvres et de la rue du Bac, un deuxième bâtiment de style art déco, est construit par les Ateliers Moisant-Lauren-Savey, successeurs d’Armand Moisant. Le bâtiment, en voie d’achèvement, est réquisitionné pendant la Première Guerre mondiale pour être transformé en hôpital militaire. Détruit par un incendie le 22 novembre 1915, il est reconstruit en 1924 par Louis-Hippolyte Boileau. Destiné à l’origine à accueillir l’univers de la maison, il abrite désormais La Grande Épicerie.

Le groupe LVMH de Bernard Arnault rachète Le Bon Marché en 1984 pour en faire le grand magasin du luxe de la rive gauche. Au premier semestre 2012, des travaux débutent pour un agrandissement de la surface de vente.

Un autre grand magasin, La Samaritaine, fut acheté à la famille Renan en 2001, rue du Pont-Neuf dans le 1er arrondissement, pour rejoindre également le giron de LVMH Distribution Services, puis fermé en 2005.

Début 2016, l’artiste chinois Ai Weiwei installe une œuvre d’art dans un hall du Bon Marché.

En 2016, une étude est lancée pour l’ouverture d’un nouvel espace de vente Le Bon Marché dans le 11e arrondissement de Paris

800px-Bon_Marché,_Paris_-_interior_viewActuellement, les deux principales enseignes de grands magasins sont les Galeries Lafayette (1893) et le Printemps (créé en 1865 par Jules Jaluzot, ancien vendeur du Bon Marché). Ces enseignes louent leurs espaces aux marques.

Outre les précédents, présents au niveau national, Paris compte Le Bon Marché (appelé couramment « le BM ») (1852), le Bazar de l’Hôtel de Ville (situé près de l’Hôtel de Ville, d’où son nom, il est couramment appelé le « BHV » et fut créé en 1856 par Xavier Ruel, ancien colporteur) et La Samaritaine (fermée en 2005 pour remise en conformité), voit le jour en 1869. Des grands magasins existent aussi dans certaines grandes villes, comme Midica (1946) à Toulouse ou le Grand Bazar (1886) à Lyon. Cas unique en province, Les Magasins Réunis (1890) de Nancy qui s’implantent à Paris mais également dans toute la France dans l’entre-deux guerres.

Autrefois, Paris abritait les activités des Grands Magasins du Louvre (1855-1974), de À la Belle Jardinière (1866-1974), du grand magasin À Réaumur (Gobert-Martin), au 82 à 96 rue Réaumur, du Grand Bazar de la rue de Rennes, du Palais de la Nouveauté, ou Grands Magasins Dufayel[15], sur le boulevard Barbès, du Petit Saint-Antoine, au 33 rue du Faubourg-Poissonnière, du grand magasin Au Gagne-Petit, avenue de l’Opéra, de la Maison Cheuvreux-Aubertot, sise boulevard Poissonnière et des Magasins Réunis.

Les grands magasins perdent de leur influence à partir des années 1970 avec l’essor de la grande distribution. Bernard Arnault et LVMH reprennent Le Bon Marché en 1985, puis la Samaritaine en 2000 ; François Pinault et PPR reprennent Le Printemps en 1992 (l’enseigne est revendue en 2006). Les magasins sont rénovés, mais la morosité est toujours présente. Ces groupes sont en difficultés à cause de grandes surfaces spécialisées comme Zara ou H&M qui sont également fabricants. Les Galeries Lafayette et le Printemps ont choisi à partir des années 2000 de jouer la carte du luxe, et ciblent une clientèle aisée.

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Les petits métiers

Posté par francesca7 le 10 août 2014

 

téléchargement (3)Il me revient en mémoire quelques petits métiers disparus. En voici quelques uns : le Caïfa, le rétameur, la marchande de harengs, le châtreux, le marchand de peaux de lapin.

Joseph venait de Saint-Sauveur avec son triporteur à pédales. Il vendait du café, marque Caïfa naturellement, des pâtes, des conserves… le tout en petite quantité. Quel métier de galère de parcourir quinze à vingt kilomètres avec un tel chargement sur les routes accidentées et non goudronnées des environs du chef‑lieu!

Il est vrai qu’il avait Rampan, un gros chien roux au poil ras qui lui tenait compagnie et l’aidait à monter les côtes avec son collier d’attelage!

Le rétameur, lui, passait deux fois par an. Petit retour en arrière: l’alu et l’inox étaient inconnus, seules étaient utilisées les casseroles en fer étamé, parfois un chaudron en cuivre. Les fourchettes étaient en fer et les cuillères en étain, inutile de dire qu’elles se tordaient facilement, il fallait donc les remplacer. Le rétameur installé sur la place de l’église récupérait les morceaux gardés précieusement et les faisait fondre. Liquéfié, l’étain était versé dans des moules et chacun récupérait des cuillères neuves. C’est également dans cet étain liquide qu’il trempait les casseroles qui ressortaient brillantes.

Fine était marchande de harengs. Chaque semaine elle recevait plusieurs caisses de harengs en gare de Saint-Sauveur et chaque jeudi, d’octobre à avril on la voyait arriver bien emmitouflée dans un grand capuchon noir, avec aux pieds de gros brodequins et sur la tête un bonnet noir qui lui cachait les oreilles. Elle poussait une sorte d’étal monté sur deux roues de bicyclette que son bricolier de mari lui avait fabriqué. Ainsi de hameau en hameau, de maison en maison elle offrait ses harengs frais et quelques saurs.

Le châtreux : en Poyaude souvent il fallait deux chevaux pour labourer et faire les charrois. Quand je dis deux chevaux c’était souvent une jument et un cheval hongre. Les jeunes poulains étaient alors castrés, non pas par le vétérinaire qui demandait un prix fou, mais par le châtreux de Leugny qui vous faisait çà en deux coups de cuillère à pot pour quelques pièces mais souvent assorties d’un gros lapin ou d’un poulet.

Le marchand de peaux de lapin : chaque famille élevait pour sa consommation de nombreux lapins; ces bêtes étaient tuées et dépouillées à la ferme. Les peaux étaient tendues sur des fourchines ou bourrées de paille, puis mises à sécher sous le hangar attendant le passage du marchand.

Tous les deux ou trois mois, Ladent, le marchand de peaux de lapin passait avec son vélo à deux porte‑bagages et muni d’un petit grelot. L’homme, d’une cinquantaine d’années, avait une belle moustache à la gauloise et un bagout de première catégorie. Il portait été comme hiver un vaste paletot de chasse, une casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et une sorte de sacoche attachée à sa ceinture où se trouvaient pêle-mêle pièces et billets.

images (4)Avec lui arrivait une forte odeur de suint, de sauvagine et de vieille graisse dont l’individu était imprégné et que Mirette la chienne avait détectée bien avant son arrivée dans la cour !

Une peau de lapin représentait une valeur de 10 à 15 sous selon l’épaisseur, la grandeur, la couleur. Les blanches étaient les plus chères. Après une longue discussion les peaux étaient ficelées sur un des porte‑bagages et payées. Alors notre bonhomme buvait un coup de cidre ou de marc, racontait les derniers potins du village et reprenait sa route en criant: Peaux de lapins! Peaux!

 Vocabulaire : Bricolier : bricoleur
En deux coups de cuillères à pots : très rapidement
Fourchines : petites fourches

 

Source :  Gilbert PIMOULLE  PARFUMS D’ ENFANCE  En Puisaye, autour de 1920 – édité en 1999

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Les femmes guerrières

Posté par francesca7 le 8 mai 2014

 

Quand la Vendée se soulève en 1793, des comtesse, et marquises caracolent en amazone à la tête d’escouades à leur solde, des femmes du peuple, portant habit d’homme, se mêlent aux troupes. Nombre d’entre elles périrent sur le champ de bataille, d’autres furent guillotinées, certaines réussirent à échapper à la mort et nous laissèrent des témoignages. 

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Pourquoi des femmes étaient-elles présentes dans cette sanglante bagarre ? La plupart d’entre elles y avaient été forcées par les circonstances parce qu’elles cachaient des prêtres réfractaires, parce que leurs époux ou leurs fiancés étaient partis au combat, ou parce que les Bleus étaient venus un jour brûler leurs manoirs et leurs fermes, elles avaient rallié l’armée des insurgés… Parmi elles, on trouve des femmes et des filles de conditions très différentes. De nobles dames, mais aussi un grand nombre de paysannes, de marchandes de volailles, de lingères. Plutôt que de se faire guillotiner, fusiller ou noyer, elles préféraient mourir en combattant ou en soignant les blessés.

Certaines courent aussi les routes par simple goût de l’aventure, c’est très stoïquement qu’elles ont accepté de coucher sur une planche, sous un arbre, dans une étable, de manger, de dormir n’importe où. L’imprévu, le risque de se faire prendre, bien loin de les inquiéter, les exaltent.

Elles se révèlent des guerrières intrépides : Mme de Lescure (bas gauche), qui porte le bragon brosz – le pantalon bouffant des Bretons — fait le coup de feu, comme n’importe quel cavalier. Pour venger son père torturé par les Bleus, une pâle et maigre fille nommée Renée Langevin a voulu servir chez les houssards. Au combat de Dol, elle devait abattre plusieurs adversaires. Souvent, il lui arrivait de dire sombrement – Je ne suis riche que de ma mort. » Pourtant elle survécut, mais pour demeurer en prison jusqu’à la Restauration.

Jeanne Giraudeau. patronne de l’auberge de La Croix d’Or, à Montaigu, voyant un jour son mari qui s’enfuyait, le ramena aussitôt sur le champ de bataille. Perrine Loiseau ne se fit sabrer qu’après avoir abattu trois Républicains. Mlle Regrenil, une jeune novice de vingt ans, ayant dû quitter le couvent des ursulines de Luçon devint « la houssarde » dans la bande de Bejarry. Elle montait le cheval d’un soldat ennemi qu’elle avait su désarmer. Marie-Antoinette Adams. épicière à Puybelliard, combattait aussi à cheval, dans l’armée du Centre. Sa maison avait été brûlée et son mari, dont elle était séparée, était un ardent Républicain. N’ayant plus rien à perdre, elle manifestait une telle fougue au combat que ses compagnons l’avaient surnommée « le chevalier Adams ». Sa témérité devait lui être fatale. Capturée, les Bleus la fusillèrent.

Dans l’armée de Bonchamps, Renée Bordereau, vingt-trois ans, combattit six ans, reçut sept blessures. Capturée aussi, elle sauva sa tête, mais on l’enferma deux ans dans l’une des geôles du Mont-Saint-Michel…

A Legé, où Charette avait établi son poste de commandement, beaucoup de femmes et de jeunes filles étaient venues se mettre sous la sauvegarde de l’honneur vendéen.

Parmi les belles brigandes, les juments de Charette, c’est ainsi que les appelaient les Bleus, Mmes de La Rochefoucauld. de Bruc.du Fief, de Bulkeley et d’autres encore, se battaient héroïquement. Certaines, comme la comtesse de Bruc, devaient être massacrées au cours des multiples combats qui journellement mettaient aux prises des adversaires également implacables. Des jeunes filles, les soeurs de Couêtus, Mlle de la Rochette, devaient être sauvées par le général Travot. après leur capture. En dépit de leur témérité. Mmes de Bulkeley et du Fief eurent aussi la chance de survivre…

L’armée catholique et royale comptait dans ses rangs des femmes de toutes les conditions. François Charette de la Contrie est entouré de ses « amazones », belles, nobles, adroites au tir et excellentes cavalières. Son aide de camp est Mme de Fief, Victoire-Aimée, née Libault de la Barassières. Son mari a émigré. Elle, est restée. Elle a rejoint l’armée pour venger la mort d’un fils. Petite, jolie, vêtue de tissu de Nankin, elle galope en tête de ses troupes, armée de deux pistolets, ou va à pied, usant d’un fusil de chasse. Louis XVIII lui fera don de son portrait en guise de décoration. 

Mme Bulkeley (à gauche), née Latour de la Cartrie, ne lui cède en rien en beauté et en intrépidité. A cheval, en robe verte, écharpe blanche à la taille et pistolet à la ceinture, elle commande une compagnie de chasseurs à sa solde. Arrêtée en 1794, condamnée à mort, elle obtient un sursis grâce à une fausse déclaration de grossesse. Elle réunit aussitôt quelques centaines d’hommes et retourne se battre. Elle échappera aux balles, aux sabres, aux boulets, aux fusils et à la guillotine, survivra encore à deux mariages (elle aura eu quatre maris) et vivra jusqu’à l’âge de soixante dix-neuf ans. La jeune comtesse du Bruc aura moins de chance, elle périra à Beaupréau, sabrée par un hussard, tombée d’un cheval mal sanglé.

Roturières et paysannes ne s’en laissent pas conter non plus : à la bataille de Torfou, lorsque les Vendéens fuyent, face aux terribles Mayençais de Kléber, elles se mettent en travers de leur chemin, les insultent, menacent de prendre les armes à leur place. Ils s’en retournent. Ils vainquent. A Dol, dans les mêmes circonstances, la femme de chambre de Mme de la Chevalerie s’empare d’un cheval, fait volte-face en criant : « Au feu les Poitevines », ce qui laisse le temps à Mme de Bonchamps de ramener les renforts qu’elle a réussi à rassembler.

Dans l’armée de Charette, une demoiselle Lebrun, seize ans, fille d’un boulanger de Mortagne, monte en caleçon et en jupon, la chevelure retenue dans un foulard, et une blanchisseuse commande à des troupiers.

Un des tambours de l’armée de d’Elbée est une fillette de treize ans. Elle est tuée à Luçon. A cette même bataille, participe Marie-Antoinette de Puybelliard. Elle est vêtue en homme, mais toute l’armée du général Sapinaud de la Verrie sait qui elle est. Arrêtée chez elle, un peu plus tard, elle sera fusillée.

Jeanne Robin, fille de métayer, entre dans les rangs de M. de Les-cure, avec son père, son frère, son fiancé et son chien. Lescure avait menacé de renvoyer et de tondre toute femme qu’il trouverait dans son armée (hormis la sienne, qui l’avait suivi d’autorité…). Lorsque Jeanne lui avoue son sexe, il ne peut lui refuser les souliers qu’elle demande pour continuer à marcher avec lui. Il est vrai que c’est :elle qui, en première ligne, lui criait : « Mon général, vous ne me dépasserez pas, je veux aller plus près des Bleus que vous ». Elle alla si près qu’une balle la coucha sur le champ de bataille. Le curé, ramené en hâte par son fiancé, n’eut que le temps de consacrer leur union avant de lui fermer les yeux. Elle avait vingt ans.

Des archives témoignent encore que l’épouse d’un fileur de Botz-en-Mauges et la fille d’un journalier de Saint-Georges-duPuits-de-la Garde, ont accompagné leurs hommes en se faisant passer pour leur frère et pour leur fils, mais combien d’autres femmes anonymes sont tombées en Vendée, qui se battaient pour l’honneur, l’idéal ou la survie parce qu’elles avaient décidé de ne pas attendre sur les cendres de leurs foyers que les détenus syphilitiques, libérés à cet effet par la Convention, viennent les violer, que les commissaires de la République les fassent fusiller, guillotiner ou noyer dans les eaux tumultueuses de la Loire… ?

Mme la marquise de Bonchamps avait tiré le canon à La Flèche, harangué avec succès et ramené au combat les paysans de Dol après avoir vu mourir son mari. Tombée aux mains des Bleus, elle refusa de livrer les noms qu’on lui demandait.

En conséquence de quoi, le tribunal révolutionnaire la condamna à mort à l’unanimité. Après de vaines démarches et interventions sans effet, les proches de la marquise envoyèrent sa petite fille, Zoé, en ultime recours, implorer son sursis. Les juges amusés lui demandèrent de leur chanter sa plus jolie chanson. La fillette , sans se troubler, entonna clair et fort le premier couplet qui lui vint à l’esprit, pour l’avoir si souvent répété avec sa mère : un chant résolument royaliste… Mme de Bonchamps fut grâciée !

 roturieres

http://www.histoire-en-questions.fr/

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Le garçon de café par A.Ricard

Posté par francesca7 le 2 mars 2014

 
par Auguste Ricard en 1840

~ * ~

téléchargement (4)UN homme porte des chemises en toile de Hollande, des bas de Paris ; ses souliers vernis ont été faits sur les dessins d’un bottier de la rue Vivienne ; il n’emploie, pour sa barbe, que du savon onctueux, pour ses mains que de la pâte d’amandes douces ; ses dents sont entretenues par Desirabode, sa chevelure par Michalon ; il a appris l’art du sourire perpétuel dans la classe d’un vieux mime de l’Opéra ; il est patient, poli, aimable…..

Vous croyez qu’il est question d’un grand-écuyer de prince, d’un diplomate, d’un chanteur de romances ?

Du tout, il s’agit d’un garçon de café.

On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme qui sert des glaces au Café de Foi, ou des cerises à l’eau-de-vie chez la mère Saguet, à la barrière du Maine, avait un trisaïeul dans la carrière qu’il exploite, comme aujourd’hui, un Séguier, un Molé, un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de verser le café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de tables et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons de sorbets, un thé complet, ou une phalange de carafes d’orgeat, cet art-là demande une longue habitude. Pour faire un bon garçon de café, il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé ses exercices sous les yeux d’un père.

Cependant il est quelques exceptions à cette règle : on rencontre, dans l’intéressante classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien qui n’a pas été bercé avec les traditions de café, et qui, à l’âge de quinze ans, n’eût pas su laver une tasse sans en faire des morceaux. C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui tout d’un coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les brouillards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans la chronique de la Chaumière et de la Courtille. Ces garçons de café-là ont, pour la plupart, hérité jadis d’un parent de la Normandie, ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de régie pendant les jours gras de telle année ; ils ont joué du cor chez tous les marchands de vin de la rue Montorgueil ; ils ont fatigué le sol historique du bois de Romainville avec leur danse passionnée, puis, un beau jour, ils ont porté leur dernier écu au bureau de placement. Ils sont devenus garçons de café.

Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait d’excellents arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de dominos ; ils savent, de longue date, ce qui plaît aux viveurs sortant d’un bon repas, et ils n’ont pas peur des ivrognes.

Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique est toujours un homme probe et bien portant : la vigueur de constitution et l’honnêteté d’âme sont deux qualités sans lesquelles il ne saurait être. L’oeil du maître, on le comprend, ne peut toujours planer sur les flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du laboratoire. Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan de rafraîchissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total que le patron compte tous les soirs, à la grande mortification du mauvais sujet retardataire échangeant sa dernière pièce de dix sous, à minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le garçon est donc, et de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil jusqu’à l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain : c’est un serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.

Vigueur de constitution : vous allez voir qu’elle est indispensable au garçon de café. Le jour paraît ; le garçon de café qui, la veille, a dû se coucher tard, doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs et les porteurs d’eau ; eh bien ! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au milieu d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation avancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du repos. Tous les jours le bien vivre l’entoure de ses séductions, de ses parfums, de ses joies, et lui, il doit vivre de la vie rude de l’ouvrier ; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance coquette d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc, il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des tables entre lesquelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils labourent le sable que l’on sème tous les jours dans la grande salle. Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à se reposer dans cet espace où il fait son état ; comme le soldat en campagne, il couche sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le bivouac, sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi qu’en disent les Victoires et Conquêtes et les vaudevilles militaires.

Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant des oiseaux du ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son grand lever, ne trouve qu’une atmosphère lourde et tout imprégnée des émanations trop connues du gaz, auxquelles se mêlent les odeurs, hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, du punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du lieu a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1, c’est-à-dire celle la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté qui vienne égayer le garçon de café à son réveil, est celle du quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire avec l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait libre de prendre pour telles les cris du chat, ou les sifflements aigus des serins de madame qui pressentent le passage prochain de la marchande de mouron.

Mais le piétinement du maître qui, à l’entresol, cherche ses bretelles et sa cravate, fait trembler le plafond. En un clin d’oeil les matelas de tous les garçons sont enlevés. Ce travail demande peu de force, car ces petits meubles qui tiennent beaucoup du silex pour la dureté, participent encore plus de la plume pour la légèreté de poids. Tout cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des queues de billards au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés et l’antique comptoir que le patron a jadis acheté avec le fonds. Les volets sont détachés, la laitière arrive, le chef descend de sa chambre avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa toilette, les pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement, l’heure du travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon de café jouit, dans presque tous les quartiers de Paris, de quelques instants de repos ; en attendant la pratique, il arrache la bande des journaux et il étudie la situation des choses dans le grand format, la littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café marche avec le gouvernement et la garde nationale en politique ; en littérature il est d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse.

De huit heures à dix, les cafés au lait occupent entièrement le garçon. Cette première vente apporte peu de monnaie dans le tronc bronze et or du comptoir. Les déjeuneurs au café se composent en général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux logés dans les petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont une foule de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le garçon de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais il est avec eux d’une politesse froide ; il leur dit toujours que le Corsaire et le Charivari sont en main, et, lorsqu’ils prennent place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un très léger coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec un beurre, trois pour un café complet. C’est le tarif.

Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et le kirch absorbent toute son attention, toute sa politesse. Les consommateurs de cette seconde période de la journée sont doucement échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur du quartier leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de coeur et d’âme au camp de Compiègne, des commis-voyageurs qui ont fait avantageusement l’article à Reims ou à Sédan, des jeunes gens de famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, avec des pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce qu’ils sont heureux ; ils appellent le garçon « mon cher, » ils lui demandent du tabac et l’analyse de l’analyse de la pièce nouvelle dont les journaux ont dû rendre compte. Quand ils quittent le café, ils se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, le garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe de leur chapeau, il leur met gants et canne à la main et il termine par une de ces révérences qu’on ne saurait rencontrer autre part qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un côté, un peu plus d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports du garçon avec les consommateurs de café à l’eau après dîner.

Les moeurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon le quartier où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards, depuis la Madeleine jusqu’au faubourg du Temple, dans une partie du faubourg Saint-Germain, le garçon de café est élégant, aimable, attentif ; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus ; il y fait adapter une chemisette en batiste ; il change de tabliers comme on change de ministres ; de ses cheveux, toujours taillés à la mode qui vient de naître, s’exhalent les odeurs les plus douces et, par conséquent, du meilleur goût ; sa veste se venge de n’être qu’une veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa coupe ; ses mains sont fines, délicates ; il a du ventre le moins possible. Ce garçon de café-là n’emploie que des expressions choisies ; il lit dans de jolis in-18 dorés sur tranches et reliés en maroquin ; quand on se plaint à lui du café qu’il a servi, il lève les yeux au ciel, il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la même cafetière en téléchargement (5)disant : – Cette fois, monsieur sera content ! – Si un habitué entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs rhumatismales, le garçon de café réplique avec consternation : – Que voulez-vous ? nous avons une si odieuse température ! Monsieur prend-il du rhum ?… Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre, de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions, les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le garçon de café du boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que la Courtille n’est pas loin, affecte, cependant, des airs d’homme confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte tous les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de l’Ambigu, de la Gaieté et de la porte Saint-Martin. Il sait sur le bout du doigt le nombre des représentations de Gaspardo et du Sonneur de Saint-Paul ; il a l’honneur d’être tutoyé par quelques dramaturges, il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé deux fois à mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le garçon de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis que les marchands de chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs élèves aux Champs-Élysées.

Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en scène d’une course au clocher ; il accable de son mépris un pantalon sans sous-pieds, un chapeau de soie ; il exècre le boeuf bouilli ; Duprez commence à ne plus lui plaire, il dit : aller en véhicule, au lieu de : aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne fume que des cigares à quatre sous.

Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il connaissait tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous les on dit de la caserne d’Orsay et de Belle-Chasse. Il a perdu cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, il s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend.

Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à part. Les écoles, la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps façonné leur intelligence et leurs goûts. Ils sont de première force aux dominos.

Le café de Foy est l’établissement où le garçon fait le plus vite fortune ; c’est, du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que nulle part l’éducation de l’homme au tablier blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de Foy, empressé comme celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, de plus qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui annonce un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le garçon du café de Foy ne ressemble pas aux autres : il est tout à fait lui. Vous remarquerez, en entrant dans l’enceinte où il fonctionne, que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement du Palais-Royal : « Grand comme un garçon du café de Foy. » Militairement parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment un bataillon dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien de plus modeste, d’ailleurs, que les lambris sous lesquels il sert les amateurs de café. Les dorures, les peintures, les glaces immenses, ne scintillent pas autour de lui ; le luxe ne peut pas lui monter à la tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par de tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable que son ampleur. Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit tranquillement, depuis des années, sur la renommée d’une caille, peinte autrefois, par Carle Vernet, au plafond sur lequel elle vole encore à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne roche, où le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il y grandit, il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds carrés dans lesquels un public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas confondre avec les fumeurs de cigares qui, pendant l’été, entourent les tables du jardin : nous parlons de l’intérieur, et il est bien convenu que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des gens mal élevés.

Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme ! il était bien à plaindre. Son vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété nationale ; ses bons chevaux de bataille avaient été tués dans les guerres de l’émigration ; il avait mis ses diamants en gage chez un juif allemand pour prêter de l’argent à un prince français qui ne le lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K…… qu’une rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte, premier consul, lui avait fait expédier par la poste, dans un moment de bonne humeur. De retour à Paris, M. de K…… avait sagement arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il ne jouerait plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez un gargotier. Mais, quoi ! le bon compatriote de Bertrand Duguesclin n’avait pu renoncer à son cher café à l’eau après le dîner : il y tenait comme à sa croix de Saint-Louis, comme à son opinion politique. Brossé, ciré, propre comme un vieux soldat, il venait tous les soirs au café de Foy prendre sa demi-tasse ; c’était sa seule joie au milieu des grandes joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait place toujours. Par suite, il était toujours servi par le même garçon, chacun des servants d’un café ayant une ligne de tables à surveiller. M. de K……, élevé au sein de l’opulence, avait contracté l’usage de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, et à payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir au café de Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à l’ordinaire ; puis, quand il voulut partir, il tira sa bourse ! Le garçon vit tout de suite, dans les traits consternés de l’émigré, le funeste état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix basse : « C’est payé ! » En effet, il paya la demi-tasse. Oh ! il faudrait un litre d’encre, un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les combats que se livra M. de K…… le lendemain quand l’heure du café sonna au cadran de ses habitudes, car le lendemain, comme la veille, le pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à sec. Que vous dirai-je ? il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être, ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore par le garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir ignora toujours ce détail de la grande salle. Seulement, le maître du lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse du ci-devant, qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences d’ancienne cour. Hélas ! le vieux gentilhomme croyait saluer son créancier, et son vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète bonté ne se démentit jamais, qui supportait patiemment les rebuffades du baron quand le café était moins chaud que de coutume, et qui portait tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse comme s’il venait de le recevoir.

On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même ! Un jour celui dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme cocarde blanche et un portefeuille garni de billets de banque. Il demanda son compte, et on lui dit qu’il ne devait rien. Étonnement, stupéfaction. Le garçon fut appelé.

Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait sans rien dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa devant tout le monde le garçon de café en disant : « Et toi aussi, mon enfant, tu étais un courtisan du malheur ! »

M. le baron de K…… a dépouillé le garçon de café de la serviette et de la veste, et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un établissement.

N. B. Ce garçon de café-là était bonapartiste.

Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment deux types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de salle. Ce dernier, serviteur de tout le monde, est connu de tout le monde ; les deux autres sont cloués à une place unique : l’un devant le feu où il prépare le café, le chocolat, etc. ; l’autre à un billard, qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec lequel il spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie de ces deux individus ne peut être traitée que par un alchimiste et un joueur de billard consommé. Or, je ne saurais mettre de l’eau en ébullition sans me brûler les doigts, et je n’ai jamais fait au billard qu’un doublé, encore était-ce un raccroc. Non sum dignus.

téléchargement (7)Le garçon de café – genre moderne – ne s’embarrasse pas sitôt d’une famille. Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé, il vit en sultan au milieu d’un nombre imposant de demoiselles de comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur jeter le mouchoir, – je veux dire la serviette. – Ce sont elles qui font plisser ses chemises, qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le linge d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur entière. Confiant dans leur zèle, dans leur économie, le garçon de café leur abandonne souvent, même, le soin de payer les mémoires. Quand cet Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. Il achète un habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault et il place ses économies. L’ambition éclot dans son coeur, il destitue les inspectrices de sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il ne rêve plus qu’établissement à son nom, que grande salle toute d’or comme les palais des Mille et une Nuits, avec un comptoir en bois de citronnier, des torrents de gaz et de peintures de Cicéri. Dès ce moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la garde nationale ; il cherche une femme et une maison neuve formant coin de rue. Quand il a trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes les plus distingués, comme les vieux Médicis quand ils faisaient construire leurs palais ; et il fait travailler peintres, doreurs et mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs chaque année, sans compter le pot de vin. Les pots de vin se fourrent partout aujourd’hui. A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise ; ces murailles nues, que les lourds Limousins construisaient encore il y a trois mois, se chargent de fresques étincelantes. A la place des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques tracées naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux Indiens, – des Indiens d’opéra, – poursuivre le tigre royal sur leurs chevaux de race ; vous voyez un tournoi où messire Bertrand Duguesclin emporte le prix devant toute la noblesse de Bretagne ; vous voyez des nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un Mercure qui porte dans les airs les ordres de son patron ; vous voyez des oiseaux de toutes les nuances, des fruits de toutes les couleurs.

Le comptoir, chef-d’oeuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans une niche dorée. Il est orné déjà de coupes en vermeil que Ben-Venuto Cellini n’eût pas désavouées, et une beauté de choix a été retenue d’avance pour occuper chaque jour, à raison de 100 francs par mois, ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son tour, a obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets de consommation qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de réclames, dans lesquelles les courtiers d’annonces citent, à leur manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, sont lancées dans les journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin.

L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire fait mettre des jabots à toutes ses chemises, il marchande un tilbury et il se demande déjà s’il achètera un château en Beauce ou en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde national qu’il ne céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme lettré de ses amis : Le bouge qui s’appelle le café de Foy !

Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore. Il y a jeté 100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le public qui aime à rire va s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau palais de fée, et l’autre palais, comme celui d’un ministre disgracié, devient une solitude.

Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et de donner trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus de fonds possible et quant il a satisfait aux exigences de la loi qui régit les faillites, il va vivre de son revenu au pays natal. Mais il n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés de choux, une marre pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois détrônés le saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille inconsolable.

Le garçon de café rococo – celui que ses camarades intitulent dédaigneusement perruque –, a, presque toujours, une femme légitime et des enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des gilets ou des pelottes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens herniaires. Chaque tête de cette famille-là, possède à son nom un livret à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des années, et il crie toujours misère, puis un beau matin, il prend aussi un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent, à créer un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur son chemin qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent il cesse alors de tenter le destin et il vend fort cher ce qu’il a acheté presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures et la cour ornée d’un chien de montagne, toujours de mauvaise humeur.

Parvenu à cet apogée, il est facile à reconnaître : dans les cafés, il paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon ; il loge au Marais ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout ; il a un col de chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze pour cent.

Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de certains consommateurs qui lui demandent effrontément le bain de pied et boivent dans leur soucoupe ; il est debout du matin au soir et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse ; témoin, instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous les jours ; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse ; il peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde qui est venu seul au café et qui aime mieux la conversation que la liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus, qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature, la littérature, l’administration… dans l’instruction publique, surtout… ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.

AUGUSTE RICARD.
source : http://www.bmlisieux.com/

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Maisons normandes par Mély

Posté par francesca7 le 16 février 2014

 

par

F. de MÉLY

Illustrations de Jules ADELINE

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La maison de bois sculpté est de tous les pays : on la trouve en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Italie ; mais c’est surtout en France que les vieilles demeures étalent sur les supports de leurs encorbellements, les histoires symboliques, les figures de fortune, pour employer le terme du XVIe siècle, que la fantaisie des artistes sut modifier de mille façons.

En Normandie, la maison a des caractères absolument particuliers qui n’échappent pas à l’oeil de l’observateur ; il y a là un art qui appartient en propre à une école de maîtres-maçons, au service desquels sculpteurs, charpentiers, potiers, mirent tout leur talent ; de cette association, sont sorties les maisons normandes, telles que nous les voyons encore aujourd’hui.

La véritable maison normande se trouve dans la Vallée d’Auge et dans le pays de Caux. Lorsque le train qui file vers Caen a dépassé Bernay, le paysage change : aux champs labourés de l’Ile-de-France, aux forêts du Vexin, succèdent de gras pâturages sillonnés de rivières et plantés de pommiers ; la verdure la plus intense se développe dans des terrains d’alluvions, au sous-sol marneux, où la pierre fait absolument défaut. C’est là, dans ce pays où les ouvriers durent se plier aux nécessités de la situation, qu’il faut suivre l’entier développement de cette architecture, qui n’a pas pris naissance en cet endroit, mais qui, forcément, subit certaines modifications imposées par le manque absolu de matériaux de première nécessité.

Tandis que dans les demeures de bois des autres pays, tout le rez-de-chaussée jusqu’au premier étage est de pierres de taille ou de solide maçonnerie, c’est à peine si, dans ce coin de la Normandie, les fondements s’élèvent au-dessus de terre, à la hauteur nécessaire pour préserver la filière de l’humidité. La maison dès lors devient une véritable cage, démontable, transportable, et plusieurs habitations déplacées de nos jours, par leurs propriétaires, ont mis dans la suite les archéologues dans un grand embarras.

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Il faut établir une distinction bien nette entre la maison de ville et le manoir de campagne, d’ailleurs aussi dissemblables que possible, à quelque point de vue qu’on les étudie. A la ville, la maison n’a qu’un espace resserré, où elle doit s’élever entre deux autres maisons qui l’aideront à soutenir une façade toute en hauteur ; tout au plus sera-ce une maison d’angle. Les conditions d’existence sont essentiellement différentes à la ville et à la campagne ; les moeurs, les coutumes, sont autres pour le bourgeois et pour le gentilhomme. Chez l’un, il faut le calme, l’espace ; chez l’autre, le mouvement des affaires, les mille épisodes de la vie communale à laquelle il prend une part active, les événements quotidiens, qui dans une ville du moyen âge, si éloignée d’un autre centre, prennent une importance capitale, donnent à l’existence une direction bien différente. Qu’importent à la ville les grandes pièces, les vastes salles où se réuniront les amis ! Le maître du logis tient-il boutique ? C’est au rez-de-chaussée, dans un sous-sol, que sont entassées les richesses de son commerce ; c’est là qu’il reçoit, derrière son comptoir : c’est là qu’il apprend et raconte les nouvelles, quand le temps ne lui permet pas d’être dans la rue, et encore les vastes encorbellements que l’architecte lui a ménagés sauront-ils le préserver du soleil et de la pluie. La rue est étroite, la boutique est sombre : c’est sous l’encorbellement encore qu’il transporte son magasin, qu’il fait voir, qu’il étale ses plus belles marchandises, si bien qu’un jour, par droit de conquête, il tentera d’occuper toute la rue, et que les édits les plus sévères parviendront à peine à lui faire comprendre que le passage est à tout le monde. Les chemins sont mauvais et les voitures rares ; on circule à cheval : qu’est-il besoin dès lors de ces vastes chaussées sans lesquelles il semble qu’on ne puisse vivre aujourd’hui ? A l’encorbellement du premier étage succède celui du second : puis le grenier, le galetas, les lucarnes, venant brocher sur le tout, font de la rue une sorte de puits qui va en se rétrécissant et au fond duquel s’agite toute une population de gens affairés : affairés, mais calmes, ou les Normands auraient bien changé : le temps pour eux n’est rien ; et les longues transactions, les interminables affaires sous un ciel souvent brumeux, se discutent sans fin à l’abri du toit qui s’avance et qui remplace ainsi les arcades du Midi ; les unes défendent du soleil, les autres de la pluie. N’est-ce pas aussi du terrain gagné que ce double avancement, n’est-ce pas sans bourse délier un léger agrandissement ? Nous parlons ici des rues marchandes, bordées d’échoppes, de boutiques, où les corporations agglomérées se faisaient par leur voisinage une saine et loyale concurrence ; d’autres rues plus tranquilles, que le pas d’un cheval ou le bruit du lourd marteau de porte retentissant, faisaient seuls tressaillir, étaient bordées de maisons plus vastes, mais moins ornées, occupées pendant l’hiver par les hobereaux du voisinage. Habitués qu’ils étaient aux grandes habitations de la campagne, leur demeure tient le milieu entre la maison de ville et le manoir. A celles-là nous ne nous arrêterons pas, les caractères des deux logis s’y appliquent également. Quelques longues colonnettes sculptées, un écusson sur une porte gothique à panneaux plissés, à laquelle pend une poignée de fer forgé, indiquent l’aisance du propriétaire.

De toutes ces vieilles villes, Lisieux est peut-être celle qui a le mieux conservé son aspect du moyen âge. Tout, encore aujourd’hui, semble d’un autre temps, et, pour un peu, on s’attendrait à voir sur le seuil de sa boutique, un homme en surcot, avec ses souliers pattés, coiffé du chaperon, vous proposant sa marchandise. Au rez-de-chaussée, des grilles ferment les fenêtres, moins compliquées certes que celles de la rue des Prouvaires, dont nous parle Guillebert de Metz dans sa description de Paris, à l’abri de laquelle on parlait à ceux de dehors « si besoin étoit sans doubter le trait ; » mais derrière elle, on s’attend encore à voir le gracieux hennin de la fille du crieur qui regarde la longue procession s’avancer vers l’église.

Les fenêtres prises dans l’entre-deux des colombages sont étroites. L’art du charpentier ne s’est pas encore élevé jusqu’au chevronnage en losange que nous voyons apparaître au XVIe siècle seulement ; alors, il faudra ménager de plus larges ouvertures, des fenêtres et non des jours ; plus tard, au XVIIe siècle, on en arrivera même à un développement si considérable, que de larges travées de vitraux finiront par remplir des parties entières du pan de bois. La maison ressemblera dès lors à une lanterne et, à des générations qui ont vécu dans l’exagération de l’obscurité, succéderont des enfants qui voudront l’exagération de la lumière.

A la fin du XVe siècle, le vieux sentiment gothique avec tous ses caractères fait un nouvel effort en Normandie ; alors que Michel Colomb, sur la Loire, sculpte à Nantes le tombeau du duc François II, cette large page qui nous dit la puissance réaliste de son ciseau, les vieux fabliaux français retrouvent, avec leur iconographie ancienne, la vogue qu’ils avaient perdue : Chanteclair, le coq, Fauvel, le renard, se reprennent à la vie, et viennent, non seulement dans les cathédrales, sur les stalles et sur les boiseries, étaler leur image parfois fort inconvenante, mais au faîte des maisons, les vieux bestiaires normands nous montrent la réaction qui se produit à ce moment.

Tous ces montants, toutes ces potilles appellent le ciseau du sculpteur ; mais si d’aucuns propriétaires élèvent de jolies demeures, bien peu cependant ont le moyen de couvrir entièrement de sculptures tous ces bois apparents. Les maisons où les têtes de poutres, les consoles disparaissent sous les modillons, sont communes ; celles-là sont rares, au contraire, qui comme la vieille demeure de la Salamandre semblent un grand bahut du XVIe siècle, reposant sur de forts piliers, entre lesquels le marchand ouvre sa boutique.

Le toit se couronne d’une vaste lucarne, si large quelquefois qu’elle tient toute l’étendue de la façade, sans être cependant un pignon ; suspendue en encorbellement, elle semble une adjonction, ce n’est qu’une chambre de plus gagnée sur la hauteur. On la prendra dans le toit mansardé au XVIIe siècle. Il faut alléger le poids de la maison, le mur forcément doit être moins épais, le maçon appelle à son aide le couvreur, et ce dernier garnit cette nouvelle portion de la façade, soit de tuiles aux tons vermeils, soit d’ardoises habilement taillées, soit d’un mince bardeau de bois dont les écailles, les losanges, les carrés, artistement entrelacés, deviendront un nouveau motif de décoration. A la fenêtre, de forts anneaux de fer soutiennent de longues perches de bois, sur lesquelles la ménagère fait sécher son linge et ses hardes, et le rayon de soleil qui descend sur ces cottes rouges, jaunes, entremêlées de draps et de nappes, donne, comme à Gênes et à Venise, un air de fête aux plus pauvres demeures, dont l’épi qui surmonte le toit vient mêler aux tons chauds de la tuile l’harmonie de son brillant émail.

Dans le Midi, tout est fait contre le soleil ; en Normandie, tout est disposé contre la pluie : les toits dépassent d’une façon exagérée les murs de la maison et, pour supporter leur avancement, le charpentier, sous la main duquel le moindre bois prend un aspect artistique, développe sur deux corbeaux aux figures grimaçantes cette gracieuse arcade gothique, qui couronne d’une façon si heureuse les entrelacements du pan de bois.

Quand un étage n’est pas protégé par une saillie de l’encorbellement supérieur, une sorte de petit auvent de tuiles ou d’ardoises défend la fenêtre contre l’eau qui fouette ; l’intérieur n’en est pas égayé, à notre point de vue s’entend ; l’étroite fenêtre à guillotine laisse filtrer peu de jour, les toits, les auvents le diminuent encore ; les chambres sont petites, mal disposées, se commandent ; un demi-jour y règne continuellement, mais ce clair-obscur, c’est la lumière pour l’artisan qui dans les sombres profondeurs de sa boutique se livre aux travaux les plus délicats. Que de fines dentelles, de délicates ciselures naissent sous les doigts de ces artistes dans un milieu où nous verrions à peine le siège qu’on nous offre et qu’un pauvre rayon de soleil ne vient jamais égayer. Mais pour l’apprenti la vie est pleine d’avenir, il sait qu’à son tour il deviendra maître quand il aura produit son chef-d’oeuvre, et le maître n’a qu’un souci, c’est de laisser intacte à ses enfants la réputation du magasin du Petit Saint-Georges ou de la Truie qui file.

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Tout autre est le manoir. Dans la verdure que plaquent au printemps les larges taches roses des pommiers en fleurs, une légère colonne de fumée signale une habitation. Il nous faut la chercher, cachée chaudement, comme un nid, au pied de la colline qui l’abrite du vent de mer. Avançons sur le frais tapis vert qui descend en pente douce jusqu’à l’étang, au milieu d’une avenue d’arbres fleuris, qui sèment au vent du soir la neige de leurs pétales. Le calme règne ; dans l’herbage paissent les belles vaches qui lèvent à peine la tête au passage de l’étranger ; des chiens aboient, c’est que le maître du logis est chasseur, que dans les bois qui couronnent sa demeure il trouve de quoi satisfaire ses goûts cynégétiques. Il n’est pas belliqueux ; mais que la guerre arrive, que son seigneur l’appelle, il détachera la lourde épée dont ses aïeux se sont servi ; il montrera que le nom qu’il porte, nom qui sera plus tard inscrit sur la plaque de Dives, n’a pas dégénéré, et que le cri de guerre du duc Guillaume trouve un écho dans son coeur ; mais ce n’est pas sa carrière. A d’autres les combats ; la lutte, il la laisse aux seigneurs que leurs donjons de pierre, leurs fossés remplis d’eau mettent à l’abri d’un coup de main ; ce qu’il veut, c’est la vie paisible, tranquille, à laquelle la guerre de Cent Ans ne l’a pas habitué ; il veut jouir de la paix et c’est dans son domaine qu’il prétend la trouver.

Le manoir est assez difficile à définir : ce n’est pas un château, ce n’est pas non plus une simple maison d’habitation : le vieux mot normand de maison manable ne saurait s’y appliquer. Si le propriétaire n’est pas toujours noble, en tout cas, c’est un homme libre, qui ne relève que de son seigneur, et qui sur sa terre est maître de bâtir, sans cependant pouvoir élever des travaux de défense. Aussi avec quel soin il construit sa maison. L’intérieur varie peu : au rez-de-chaussée, la grande salle basse qui communique directement avec le dehors ; à côté la cuisine ; et par derrière, l’escalier, dans une tourelle indépendante, qui donne justement à toutes ces demeures un caractère tout spécial, par la légèreté qu’elle apporte à l’économie de l’édifice ; l’extérieur, au contraire, est toujours différent ; ici rien n’arrête comme à la ville le libre développement de la construction et chacun dispose à sa fantaisie, qui le pignon, qui les lucarnes, qui la tourelle de l’escalier, demandant ensuite au sculpteur, plus habile, plus artiste peut-être que celui de la ville, d’orner suivant son goût les façades de sa demeure. Le lourd colombage, qui, dans la maison de ville du XVe siècle, coupe en deux les étroites fenêtres, s’amincit et devient un délicat morceau de bois, chargé d’écailles. Que le manoir soit petit, qu’il soit grand, qu’il date du XVe ou du XVIe siècle, tout y est à étudier, à examiner, parce que tout est soigné, fini, et que de longues années ont vu se succéder des artistes que l’amour de l’art, plus que celui du gain, semble avoir inspirés.

Maisons normandes par Mély dans LITTERATURE FRANCAISE 236px-Caen_Maison_des_Quatrans_faceDans la vaste salle du rez-de-chaussée, s’écoule pour ainsi dire la vie tout entière du gentilhomme campagnard. Plus constamment vivante, peut-être, que dans les grands châteaux, elle voit se succéder tous les amis du maître ; du vassal au seigneur, chacun y est reçu, et si le banc de bois est réservé au paysan, la haute chaire, garnie de ses couettes et de ses épaulières, attend le suzerain.

Noël du Fail, sieur de la Hérissaye, dans les Contes et Discours d’Eutrapel, nous en a laissé une description bien charmante qu’il faut reproduire dans son vieux texte imagé : « Dedans la salle du logis la corne de cerf ferrée et attachée au plancher, où pendent bonnets, chapeaux gresliers, couples et lesses pour les chiens, et le gros chapelet de patenostres pour le commun. Et sur le dressorier ou buffet à deux estages, la saincte Bible de la traduction commandée par le Roy Charles Quint y a plus de deux cens ans, les Quatre Fils Aymon, Oger le Danois, Mélusine, le Kalendrier du Berger, la Légende Dorée, le Roman de la Roze. Derrière la grande porte, force longues et grandes gaules de gibier et au bas de la salle, les bois couzus et entravés dans la muraille, demie-douzaine d’arcs avec leurs carquois et flesches, deux bonnes et grandes rondelles, avec deux espées courtes et larges, deux hallebardes, deux picques de vingt-deux piés de long, deux ou trois cottes de chemises de mailles dans le petit coffre plein de son, deux fortes arbalestres de passés avec leurs bandages et garrot dedans et sur la grande fenestre sur la cheminée trois haquebuctes, et au joignant la perche pour l’espervier, et plus bas à costé, le tonnelet, esclotaières, rets, filets, pautières, et aultres engins de chasse ; et sous le grand banc de la sale, large de trois piés, la belle paille fresche pour couchier les chiens, lesquels pour ouyr et sentir leur maître près d’eux, en sont meilleurs et vigoureux. Au demeurant deux assez bonnes chambres pour les survenants et estrangers et en la cheminée de beaux gros bois verd lardé d’un ou deux fagots secs qui rendent un feu de longue durée. » Sur les hauts landiers de l’âtre, l’écuelle d’étain est au chaud, et pendant qu’accoudé sur la vaste table qui occupe le milieu de la pièce, le maître mange sa bouillie de farine, dont les Normands étaient si friands qu’ils en avaient été nommés les bouilleux, il regarde à travers les losanges de plomb de sa fenêtre, la pièce d’eau bordée de joncs et de lèches, où vient sommeiller quelque peu avant d’aller grossir le ruisseau voisin, la source près de laquelle est bâtie le manoir. De grands cygnes y nagent paresseusement, et les poules d’eau affairées troublent dans leur indolence les grenouilles qui tachent de points verts, au milieu des nénuphars, le miroir liquide.

L’escalier en pas de vis nous conduit à la chambre à coucher ; le mobilier est succinct, mais les sculpteurs ont passé de longs jours à fouiller les panneaux du lit et ceux du coffre de mariage. Aux entrelacements flamboyants succèdent la mythologie et l’histoire de la Renaissance ; le Sacrifice d’Abraham, les Aventures de Jonas, Apollon et les Muses, entourées d’arabesques pansues, couvrent les coffres ou est serré le linge de la maison, qui ne doit pas tenir grand’place, à en juger par les inventaires du temps : quelques draps, quelques serviettes, là se bornent les toiles, même d’un grand château, à côté de nombreux draps d’or, des soies, des argenteries luxueuses.

Les Normands ont compris de bonne heure, et c’est à leurs expéditions en Italie qu’ils semblent le devoir, la gaieté et la richesse de ces carrelages chaudement émaillés, qui rappellent et les mosaïques et les tapis d’Orient. Aussi, dès que les fabriques des environs de Lisieux, du Pré d’Auge et de Manerbe, succédant à celles du Molay-Bacon, s’établissent, au commencement du XVIe siècle, elles voient s’ouvrir une ère de prospérité, qu’elles doivent à l’éclat, aux tons si gais, si harmonieux de leurs produits brillamment colorés. Pas une salle qui n’en soit pavée : plus tard même, nous verrons les carreaux de faïence mêlés aux colombages de bois extérieurs, dont la teinte mate et neutre fera encore mieux ressortir la vigueur de leur décoration.

De chaque côté du manoir s’élèvent les bâtiments de service. Ici, la laiterie et la fromagerie ; là, le pressoir et les caves ; le maître, de sa porte, peut surveiller ses gens ; au milieu, rompant la monotonie des lignes droites, le colombier octogone, qui dans l’architecture normande occupe une place qu’il ne faut pas négliger. Il nous dit l’importance de la propriété, car ici ce n’est pas aux nobles seuls qu’appartient le droit de colombier, c’est un droit terrien, bien plus qu’un droit seigneurial. Comme son pignon est joli, avec son double toit, surmonté de l’épi de faïence et coupé de grandes lucarnes bien disposées pour abriter les pigeons ! Dans l’entre-deux des colombages, des tuiles entremêlent élégamment leurs tranches sanglantes à la blancheur des mortiers, et les bois dans leurs montants encadrent d’une sombre ligne ce damier d’un nouveau genre. Sur les toits, des paons aux couleurs diaprées, dont la queue aux changeants reflets macule de larges taches d’émeraude la rouge toiture de tuiles, suivent d’un oeil curieux la jeune fille du maître qui cueille dans son jardin, pour s’en faire une coiffure, les roses dont les Normands étaient si fiers.

220px-Caen_saintsepulcre_porteromane dans NormandieNous sommes au XVIe siècle. Jamais ce moment artistique n’aurait vu s’élever le château de Granchamp, resté jusqu’à nos jours comme le type de la bizarrerie d’un architecte du XVIIe siècle : si mal distribué, si étrangement incommode, que les marquis de Saint-Julien, ses propriétaires, durent faire bâtir, à côté, au XVIIIe siècle, un château de pierre, capable de les recevoir. Il était loin, en effet, de ressembler à ce joli manoir de Belleau, démoli il y a quelques années seulement, de toute la Normandie peut-être le plus curieux ; pas un morceau de bois qui ne fût sculpté, pas une extrémité de poutre qui n’eût son écusson. D’abord, c’est la chasse du cerf avec toutes ses péripéties ; la poutre n’est pas assez large, par exemple, pour représenter le chasseur debout ? On le fera couché ; les chiens sont ceux du roi Modus. Puis nous trouvons la légende duRenard et du Singe, et tout à l’entour, la sirène, le chat-huant, la bièvre, le serpent, la tortue, qui ne sont autre chose que l’illustration du bestiaire de Guillaume le Normand. Le sculpteur a laissé aux abbayes, aux églises, le Lai d’Aristote et celui de Virgile, si gais dans leur composition, mais d’une philosophie trop élevée ; le propriétaire a voulu des sujets qu’il comprît : il n’en était pas de plus simple que la chasse et les animaux qu’il rencontrait chaque jour.

Tous ces vestiges du temps passé sont destinés malheureusement à disparaître dans un avenir prochain. A la ville, ce que l’alignement épargnera, sera démoli par le propriétaire ; à la campagne, ces vieilles bâtisses se lézardent, il faut les réparer, elles ne sont pas confortables, on fait construire une autre demeure. Encore quelques années, et de toutes ces vieilles habitations si pittoresques, il ne restera que le souvenir ; ce sont donc presque des adieux que nous leur faisons aujourd’hui.

Source : MÉLY, Fernand de (1852-1935) : Maisons normandes / ill. de Jules Adeline.- Paris : Boussod, Valadon et Cie, éditeurs, 9 rue Chaptal, 1889.- 14 p.- 2 f. de pl., ill. ; 32 cm. – (Extrait de la revue illustrée Les Lettres et les Arts, livraison du 1er décembre 1888).

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Le Chat vu par Banville Théodore de

Posté par francesca7 le 20 décembre 2013

Le Chat

par

Théodore de Banville

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 CHAT NOR

Tout animal est supérieur à l’homme par ce qu’il y a en lui de divin, c’est-à-dire par l’instinct. Or, de tous les animaux, le Chat est celui chez lequel l’instinct est le plus persistant, le plus impossible à tuer. Sauvage ou domestique, il reste lui-même, obstinément, avec une sérénité absolue, et aussi rien ne peut lui faire perdre sa beauté et sa grâce suprême. Il n’y a pas de condition si humble et si vile qui arrive à le dégrader, parce qu’il n’y consent pas, et qu’il garde toujours la seule liberté qui puisse être accordée aux créatures, c’est-à-dire la volonté et la résolution arrêtée d’être libre. Il l’est en effet, parce qu’il ne se donne que dans la mesure où il le veut, accordant ou refusant à son gré son affection et ses caresses, et c’est pourquoi il reste beau, c’est-à-dire semblable à son type éternel. Prenez deux Chats, l’un vivant dans quelque logis de grande dame ou de poète, sur les moelleux tapis, sur les divans de soie et les coussins armoriés, l’autre étendu sur le carreau rougi, dans un logis de vieille fille pauvre, ou pelotonné dans une loge de portière, eh bien ! tous deux auront au même degré la noblesse, le respect de soi-même, l’élégance à laquelle le Chat ne peut renoncer sans mourir.

En lisant le morceau si épouvantablement injuste que Buffon a consacré au Chat, on reconstruirait, si la mémoire en était perdue, tout ce règne de Louis XIV où l’homme se crut devenu soleil et centre du monde, et ne put se figurer que des milliers d’astres et d’étoiles avaient été jetés dans l’éther pour autre chose que pour son usage personnel. Ainsi le savant à manchettes, reprochant au gracieux animal de voler ce qu’il lui faut pour sa nourriture, semble supposer chez les Chats une notion exacte de la propriété et une connaissance approfondie des codes, qui par bonheur n’ont pas été accordées aux animaux. « Ils n’ont, ajoute-t-il que l’apparence de l’attachement ; on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques ; ils ne regardent jamais en face la personne aimée ; soit défiance ou fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu’elles leur font. » O injuste grand savant que vous êtes ! est-ce que nous cherchons, nous, les caresses pour le plaisir qu’elles ne nous font pas ? Vous dites que les yeux des Chats sont équivoques ! Relativement à quoi ? Si tout d’abord nous n’en pénétrons pas la subtile et profonde pensée, cela ne tient-il pas à notre manque d’intelligence et d’intuition ? Quant aux détours, eh ! mais le spirituel Alphonse Karr a adopté cette devise charmante : « Je ne crains que ceux que j’aime, » et, comme on le voit, le Chat, plein de prudence, l’avait adoptée avant lui.

Sans doute, il se laisse toucher, caresser, tirer les poils, porter la tête en bas par les enfants, instinctifs comme lui ; mais il se défie toujours de l’homme, et c’est en quoi il prouve son profond bon sens. N’a-t-il pas sous les yeux l’exemple de ce Chien que le même Buffon met si haut, et ne voit-il pas par là ce que l’homme fait des animaux qui consentent à être ses serviteurs et se donnent à lui sans restriction, une fois pour toutes ? L’homme fait du Chien un esclave attaché, mis à la chaîne ; il lui fait traîner des carrioles et des voitures, il l’envoie chez le boucher chercher de la viande à laquelle il ne devra pas toucher. Il le réduit même à la condition dérisoire de porter les journaux dans le quartier ; il avait fait du Chien Munito un joueur de dominos, et pour peu il l’aurait réduit à exercer le métier littéraire, à faire de la copie, ce qui, pour un animal né libre sous les cieux, me paraîtrait le dernier degré de l’abaissement. L’homme oblige le Chien à chasser pour lui, à ses gages et même sans gages ; le Chat préfère chasser pour son propre compte, et à ce sujet on l’appelle voleur, sous prétexte que les lapins et les oiseaux appartiennent à l’homme ; mais c’est ce qu’il faudrait démontrer. On veut lui imputer à crime ce qui fit la gloire de Nemrod et d’Hippolyte, et c’est ainsi que nous avons toujours deux poids inégaux, et deux mesures.

Le Chat vu par Banville Théodore de dans FAUNE FRANCAISE 220px-WhiteCatEn admettant même que l’univers ait été créé pour l’homme, plutôt que pour le Chat et les autres bêtes, ce qui me paraît fort contestable, nous devrions encore au Chat une grande reconnaissance, car tout ce qui fait la gloire, l’orgueil et le charme pénétrant de l’homme civilisé, il me paraît l’avoir servilement copié sur le Chat. Le type le plus élégant que nous ayons inventé, celui d’Arlequin, n’est pas autre chose qu’un Chat. S’il a pris au Carlin sa face vicieuse, sa tête noire, ses sourcils, sa bouche proéminente, tout ce qu’il y a de leste, de gai, de charmant, de séduisant, d’envolé, vient du Chat, et c’est à cet animal caressant et rapide qu’il a pris ses gestes enveloppants et ses poses énamourées. Mais le Chat n’est pas seulement Arlequin ; il est Chérubin, il est Léandre, il est Valère ; il est tous les amants et tous les amoureux de la comédie, à qui il a enseigné les regards en coulisse et les ondulations serpentines. Et ce n’est pas assez de le montrer comme le modèle des amours de théâtre ; mais le vrai amour, celui de la réalité, celui de la vie, l’homme sans lui en aurait-il eu l’idée ? C’est le Chat qui va sur les toits miauler, gémir, pleurer d’amour ; il est le premier et le plus incontestable des Roméos, sans lequel Shakespeare sans doute n’eût pas trouvé le sien ?

Le Chat aime le repos, la volupté, la tranquille joie ; il a ainsi démontré l’absurdité et le néant de l’agitation stérile. Il n’exerce aucune fonction et ne sort de son repos que pour se livrer au bel art de la chasse, montrant ainsi la noblesse de l’oisiveté raffinée et pensive, sans laquelle tous les hommes seraient des casseurs de cailloux. Il est ardemment, divinement, délicieusement propre, et cache soigneusement ses ordures ; n’est-ce pas déjà un immense avantage qu’il a sur beaucoup d’artistes, qui confondent la sincérité avec la platitude ? Mais bien plus, il veut que sa robe soit pure, lustrée, nette de toute souillure. Que cette robe soit de couleur cendrée, ou blanche comme la neige, ou de couleur fauve rayée de brun, ou bleue, car ô bonheur ! il y a des Chats bleus ! le Chat la frotte, la peigne, la nettoie, la pare avec sa langue râpeuse et rose, jusqu’à ce qu’il l’ait rendue séduisante et lisse, enseignant ainsi en même temps l’idée de propreté et l’idée de parure ; et qu’est-ce que la civilisation a trouvé de plus ? Sans ce double et précieux attrait, quel serait l’avantage de madame de Maufrigneuse sur une marchande de pommes de la Râpée, ou plutôt quel ne serait pas son désavantage vis-à-vis de la robuste fille mal lavée ? Sous ce rapport, le moindre Chat surpasse de beaucoup les belles, les reines, les Médicis de la cour de Valois et de tout le seizième siècle, qui se bornaient à se parfumer, sans s’inquiéter du reste.

 dans LITTERATURE FRANCAISEAussi a-t-il servi d’incontestable modèle à la femme moderne. Comme un Chat ou comme une Chatte, elle est, elle existe, elle se repose, elle se mêle immobile à la splendeur des étoffes, et joue avec sa proie comme le Chat avec la souris, bien plus empressée à égorger sa victime qu’à la manger. Tels les Chats qui, au bout du compte, préfèrent de beaucoup le lait sucré aux souris, et jouent avec la proie vaincue par pur dandysme, exactement comme une coquette, la laissant fuir, s’évader, espérer la vie et posant ensuite sur elle une griffe impitoyable. Et c’est d’autant plus une simple volupté, que leurs courtes dents ne leur servent qu’à déchirer, et non à manger. Mais tout en eux a été combiné pour le piège, la surprise, l’attaque nocturne ; leurs admirables yeux qui se contractent et se dilatent d’une façon prodigieuse, y voient plus clair la nuit que le jour, et la pupille qui le jour est comme une étroite ligne, dans la nuit devient ronde et large, poudrée de sable d’or et pleine d’étincelles. Escarboucle ou émeraude vivante, elle n’est pas seulement lumineuse, elle est lumière. On sait que le grand Camoëns, n’ayant pas de quoi acheter une chandelle, son Chat lui prêta la clarté de ses prunelles pour écrire un chant des Lusiades. Certes, voilà une façon vraie et positive d’encourager la littérature, et je ne crois pas qu’aucun ministre de l’instruction publique en ait jamais fait autant. Bien certainement, en même temps qu’il l’éclairait, le bon Chat lui apportait sa moelleuse et douce robe à toucher, et venait chercher des caresses pour le plaisir qu’elles lui causaient, sentiment qui, ainsi que nous l’avons vu, blessait Buffon, mais ne saurait étonner un poète lyrique, trop voluptueux lui-même pour croire que les caresses doivent être recherchées dans un but austère et exempt de tout agrément personnel.

Peut-être y a-t-il des côtés par lesquels le Chat ne nous est pas supérieur ; en tout cas, ce n’est pas par sa charmante, fine, subtile et sensitive moustache, qui orne si bien son joli visage et qui, munie d’un tact exquis, le protège, le gouverne, l’avertit des obstacles, l’empêche de tomber dans les pièges. Comparez cette parure de luxe, cet outil de sécurité, cet appendice qui semble fait de rayons de lumière, avec notre moustache à nous, rude, inflexible, grossière, qui écrase et tue le baiser, et met entre nous et la femme aimée une barrière matérielle. Contrairement à la délicate moustache du Chat qui jamais n’obstrue et ne cache son petit museau rose, la moustache de l’homme, plus elle est d’un chef, d’un conducteur d’hommes, plus elle est belle et guerrière, plus elle rend la vie impossible ; c’est ainsi qu’une des plus belles moustaches modernes, celle du roi Victor-Emmanuel, qui lui coupait si bien le visage en deux comme une héroïque balafre, ne lui permettait pas de manger en public ; et, quand il mangeait tout seul, les portes bien closes, il fallait qu’il les relevât avec un foulard, dont il attachait les bouts derrière sa tête. Combien alors ne devait-il pas envier la moustache du Chat, qui se relève d’elle-même et toute seule, et ne le gêne en aucune façon dans les plus pompeux festins d’apparat !

Le Scapin gravé à l’eau-forte dans le Théâtre Italien du comédien Riccoboni a une moustache de Chat, et c’est justice, car le Chat botté est, bien plus que Dave, le père de tous les Scapins et de tous les Mascarilles. A l’époque où se passa cette belle histoire, le Chat voulut prouver, une fois pour toutes, que s’il n’est pas intrigant, c’est, non pas par impuissance de l’être, mais par un noble mépris pour l’art des Mazarin et des Talleyrand. Mais la diplomatie n’a rien qui dépasse ses aptitudes, et pour une fois qu’il voulut s’en mêler, il maria, comme on le sait, son maître, ou plutôt son ami, avec la fille d’un roi. Bien plus, il exécuta toute cette mission sans autres accessoires qu’un petit sac fermé par une coulisse, et une paire de bottes, et nous ne savons guère de ministres de France à l’étranger qui, pour arriver souvent à de plus minces résultats, se contenteraient d’un bagage si peu compliqué. A la certitude avec laquelle le Chat combina, ourdit son plan et l’exécuta sans une faute de composition, on pourrait voir en lui un auteur dramatique de premier ordre, et il le serait sans doute s’il n’eût préféré à tout sa noble et chère paresse. Toutefois il adore le théâtre, et il se plaît infiniment dans les coulisses, où il retrouve quelques-uns de ses instincts chez les comédiennes, essentiellement Chattes de leur nature. Notamment à la Comédie-Française, où depuis Molière s’entassent, accumulés à toutes les époques, des mobiliers d’un prix inestimable, des dynasties de Chats, commencées en même temps que les premières collections, protègent ces meubles et les serges, les damas, les lampas antiques, les tapisseries, les verdures, qui sans eux seraient dévorés par d’innombrables légions de souris. Ces braves sociétaires de la Chatterie comique, héritiers légitimes et directs de ceux que caressaient les belles mains de mademoiselle de Brie et d’Armande Béjart, étranglent les souris, non pour les manger, car la Comédie-Française est trop riche pour nourrir ses Chats d’une manière si sauvage et si primitive, mais par amour pour les délicates sculptures et les somptueuses et amusantes étoffes.

308px-Gato_enervado_pola_presencia_dun_canCependant, à la comédie sensée et raisonnable du justicier Molière, le Chat qui, ayant été dieu, sait le fond des choses, préfère encore celle qui se joue dans la maison de Guignol, comme étant plus initiale et absolue. Tandis que le guerrier, le conquérant, le héros-monstre, le meurtrier difforme et couvert d’or éclatant, vêtu d’un pourpoint taillé dans l’azur du ciel et dans la pourpre des aurores, l’homme, Polichinelle en un mot, se sert, comme Thésée ou Hercule, d’un bâton qui est une massue, boit le vin de la joie, savoure son triomphe, et se plonge avec ravissement dans les voluptés et dans les crimes, battant le commissaire, pendant le bourreau à sa propre potence, et tirant la queue écarlate du diable ; lui, le Chat, il est là, tranquillement assis, apaisé, calme, superbe, regardant ces turbulences avec l’indifférence d’un sage, et estimant qu’elles résument la vie avec une impartialité sereine. Là, il est dans son élément, il approuve tout, tandis qu’à la Comédie-Française, il fait quelquefois de la critique, et de la meilleure. On se souvient que par amitié pour la grande Rachel, la plus spirituelle parmi les femmes et aussi parmi les hommes qui vécurent de l’esprit, la belle madame Delphine de Girardin aux cheveux d’or se laissa mordre par la muse tragique. Elle fit une tragédie, elle en fit deux, elle allait en faire d’autres ; nous allions perdre à la fois cette verve, cet esprit, ces vives historiettes, ces anecdotes sorties de la meilleure veine française, tout ce qui faisait la grâce, le charme, la séduction irrésistible de cette poétesse extra parisienne, et tout cela allait se noyer dans le vague océan des alexandrins récités par des acteurs affublés de barbes coupant la joue en deux, et tenues par des crochets qui reposent sur les oreilles. Comme personne ne songeait à sauver l’illustre femme menacée d’une tragédite chronique, le Chat y songea pour tout le monde, et se décida à faire un grand coup d’État. Au premier acte de Judith, tragédie, et précisément au moment où l’on parlait de tigres, un des Chats de la Comédie-Française (je le vois encore, maigre, efflanqué, noir, terrible, charmant !) s’élança sur la scène sans y avoir été provoqué par l’avertisseur, bondit, passa comme une flèche, sauta d’un rocher de toile peinte à un autre rocher de toile peinte, et, dans sa course vertigineuse, emporta la tragédie épouvantée, rendant ainsi à l’improvisation éblouissante, à la verve heureuse, à l’inspiration quotidienne, à l’historiette de Tallemant des Réaux merveilleusement ressuscitée, une femme qui, lorsqu’elle parlait avec Méry, avec Théophile Gautier, avec Balzac, les faisait paraître des causeurs pâles. Ce n’est aucun d’eux qui la sauva du songe, du récit de Théramène, de toute la friperie classique et qui la remit dans son vrai chemin ; non, c’est le Chat !

D’ailleurs, entre lui et les poètes, c’est une amitié profonde, sérieuse, éternelle, et qui ne peut finir. La Fontaine, qui mieux que personne a connu l’animal appelé : homme, mais qui, n’en déplaise à Lamartine, connaissait aussi les autres animaux, a peint le Chat sous la figure d’un conquérant, d’un Attila, d’un Alexandre, ou aussi d’un vieux malin ayant plus d’un tour dans son sac ; mais, pour la Chatte, il s’est contenté de ce beau titre, qui est toute une phrase significative et décisive : La Chatte métamorphosée en femme ! En effet, la Chatte est toute la femme ; elle est courtisane, si vous voulez, paresseusement étendue sur les coussins et écoutant les propos d’amour ; elle est aussi mère de famille, élevant, soignant, pomponnant ses petits, de la manière la plus touchante leur apprenant à grimper aux arbres, et les défendant contre leur père, qui pour un peu les mangerait, car en ménage, les mâles sont tous les mêmes, imbéciles et féroces. Lorsqu’à Saint-Pétersbourg, les femmes, avec leur petit museau rosé et rougi passent en calèches, emmitouflées des plus riches et soyeuses fourrures, elles sont alors l’idéal même de la femme, parce qu’elles ressemblent parfaitement à des Chattes ; elles font ron-ron, miaulent gentiment, parfois même égratignent, et, comme les Chattes, écoutent longuement les plaintes d’amour tandis que la brise glacée caresse cruellement leurs folles lèvres de rose.

180px-Chat_mi-longLe divin Théophile Gautier, qui en un livre impérissable nous a raconté l’histoire de ses Chats et de ses Chattes blanches et noires, avait une Chatte qui mangeait à table, et à qui l’on mettait son couvert. Ses Chats, très instruits comme lui, comprenaient le langage humain, et si l’on disait devant eux de mauvais vers, frémissaient comme un fer rouge plongé dans l’eau vive. C’étaient eux qui faisaient attendre les visiteurs, leur montraient les sièges de damas pourpre, et les invitaient à regarder les tableaux pour prendre patience. Ne sachant pas aimer à demi, et respectant religieusement la liberté, Gautier leur livrait ses salons, son jardin, toute sa maison, et jusqu’à cette belle pièce meublée en chêne artistement sculpté, qui lui servait à la fois de chambre à coucher et de cabinet de travail. Mais Baudelaire, après les avoir chantés dans le sonnet sublime où il dit que l’Erèbe les eût pris pour ses coursiers si leur fierté pouvait être assouplie à un joug, Baudelaire les loge plus magnifiquement encore que ne le fait son ami, comme on peut le voir dans son LIIe poème, intitulé : Le Chat.

Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu’en son appartement,
Un beau Chat, fort, doux et charmant.
Quant il miaule, on l’entend à peine,
 
Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais, que sa voix s’apaise ou gronde,
Elle est toujours nette et profonde.
C’est là son charme et son secret.
 
Cette voix qui perle et qui filtre
Dans mon fond le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.

Loger dans la cervelle du poète de Spleen et idéal, certes ce n’est pas un honneur à dédaigner, et je me figure que le Chat devait avoir là une bien belle chambre, discrète, profonde, avec de moelleux divans, des ors brillants dans l’obscurité et de grandes fleurs étranges ; plus d’une femme sans doute y passa et voulut y demeurer ; mais elle était accaparée pour jamais par ces deux êtres familiers et divins : la Poésie et le chat, qui sont inséparables. Et le doux être pensif et mystérieux habite aussi dans la plus secrète solitude des cœurs féminins, jeunes et vieux. Dans l’École des Femmes de Molière, lorsqu’Arnolphe revient dans sa maison, s’informe de ce qui a pu se passer en son absence et demande anxieusement : « Quelle nouvelle ? » Agnès, la naïveté, l’innocence, l’âme en fleur, encore blanche comme un lys, ne trouve que ceci à lui répondre : « Le petit Chat est mort. » De tous les évènements qui se sont succédés autour d’elle, même lorsque le rusé Amour commence à tendre autour d’elle son filet aux invisibles mailles, elle n’a retenu que cette tragédie : la mort du petit Chat, auprès de laquelle tout le reste n’est rien. Et connaissez-vous un plus beau cri envolé que celui-ci : « C’est la mère Michel qui a perdu son Chat ! » Les autres vers de la chanson peuvent être absurdes, ils le sont et cela ne fait rien ; en ce premier vers sinistre et grandiose, le poète a tout dit, et il a montré la mère Michel désespérée, tordant ses bras, privée de celui qui dans sa vie absurde représentait la grâce, la caresse, la grandeur épique, l’idéal sans lequel ne peut vivre aucun être humain. Tout à l’heure elle était la compagne de la Rêverie, du Rythme visible, de la Pensée agile et mystique ; elle n’est plus à présent qu’une ruine en carton couleur d’amadou, cuisant sur un bleuissant feu de braise un miroton arrosé de ses larmes ridicules.

Le Chat peut être représenté dans son élégante réalité par un Oudry, ou de nos jours par un Lambert ; mais il partage avec l’homme seul le privilège d’affecter une forme qui peut être miraculeusement simplifiée et idéalisée par l’art, comme l’ont montré les antiques égyptiens et les ingénieux peintres japonais. Le Rendez-vous de Chats d’Edouard Manet, donné par Champfleury dans son livre, est un chef-d’œuvre qui fait rêver. Sur un toit éclairé par la lune, le Chat blanc aux oreilles dressées dessiné d’un trait initial, et le Chat noir rassemblé, attentif, aux moustaches hérissées, dont la queue relevée en S dessine dans l’air comme un audacieux paraphe, s’observent l’un l’autre, enveloppés dans la vaste solitude des cieux. A ce moment où dort l’homme fatigué et stupide, l’extase est à eux et l’espace infini ; ils ne peuvent plus être attristés par les innombrables lieux-communs que débite effrontément le roi de la création, ni par les pianos des amateurs pour lesquels ils éprouvent une horreur sacrée, puisqu’ils adorent la musique !

La couleur du poil, qui chez le Chat sauvage est toujours la même, varie à l’infini et offre toute sorte de nuances diverses chez le Chat domestique ; cela tient à ce que, comme nous, par l’éducation il devient coloriste et se fait alors l’artisan de sa propre beauté. Une autre différence plus grave, c’est que le Chat sauvage, ainsi que l’a observé Buffon, a les intestins d’un tiers moins larges que ceux du Chat civilisé ; cette simple remarque ne contient-elle pas en germe toute la Comédie de la Vie, et ne fait-elle pas deviner tout ce qu’il faut d’audace, d’obstination, de ruse à l’habitant des villes pour remplir ces terribles intestins qui lui ont été accordés avec une générosité si prodigue, sans les titres de rente qu’ils eussent rendus nécessaires ?

Source :  BANVILLE, Théodore de (1823-1891) : Le Chat (1882).

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Le Marchand de chiens

Posté par francesca7 le 11 novembre 2013


par
Jules Janin

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Le Marchand de chiens dans ARTISANAT FRANCAIS telechargement-7

Vous avez lu sans doute les Mémoires de lord Byron : une des choses qui m’a étonné le plus dans ces étonnants Mémoires, c’est la facilité avec laquelle le noble lord renouvelle ses boule-dogues et ses lévriers à volonté. -Envoyez-moi, dit-il, un boule-dogue d’Écosse ; les boule-dogues de Venise n’ont pas les dents assez dures. Envoyez-moi un beau chien de Terre-Neuve pour le faire nager dans les lagunes. Il écrit, il donne des ordres à son intendant, comme un autre écrirait à Paris : Envoyez-moi de l’eau de fleur d’oranger ou des gants.

Si lord Byron avait eu son correspondant à Paris, ce correspondant aurait été bien embarrassé de satisfaire aux désirs de son maître : il aurait eu beau chercher dans tout Paris un boule-dogue, un lévrier, ou un chien de Terre-Neuve à acheter, je suis assuré qu’il aurait eu grand’peine à rencontrer de quoi satisfaire lord Byron, qui s’y connaissait. Dans ce Paris où tous les commerces se font en grand, même le commerce de chiffons et de ramonages à quinze sous, il n’existe pas un seul établissement où l’on puisse aller, pour son argent, demander un chien comme on le veut. En fait de marchands de chien, nous en possédons, il est vrai, quelques uns et en plein vent, fort versés dans la science de dresser des caniches et qui élèvent leurs chiens dans des cages sur le parapet du Pont-Neuf ; mais c’est là tout. Allez donc chez ces gaillards-là, une lettre en main de lord Byron, demander à acheter un boule-dogue, un lévrier, ou un chien de Terre-Neuve !

Vous voyez donc, sans que je vous le dise, que malgré toute ma bonne volonté, je ne puis vous faire ici une dissertation savante sur cette branche d’un commerce qui n’existe pas, et qui pourrait être très-florissant. Après la race humaine, ce que le Parisien néglige le plus, c’est la race canine : il est impossible de se donner moins de peine pour les uns et pour les autres ; il est impossible de mélanger les races avec plus de caprice insouciant et de hasard stupide : voilà pourquoi nous avons de très-vilains hommes et de très-vilains chiens.

Venez donc avec moi, si vous voulez voir les chiens parisiens, venez sur le Pont-Neuf, à gauche, en descendant la rue Dauphine ; quand vous aurez passé la statue de Henri IV, vous trouverez cinq à six artistes en chaussures entourés chacun de cinq ou six caniches taillés et ciselés comme le buis des jardins de Versailles. L’un porte une moustache, l’autre est dessiné en losange ; l’un est blanc, l’autre est noir ; l’un est croisé avec un griffon, l’autre est croisé avec un épagneul. Il y a quelquefois dans un seul chien dix espèces de chiens. Envoyez un de ces chiens à lord Byron, et vous verrez ce qu’il vous dira !

C’est que, pour le marchand de chiens de Paris, élever un chien, vendre un chien, ce n’est pas une spéculation : c’est un plaisir, c’est un bonheur. Le marchand de chiens à Paris est d’abord portefaix, décroteur, père de famille, et enfin marchand de chiens. Il est portefaix pour vivre ; il vend des chiens pour s’amuser : c’est un goût qui lui est venu quand soit père était portier. Le propriétaire de la maison avait tant défendu à soit père d’avoir un chien que son fils en a eu trois dès qu’il a été majeur. Pour ses chiens, il a perdu en même temps la porte et l’affection du propriétaire de son père. Zémire, que vous voyez là étendue au soleil, a empêché le mariage de soit maître avec une cuisinière, ma foi ! dont elle dévastait le garde-manger ; puis Zémire étant devenue pleine dans la rue, a mis bas dans le lit de son maître ; son maître voyant ces pauvres petits souffrants, les a élevés lui-même avec du lait, et une fois élevés, il les a vendus sur le Pont-Neuf, ou plutôt il les a placés de son mieux, tenant plus au bien-être de ses chiens qu’à son profit.

Tous les marchands de chiens de Paris ont des petits issus de Zémire et d’Azor ; regardez tous les chiens qui passent, ce sont les oreilles de Zémire, c’est la queue d’Azor, c’est la patte blanche d’Azor : ces chiens-là sont gourmands, malingres, paresseux, voraces, stupides, très-laids et très-sales ; au demeurant, les meilleurs chiens de l’univers.

J’imagine qu’au lieu de juger les hommes par les traits de leur visage ou les signes de leur écriture, on ferait mieux de les juger par leurs chiens. Le chien est le compagnon et l’ami de l’homme ; le chien est sa joie quand il est seul, c’est sa famille quand il n’a pas de famille. Le chien vous sert d’enfant, et de père, et de gardien ; il a l’oeil d’une mobilité charmante, il est arrogant, il est jaloux, il est despote, il a toutes les qualités d’un animal sociable ; il vous donne occasion très-souvent de vous imposer de ces petites privations qui coûtent peu et qui font plaisir, parce qu’elles prouvent que vous avez un coeur. Ainsi la meilleure place au coin du feu est au chien, le meilleur fauteuil de l’appartement est au chien. On sort souvent par le mauvais temps pour promener son chien; on reste chez soi pour tenir compagnie à son chien, on se réjouit avec lui, on pleure dans ses bras, on le soigne quand il est malade, on le sert dans ses amours ; c’est un sujet inépuisable de conversation avec ses voisins et ses voisines ; c’est un admirable sujet de dispute aussi. Pour un célibataire, pour le poète qui est pauvre, pour tout homme qui est seul, pour la vieille femme qui n’a plus personne à aimer, même en espoir, il n’y a plus qu’un seul secours, un seul ami, un seul camarade, un seul enfant, leur chien !

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On peut donc, à coup sûr, juger de l’homme par le chien qui le suit. S’il en est ainsi, vous aurez une bien triste idée du bourgeois de Paris en voyant les chiens qu’il achète. Pour aimer de pareils chiens, il faut avoir perdu toute idée d’élégance, toute sensation, tout odorat, tout besoin de beauté et de formes. Le caniche du Pont-Neuf est, à mon sens, une espèce de honte, pour un peuple qui a quelques prétentions artistes. Le caniche est, en effet, le fond de tous les chiens parisiens.

J’entends le caniche bâtard ; c’est un animal dont on fait tout ce qu’on veut, un domestique d’abord, et le Parisien a tant besoin de domestique, que, ne pouvant les prendre auxPetites Affiches, il en achète sur le Pont-neuf un écu. Il s’en va donc sur le Pont-Neuf, à l’heure de midi, flairant un chien, étudiant son regard, marchandant, discutant, s’en allant et revenant.

- Combien ce chien ? – Le chien qu’il achète est âgé ordinairement de trois mois ; pendant qu’il marchande, tous les connaisseurs se rassemblent autour de lui, et chacun donne son conseil. A la fin on convient du prix ; le prix ordinaire d’un caniche bâtard, plus ou moins, varie d’un écu à sept francs. Quelques-uns se vendent dix francs ; mais en ce cas-là, il faut que l’acheteur soit un maître d’armes, un employé du Mont-de-Piété, ou un commissaire de police ; pour le moins.

A peine a-t-il acheté son chien, le bourgeois de Paris remonte tout radieux à son quatrième étage. Arrivé à la porte, toute résolution lui manque, sa femme a bien juré qu’elle n’aurait plus de chien, comment faire accepter ce nouveau chien à sa femme ? A la fin il prend son parti, il ouvre la porte, il entre. -Tiens, ma femme, regarde le joli petit caniche ! La femme résiste d’abord, puis elle cède ; car le moyen de ne plus aimer, une fois qu’on a aimé, même un caniche ! Et voilà notre heureux couple qui s’occupe du charmant animal, on le blanchit, on le pare, on l’engraisse, on lui apprend à descendre dans la rue tous les matins. Ce bon ménage qui s’ennuyait tête à tête, et qui n’avait plus rien à dire ni à faire, se trouve à présent, grâce à son caniche, très-occupé, et très-heureux. Qui vous dira toute l’éducation du caniche ? Que n’apprend-on pas au caniche ? On lui apprend à rapporter d’abord, on lui apprend à fermer la porte, on lui apprend à marcher sur deux pattes, on lui apprend à faire le mort, on lui apprend à vous ôter votre chapeau quand vous entrez. C’est une plaisanterie très-agréable. Le caniche saute sur vous à quatre pattes, et vous arrache votre chapeau avec ses dents, ce qui est très-ennuyeux quand vous avez un chapeau neuf. Il y a des caniches qui font l’exercice, qui scient du bois, qui jouent à pigeon vole, qui vont chercher leur dîner chez le boucher. J’en ai connu un qui fumait une pipe très-agréablement. Le caniche est la joie de la grande propriété bourgeoise ; c’est une dépense de tous les ans assez considérable, il faut le faire tondre tous les deux mois, il faut changer de logement à peu près tous les ans, il faut être brouillé avec tous les voisins qui n’ont pas de chiens, quand on a un caniche un peu supportable.

Ce sont là de grands sacrifices, sans doute, mais comme on en est dédommagé ! quel plaisir, quand on passe dans la rue, d’entendre l’animal aboyer contre les chevaux, et de se venger sur les chevaux des autres de ceux qu’on n’a pas ! Quel bonheur, dans le bois de Romainville, de voir galoper son caniche ! ou bien de le voir nager clans la Seine, ou courir après un bâton qu’on lui jette, à la grande admiration des amateurs !

Le caniche est de tous les temps, et de tous les âges, et de tous les sexes. C’est le chien du rentier, c’est le chien du propriétaire, c’est le chien du portier surtout. Le portier ! cet être amphibie, qui est à la fois propriétaire, bourgeois, domestique : propriétaire, parce qu’il ne paie pas de loyer ; bourgeois, parce qu’il a un propriétaire ; et domestique, parce qu’il est obligé d’aimer les caniches des autres, et que rarement il peut avoir un caniche à lui.

Le caniche est le chien de l’homme et de la femme, depuis trente-cinq jusqu’à quarante-cinq ans.

Arrivé à cinquante ans, les goûts changent. Tel qui s’était fait le chien d’un caniche impétueux, hardi, ardent, ne pouvant plus suivre à la course son animal, n’est pas fâché de s’en défaire ; ce chien meurt ; alors on le remplace par un animal d’une espèce plus douce et moins fougueuse. Avant cinquante ans, c’était l’homme qui décidait du choix de son chien dans le ménage; après cinquante ans, c’est la femme qui en décide ; c’est qu’après cinquante ans, la femme aime son chien non plus pour son mari, mais pour elle-même ; et alors, aimant son chien pour elle-même, elle prend un chien d’une nature frileuse et calme, qui ne la quitte pas, qui aille d’un pas lent, et qui aime les promenades de courte haleine ; elle le veut peu libertin surtout, et peu coureur ; à cet effet, il existe en France plusieurs sortes de chiens ; le chien noir avec des taches couleur de feu ; le chien couleur de feu avec des taches noires. Sous l’empire, les vieilles femmes avaient trouvé une race de chiens admirable, et qui leur convenait parfaitement ; le carlin ! Le carlin, infect et ennuyeux, criant toujours, têtu, volontaire, délicat ; depuis l’empire, le carlin a complètement disparu de nos moeurs ; il a été remplacé par le griffon, c’est un progrès. Au reste, ce n’est pas la première fois que la France perd des races de chiens. Le petit chien de marquise, au dix-huitième siècle, tout blanc, tout soyeux, et que relevait si bien un collier en ruban rose, s’est perdu presque complètement parmi nous. Les beaux lévriers du temps de François ler se sont perdus, ou à peu près. Il n’y a, en fait de chiens, que le caniche qui soit imperdable. Le caniche est à sa race ce que le gamin de Paris est à la sienne. Toutefois, à la règle générale des caniches il y a des exceptions qui, au reste, ne font que prouver la règle, comme toutes les exceptions. Plusieurs corps de métiers se distinguent, à Paris, par le choix de leurs chiens qui n’appartiennent qu’à eux. Ainsi le boucher se fait suivre ordinairement par une vilaine et sotte espèce de boule-dogue, tout pelé, qui a l’air de dormir, et que nous n’avons pas vu une seule fois en colère, soit dit sans vouloir le chagriner. Le cocher de bonne maison se procure comme il peut, et quand il peut, un griffon anglais, tout petit, qui suit très-bien les chevaux, et qui a remplacé les grands danois d’autrefois, du temps de J.-J. Rousseau, quand il fut renversé par, ce chien danois que vous savez. Autrefois, quand les petites voitures étaient permises, il y avait à Paris de gros chiens, de gros dogues qu’on attelait en guise de cheval, et qui portaient, avec une ardeur sans pareille, leurs légumes au marché. Telles sont à peu près les seules races de chiens usitées dans cette grande capitale du monde civilisé ; vous voyez qu’il est impossible d’être plus pauvres que nous, en fait de chiens.

La révolution de juillet qui a détruit les chasses royales, a porté un coup fatal aux chiens de chasse ; les chiens de Charles X ont été vendus à vil prix, et l’on a vu les chiens du duc de Bourbon hurlant dans les carrefours après la mort de leur noble maître, comme hurlait le chien de Montargis.

Je ne veux pas cependant, tout en déplorant notre funeste insouciance, je ne veux pas passer sous silence un marché aux chiens assez curieux, et dans lequel l’affluence est assez grande pour prouver que si on voulait s’occuper d’améliorer cette belle moitié de l’homme, le chien, on en viendrait facilement à bout. Il existe au faubourg Saint-Germain, vis-à-vis le marché du même nom, une place assez étroite, dans laquelle, tous les dimanches, on amène des chiens d’une nature beaucoup supérieure aux chiens du Pont-Neuf. Ce sont des chiens de toutes sortes ; les uns sont élevés par les fermiers pour la chasse, les autres sont élevés par des gardes-chasse pour la basse-cour. Le plus grand nombre a été trouvé, dans les rues de Paris, et est destiné aux expériences médicales du quartier. J’ai fait plusieurs recherches pour savoir quelle était la profession qui élevait le plus de chiens à Paris, et j’ai découvert, non sans étonnement, que les sacristains de cathédrale étaient ceux qui envoyaient le plus de chiens au marché. Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi ?

Outre le marché du faubourg Saint-Germain, vous trouverez encore quelques marchands de chiens sur le boulevart des Capucines, vis-à-vis les Affaires-Étrangères. C’est là que se vendent les meilleurs chiens courants et les meilleurs bassets, soit dit sans allusion politique et sans esprit.

Cette industrie, toute négligée qu’elle est, fait vivre plusieurs établissements de médecine canine dans lesquels tous les malades sont disposés avec art, et traités avec autant de soins qu’on le ferait dans un hôpital. Le docteur, comme tous les autres, est visible depuis huit heures du matin jusqu’à deux ; le reste du temps il va en visite, avec cette seule différence qu’il est le seul médecin que paye le pauvre. Le soir, quand il est rentré, le docteur se délasse de ses travaux de la journée en empaillant quelques-uns de ses malades.

Le nombre des beaux chiens, à Paris, est fort restreint. On compte deux ou trois beaux chiens de Terre-Neuve tout au plus ; cinq ou six boule-dogues de forte race. Les plus jolis chiens qui soient en France à l’heure qu’il est, on été apportés de Grèce par notre grand poète M. de Lamartine. C’est à eux que M. de Lamartine, en quittant la France pour l’Orient, a adressé ses derniers vers. Moi qui vous parle, j’ai été trois ans à solliciter du poète un regard favorable ; il m’a enfin donné un de ses chiens, c’était le plus beau cadeau qu’il pût me faire après ses vers, et voilà pourquoi, à la place d’un article de genre que j’avais commencé, vous n’avez qu’un article didactique. Je ne comprends pas, en effet, comment on peut parler légèrement de cette amitié de toutes les heures, de tous les jours, de ce dévouement de toute la vie, de ce bonjour du matin, de ce bonsoir de la nuit, de cette famille, de tout ce bonheur domestique qu’on appelle un chien.

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Fabrique de marrons glacés

Posté par francesca7 le 22 août 2013

(D’après « La Nature. Suppléments pour l’année 1910 », paru en 1910)

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En 1910, Francis Marre met en appétit les lecteurs de La Nature en leur dévoilant les secrets de préparation du véritable marron glacé, friandise sur laquelle chacun aime à fondre la dernière semaine de l’année et la première de l’année suivante

Le marron glacé, que de rares amateurs dégustent en tout temps, à petites doses, a, pour la majorité de ceux qui le consomment, une saison bien courte, et c’est grand dommage, car cette friandise, qui est un aliment très énergétique, est de digestion aisée. Mais, si pendant la dernière semaine de l’année, puis pendant la première semaine de l’année suivante, chacun absorbe des marrons glacés jusqu’à la satiété inclusivement, on s’abstient ensuite à peu près complètement pendant onze mois et demi. Il est heureux, d’ailleurs, que la consommation soit à ce point limitée, depuis que les châtaigneraies sont décimées par la maladie de l’encre, et mises en coupe réglée pour la fabrication d’extraits tanniques, les beaux fruits, destinés à la confiserie sont de plus en plus recherchés. On peut juger, d’après les chiffres suivants, de l’intérêt qu’il y a pour les propriétaires de châtaigniers à récolter de gros marrons. En 1908, le quintal de marrons à 60 au kilogramme valait 80 francs, tandis que le quintal de fruits un peu plus petits (70 au kilogramme), ne valait que 40 francs.

Déjà, les produits de l’Ardèche (marrons de Lyon), et ceux du massif des Maures ne suffisent plus aux besoins des confiseurs. L’industrie s’approvisionne en partie à l’étranger, sur les marchés de Turin, de Florence et surtout de Naples. Les marrons de Naples, à cause de leur grosseur, sont très appréciés, et sont principalement destinés à l’Angleterre. Une variété japonaise, les « tambus » dont l’amande est volumineuse et non cloisonnée, constituera le marron glacé idéal, le jour où il deviendra facile de l’importer. Avant qu’il soit possible de le livrer à la consommation, le marron confit subit des manipulations nombreuses et délicates, que la plupart des recettes, dites « pratiques », ne signalent qu’imparfaitement. C’est ce qui explique l’insuccès fréquent des tentatives ménagères de « glaçage ».

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L’époque la plus favorable à la préparation est celle qui suit immédiatement la récolte ; mais on préfère généralement, dans l’industrie, attendre le mois de décembre qui précède un peu le moment du plus grand usage. Par suite, on est obligé, les marrons ayant alors subi un commencement de germination, et ayant quelque peu noirci, de les blanchir après le premier écorçage. Ils séjournent donc un quart d’heure dans des chambres closes où se dégagent des vapeurs d’acide sulfureux. Un lavage à grande eau enlève ensuite l’excès d’acide. La cuisson est chose délicate, si l’on veut que le marron reste entier, elle doit durer 3 ou 4 heures, sans jamais atteindre l’ébullition. Dans l’industrie, les bassines servant à cet usage sont divisées en plusieurs étages par des grilles sur chacune desquelles reposent seulement quelques couches superposées de fruits. Une autre opération qui présente de réelles difficultés, et n’est confiée qu’a des ouvrières très habiles, consiste, après la cuisson, à enlever la mince pellicule recouvrant immédiatement l’amande. L’extraction est particulièrement minutieuse pour certaines espèces où cette membrane forme des replis pénétrant assez avant dans le fruit. Les fruits écornés ont une valeur marchande bien moindre que ceux qui restent entiers.

La confiserie proprement dite s’effectue lentement, à l’aide d’un sirop faible, d’abord à froid, puis au bain-marie. Par évaporation, le sirop se concentre peu à peu. Pour éviter la cristallisation consécutive du sucre, les industriels ont recours a l’artifice suivant : ils ajoutent au sirop de sucre de canne ou de betterave une petite quantité de glucose qui ne cristallise pas. L’addition de glucose permet d’augmenter la concentration du sirop sans avoir à redouter que les marrons blanchissent après le sucrage.

La dernière opération est le glaçage ; mais lorsque les marrons ont été confits dès le mois de novembre, on ne les glace pas immédiatement ; ils sont conservés jusqu’à l’époque de la consommation dans des pots de terre vernissée, recouverts d’une couche de sirop concentré qui n’est pas exposé moisir. Le glaçage s’obtient par immersion rapide des fruits dans un sirop très épais ayant subi un commencement de caramélisation. Il faut que les marrons soient retirés du sirop à chaud, tandis que le bain est encore très fluide, pour qu’il n’y ait pas excès de glaçage ; et comme d’autre part, il faut encore éviter de les écorner, les ouvriers qui terminent la manipulation doivent faire preuve d’une grande habileté. Le séchage à l’étuve et l’emballage n’ont d’intérêt qu’au point de vue industriel.

Les ménagères qui veulent préparer elles-mêmes des marrons confits et glacés, ajoute Francis Marre, échouent souvent parce que l’imprégnation par le sucre est insuffisante, ou parce qu’ensuite la cristallisation superficielle se produit très vite. La lenteur, dans la période de confiserie proprement dite, et le tour de main qui consiste à remplacer, à la fin de cette opération, le sucre de canne par du glucose pour renforcer le sirop, sont deux précautions qui suffiront souvent peut-être à améliorer les résultats. Avec les fruits écornés et qu’on ne veut pas offrir tels quels, il est aisé de fabriquer de la crème de marrons, il suffit de les écraser dans du sirop jusqu’à consistance convenable, de stériliser au bain-marie, et de conserver cette véritable confiture dans des vases hermétiquement clos.

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Tonnelier comme mon Père

Posté par francesca7 le 11 juillet 2013

Tonnelier comme mon Père dans ARTISANAT FRANCAIS 280px-tonneau_et_homme-140x300Le tonnelier est un artisan qui avec une grande précision est chargé de confectionner des fûts en bois. Tout le savoir-faire du tonnelier est réuni dans cet objet pratique et nécessaire. Son coup de main et son coup d’œil feront la bonne barrique qui permettra le vieillissement du vin, de la bière ou de l’alcool.

« Comment a-t-on pu imaginer de faire tenir un liquide dans un montage de morceaux de bois fort difficile à assembler ? La plus grande partie des inventions humaines figurait déjà dans la nature : la maison, c’est la grotte, le bateau, c’est le tronc d’arbre qui flotte, même la roue, c’est le soleil qui roule dans l’espace. Le récipient naturel, c’est l’amphore, le vase fabriqué à l’image d’une pierre creuse, en moulant l’argile humide, ou bien c’est l’outre que l’on trouve toute faite en creusant la peau d’un bouc. Mais la barrique est bien une invention de poètes, l’imagination d’un peuple de rêveurs, insoucieux du temps et de la vie pratique, nos ancêtres les Celtes. »

Mon Grand-père Josèph G. demeurant à Saliins les Bains était lui-même tonnelier. Mon père à ses côtés a lui aussi pu mettre un peu la main à la pâte, mais cela ne l’a finalement motivé car par la suite il est devenu facteur. Mais bon, cette approche lui a permis tout de même à savoir manier les outils car plus tard il s’y était remis rien que pour le plaisir….

Le tonneau est connu en Europe depuis plus de 2 000 ans, inventé par les Gaulois ; il servait à stocker des produits liquides (vin, bière, cidre, eau), mais également solides comme les grains, les salaisons et même les clous. D’abord appelé charpentier de tonneau, les maîtres tonneliers « tonloiers » ou « barilliers » étaient déjà réunis en corporation au ixe siècle. Au xiiie siècle, ils remirent leurs statuts pour approbation en même temps que 121 autres corps de métiers. En 1444, Charles VII de France confirma les statuts des tonneliers ou barilliers (les tonneliers charpentiers ou foudriers ont pour leur part été rattachés à la corporation des charpentiers dès le xe siècle). Il donne par la même occasion aux tonneliers barilliers le privilège de déchargeurs de vin : ils sont les seuls à avoir le droit de débarquer le vin qui arrive par bateau.

Au Moyen Âge, les rois avaient leurs propres tonneliers, chargés d’entretenir les barils et les muids. Ils faisaient aussi fonction d’échanson (fonction historiquement avérée du règne deCharlemagne à celui de saint Louis).

Les maîtres brasseurs, alors organisés en corporation avaient également le métier de tonnelier pendant le saison chaude, durant laquelle le brassage était interdit.

Les fabrications des tonneliers étaient nombreuses : baquets, bailles, baignoires, barattes, barils, barillets, cuveaux, seaux, seillons, hottes et bien sur tonneaux. Le tonnelier de village était pratiquement le seul à fabriquer des tonneaux ou à réparer les vieux fûts des vignerons. Il était payé à la pièce.

La barrique a été inventée par les Celtes et adoptée par les Romains comme l’attestent des bas-reliefs de scènes de hâlage avec les tonneaux bien visibles sur les embarcations datant du ier siècle av. J.-C. Et depuis plus de 2 000 ans, les tonneaux ont servi de contenant à diverses denrées.

Actuellement, le tonneau est principalement utilisé pour les vins et les alcools « vieillis en futs de chêne ».

Bien qu’aucune machine n’ait pu remplacer complètement l’homme dans la fabrication des barriques, il reste aujourd’hui une centaine d’entreprises de tonnellerie en France, ce qui représente environ 400 tonneliers et 500 000 tonneaux. Ces entreprises sont aujourd’hui florissantes, exportent dans le monde entier 80 % de leur fabrication, et certaines sont même cotées en Bourse, ce qui en fait un des métiers les plus dynamiques de l’industrie du bois.

D’immenses tonnelleries mécanisées existent aux USA pour la fabrication des fûts à whisky. Il existe des tonnelleries au Portugal, en Espagne, en Italie, en Irlande, en Suisse, en Autriche, en Hongrie, et dans la plupart des régions vinicoles traditionnelles.

Le tonnelier utilise le plus fréquemment du chêne pour la fabrication d’un tonneau. Le bois est d’abord préparé par un merrandier en douelles, qui seront assemblées, chauffées et resserrées à l’aide de cercles en fer. Sont ensuite insérées les pièces de fond, puis le trou de bonde et de broquereau percés.

 Il faut savoir que la diffusion du tonneau s’est faite tout au long du Moyen Âge, du nord au sud de l’Europe, par le biais des rivières, des fleuves, des mers et des océans, des ports, des routes, des foires, des marchés régionaux ou internationaux (Foires de Champagne). Il accompagne l’essor des premières grandes villes marchandes italiennes, flamandes, allemandes (La Hanse), anglaises (Bristol) ou françaises (La Rochelle, Bordeaux, Nantes), puis se diffuse à d’autres continents, surtout à partir des Grandes découvertes et de l’accélération de la mondialisation, des conquêtes et du commerce transatlantique.

Vers 1650, ce récipient fut associé à une expérience célèbre : le crève tonneau. Il permit d’écrire le Principe de Pascal.

ton dans ARTISANAT FRANCAISHéritée des anciennes mesures médiévales, une grande disparité jointe à un chevauchement des volumes sous des dénominations différentes ne fut pas abolie sous la Révolution. Elle perdura jusqu’au milieu du xixe siècle. Les négociants en vin de Paris, par l’intermédiaire de leur hebdomadaire, nouvellement créé, Le Journal de Bercy et de l’Entrepôt. Le Moniteur Vinicole, lancèrent une pétition à l’adresse de Napoléon III, qui fut publiée le 6 octobre 1856. Au nom des principaux propriétaires et négociants de France, ils demandaient à l’empereur « l’unité des mesures de jaugeage des vins » et l’application du système métrique sur les contenants dont les volumes variaient« d’une contrée viticole à l’autre et souvent dans un même département ». Les pétitionnaires expliquaient qu’ils s’estimaient frustrés, chaque année, d’environ 1 000 000 d’hectolitres et demandaient instamment l’application des textes de lois de 1793, 1812 et 1837.

Durant la Première Guerre mondiale, dès octobre 1914, l’Intendance afin d’améliorer la vie des poilus dans les tranchées ajouta une ration de vin à l’ordinaire des troupes. Tout soldat reçut quotidiennement un quart de vin. Cette ration fut reconnue insuffisante et doublée par le Parlement, en janvier 1916. Ce demi-litre fut augmenté à partir de janvier 1918, et la ration passa à trois quarts de litre par jour. C’est dire l’importance considérable que prit le tonneau pour le transport du vin jusqu’au front.

Or « si le vin ne manque pas, en revanche les tonneaux manquent au vin. Depuis le début des hostilités, la tonnellerie ne fabrique plus, et par contre les besoins qu’elle doit satisfaire ont sans cesse grandi… Si tous revenaient à leur point de départ ! Beaucoup, hélas! une fois vides, s’égarent sur la route du retour ; beaucoup d’autres reviennent, glorieux blessés de guerre, aux douves cassées, brisques coûteuses… Des remèdes ont été cherchés : faute de bois de chêne, on a eu recours au bois du châtaignier dont l’usure sera plus rapide. Malgré tous ces palliatifs, l’Intendance pousse un cri d’alarme: « Si vous voulez du vin, ménagez les tonneaux », clame-t-elle désespérément ».

Pourquoi utiliser un tonneau en bois ? D’abord pour faciliter le transport d’un liquide, mais aussi et surtout aujourd’hui pour donner du goût à une boisson. Le bois du tonneau apporte au bout de quelques mois des tannins aux liquides (vins rouges, spiritueux) qu’il contient, mais aussi des arômes secondaires (vanille, noix de coco, noisette, beurre…) donnant souvent à une boisson plus de complexité et de garde (5 à 10 ans de garde selon les appellations, les cépages…). Cette caractéristique est utilisée aussi pour fabriquer en Italie le célèbre vinaigre balsamique. Cette technique de vieillissement peut être remplacée selon les législations régionales ou nationales dans certains procédés de vinification par l’ajout de copeaux de chêne dans le moût stocké en cuve inox ; le producteur ou le négociant n’a pas le droit alors de mentionner sur l’étiquette que son vin a vieilli en fût de chêne. Cette technique permet surtout une oxygénation contrôlée, mesurable, son utilisation entraînant une évaporation des liquides plus connue sous le nom de part des anges, le tonneau n’étant pas complètement étanche. On recommande le vieillissement en fûts de nombreux vins rouges (Pauillac ou Chianti Classico par exemple) ou blancs (Bourgogne ou Chardonnay américain par exemple), de certains vins mutés ou spiritueux connus mondialement (cherrys, whiskeys, cognacs, armagnac, rhums, calvados) et de certaines bières (lambic, kriek, faro, bière rouge).

Jusqu’au milieu du xxe siècle, les tonneaux étaient le mode de colisage le plus pratique pour le transport ou de stockage, bien que n’étant pas le plus économique. Toutes sortes de produits en vrac, des clous aux pièces d’or, y étaient stockés. Les sacs et les caisses étaient meilleur marché, mais ils n’étaient pas aussi robustes et ils étaient plus difficiles à manipuler à poids égal. En effet, un tonneau roule évidemment très bien comme un cylindre, mais s’il est debout, tout manœuvre adroit réussit à le déplacer sans effort en le roulant incliné, en équilibre sur son arête. Ainsi, des concours d’adresse se déroulaient autrefois aux halles où les livreurs devaient courir avec un tonneau. Les tonneaux perdirent peu à peu leur importance au cours du xxe siècle, en raison de l’apparition de la palettisation et de la conteneurisation de la chaîne logistique.

tÀ la fin du xxe siècle, de tonneaux en tôle d’acier sont toujours utilisés pour le stockage et le transport de nombreux liquides, tels que l’huile, le pétrole et lesdéchets dangereux. La bière sous pression pour les bars est toujours livrée en tonneaux métalliques, soit en aluminium soudé (deux parties embouties ou en métal repoussé), soit en trois parties serties à la façon de certaines boîtes de conserve.

De nos jours, l’entonnage s’est maintenu dans le vocabulaire vinicole, il concerne l’action de remplir un fut de vin, mais peut également être étendu à celui des cuves, ou des camions-citernes et de leurs remorques.

 

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Le jardinier de cimetière

Posté par francesca7 le 22 mai 2013

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par

Édouard d’Anglemont

~ * ~

LA classe si intéressante des horticulteurs se subdivise en un grand nombre de variétés : les Christophe Colomb des fleurs, les multiplicateurs des végétaux, les pères nourriciers de plantes exotiques, les créateurs de pépinières, les Soulanges-Bodin, les Pyrolle, le Keteléer, les Bachoux, les Billard, les Martine, etc. Mais, de toutes ces variétés, la plus curieuse et la moins connue est sans contredit le jardinier de cimetière.

D’abord, le jardinier de cimetière ne jardine jamais ; il y a plus, s’il jardinait, son métier, qui est prodigieusement lucratif, ne lui rapporterait pas de quoi vivre comme un maçon ou un figurant de l’Ambigu-Comique.

Cela a tout l’air d’un paradoxe : vous verrez tout à l’heure que c’est une vérité incontestable.

Image illustrative de l'article Fossoyeur

Le jardinier de cimetière ne ressemble en rien aux autres jardiniers, si joyeux d’ordinaire, qui chantent le matin avec l’alouette, à midi avec la cigale, et le soir avec le rossignol. Le jardinier de cimetière ne chante jamais : c’est un homme grave ; il a le teint blême, le regard sombre ; son nez, comme celui du père Aubry, aspire à la tombe.

Ce ne sont pas les classes élevées, les familles riches, qui font la fortune de ce jardinier : aux grands de la terre qui trépassent, il faut un terrain concédé à perpétuité, un tombeau de marbre ou de granit, une épitaphe en lettres d’or ; ces morts-là payent cher leur sépulture, et on leur en donne pour leur argent.

La clientèle du jardinier de cimetière est tout entière dans la classe moyenne, parmi les petits rentiers, les petits marchands, les modestes employés, tous personnages auxquels le culte des tombeaux est permis pendant cinq ou dix ans seulement. Lorsque l’entreprise des pompes funèbres lui a révélé un décès, cet homme questionne, interroge, et, dès qu’il est parvenu à découvrir l’adresse du mort, il ne s’arrête plus, il court, il a des ailes, et les parents le voient apparaître au milieu de leur plus grande douleur.

M. D…, jeune avocat qui n’avait encore plaidé qu’une fois, et devant la 7e chambre, venait de perdre son père, ancien commis du ministère de l’intérieur. Le char mortuaire était à la porte ; on clouait la bière dans la pièce voisine de sa chambre ; il était assis, morne, immobile dans un large fauteuil : tout à coup se présente devant lui un homme vêtu d’un habit-veste de gros drap couleur foncée, portant de gros souliers ferrés, et tenant à la main son chapeau d’un noir rougeâtre, illustré d’un crêpe dont la vétusté semblait annoncer un deuil perpétuel.

« Monsieur, dit-il d’une voix sépulcrale, j’ai appris le malheur, le grand malheur…

– Ah ! monsieur, dit le jeune stagiaire en interrompant ce qu’il prenait pour un compliment de condoléance ; ah ! mon cher monsieur, c’est affreux, c’est horrible : je n’y survivrai pas !…

– Oh ! je sais ce que c’est !… mais le temps…

– Ma douleur ne mourra qu’avec moi… c’est une plaie qui ne se cicatrisera jamais !…

– C’est comme moi, je ne laisse jamais mourir ces douleurs-là… au contraire, je les cultive, et je m’en trouve bien… Je vous conseille d’en essayer… Vous avez peut-être l’intention d’acheter un terrain à perpétuité ?

– Hélas ! ç’eût été mon plus cher désir ; mais ma position ne me permet pas cette dépense…

– Tant mieux, monsieur, entre nous la tombe à perpétuité est un mauvais système, un système de dupe. Que l’on recule les barrières de Paris de quelques centaines de toises, il faudra que tous les morts délogent, et ces tombeaux de marbre, qui devaient durer éternellement, disparaîtront pour faire place à des maisons de cinq étages. Parlez-moi d’un terrain temporaire entouré d’un treillage de bois noir, au milieu duquel nous plaçons un cyprès, un laurier, un saule pleureur, un rosier, un myrte, un jasmin… Nous en avons le plus grand soin ; de l’eau deux fois par jour pendant l’été… ça ne meurt jamais… moyennant dix francs par mois…

– C’est donc au fossoyeur que je parle ?…

– Non, monsieur… je suis jardinier du cimetière. Voici mon adresse : « DUHAMEL tient  assortiment de fleurs, croix neuves et d’occasion, avec larmes et épitaphes ; fabrique les couronnes d’immortelles jaunes, noires, blanches, au plus juste prix ; fait des envois dans les départements. »

– Comment pouvez-vous, dans un pareil moment !…

– Eh ! monsieur, quel moment peut être mieux choisi pour pleurer l’infortuné enlevé à la fleur de son âge par une mort cruelle !

– De qui parlez-vous donc ? je ne vous comprends pas.

– Ah ! c’est juste, je confondais avec le n° 2. C’est que nous en avons trois dans votre arrondissement aujourd’hui… Je disais donc : Quel moment peut être mieux choisi pour pleurer ce jeune homme, l’espoir d’une famille, qui…

– Mais c’est un vieillard que je pleure… c’est mon pauvre père.

– Bien, bien, monsieur, je me souviens maintenant : c’est le n° 1 que vous avez. Je vous dirai donc : Quel moment mieux choisi pour pleurer ce vieillard vénérable, qui fut bon fils, bon époux, excellent père. Nous pouvons allonger cela tant que vous voudrez ; ça dépend de la hauteur de la croix et de la largeur des lettres. Il m’est arrivé ce matin des croix de première fabrique, de premier choix : dix pieds de haut sur dix pouces de large, tout coeur de chêne.

– Laissez-moi donc ; je vous ai dit que mes faibles moyens…

– C’est juste ! alors le sapin du Nord vous conviendrait mieux ; ça supporte parfaitement l’humidité.

– Grâce !… grâce !…

– C’est donc de l’occasion qu’il vous faut ? J’ai votre affaire : un trois pieds huit pouces, dans le meilleur état ; les vertus et qualités sont presque neuves ; il n’y aura que les noms à changer. »

L’impatience crispait les nerfs du jeune D…, il étouffait d’indignation ; la parole lui manquait, et le vampire, lui faisant l’application du proverbe « Qui ne dit mot consent », alla sur-le-champ se mettre à l’oeuvre.

Le jardinier de cimetière dans ARTISANAT FRANCAIS enterrer-300x225
Un mois après cette première visite, le jardinier revint près du jeune avocat. Cette fois il ne fit plus de phrases, mais il lui présenta une longue liste de fournitures mortuaires, dont le total, y compris le premier mois d’entretien échu, s’élevait à 60 ou 80 francs. M. D… pouvait-il marchander les soins donnés à la sépulture de son père ? pouvait-il souffrir que l’on arrachât ignominieusement les témoignages de regret que tout le monde attribuait à sa piété filiale ? Le plus court et le plus sage parti était d’acquitter le mémoire funéraire, et il l’acquitta immédiatement.

Presque tous les jardiniers de cimetière empiètent sur la profession du marbrier ; ils fournissent au besoin la pierre tumulaire, l’urne lacrymale, la colonne tronquée ; mais ce n’est pas là le bon du métier : c’est surtout par le jardinage que s’enrichit cette engeance qui ne jardine pas. Par exemple, que l’un de ces habiles industriels soit chargé d’entretenir quarante tombes à dix plantes ou arbustes chacune, cela fait un total de quatre cents. Eh bien ! le jardinier de cimetière n’en a que cent, et il pourvoit à tout ; et cela, grâce à l’étude approfondie qu’il a faite du coeur humain, grâce à une statistique qu’il a particulièrement étudiée. D’abord il sait que, sur quarante morts, vingt sont oubliés en huit jours par leurs héritiers, qui n’en payent pas moins les fleurs absentes et les soins qu’on ne leur a jamais donnés. Sur les vingt autres morts, six sont visités chaque dimanche, quatre le sont tous les jeudis, dix le sont deux fois par an ; tous le sont une fois par année, le jour consacré solennellement par l’Église à prier pour ceux qui ne sont plus.

Les vingt premiers tombeaux ont pour tout ornement des masses de chiendent de la plus belle venue, agréablement  entrecoupées d’orties et de chardons ; les vingt autres s’arrangent entre eux en bons camarades : les fleurs qui étaient jeudi sur celui-là seront dimanche sur celui-ci ; on découvre saint Pierre pour couvrir saint Paul, et vice versa. J’ai vu un rosier qui avait déjà fait trente fois le tour du cimetière Montmartre, et qui ne paraissait pas disposé à s’arrêter en si beau chemin.

Arrive le jour des Morts. Il faut que leur demeure soit ornée : alors les entreteneurs de tombes s’abattent sur le quai aux Fleurs ; le cimetière ressemble bientôt à un vaste parterre ; le lendemain tout entre en serre sous prétexte de la gelée, et deux jours après la pacotille botanique reprend la route du marché.

Le jardinier de cimetière est, comme on voit, un merveilleux calculateur ; mais il est communément peu lettré, ce qui est d’autant plus fâcheux qu’il se trouve souvent dans la nécessité de confectionner l’épitaphe en style plus ou moins lapidaire. Pour obvier aux inconvénients qui peuvent résulter de son ignorance en matière de langue française et d’orthographe, il fait fabriquer à l’avance un grand assortiment de pierres et de croix avec épitaphes variées, qui se payent à tant la lettre ; et c’est probablement à cause de cela que tant de gens vertueux ont si peu de vertus après leur mort, tandis que tant d’intrigants en ont un si long catalogue sur leur tombe : les noms seuls sont à mettre. Voici ce qui est arrivé à un de mes amis qui venait de perdre son oncle.

Ce jeune homme, voulant bien faire les choses, avait accueilli les offres de service du jardinier, et lui avait donné les noms et qualités du défunt. Six semaines après, il prit fantaisie au neveu de voir comment ses intentions avaient été remplies ; il se rend au cimetière Mont-Parnasse, se fait conduire à l’endroit où ont été déposés les restes de son oncle, et sur une pierre tumulaire d’une dimension fort convenable il lit :

CI-GÎT
FRANÇOIS-XAVIER GIRARDEAU,
ANCIEN CAPITAINE DE DRAGONS,
CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR,
QUI FUT LA GLOIRE ET L’EXEMPLE DE SON SEXE.
SA FAMILLE DÉSOLÉE
DÉPOSA SUR SA TOMBE
LA COURONNE VIRGINALE.

C’est, je crois, le même jardinier qui planta dans le même cimetière une croix sur laquelle on peut lire :

ICI REPOSE
CHARLES-EMMANUEL BODIN,
QU’UNE MORT CRUELLE
ENLEVA
A L’AGE DE SEPT ANS ET DEMI.
IL FUT BON FILS, BON ÉPOUX, BON PÈRE
ET BON CITOYEN.
PRIEZ POUR LUI !

Les deux tiers de la clientèle du jardinier de cimetière se composent de veuves. Cela se conçoit : rien n’est plus propre à faire trouver un mari que le regret que l’on témoigne de n’en plus avoir. N’est-il pas tout à fait touchant de lire sur une tombe, après l’énumération des noms, titres et qualités du défunt :

SA JEUNE ÉPOUSE,
AU DÉSESPOIR,
ATTEND AVEC IMPATIENCE
QUE DIEU LA RÉUNISSE
A SON ÉPOUX BIEN-AIMÉ.

Ou ces quatre vers :

Mon époux de la vie a quitté les combats !
Il a fini le temps d’épreuve
Que Dieu nous impose ici-bas !
Ce temps commence pour sa veuve !

 dans ARTISANAT FRANCAIS
En ce cas, l’épitaphe d’un mari est presque toujours grosse d’un mariage. Aussi est-ce avec une sorte d’assurance que le jardinier de cimetière se présente chez les veuves, particulièrement chez celles qui sont jeunes et jolies ; il tient toujours prête pour elle quelque anecdote appropriée à la circonstance, qu’il débite en variant les inflexions de sa voix, selon l’intensité de la douleur exprimée sur la physionomie de la personne à laquelle il s’adresse ; car cet homme est aussi un habile comédien, qui change à sa volonté de ton et de visage. J’ai entendu parler d’une jeune femme qui paraissait profondément affligée de la perte récente de son mari, et à laquelle le funèbre oiseau de proie tint à peu près ce langage :

« Ah ! madame, un si bon mari !… jeune, gracieux, aimant… Il devait aimer les oeillets : nous lui mettrons des marcottes choisies… tout ce qu’il y a de mieux en panachés… Il avait été militaire, je crois ?

– Lieutenant dans la garde nationale.

– J’ai un laurier superbe qui lui ira comme un bas de soie… Entourage solide, une urne à chaque coin, colonne en granit comme celle que M. Adolphe de N… m’a commandée pour la tombe de sa femme. Pauvre jeune homme ! en voilà un qui a du chagrin.

– C’est un jeune homme ?

– Oui, madame, un grand brun, fort beau garçon, ma foi, avec des yeux à la perdition de son âme, et qui pleure !… Si vous le voyiez… Il faudrait avoir un coeur de roche pour ne pas se sentir venir la larme à l’oeil… Si ça continue, il en mourra ; il n’y a que le mariage, un mariage d’amour capable de le sauver.

– Il est bien à plaindre !… Il doit aller souvent au cimetière ?

– Tous les dimanches, de deux à cinq heures. »

A quelques jours de là, la jeune femme et Adolphe de N… se rencontrèrent au champ des morts ; ils échangèrent quelques regards. Huit jours après ils mêlèrent quelques paroles ; huit jours plus tard ils confondaient leurs pleurs. Ils passèrent de là aux soupirs, aux serrements de main, aux mutuels aveux ; puis ils en vinrent à oublier complétement le chemin du cimetière, à la grande satisfaction du jardinier, qui n’oublie pas, lui, de venir, à chaque fin de mois, se faire payer chez M. et madame de N… de l’entretien de deux tombes pour lesquelles il n’a rien fait.

Dans cette circonstance, c’est à l’amour qu’il aura dû son succès ; dans une autre, il s’adressera à l’amour-propre ; l’intérêt ne sera pas non plus négligé dans ses opérations spéculatives.

« Non, monsieur, disait une veuve de quarante-cinq ans à l’un de ces dépisteurs de morts, je ne ferai aucune dépense inutile : mon mari m’a laissé des enfants ; c’est à eux que je dois songer maintenant.

– Justement, madame, c’est à cause de cela qu’il faut des fleurs à la tombe du défunt ; nous lui en mettrons des plus belles et des plus rares : ça attire les promeneurs ; on s’arrête volontiers, et on lit tout naturellement l’épitaphe. Vous feriez distribuer deux cent mille prospectus, que cela ne vaudrait pas pour votre commerce ces simples paroles peintes en blanc sur un fond noir :

CI-GÎT
LOUIS-BERNARD ROUDIER :
IL EUT TOUTES LES VERTUS D’UN BON
PÈRE DE FAMILLE.
L’HUMANITÉ SOUFFRANTE
LUI DOIT L’INVENTION
DES PESSAIRES EN CAOUTCHOUC,
POUR LESQUELS
IL A ÉTÉ BREVETÉ
DU ROI
ET DE SON AUGUSTE FAMILLE,
QUE SA VEUVE INCONSOLABLE
CONTINUE A FABRIQUER
AVEC LE MÊME SUCCÈS,
RUE…  N°….

Tout Paris a pu voir, pendant dix ans, au cimetière du Père Lachaise, cette épitaphe qui donna à la maison une vogue à laquelle elle fut redevable d’une fortune immense. Pour elle, le jardinier du cimetière avait été un bon génie, tant il est vrai que rien n’est absolument bon, ni absolument mauvais ; tant il est vrai que l’absolu n’existe pas.

Ce n’est pas toujours au domicile du mort que s’adresse l’entrepreneur de tombeaux : assez souvent il attend au sortir du cimetière les parents de celui qui vient d’être inhumé. Mais tout n’est pas roses, là non plus qu’ailleurs ! La concurrence est grande, et les spéculateurs rivaux se font une guerre acharnée, car chacun d’eux est doué de cette impudeur, de cette énergie qu’enfante la soif de l’or.
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Il arrive quelquefois qu’une nuée de ces harpies s’abat sur le funèbre cortége comme une nuée de corbeaux sur un cadavre : alors quel spectacle hideux de voir ces étranges commerçants offrir en plein air à un père, à un fils, à un mari navrés de douleur d’honorer au rabais les restes encore chauds de personnes qu’ils ont aimées ! N’est-il pas affreux de les entendre crier autour de vous, avec une infatigable persévérance :

« Monsieur, voici mon adresse ; vous ne trouverez pas de maison mieux assortie.

– Monsieur, veuillez jeter les yeux sur nos prix courants : c’est le triomphe du bon marché ; nous pouvons vous fournir des saules pleureurs à vingt pour cent au-dessous du cours.

– Monsieur, défiez-vous de la mauvaise marchandise.

– Monsieur, n’écoutez pas ces gens-là ! c’est moi qui vous ai parlé le premier !

– Monsieur, vous savez le proverbe : « Aux derniers les bons ! » Ma maison touche au cimetière.

– Monsieur, c’est chez moi qu’on trouve tout ce qu’il y a de meilleur en occasion ! »

Des marchandises d’occasion en ce genre, me direz-vous ; c’est une plaisanterie ! Non, sans doute, rien de plus réel. Dans le commerce du jardinier de cimetière comme beaucoup d’autres, il y a abondance de marchandises d’occasion ; et ces marchandises-là, que l’on donne à bas prix, sont celles sur lesquelles les marchands gagnent le plus !… Lorsque le temps de la concession est expiré, les morts ne peuvent empêcher les vivants de vendre leurs tombeaux ; dans la classe moyenne, comme dans les autres, les plus grandes douleurs ne sont guère au-delà de cinq ans ; celles qui vont jusqu’à dix ans sont fort rares. Si donc un honnête négociant, dans le paroxysme du chagrin, ne s’est décidé qu’avec la plus grande difficulté à tirer cent écus de sa caisse pour assurer à quelqu’un des siens une tombe particulière pendant cinq ans, il est certain que, ce temps écoulé, il ne renouvellera pas le bail. Cependant la colonne tronquée, la croix de chêne, l’entourage de bois peint seront encore dans un état très-satisfaisant : qu’en fera-t-il lui qui ne veut plus payer, et qui ne se soucie guère de pleurer ? Il abandonne tout simplement ces objets au jardinier, qui les a déjà peut-être vendus à l’avance, et qui lui donnera en échange quittance du dernier mois d’entretien. Voilà comment, en fait de fournitures sépulcrales, les marchandises d’occasion ne manquent jamais ! Voilà pourquoi le jardinier de cimetière est l’ennemi né des concessions à perpétuité.

Et pourtant le jardinier de cimetière, cet homme sans émotions, sans entrailles, cet homme qui traverse la vie avec l’invulnérable impassibilité d’un mort, a une famille ; il est marié. Sa compagne se reconnaîtrait entre mille : c’est presque toujours une grande femme noire, sèche, aux formes anguleuses, à la parole aigre, mal habillée, mal tenue ; le sourire n’a jamais effleuré ses lèvres minces et flétries ; on lit sur sa physionomie qu’elle a toujours été étrangère aux joies de ce monde. Le jardinier de cimetière a quelquefois un enfant, rarement deux, jamais davantage : la cupidité ne peuple guère. Et quelle triste race, bon Dieu ! Pâles, maigres, scrofuleux, rabougris, ces pauvres enfants habitent le rez-de-chaussée d’une maison humide et sombre ; ils passent leur journée à confectionner des couronnes funèbres ; ils n’ont d’autre promenade que le cimetière, où ils n’entrent que pour arroser les fleurs des tombes ou servir de guides aux visiteurs. Jamais leur visage ne s’épanouit sous l’influence d’un rayon de bonheur ; les jeux de l’enfance leur sont inconnus : ce sont de pauvres jeunes plantes qui s’étiolent à l’ombre du toit paternel, et qui, pour la plupart, s’inclinent et meurent sans avoir vécu.

N’allez pas croire toutefois que ce tableau d’intérieur soit une généralité sans exception. Il est un jardinier de cimetière dont la maison élégante, ornée d’un perron à double escalier, appuie sa construction, imitée de l’architecture de la renaissance, sur la murailles du champ du repos ; les appartements de cette maison, où tout se trouve réuni en fait de comfortable, sont meublés dans le dernier goût. Quant au propriétaire, c’est un homme de cinquante ans environ, de bonnes manières, d’un langage distingué, d’une figure gracieuse, et dont les vêtements sortent des ateliers d’Humann. Il a une femme de trente-six ans, belle brune aux grands yeux noirs, qui touche du piano comme Hertz, chante la Folle comme madame de Sparr, et fait de l’opposition en politique comme un député de l’extrême gauche ; il a une fille de dix-sept ans, jolie blonde qui ressemble à une gravure anglaise, qui a été élevée dans un de nos pensionnats à la mode, que l’on songe à marier, et à laquelle les adorateurs ne manquent pas. Elle aura 120,000 francs de dot.

Ce jardinier de cimetière court au bois de Boulogne à cheval, en tilbury, comme un habitué de Tortoni ou du café Anglais. C’est un dilettante, un abonné des Bouffes, et il ne manque jamais de louer une stalle pour toutes les premières représentations qui se donnent sur les théâtres de Paris. L’hiver, il donne des soirées où l’on fait de la musique, où l’on joue, où l’on danse comme à la Chaussée-d’Antin et au faubourg Saint-Honoré ; où parfois il arrive que, tandis que les flammes bleuâtres du punch se mêlent aux vives clartés des bougies odorantes, on aperçoit du balcon doré d’autres flammes qui s’élèvent de la poussière des tombes, comme pour remplacer ces images de mort que l’ancienne Égypte mêlait à toutes ses fêtes, comme pour dire à celui qui assiste à ces joyeuses réunions : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris.

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Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 3 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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