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Tonnelier comme mon Père

Posté par francesca7 le 11 juillet 2013

Tonnelier comme mon Père dans ARTISANAT FRANCAIS 280px-tonneau_et_homme-140x300Le tonnelier est un artisan qui avec une grande précision est chargé de confectionner des fûts en bois. Tout le savoir-faire du tonnelier est réuni dans cet objet pratique et nécessaire. Son coup de main et son coup d’œil feront la bonne barrique qui permettra le vieillissement du vin, de la bière ou de l’alcool.

« Comment a-t-on pu imaginer de faire tenir un liquide dans un montage de morceaux de bois fort difficile à assembler ? La plus grande partie des inventions humaines figurait déjà dans la nature : la maison, c’est la grotte, le bateau, c’est le tronc d’arbre qui flotte, même la roue, c’est le soleil qui roule dans l’espace. Le récipient naturel, c’est l’amphore, le vase fabriqué à l’image d’une pierre creuse, en moulant l’argile humide, ou bien c’est l’outre que l’on trouve toute faite en creusant la peau d’un bouc. Mais la barrique est bien une invention de poètes, l’imagination d’un peuple de rêveurs, insoucieux du temps et de la vie pratique, nos ancêtres les Celtes. »

Mon Grand-père Josèph G. demeurant à Saliins les Bains était lui-même tonnelier. Mon père à ses côtés a lui aussi pu mettre un peu la main à la pâte, mais cela ne l’a finalement motivé car par la suite il est devenu facteur. Mais bon, cette approche lui a permis tout de même à savoir manier les outils car plus tard il s’y était remis rien que pour le plaisir….

Le tonneau est connu en Europe depuis plus de 2 000 ans, inventé par les Gaulois ; il servait à stocker des produits liquides (vin, bière, cidre, eau), mais également solides comme les grains, les salaisons et même les clous. D’abord appelé charpentier de tonneau, les maîtres tonneliers « tonloiers » ou « barilliers » étaient déjà réunis en corporation au ixe siècle. Au xiiie siècle, ils remirent leurs statuts pour approbation en même temps que 121 autres corps de métiers. En 1444, Charles VII de France confirma les statuts des tonneliers ou barilliers (les tonneliers charpentiers ou foudriers ont pour leur part été rattachés à la corporation des charpentiers dès le xe siècle). Il donne par la même occasion aux tonneliers barilliers le privilège de déchargeurs de vin : ils sont les seuls à avoir le droit de débarquer le vin qui arrive par bateau.

Au Moyen Âge, les rois avaient leurs propres tonneliers, chargés d’entretenir les barils et les muids. Ils faisaient aussi fonction d’échanson (fonction historiquement avérée du règne deCharlemagne à celui de saint Louis).

Les maîtres brasseurs, alors organisés en corporation avaient également le métier de tonnelier pendant le saison chaude, durant laquelle le brassage était interdit.

Les fabrications des tonneliers étaient nombreuses : baquets, bailles, baignoires, barattes, barils, barillets, cuveaux, seaux, seillons, hottes et bien sur tonneaux. Le tonnelier de village était pratiquement le seul à fabriquer des tonneaux ou à réparer les vieux fûts des vignerons. Il était payé à la pièce.

La barrique a été inventée par les Celtes et adoptée par les Romains comme l’attestent des bas-reliefs de scènes de hâlage avec les tonneaux bien visibles sur les embarcations datant du ier siècle av. J.-C. Et depuis plus de 2 000 ans, les tonneaux ont servi de contenant à diverses denrées.

Actuellement, le tonneau est principalement utilisé pour les vins et les alcools « vieillis en futs de chêne ».

Bien qu’aucune machine n’ait pu remplacer complètement l’homme dans la fabrication des barriques, il reste aujourd’hui une centaine d’entreprises de tonnellerie en France, ce qui représente environ 400 tonneliers et 500 000 tonneaux. Ces entreprises sont aujourd’hui florissantes, exportent dans le monde entier 80 % de leur fabrication, et certaines sont même cotées en Bourse, ce qui en fait un des métiers les plus dynamiques de l’industrie du bois.

D’immenses tonnelleries mécanisées existent aux USA pour la fabrication des fûts à whisky. Il existe des tonnelleries au Portugal, en Espagne, en Italie, en Irlande, en Suisse, en Autriche, en Hongrie, et dans la plupart des régions vinicoles traditionnelles.

Le tonnelier utilise le plus fréquemment du chêne pour la fabrication d’un tonneau. Le bois est d’abord préparé par un merrandier en douelles, qui seront assemblées, chauffées et resserrées à l’aide de cercles en fer. Sont ensuite insérées les pièces de fond, puis le trou de bonde et de broquereau percés.

 Il faut savoir que la diffusion du tonneau s’est faite tout au long du Moyen Âge, du nord au sud de l’Europe, par le biais des rivières, des fleuves, des mers et des océans, des ports, des routes, des foires, des marchés régionaux ou internationaux (Foires de Champagne). Il accompagne l’essor des premières grandes villes marchandes italiennes, flamandes, allemandes (La Hanse), anglaises (Bristol) ou françaises (La Rochelle, Bordeaux, Nantes), puis se diffuse à d’autres continents, surtout à partir des Grandes découvertes et de l’accélération de la mondialisation, des conquêtes et du commerce transatlantique.

Vers 1650, ce récipient fut associé à une expérience célèbre : le crève tonneau. Il permit d’écrire le Principe de Pascal.

ton dans ARTISANAT FRANCAISHéritée des anciennes mesures médiévales, une grande disparité jointe à un chevauchement des volumes sous des dénominations différentes ne fut pas abolie sous la Révolution. Elle perdura jusqu’au milieu du xixe siècle. Les négociants en vin de Paris, par l’intermédiaire de leur hebdomadaire, nouvellement créé, Le Journal de Bercy et de l’Entrepôt. Le Moniteur Vinicole, lancèrent une pétition à l’adresse de Napoléon III, qui fut publiée le 6 octobre 1856. Au nom des principaux propriétaires et négociants de France, ils demandaient à l’empereur « l’unité des mesures de jaugeage des vins » et l’application du système métrique sur les contenants dont les volumes variaient« d’une contrée viticole à l’autre et souvent dans un même département ». Les pétitionnaires expliquaient qu’ils s’estimaient frustrés, chaque année, d’environ 1 000 000 d’hectolitres et demandaient instamment l’application des textes de lois de 1793, 1812 et 1837.

Durant la Première Guerre mondiale, dès octobre 1914, l’Intendance afin d’améliorer la vie des poilus dans les tranchées ajouta une ration de vin à l’ordinaire des troupes. Tout soldat reçut quotidiennement un quart de vin. Cette ration fut reconnue insuffisante et doublée par le Parlement, en janvier 1916. Ce demi-litre fut augmenté à partir de janvier 1918, et la ration passa à trois quarts de litre par jour. C’est dire l’importance considérable que prit le tonneau pour le transport du vin jusqu’au front.

Or « si le vin ne manque pas, en revanche les tonneaux manquent au vin. Depuis le début des hostilités, la tonnellerie ne fabrique plus, et par contre les besoins qu’elle doit satisfaire ont sans cesse grandi… Si tous revenaient à leur point de départ ! Beaucoup, hélas! une fois vides, s’égarent sur la route du retour ; beaucoup d’autres reviennent, glorieux blessés de guerre, aux douves cassées, brisques coûteuses… Des remèdes ont été cherchés : faute de bois de chêne, on a eu recours au bois du châtaignier dont l’usure sera plus rapide. Malgré tous ces palliatifs, l’Intendance pousse un cri d’alarme: « Si vous voulez du vin, ménagez les tonneaux », clame-t-elle désespérément ».

Pourquoi utiliser un tonneau en bois ? D’abord pour faciliter le transport d’un liquide, mais aussi et surtout aujourd’hui pour donner du goût à une boisson. Le bois du tonneau apporte au bout de quelques mois des tannins aux liquides (vins rouges, spiritueux) qu’il contient, mais aussi des arômes secondaires (vanille, noix de coco, noisette, beurre…) donnant souvent à une boisson plus de complexité et de garde (5 à 10 ans de garde selon les appellations, les cépages…). Cette caractéristique est utilisée aussi pour fabriquer en Italie le célèbre vinaigre balsamique. Cette technique de vieillissement peut être remplacée selon les législations régionales ou nationales dans certains procédés de vinification par l’ajout de copeaux de chêne dans le moût stocké en cuve inox ; le producteur ou le négociant n’a pas le droit alors de mentionner sur l’étiquette que son vin a vieilli en fût de chêne. Cette technique permet surtout une oxygénation contrôlée, mesurable, son utilisation entraînant une évaporation des liquides plus connue sous le nom de part des anges, le tonneau n’étant pas complètement étanche. On recommande le vieillissement en fûts de nombreux vins rouges (Pauillac ou Chianti Classico par exemple) ou blancs (Bourgogne ou Chardonnay américain par exemple), de certains vins mutés ou spiritueux connus mondialement (cherrys, whiskeys, cognacs, armagnac, rhums, calvados) et de certaines bières (lambic, kriek, faro, bière rouge).

Jusqu’au milieu du xxe siècle, les tonneaux étaient le mode de colisage le plus pratique pour le transport ou de stockage, bien que n’étant pas le plus économique. Toutes sortes de produits en vrac, des clous aux pièces d’or, y étaient stockés. Les sacs et les caisses étaient meilleur marché, mais ils n’étaient pas aussi robustes et ils étaient plus difficiles à manipuler à poids égal. En effet, un tonneau roule évidemment très bien comme un cylindre, mais s’il est debout, tout manœuvre adroit réussit à le déplacer sans effort en le roulant incliné, en équilibre sur son arête. Ainsi, des concours d’adresse se déroulaient autrefois aux halles où les livreurs devaient courir avec un tonneau. Les tonneaux perdirent peu à peu leur importance au cours du xxe siècle, en raison de l’apparition de la palettisation et de la conteneurisation de la chaîne logistique.

tÀ la fin du xxe siècle, de tonneaux en tôle d’acier sont toujours utilisés pour le stockage et le transport de nombreux liquides, tels que l’huile, le pétrole et lesdéchets dangereux. La bière sous pression pour les bars est toujours livrée en tonneaux métalliques, soit en aluminium soudé (deux parties embouties ou en métal repoussé), soit en trois parties serties à la façon de certaines boîtes de conserve.

De nos jours, l’entonnage s’est maintenu dans le vocabulaire vinicole, il concerne l’action de remplir un fut de vin, mais peut également être étendu à celui des cuves, ou des camions-citernes et de leurs remorques.

 

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Les Confitures de l’époque

Posté par francesca7 le 24 juin 2013

 

 

Confitures : une denrée de luxe
devenue populaire en quelques siècles

(D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1920)

 

 Les Confitures de l'époque dans ARTISANAT FRANCAIS confiture

La confiture, qui est aujourd’hui le dessert populaire par excellence, écrit en 1920 le chroniqueur Ernest Laut, était autrefois un mets de luxe, le sucre étant cher : on n’en mangeait pas une once par an, car on eût considéré comme pure folie d’employer cette denrée précieuse à la conservation des fruits qui n’avaient aucune valeur marchande.

Si dans les pays de vignobles on mangeait du raisiné, si dans les villes on pouvait trouver, chez le confiseur et à des prix abordables, quelques confiseries au miel, les pâtes de fruits au sucre de canne étaient coûteuses. Rabelais, en son quatrième livre de Pantagruel, qui fut écrit vers 1550, parle des confitures.

C’est apparemment le premier de nos grands auteurs qui leur fasse cet honneur. Pantagruel, visitant l’île des Papimanes, et devisant de bonne chère, déclare que l’abondance des « confitures » sur une bonne table lui apparaît comme le complément indispensable d’un repas « resjouy ».

Et si l’hygiéniste averti qu’est Rabelais fait dire à son héros que les fruits cuits « en casserons, par quartiers, avec un peu de vin et de sucre, sont viande très salubre, tant ès malades comme ès sains ». Malheureusement, à l’époque où écrit Rabelais, cette « viande très salubre » n’est pas à la portée de toutes les bourses. Pantagruel est un grand seigneur bon vivant qui peut souffrir les plus coûteuses fantaisies ; mais les bourgeois, même aisés, ne mangent de fruits confits au sucre que dans les grandes occasions. Le saccharumne se vend que chez l’apothicaire ; c’est assez dire qu’il se vend très cher. Ce n’est pas un aliment ; ce n’est pas même un condiment ; c’est un médicament.

Cent ans après Rabelais, le sucre commença seulement à entrer dans l’alimentation ; mais il demeura très coûteux, attendu qu’il fallait le faire venir des Indes occidentales. Et la confiture ne devint un mets bourgeois et familial qu’au début du XIXe siècle, après que benjamin Delessert eut trouvé, avec l’encouragement de l’empereur, l’art d’extraire le sucre de la betterave.

Cependant, si nos lointains aïeux n’avaient pas le sucre, ils savaient tirer parti du miel et le mélanger agréablement aux fruits. La Provence, notamment, avait gardé la recette des confitures au miel que les Romains lui avaient enseignée naguère. Elle appliqua cette recette à la confiserie des prunes de Damas que les seigneurs croisés rapportèrent dans le Midi au XIIIesiècle ; et ce fut, au dire des chroniqueurs, la plus délicieuse friandise qui se pût imaginer. Aix et Apt étaient alors, en ce pays, les deux villes les plus renommés pour leurs confitures.

On sait qu’en ce temps-là, lorsque quelque dignitaire ou quelque prince entrait dans une ville, il était d’usage que la Magistrat vînt en corps l’accueillir aux portes et lui offrir les produits les plus renommés de la cité. Quand le roi allait à Reims, les échevins le recevaient en disant : « Sire, voici nos vins, nos pains d’épice au miel et nos poires de rousselet. » Quand il allait à Aix, les capitouls lui disaient : « Sire, nous vous offrons nos cœurs et nos confitures. »

Les papes d’alors, qui étaient de fins gourmets, avaient à leur service toutes sortes d’écuyers de bouche spécialisés dans la fabrication des plats, des condiments et des friandises. Le moutardier du pape n’est point un personnage de légende, non plus que « l’écuyer en confitures ». En 1403, pendant le schisme d’Avignon, c’était un confiseur d’Apt, nommé Batarelly, qui remplissait à la cour papale ce rôle.

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A Paris, dès le XVe siècle, les confitures tenaient une place importante dans les menus de la table royale. Nos aïeux, gros mangeurs de venaison et de pâtés, mangeaient, par contre, fort peu de légumes. Il est vrai de dire qu’ils ne connaissaient guère que le chou. Pour combattre l’échauffement qui résultait fatalement d’une consommation excessive de viande, de volaille et de gibier, ils n’avaient que les fruits.

Dans tous les repas d’apparat, on passait des marmelades et des confitures à la fin de chaque service. Ces confitures et ces marmelades, avec les pâtisseries diverses, composaient ce qu’on appelait ledormant, c’est-à-dire les plats qu’on mettait sur la table dès le début du repas et qui garnissaient le surtout. Ainsi, les convives avaient tout loisir de les contempler longuement et de s’en repaître la vue avec de les déguster.

Paris avait même des confiseurs en renom qui tenaient boutique et chez lesquels on allait savourer gâteaux et confitures. Parmi les vieilles rues parisiennes dont le nom ne dit rien à notre souvenir, il en est une qui consacre la mémoire d’un de ces confituriers en renom : c’est la rue Tiquetonne. Au temps du roi Charles V, en cette rue voisine de l’Hôtel de Bourgogne, rendez-vous de tous les beaux seigneurs et de toutes les gentes damoiselles, maître Roger de Quiquetonne, pâtissier-confiseur, avait sa boutique.

La compagnie la plus illustre et la plus galante y venait chaque jour déguster les produits de son art, lesquels, à ce que dit la chronique, étaient si parfaits, que le roi, voulant faire au pape et au connétable Duguesclin quelques présents savoureux, chargea maître de Quiquetonne de leur expédier un choix de ses meilleures confitures. La notoriété du confiturier devint telle, après qu’il eût reçu ce témoignage flatteur de la confiture royale, que la rue qu’il habitait prit son nom. Elle l’a gardée depuis lors, avec, toutefois, une légère altération qui transforma Quiquetonne en Tiquetonne.

Si l’on en juge par les menus qui nous sont parvenus des festins du temps passé, l’art des confituriers d’alors ne devait pas manquer de ressources. Taillevent, maître-queux de Charles VI, ne servit-il pas un jour à son maître tout un repas composé uniquement de gelées et de pâtes de fruits ? Ce cuisinier fameux faisait même entrer les fruits dans les sauces. Parmi les dix-sept sauces qui constituaient le fonds de la cuisine royale et dont il nous a laissé la liste dans sonViandier, figure une sauce aux mûres.

A Bar-le-Duc, à Apt, dans toutes les villes célèbres par la fabrication des confitures, on exploitait les recettes les plus variées. Cette dernière ville, au XVIIe siècle, était, suivant l’expression de Mme de Sévigné, « un vrai chaudron à confitures ». A Paris, les dames soucieuses d’avoir une bonne table, faisaient confectionner des confitures chez elles. Celles de Mme de Sablé étaient fort renommées. Louis XIV, que sa complexion et son alimentation prédisposaient aux inflammations d’intestin, consommait, de par l’ordre de la Faculté, force compotes, marmelades et pâtes de fruits. Toute la cour l’imitait. Les confitures n’eurent jamais plus de succès qu’en ce temps-là.

Elles prospérèrent plus encore du jour où nos colonies commencèrent à produire la canne à sucre. Mais elles demeuraient toujours d’un prix assez élevé et n’apparaissaient guère que sur la table des riches. Elles ne devaient se démocratiser qu’avec l’emploi de la betterave dans la fabrication du sucre. A partir du XIXe siècle, la confiture devint le dessert familial par excellence, à tous les foyers, celui du pauvre comme du riche. Symbole de la tranquillité des parents et de la joie des enfants, la tartine de confitures est le bon goûter dont les petits ne se lassent jamais.

Dans nos provinces, l’art des confitures est pratiqué partout : savez-vous que George Sand, en sa vieillesse, était plus fière de ses confitures que de ses romans ? A Nohant, elle manipulait magistralement la grande écumoire de cuivre ; et elle montrait, avec orgueil, soigneusement étiquetés et rangées sur des tablettes, toutes les confitures possibles et imaginables qu’elle avait faites de ses mains.

La fabrication familiale n’empêche pas l’industrie confiturière d’être prospère. Il y avait en France, avant la Première Guerre mondiale, des fabriques qui travaillaient de trois à cinq tonnes de fruits par jour. La consommation des confitures dépassait même, à ce qu’il paraît, la production des fruits, car on trouvait parfois certaines confitures d’importation qui n’avaient de confitures que le nom.

Ces marmelades étaient faites avec du fucus spinosus ou agar-agar, une sorte de colle qu’on extrait d’une algue fort commune dans les mers d’Extrême-Orient. Sucrée et colorée, cette gelose était traitée avec des essences constituées par des éthers formique, butyrique, acétique, benzoïque, oenanthique, amylvalérique, dilués dans un peu de glycérine, et qui lui donnaient vaguement le goût de prunes ou d’abricots, de groseilles ou de framboises, de pommes, de poires, de cerises ou de pêches.

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Le jardinier de cimetière

Posté par francesca7 le 22 mai 2013

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par

Édouard d’Anglemont

~ * ~

LA classe si intéressante des horticulteurs se subdivise en un grand nombre de variétés : les Christophe Colomb des fleurs, les multiplicateurs des végétaux, les pères nourriciers de plantes exotiques, les créateurs de pépinières, les Soulanges-Bodin, les Pyrolle, le Keteléer, les Bachoux, les Billard, les Martine, etc. Mais, de toutes ces variétés, la plus curieuse et la moins connue est sans contredit le jardinier de cimetière.

D’abord, le jardinier de cimetière ne jardine jamais ; il y a plus, s’il jardinait, son métier, qui est prodigieusement lucratif, ne lui rapporterait pas de quoi vivre comme un maçon ou un figurant de l’Ambigu-Comique.

Cela a tout l’air d’un paradoxe : vous verrez tout à l’heure que c’est une vérité incontestable.

Image illustrative de l'article Fossoyeur

Le jardinier de cimetière ne ressemble en rien aux autres jardiniers, si joyeux d’ordinaire, qui chantent le matin avec l’alouette, à midi avec la cigale, et le soir avec le rossignol. Le jardinier de cimetière ne chante jamais : c’est un homme grave ; il a le teint blême, le regard sombre ; son nez, comme celui du père Aubry, aspire à la tombe.

Ce ne sont pas les classes élevées, les familles riches, qui font la fortune de ce jardinier : aux grands de la terre qui trépassent, il faut un terrain concédé à perpétuité, un tombeau de marbre ou de granit, une épitaphe en lettres d’or ; ces morts-là payent cher leur sépulture, et on leur en donne pour leur argent.

La clientèle du jardinier de cimetière est tout entière dans la classe moyenne, parmi les petits rentiers, les petits marchands, les modestes employés, tous personnages auxquels le culte des tombeaux est permis pendant cinq ou dix ans seulement. Lorsque l’entreprise des pompes funèbres lui a révélé un décès, cet homme questionne, interroge, et, dès qu’il est parvenu à découvrir l’adresse du mort, il ne s’arrête plus, il court, il a des ailes, et les parents le voient apparaître au milieu de leur plus grande douleur.

M. D…, jeune avocat qui n’avait encore plaidé qu’une fois, et devant la 7e chambre, venait de perdre son père, ancien commis du ministère de l’intérieur. Le char mortuaire était à la porte ; on clouait la bière dans la pièce voisine de sa chambre ; il était assis, morne, immobile dans un large fauteuil : tout à coup se présente devant lui un homme vêtu d’un habit-veste de gros drap couleur foncée, portant de gros souliers ferrés, et tenant à la main son chapeau d’un noir rougeâtre, illustré d’un crêpe dont la vétusté semblait annoncer un deuil perpétuel.

« Monsieur, dit-il d’une voix sépulcrale, j’ai appris le malheur, le grand malheur…

– Ah ! monsieur, dit le jeune stagiaire en interrompant ce qu’il prenait pour un compliment de condoléance ; ah ! mon cher monsieur, c’est affreux, c’est horrible : je n’y survivrai pas !…

– Oh ! je sais ce que c’est !… mais le temps…

– Ma douleur ne mourra qu’avec moi… c’est une plaie qui ne se cicatrisera jamais !…

– C’est comme moi, je ne laisse jamais mourir ces douleurs-là… au contraire, je les cultive, et je m’en trouve bien… Je vous conseille d’en essayer… Vous avez peut-être l’intention d’acheter un terrain à perpétuité ?

– Hélas ! ç’eût été mon plus cher désir ; mais ma position ne me permet pas cette dépense…

– Tant mieux, monsieur, entre nous la tombe à perpétuité est un mauvais système, un système de dupe. Que l’on recule les barrières de Paris de quelques centaines de toises, il faudra que tous les morts délogent, et ces tombeaux de marbre, qui devaient durer éternellement, disparaîtront pour faire place à des maisons de cinq étages. Parlez-moi d’un terrain temporaire entouré d’un treillage de bois noir, au milieu duquel nous plaçons un cyprès, un laurier, un saule pleureur, un rosier, un myrte, un jasmin… Nous en avons le plus grand soin ; de l’eau deux fois par jour pendant l’été… ça ne meurt jamais… moyennant dix francs par mois…

– C’est donc au fossoyeur que je parle ?…

– Non, monsieur… je suis jardinier du cimetière. Voici mon adresse : « DUHAMEL tient  assortiment de fleurs, croix neuves et d’occasion, avec larmes et épitaphes ; fabrique les couronnes d’immortelles jaunes, noires, blanches, au plus juste prix ; fait des envois dans les départements. »

– Comment pouvez-vous, dans un pareil moment !…

– Eh ! monsieur, quel moment peut être mieux choisi pour pleurer l’infortuné enlevé à la fleur de son âge par une mort cruelle !

– De qui parlez-vous donc ? je ne vous comprends pas.

– Ah ! c’est juste, je confondais avec le n° 2. C’est que nous en avons trois dans votre arrondissement aujourd’hui… Je disais donc : Quel moment peut être mieux choisi pour pleurer ce jeune homme, l’espoir d’une famille, qui…

– Mais c’est un vieillard que je pleure… c’est mon pauvre père.

– Bien, bien, monsieur, je me souviens maintenant : c’est le n° 1 que vous avez. Je vous dirai donc : Quel moment mieux choisi pour pleurer ce vieillard vénérable, qui fut bon fils, bon époux, excellent père. Nous pouvons allonger cela tant que vous voudrez ; ça dépend de la hauteur de la croix et de la largeur des lettres. Il m’est arrivé ce matin des croix de première fabrique, de premier choix : dix pieds de haut sur dix pouces de large, tout coeur de chêne.

– Laissez-moi donc ; je vous ai dit que mes faibles moyens…

– C’est juste ! alors le sapin du Nord vous conviendrait mieux ; ça supporte parfaitement l’humidité.

– Grâce !… grâce !…

– C’est donc de l’occasion qu’il vous faut ? J’ai votre affaire : un trois pieds huit pouces, dans le meilleur état ; les vertus et qualités sont presque neuves ; il n’y aura que les noms à changer. »

L’impatience crispait les nerfs du jeune D…, il étouffait d’indignation ; la parole lui manquait, et le vampire, lui faisant l’application du proverbe « Qui ne dit mot consent », alla sur-le-champ se mettre à l’oeuvre.

Le jardinier de cimetière dans ARTISANAT FRANCAIS enterrer-300x225
Un mois après cette première visite, le jardinier revint près du jeune avocat. Cette fois il ne fit plus de phrases, mais il lui présenta une longue liste de fournitures mortuaires, dont le total, y compris le premier mois d’entretien échu, s’élevait à 60 ou 80 francs. M. D… pouvait-il marchander les soins donnés à la sépulture de son père ? pouvait-il souffrir que l’on arrachât ignominieusement les témoignages de regret que tout le monde attribuait à sa piété filiale ? Le plus court et le plus sage parti était d’acquitter le mémoire funéraire, et il l’acquitta immédiatement.

Presque tous les jardiniers de cimetière empiètent sur la profession du marbrier ; ils fournissent au besoin la pierre tumulaire, l’urne lacrymale, la colonne tronquée ; mais ce n’est pas là le bon du métier : c’est surtout par le jardinage que s’enrichit cette engeance qui ne jardine pas. Par exemple, que l’un de ces habiles industriels soit chargé d’entretenir quarante tombes à dix plantes ou arbustes chacune, cela fait un total de quatre cents. Eh bien ! le jardinier de cimetière n’en a que cent, et il pourvoit à tout ; et cela, grâce à l’étude approfondie qu’il a faite du coeur humain, grâce à une statistique qu’il a particulièrement étudiée. D’abord il sait que, sur quarante morts, vingt sont oubliés en huit jours par leurs héritiers, qui n’en payent pas moins les fleurs absentes et les soins qu’on ne leur a jamais donnés. Sur les vingt autres morts, six sont visités chaque dimanche, quatre le sont tous les jeudis, dix le sont deux fois par an ; tous le sont une fois par année, le jour consacré solennellement par l’Église à prier pour ceux qui ne sont plus.

Les vingt premiers tombeaux ont pour tout ornement des masses de chiendent de la plus belle venue, agréablement  entrecoupées d’orties et de chardons ; les vingt autres s’arrangent entre eux en bons camarades : les fleurs qui étaient jeudi sur celui-là seront dimanche sur celui-ci ; on découvre saint Pierre pour couvrir saint Paul, et vice versa. J’ai vu un rosier qui avait déjà fait trente fois le tour du cimetière Montmartre, et qui ne paraissait pas disposé à s’arrêter en si beau chemin.

Arrive le jour des Morts. Il faut que leur demeure soit ornée : alors les entreteneurs de tombes s’abattent sur le quai aux Fleurs ; le cimetière ressemble bientôt à un vaste parterre ; le lendemain tout entre en serre sous prétexte de la gelée, et deux jours après la pacotille botanique reprend la route du marché.

Le jardinier de cimetière est, comme on voit, un merveilleux calculateur ; mais il est communément peu lettré, ce qui est d’autant plus fâcheux qu’il se trouve souvent dans la nécessité de confectionner l’épitaphe en style plus ou moins lapidaire. Pour obvier aux inconvénients qui peuvent résulter de son ignorance en matière de langue française et d’orthographe, il fait fabriquer à l’avance un grand assortiment de pierres et de croix avec épitaphes variées, qui se payent à tant la lettre ; et c’est probablement à cause de cela que tant de gens vertueux ont si peu de vertus après leur mort, tandis que tant d’intrigants en ont un si long catalogue sur leur tombe : les noms seuls sont à mettre. Voici ce qui est arrivé à un de mes amis qui venait de perdre son oncle.

Ce jeune homme, voulant bien faire les choses, avait accueilli les offres de service du jardinier, et lui avait donné les noms et qualités du défunt. Six semaines après, il prit fantaisie au neveu de voir comment ses intentions avaient été remplies ; il se rend au cimetière Mont-Parnasse, se fait conduire à l’endroit où ont été déposés les restes de son oncle, et sur une pierre tumulaire d’une dimension fort convenable il lit :

CI-GÎT
FRANÇOIS-XAVIER GIRARDEAU,
ANCIEN CAPITAINE DE DRAGONS,
CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR,
QUI FUT LA GLOIRE ET L’EXEMPLE DE SON SEXE.
SA FAMILLE DÉSOLÉE
DÉPOSA SUR SA TOMBE
LA COURONNE VIRGINALE.

C’est, je crois, le même jardinier qui planta dans le même cimetière une croix sur laquelle on peut lire :

ICI REPOSE
CHARLES-EMMANUEL BODIN,
QU’UNE MORT CRUELLE
ENLEVA
A L’AGE DE SEPT ANS ET DEMI.
IL FUT BON FILS, BON ÉPOUX, BON PÈRE
ET BON CITOYEN.
PRIEZ POUR LUI !

Les deux tiers de la clientèle du jardinier de cimetière se composent de veuves. Cela se conçoit : rien n’est plus propre à faire trouver un mari que le regret que l’on témoigne de n’en plus avoir. N’est-il pas tout à fait touchant de lire sur une tombe, après l’énumération des noms, titres et qualités du défunt :

SA JEUNE ÉPOUSE,
AU DÉSESPOIR,
ATTEND AVEC IMPATIENCE
QUE DIEU LA RÉUNISSE
A SON ÉPOUX BIEN-AIMÉ.

Ou ces quatre vers :

Mon époux de la vie a quitté les combats !
Il a fini le temps d’épreuve
Que Dieu nous impose ici-bas !
Ce temps commence pour sa veuve !

 dans ARTISANAT FRANCAIS
En ce cas, l’épitaphe d’un mari est presque toujours grosse d’un mariage. Aussi est-ce avec une sorte d’assurance que le jardinier de cimetière se présente chez les veuves, particulièrement chez celles qui sont jeunes et jolies ; il tient toujours prête pour elle quelque anecdote appropriée à la circonstance, qu’il débite en variant les inflexions de sa voix, selon l’intensité de la douleur exprimée sur la physionomie de la personne à laquelle il s’adresse ; car cet homme est aussi un habile comédien, qui change à sa volonté de ton et de visage. J’ai entendu parler d’une jeune femme qui paraissait profondément affligée de la perte récente de son mari, et à laquelle le funèbre oiseau de proie tint à peu près ce langage :

« Ah ! madame, un si bon mari !… jeune, gracieux, aimant… Il devait aimer les oeillets : nous lui mettrons des marcottes choisies… tout ce qu’il y a de mieux en panachés… Il avait été militaire, je crois ?

– Lieutenant dans la garde nationale.

– J’ai un laurier superbe qui lui ira comme un bas de soie… Entourage solide, une urne à chaque coin, colonne en granit comme celle que M. Adolphe de N… m’a commandée pour la tombe de sa femme. Pauvre jeune homme ! en voilà un qui a du chagrin.

– C’est un jeune homme ?

– Oui, madame, un grand brun, fort beau garçon, ma foi, avec des yeux à la perdition de son âme, et qui pleure !… Si vous le voyiez… Il faudrait avoir un coeur de roche pour ne pas se sentir venir la larme à l’oeil… Si ça continue, il en mourra ; il n’y a que le mariage, un mariage d’amour capable de le sauver.

– Il est bien à plaindre !… Il doit aller souvent au cimetière ?

– Tous les dimanches, de deux à cinq heures. »

A quelques jours de là, la jeune femme et Adolphe de N… se rencontrèrent au champ des morts ; ils échangèrent quelques regards. Huit jours après ils mêlèrent quelques paroles ; huit jours plus tard ils confondaient leurs pleurs. Ils passèrent de là aux soupirs, aux serrements de main, aux mutuels aveux ; puis ils en vinrent à oublier complétement le chemin du cimetière, à la grande satisfaction du jardinier, qui n’oublie pas, lui, de venir, à chaque fin de mois, se faire payer chez M. et madame de N… de l’entretien de deux tombes pour lesquelles il n’a rien fait.

Dans cette circonstance, c’est à l’amour qu’il aura dû son succès ; dans une autre, il s’adressera à l’amour-propre ; l’intérêt ne sera pas non plus négligé dans ses opérations spéculatives.

« Non, monsieur, disait une veuve de quarante-cinq ans à l’un de ces dépisteurs de morts, je ne ferai aucune dépense inutile : mon mari m’a laissé des enfants ; c’est à eux que je dois songer maintenant.

– Justement, madame, c’est à cause de cela qu’il faut des fleurs à la tombe du défunt ; nous lui en mettrons des plus belles et des plus rares : ça attire les promeneurs ; on s’arrête volontiers, et on lit tout naturellement l’épitaphe. Vous feriez distribuer deux cent mille prospectus, que cela ne vaudrait pas pour votre commerce ces simples paroles peintes en blanc sur un fond noir :

CI-GÎT
LOUIS-BERNARD ROUDIER :
IL EUT TOUTES LES VERTUS D’UN BON
PÈRE DE FAMILLE.
L’HUMANITÉ SOUFFRANTE
LUI DOIT L’INVENTION
DES PESSAIRES EN CAOUTCHOUC,
POUR LESQUELS
IL A ÉTÉ BREVETÉ
DU ROI
ET DE SON AUGUSTE FAMILLE,
QUE SA VEUVE INCONSOLABLE
CONTINUE A FABRIQUER
AVEC LE MÊME SUCCÈS,
RUE…  N°….

Tout Paris a pu voir, pendant dix ans, au cimetière du Père Lachaise, cette épitaphe qui donna à la maison une vogue à laquelle elle fut redevable d’une fortune immense. Pour elle, le jardinier du cimetière avait été un bon génie, tant il est vrai que rien n’est absolument bon, ni absolument mauvais ; tant il est vrai que l’absolu n’existe pas.

Ce n’est pas toujours au domicile du mort que s’adresse l’entrepreneur de tombeaux : assez souvent il attend au sortir du cimetière les parents de celui qui vient d’être inhumé. Mais tout n’est pas roses, là non plus qu’ailleurs ! La concurrence est grande, et les spéculateurs rivaux se font une guerre acharnée, car chacun d’eux est doué de cette impudeur, de cette énergie qu’enfante la soif de l’or.
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Il arrive quelquefois qu’une nuée de ces harpies s’abat sur le funèbre cortége comme une nuée de corbeaux sur un cadavre : alors quel spectacle hideux de voir ces étranges commerçants offrir en plein air à un père, à un fils, à un mari navrés de douleur d’honorer au rabais les restes encore chauds de personnes qu’ils ont aimées ! N’est-il pas affreux de les entendre crier autour de vous, avec une infatigable persévérance :

« Monsieur, voici mon adresse ; vous ne trouverez pas de maison mieux assortie.

– Monsieur, veuillez jeter les yeux sur nos prix courants : c’est le triomphe du bon marché ; nous pouvons vous fournir des saules pleureurs à vingt pour cent au-dessous du cours.

– Monsieur, défiez-vous de la mauvaise marchandise.

– Monsieur, n’écoutez pas ces gens-là ! c’est moi qui vous ai parlé le premier !

– Monsieur, vous savez le proverbe : « Aux derniers les bons ! » Ma maison touche au cimetière.

– Monsieur, c’est chez moi qu’on trouve tout ce qu’il y a de meilleur en occasion ! »

Des marchandises d’occasion en ce genre, me direz-vous ; c’est une plaisanterie ! Non, sans doute, rien de plus réel. Dans le commerce du jardinier de cimetière comme beaucoup d’autres, il y a abondance de marchandises d’occasion ; et ces marchandises-là, que l’on donne à bas prix, sont celles sur lesquelles les marchands gagnent le plus !… Lorsque le temps de la concession est expiré, les morts ne peuvent empêcher les vivants de vendre leurs tombeaux ; dans la classe moyenne, comme dans les autres, les plus grandes douleurs ne sont guère au-delà de cinq ans ; celles qui vont jusqu’à dix ans sont fort rares. Si donc un honnête négociant, dans le paroxysme du chagrin, ne s’est décidé qu’avec la plus grande difficulté à tirer cent écus de sa caisse pour assurer à quelqu’un des siens une tombe particulière pendant cinq ans, il est certain que, ce temps écoulé, il ne renouvellera pas le bail. Cependant la colonne tronquée, la croix de chêne, l’entourage de bois peint seront encore dans un état très-satisfaisant : qu’en fera-t-il lui qui ne veut plus payer, et qui ne se soucie guère de pleurer ? Il abandonne tout simplement ces objets au jardinier, qui les a déjà peut-être vendus à l’avance, et qui lui donnera en échange quittance du dernier mois d’entretien. Voilà comment, en fait de fournitures sépulcrales, les marchandises d’occasion ne manquent jamais ! Voilà pourquoi le jardinier de cimetière est l’ennemi né des concessions à perpétuité.

Et pourtant le jardinier de cimetière, cet homme sans émotions, sans entrailles, cet homme qui traverse la vie avec l’invulnérable impassibilité d’un mort, a une famille ; il est marié. Sa compagne se reconnaîtrait entre mille : c’est presque toujours une grande femme noire, sèche, aux formes anguleuses, à la parole aigre, mal habillée, mal tenue ; le sourire n’a jamais effleuré ses lèvres minces et flétries ; on lit sur sa physionomie qu’elle a toujours été étrangère aux joies de ce monde. Le jardinier de cimetière a quelquefois un enfant, rarement deux, jamais davantage : la cupidité ne peuple guère. Et quelle triste race, bon Dieu ! Pâles, maigres, scrofuleux, rabougris, ces pauvres enfants habitent le rez-de-chaussée d’une maison humide et sombre ; ils passent leur journée à confectionner des couronnes funèbres ; ils n’ont d’autre promenade que le cimetière, où ils n’entrent que pour arroser les fleurs des tombes ou servir de guides aux visiteurs. Jamais leur visage ne s’épanouit sous l’influence d’un rayon de bonheur ; les jeux de l’enfance leur sont inconnus : ce sont de pauvres jeunes plantes qui s’étiolent à l’ombre du toit paternel, et qui, pour la plupart, s’inclinent et meurent sans avoir vécu.

N’allez pas croire toutefois que ce tableau d’intérieur soit une généralité sans exception. Il est un jardinier de cimetière dont la maison élégante, ornée d’un perron à double escalier, appuie sa construction, imitée de l’architecture de la renaissance, sur la murailles du champ du repos ; les appartements de cette maison, où tout se trouve réuni en fait de comfortable, sont meublés dans le dernier goût. Quant au propriétaire, c’est un homme de cinquante ans environ, de bonnes manières, d’un langage distingué, d’une figure gracieuse, et dont les vêtements sortent des ateliers d’Humann. Il a une femme de trente-six ans, belle brune aux grands yeux noirs, qui touche du piano comme Hertz, chante la Folle comme madame de Sparr, et fait de l’opposition en politique comme un député de l’extrême gauche ; il a une fille de dix-sept ans, jolie blonde qui ressemble à une gravure anglaise, qui a été élevée dans un de nos pensionnats à la mode, que l’on songe à marier, et à laquelle les adorateurs ne manquent pas. Elle aura 120,000 francs de dot.

Ce jardinier de cimetière court au bois de Boulogne à cheval, en tilbury, comme un habitué de Tortoni ou du café Anglais. C’est un dilettante, un abonné des Bouffes, et il ne manque jamais de louer une stalle pour toutes les premières représentations qui se donnent sur les théâtres de Paris. L’hiver, il donne des soirées où l’on fait de la musique, où l’on joue, où l’on danse comme à la Chaussée-d’Antin et au faubourg Saint-Honoré ; où parfois il arrive que, tandis que les flammes bleuâtres du punch se mêlent aux vives clartés des bougies odorantes, on aperçoit du balcon doré d’autres flammes qui s’élèvent de la poussière des tombes, comme pour remplacer ces images de mort que l’ancienne Égypte mêlait à toutes ses fêtes, comme pour dire à celui qui assiste à ces joyeuses réunions : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris.

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Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 3 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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A la mode 1800

Posté par francesca7 le 18 avril 2013

 

(D’après Les Modes de Paris 1797-1897, par Octave Uzanne, paru en 1898)

A la mode 1800  dans HUMEUR DES ANCETRES 1880Il arrivait à elle en conquérant et dédaigneux des sièges en règle ; il lui fallait lire dans deux beaux yeux que la place se rendait, et que là comme ailleurs la victoire lui était assurée. Au fond, comme la plupart des hommes de guerre, ce fut un piètre amoureux, plus despote que tendre, parfois brutal, souvent cynique, ayant comme un vernis de morale bourgeoise qu’il laissait voir à tout propos. Joséphine fut la seule femme qui, par ses abandons, sa douceur de créole, son manque de résistance et ses larmes, ait su le captiver quelque temps ; encore dut-elle subir toutes les fantaisies de ce maître inflexible qui poussait la cruauté jusqu’à attiser sa jalousie par le récit détaillé de ses caprices.

Mlle Aurillon, dans ses Mémoires, nous en fournit la preuve : « Comme l’Empereur satisfaisait ses petites passions sans que le sentiment y entrât pour quelque chose, il sacrifiait sans difficulté à sa femme les objets de sa jalousie; il faisait plus, et en cela je ne pouvais m’empêcher de le désapprouver fort ; lorsque l’Impératrice en parlait, il lui en disait plus qu’elle ne demandait à en savoir, lui citait même des imperfections cachées et lui nommait, à propos d’un autre aveu, telle ou telle dame de la Cour, dont il n’était nullement question, et qui n’avait rien à lui refuser. »

Napoléon était, il faut bien le dire, intrigué de toute part, aussi bien par des billets doux que par des démarches personnelles. Son génie, ses exploits incroyables, le prodigieux de sa fortune étaient bien faits pour bouleverser l’imagination de toutes les femmes et jeunes filles de l’univers ; bien plus, son visage (l’admirable portrait du baron Gros en est le témoignage) avait une beauté particulière, inoubliable, un charme à nul autre pareil, comme une attirance puissante que devaient sentir toutes les créatures de sa Cour ; aussi comprend-on qu’arrivé à l’Empire il ait fait tourner la tête de toutes les grandes coquettes de la capitale.

Constant, son valet de chambre qui, lui aussi, a laissé des Mémoires, se défend d’avoir jamais ouvert la porte aux innombrables solliciteuses d’amour qui venaient l’assiéger chaque jour : « Je n’ai jamais voulu, dit-il, à ce propos, me mêler d’affaires de cette nature ; je n’étais pas assez grand seigneur pour trouver un tel emploi honorable. Ce n’est pourtant point faute d’avoir été indirectement sondé, ou même ouvertement sollicité par certaines dames qui ambitionnaient le titre de favorites, bien que ce 

titre ne donnât que fort peu de droits et de privilèges auprès de l’Empereur… « Quoique Sa Majesté prit plaisir, dit-il, à ressusciter les usages de l’ancienne cour, les secrètes attributions du premier valet de chambre ne furent cependant pas rétablies, et je me gardai bien de les réclamer, assez d’autres étaient moins scrupuleux que moi. » Ce Constant déborde de dignité !

Parmi ses proches, hommes et femmes, Bonaparte trouva en effet plus de complaisance, et l’histoire anecdotique nous révèle mille et une aventures curieuses où de grands généraux et des parentes très proches de l’Empereur ne refusèrent pas de s’entremettre pour complaire aux fantaisies d’un moment du vainqueur de l’Autriche. Mais il ne rentre pas dans notre programme de parler ici de ces frivoles amours ; ces croquis de mode doivent s’arrêter à l’alcôve des monarques et même ne mettre en scène que ces personnages vagues qui, de tous temps, sont comme le porte-manteau des costumes et des idées. Aussi laisserons-nous Napoléon à ses gloires et à ses historiens, pour ne jeter qu’un rapide coup d’œil sur les aimables coquetteries de son règne, ainsi que sur les fastes et les pompes du Paris de 1806 à 1809.

L’Impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense personnelle, plus environ cent trente mille francs pour sa cassette et ses aumônes. On pourrait croire que cette somme était plus que suffisante pour faire face aux toilettes ordinaires et extraordinaires de sa Gracieuse Majesté ; mais Joséphine était si prodigue, si généreuse, si étourdie, si folle en ses caprices qu’elle se voyait continuellement endettée et obligée d’avoir recours à la bourse de l’Empereur.

Dans son intérieur, aux Tuileries, c’était le désordre même ; ses appartements étaient sans cessé assiégés de parents et de petits arrière-cousins pauvres, de marchandes à la toilette, de bijoutiers, d’orfèvres, de tireuses de cartes, de peintres et de miniaturistes qui venaient faire ces innombrables portraits sur toile ou sur ivoire qu’elle distribuait si aisément à tous ses amis, même aux négociants de passage et à ses filles de chambre. Elle ne pouvait se soumettre à aucun décorum ni à aucune étiquette dans cette vie privée où son indolence était à l’aise au milieu du fouillis des étoffes, des tapis bouleversés, des ballots entr’ouverts.

Elle avait fait de ses petits salons un temple à la toilette où tous les marchands étrangers et les vieilles brocanteuses de bijoux et de soieries avaient un facile accès. Bonaparte avait interdit l’entrée du Palais à toute cette horde mercantile, dépenaillée et sordide ; il avait fait formellement promettre à sa femme de ne plus recevoir à l’avenir ces échappés des Ghetto parisiens ; Joséphine jurait de ne le plus faire, pleurait un peu ; mais le lendemain elle trouvait encore moyen de faire monter à elle ces bazars ambulants et de vivre à sa guise dans la poussière des paquets défaits, curieuse d’inventorier les soieries orientales, les broderies persanes, les fichus et les pierreries d’occasion, charmée par le chatoiement des couleurs, par la finesse des tissus, par l’imprévu des déballages.

« On lui apportait sans cesse, dit M de Rémusat, des bijoux, des schalls, des étoffes, des colifichets de toute espèce ; elle achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps, oubliait ce qu’elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa Dame d’honneur et à sa Dame d’atours qu’elles n’eussent pas à se mêler de sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre, qui étaient au nombre de sept ou huit. Elle se levait à neuf heures ; sa toilette était fort longue ; il y en avait une partie fort secrète et tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa personne. Quand mode dans Paristout cela était fini, elle se faisait coiffer, enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles.

Ses chemises, ses jupons étaient brodés et aussi garnis. Elle changeait de chemise et de tout linge trois fois par jour et ne portait que des bas neufs. Tandis qu’elle se coiffait, si les Dames du Palais se présentaient à sa porte, elle les faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes, plusieurs chapeaux et plusieurs schalls ; c’étaient en été des robes de mousseline ou de perkale très brodées et très ornées : en hiver, des redingotes d’étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour, et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs et de plumes et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de ses schalls allait de trois à quatre cents ; elle en faisait des robes, des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien 

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Mobilité des populations de France au 15ème siècle

Posté par francesca7 le 27 mars 2013

 


La mobilité de la population a été encore plus grande dans les ports et les grandes villes rendus cosmopolites par leur activité commerciale. Certaines régions d’accueil, comme le Périgord et le Quercy, ont été aussi des foyers de départ. Pendant que des Quercinois recevaient des immigrants du massif Central, d’autres s’installaient à Bordeaux, à Toulouse et à Montauban, voire à Montpellier, à Nîmes ou à Lyon.

 Des migrations se font aussi entre les villes proches, de la plus petite vers les plus grandes, par exemple, de Chartres vers paris, Orléans, Tours, Poitiers, Bourges, ou encore entre des villes similaires comme entre Avignon, Montpellier, Toulouse, Narbonne, et Barcelone. La région parisienne, à la fois très bien située, très riche, célèbre et très éprouvée par la guerre, attirait depuis longtemps des Normands, des Angevins, des Berrichons, des Limousins et surtout des bretons et des Auvergnats ; mais après 1450, elle accueille aussi des familles originaires du Perche, du Vendômois, du Blésois, de l’Orléanais, du Poitou et de la Bourgogne, et surtout du Nord : Picards, Valoisiens, Liégeois et Flamands, sans oublier, à Paris, la plus forte concentration d’Italiens du royaume, banquiers, changeurs, marchands certes, mais aussi armuriers, maquignons, cordonniers, épiciers, taverniers ou hôteliers.

 Nombreux sont les vrais étrangers attirés par le royaume de France, ses richesses potentielles et ses souverains avisés. Pour contrebalancer l’installation temporaire des Anglais dans le sports Normands, Charles II, après les avoir chassés, attire de nombreux mercenaires écossais qui, une fois la guerre de Cent Ans terminée, s’installent dans toute la France jusqu’à la fin du 16ème siècle. Originaires de Glasgow, d’Aberdeen et d’Édimbourg, ils fondent des familles à Dieppe, au Tréport, à Eu, à Arques, à Chartres et à Tours. On en repère même en Berry et en Aquitaine. Tous ont obtenu facilement leur naturalisation.

Mobilité des populations de France au 15ème siècle dans AUX SIECLES DERNIERS grindstoneLe séjour de la papauté à Avignon entre 1309 et 1376 en a fait une place marchande internationale dominée par les banquiers italiens. Dès 1427, Nantes comptait des Italiens, des Hollandais, des Hanséates et surtout des Espagnols. Très cosmopolite aussi Rouen qui, dès la fin de la guerre de Cent Ans, voit revenir en masse, des marchands grecs, italiens comme ces Rucellai (francisé en Rousseley), déjà présents à Nantes et à Lyon, e t surtout des Espagnols installés aussi à Bordeaux, à Nantes, à Bruges, à Anvers et à Londres. En 1525, Rouen comptait environ 80 Espagnols. Venues du Pays basque, de Vieille Castille, ces familles espagnoles se sont vite assimilées, grâce à des mariages mixtes, dès le début du 15ème siècle, et à la francisation de leurs noms. Des artisans, des muletiers et des étudiants catalans étaient nombreux à Toulouse.

 Des techniciens allemands émigrent en France dès la deuxième moitié du 15ème siècle ; appelés par le grand argentier de Charles VII, Jacques Cœur, des mineurs remettent en état les mines de la région lyonnaise vers 1444. Trente ans après, des métallurgistes allemands relancent les forges de Bourgogne, du Nivernais, du Berry et du Beaujolais. Le premier livre français est tiré en 1470 à Paris par des imprimeurs allemands, qui dès 1473, font de Lyon la capitale de l’imprimerie française. Hélas, impossible de mesurer l’ampleur et la durée de ces migrations allemandes, du reste assez localisées et spécialisées. Les implantations des Italiens sont plus nombreuses et plus durables. Ils se sont installés partout, on l’a vu, mais beaucoup plus encore dans le Sud Est, y compris dans les petites villes comme Apt, Orange, Avignon ou Sisteron. Les émigrés sont da la région d’Asti, de Cuneo (Piémont) ou de Florence. Vers 1470, 70 chefs de famille originaires d’une vallée alpestre déshéritée se sont installées à Marseille et dans toute la Provence intérieure. Dans les mêmes années, 500 familles de la Riviera di Ponente (à l’est de Gênes) ont repeuplé les régions de Cannes, de Grasse et de Biot. Des Génois colonisent des villages comme Saint Tropez. Reprenant les mesures du roi René pour attirer les Italiens (exemptions de taillé, autorisation de porter le titre de bourgeois), Louis XI, qui les appréciait au point de confier sa santé à l’un d’entre eux, fait de Lyon la première ville italienne de son royaume.

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Originaires de Milan, de Gênes, de Florence et de Lucques, ils sont maîtres du commerce des soies ; ils s’installent même dans d’autres viles, francisent leurs noms et épousent des Françaises ; on en retrouve ainsi à Avignon, à Nîmes, à Montpellier, à Narbonne, à Toulouse, à Bordeaux, à Troyes, à Metz, à Saint Omer, et on l’a vu, à Nantes, à Rouen et surtout à Paris. On trouve même des évêques italiens en Aquitaine, par exemple à Agen. Après les guerres d’Italie, aux banquiers, aux agriculteurs et aux marchands, s’ajoutent les artistes, dont Le Primatice et Le Rosso qui créent l’école de peinture de Fontainebleau, Benvenuto Cellini et surtout Léornard de Vinci. Mais ces célébrités ne font pas souche en France.

 Un nouveau peuple entre en France en 1419 : errant et d’origine alors inconnue, il attire d’abord la curiosité, la charité, mais provoque vite la méfiance et la peur. Les Tsiganes sont appelés Egyptiens jusqu’au 18ème siècle, mais aussi Caraques en Provence, Cocarons en Languedoc, Carcarots en Pays basque, Camps volants en Bourgogne, Beudindins en Saintonge. Cette population pré-Aryenne quitte le Sind Pakistanais au 11ème siècle et arrive en France en 1419, à Sisteron, puis à Châtillon en Dombes, et à Mâcon, dirigée par le « duc » André de petite Égypte. Leurs bandes passent à Bruxelles, à Bruges, à Arras et à Tournai, partent en 1422 pour un mystérieux voyage à Rome, d’où il s rapportent une recommandation du pape Martin V, dont ils font plusieurs copies, afin de mieux se faire accepter par les populations sédentaires qui leur fournissent de quoi manger, boire et se chauffer pendant quelques jours, le temps de s’étonner e leur adresse de cavaliers et de leurs capacités à prévoir l’avenir ; mais peu à peu, il sont rejetés, sur l’incitation des évêques. Le « duc de la Petite Egypte », arrive à Paris le dimanche 17 août 1427, après avoir traversé le Rouergue et l’Auvergne. Chassés dès le 8 septembre, les Tsiganes vont à Amiens et sillonnent la France en tous sens, atteignant la Bretagne et la Normandie à la fin du siècle. Ils adoptent des prénoms chrétiens souvent d’origine orientale (André, Michel, Nicolas…) et des patronymes français, qui sont d’anciens prénoms (Antoine, Clément, Saint Germain…) ou qui indiquent une provenance locale (de la Combe, de la Fontaine, de la Garenne) ou régionale (Saintonge, Champagne, Le Basque, Languevin) et parfois des surnoms militaires (La Rose, La Fleur, la Douceur…)

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Les Maison de Pays en Bourgogne

Posté par francesca7 le 25 mars 2013


L’architecture rurale, plutôt variée, est déterminée par la nature géologique du terrain et par le climat bien sûr, par l’activité du cru et par la destination des bâtiments.

Architecture du Vignoble

Entourée de constructions aux multiples influences, la demeure du vigneron, assez typique et raffinée, se distingue. Plus qu’une prospérité longtemps aléatoire, c’est l’art de vivre du vigneron qui a contribué à l’élégance d e l’architecture rural de la Côté.

Concentré dans les villages, l’habitat se cache parfois derrière de hauts murs et d’amples portails ; isolé, au milieu des vignes, il s’entoure de bâtiments annexes plus ou moins considérables et de chais séparés (Clos de Vougeot). On distingue trois catégories : la maison du modeste vigneron ne possédant qu’une seule pièce d’habitation « comme soulevées par la cave » (dont les murs épais et la voûte de pierre conservent la fraîcheur et l’humidité) ; celle du vigneron moyen dotée, en plus, d’une écurie ou d’une petite grange appelée « magasin »= ; la maison confortable du gros propriétaire comportant cuveries et celliers, escalier extérieur protégé par un auvent, grange, magasin, écurie. De petits castels flanqués de tourelles rondes ou carrées aux grands toits pentus peuvent être indifféremment des exploitations viticoles ou consacrées à d’autres cultures. Les demeures de maîtres et d’ouvriers vignerons ont une morphologie identique : l’habitation à l’étage est desservie par un escalier de pierre extérieur au-dessus des caves et des celliers. Galeries, porches et auvents sont largement utilisés pour donner des façades ouvertes et aimables.

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 Mosaïques des toitures

Pour l’étranger, l’image visuelle de la Bourgogne se confond avec les toits de l’Hôtel-Dieu de Beaune, de l’hôtel de Vogüé à Dijon, du château de la Rochepot. L’origine de ces tuiles vernissées polychromes, appareillées en motifs géométriques ; lignes brisées, losanges, entrelacs ou chevrons, est mal connue ; sans doute proviendraient-elles d’Europe Centrale via les flandres. Ces toits décorés étaient chargés de messages symboliques, politiques ou religieux, signalant le statut social d’un notable ou la réputation d’une communauté religieuse ou laïque. Les épis de faîtage sont également en terre cuite vernissée, les girouettes travaillées, et des ergots figurent sur les arêtes des toits à pans coupés, en particulier en Côte d’Or.

a l’arrière Côte, c’est-à-dire sur les « Hautes Côtes » où l’on produit à nouveau du vin, les maisons et dépendances, imbriquées étroitement, sont souvent adossées à une pente, au cœur d’un village-rue accroché à flan de coteau, le plus près possible des vignes. On y retrouve une certaine « sobriété » : le logis très réduit, en surélévation au-dessus de la cave peu ou pas enterrée, sous l’escalier de pierre, protégée des variations de température par l’ampleur du palier appelé localement « plafond » ; le « magasin » quelquefois une grange transformée en cuverie où l’on faisait le vin et entreposait les cuves ; le pressoir, surmonté d’un fenil ou étaient engrangés bottes de paille ou outils.

Sur les reliefs, les vastes toits sont recouverts de tuiles plates fabriquées sur le Senonais et dites « tuiles de Bourgogne », au format long et étroit, d’un brun assez foncé. Les moines cisterciens (notamment ceux de Pontigny sui l’extrayaient de leur argilière) en recouvraient les toits de leurs abbayes. Malheureusement, la tuile mécanique d’emboîtement est venue remplacer ce matériau traditionnel.

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En Mâconnais, les murs des maisons de vignerons sont bâtis avec du calcaire, utilisé presque à sec et sans enduit. Une galerie, protégée par l’avancée du toit, prolonge sur l’extérieur l’ancienne salle commune et sert, l’hiver, à vaquer aux occupations domestiques à l’abri de la pluie, l’été, de cuisine ou de salle à manager. N’oublions pas pour clore ce chapitre la charmante caillebotte ou cabotte, une cabane faite de pierre sèche, parois dotée d’une cheminée, qui sert d’abri au cultivateur pour le déjeuner et stocker les outils.

 

En pays calcaire

le calcaire se durcit en surface et fournit un matériau très résistant. La roche du jurassique se clive en moellons très plats et se délite en minces feuilles (« les laves »). Ces dernières sont des chutes de carrières sans valeur marchande, longtemps utilisées par les couvreurs. Dans les lavières, on levait ou « lavait » les croûtes superficielles pour atteindre la pierre à bâtir. Chaque lave pouvait être calée par des cailloux (comme sur l’église d’Ozenay, village du Mâconnais) pour que l’air puisse circuler entre les  pierres, facilitant l’évaporation de l’eau et évitant le gel. Le poids considérable (de 600 à 800 kg au m²) nécessitait de fortes et coûteuses charpentes, ce qui n’empêche pas nombre de lavoirs et de fontaines  d’en disposer.

Dans le châtillonnais, pays de grandes forêts défrichées, les villages, peu nombreux, sont installés dans les clairières ou le long des vallées. La grande exploitation – la « rente » – comprend de vastes bâtiments autour d’une cour centrale fermée par de hauts murs ; les entrées des granges sont généralement surmontées d’arcs surbaissés. La petite exploitation de la fin du 18ème siècle abrite sous le même toit le logement et les bâtiments d’exploitation ; l’entrée de la grange est surmontée d’un linteau de bois. La pièce commune comporte une porte et une fenêtre accolées sur lesquelles s’alignent les ouvertures du fenil ou du grenier qui bénéficient ainsi de la sécheresse assurée par la chaleur sous-jacente du logement. Le banc ou l’escalier de pierre devant la maison est très fréquentent en Basse-Bourgogne.

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La portière du 19ème siècle

Posté par francesca7 le 20 mars 2013

La portière

par

Henri Monnier

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La portière du 19ème siècle dans ARTISANAT FRANCAIS la-portiere-170x300QUAND nous venons au monde, nous autres modestes enfants de Paris, peu de personnes assistent à notre arrivée : ce sont ordinairement l’accoucheur, la garde et la portière de la maison où nous avons reçu le jour. La servante, si la dame du lieu ne fait pas elle-même son ménage, va, vient ; tourne et rattourne de la cuisine à la chambre à coucher, de la chambre à coucher à la cuisine, et le mari n’est jamais là.

Toutes les formalités usitées en pareil cas une fois terminées, le sexe du petit bonhomme bien et dûment constaté, on le purifie, on l’empaquette, on le ficelle, on le reficelle, on lui brise bras et jambes pour qu’il occupe le moins de place possible dans ses langes ; puis on le présente à la maman, qui le reçoit des mains de la garde. Le docteur, dont les soins ne sont plus nécessaires, plie bagage, tire sa révérence, et la portière reprend le nouveau-né, l’inonde de caresses, l’humecte de baisers, et lui voue, à dater de ce jour, une affection des plus vives, un dévouement sans bornes.

Cette affection des plus vives, ce dévouement sans bornes, s’étendent à tous ceux et celles qu’elle accolada à leur venue dans cette vallée de larmes et de misère. Le temps, qui détruit tout, ne diminuera pas cette tendresse ; il ne fera, au contraire, que l’augmenter, que l’accroître, que l’embellir ; jamais elle ne sera payée d’ingratitude : de tout temps le Parisien aima sa portière. J’ai beaucoup aimé la mienne, vous devez avoir aimé la vôtre ; vous l’aimerez, je l’aimerai, nous l’aimerons toujours. Aussi cette haine que, dans un âge plus avancé, nous portons aux autres femmes de sa condition, bien que fort injuste, est-elle une conséquence toute naturelle de cet amour exclusif que nous conçûmes pour la première.

Le portier est plutôt l’homme à la portière, car pour être digne du titre dont il se pavane, il faudrait qu’il partageât les charges et les bénéfices de l’emploi ; et il ne les partage pas. C’est un être à part, un monsieur singulier, comme l’appelle sa compagne dans ses rares accès de gaieté, une espèce de tailleur en vieux. Autant Humann met d’élégance dans sa coupe, autant le portier se distingue par l’inexpérience, la maladresse et la pesanteur de ses ciseaux.

C’est quelquefois encore un cordonnier obscur, qui, au sein même de la capitale, s’est créé des habitudes orientales ; il ne fait rien, le sans coeur, ou si peu, qu’il vaudrait mieux cent fois qu’il restât au lit la majeure partie de la journée. Il tousse, mouche, crache et graillonne à faire tourner le boire et le manger des locataires, dont il a l’impudeur de lire le premier les journaux, puis il humera le jus d’une pipe archiculottée, le nez perdu dans les fonds d’une vieille souquenille rapiécée et rapiéceras-tu, se démettant en faveur de sa moitié de la totalité des ennuis et des tracas de l’association conjugale.

Madame, que nous appellerons la maman Desjardins, est d’une nature diamétralement opposée à celle de son triste époux ; vive, preste, alerte et proprette, elle fait tout par elle-même, porte les culottes, se moque du qu’en dira-t-on, et, depuis son mari jusqu’au locataire le plus huppé, mène à la baguette toute la maisonnée.

A seize ans elle vint du fond de la Bourgogne à Paris retrouver une soeur aînée de son papa, depuis longues années en service auprès d’un vieux garçon vicieux. Son arrivée ne causa pas à la tante un sensible plaisir, elle n’était pas fine, tant s’en fallait qu’au contraire, mais comme tant d’autres elle avait cet instinct naturel, ce gros bon sens, qui longtemps nous font pressentir à l’avance que tel ou tel individu nous sera plus ou moins nuisible ou désagréable. Elle ne tarda pas toutefois à voir ses prédictions se réaliser. Le lendemain à son déjeuner, M. Bournichon demanda à sa gouvernante des nouvelles de l’enfant, comment elle avait passé la nuit, si le séjour de la capitale semblait devoir lui convenir ; il lui adressa cent autres questions encore qui toutes prouvaient jusqu’à l’évidence que déjà la petite ne lui était pas indifférente.

Sa barbe avait été faite en se levant, ses oreilles étaient brûlantes, sa langue épaisse, son regard hébété. Il était sûr et certain que Bournichon n’était plus dans son assiette ordinaire et qu’un notable dérangement d’idées venait de s’opérer dans son imaginative. Il tourna quelque temps encore autour de la question, puis enfin l’aborda en témoignant le désir de voir immédiatement la jeune personne.

La position de la pauvre femme en cette occurrence était des plus critiques : devait-elle la faire venir, ou ne le devait-elle pas ? elle le fit. M. Bournichon se contint, et se renferma dans les limites de la bienséance ; seulement ses regards se portèrent plusieurs fois avec trop de complaisance peut-être sur la petite : au demeurant, il fut très-convenable. Le coup n’en était pas moins porté, la malheureuse tante connaissait le pèlerin, elle savait qu’il ne fallait pas le heurter, qu’il était prudent de ménager et la chèvre et le chou. Elle fit bonne contenance, elle patienta tant bien que mal ; mais une fois le déjeuner terminé, elle fit passer la fille de son bétât de frère devant elle, l’enferma dans sa chambre, endossa son tartan, prit son sac et ses socques, et le soir même elle avait fait maison nette. Petite nièce à sa tante était entrée à l’autre bout de Paris, en qualité de bonne d’enfants, chez une jeune dame dont le mari était aux colonies.

Pour jolie, la petite ne l’était pas, mais elle avait ce que nous appelons la beauté du diable, les plus belles dents du monde, beaucoup de fraîcheur, seize ans, et M. Bournichon en avait soixante-sept bien sonnés.

Depuis le jour où sa tranquillité fut compromise, la compagne du vieux garçon ne fila plus qu’un bien mauvais coton, ses digestions devinrent laborieuses, son sommeil était agité, les âmes charitables du voisinage l’entretenaient dans ses sombres pensées en lui demandant à tout bout de champ des nouvelles de la petite. Bournichon, de son côté, devenait de plus en plus exigeant. Cet état de choses ne pouvait durer longtemps, aussi ne dura-t-il pas, et un beau matin, au moment où elle y pensait le moins, elle prit congé de la compagnie.
 
Bournichon fut médiocrement affecté de la perte de sa Babet, elle lui était devenue odieuse, intolérable ; il remua ciel et terre pour connaître la demeure de la petite que la défunte avait eu bien soin de tenir cachée ; il y parvint néanmoins, la fit venir, lui proposa d’en faire sa compagne, elle accepta. Deux mois après, Bournichon s’en fut rejoindre la pauvre Babet, il laissa à sa nièce peu de chose à la vérité, mais assez encore pour tenter la cupidité du sieur Desjardins.

Peut-être le défunt valait-il mieux que sa réputation, toujours fut-il qu’en sortant de chez lui sa jeune gouvernante aurait trouvé difficilement à s’établir, le monde est si méchant ! Aussi, quand le futur se présenta, elle le prit au mot, dans le seul but de se créer une position.

Le mariage était à peine consommé, que maman Desjardins s’aperçut, mais un peu tard, de la boulette qu’elle venait de faire. Cet homme qu’elle avait paré de toutes les richesses de son imagination, tomba tout à coup à bas du piédestal qu’elle s’était plu à lui élever ; dès ce moment elle ne vit en lui que ce qu’il était réellement, un grotesque, un brutal, un cynique sans bouche ni éperons, aux lieu et place d’un lancier, d’un tambour-major qu’elle avait rêvés. Elle se prit aussitôt à le détester, et le détesta de toutes les forces de son âme.

L’histoire de ma portière n’a rien de bien extraordinaire, de bien merveilleux ; je l’ai contée parce que son histoire, comme elle me l’a mille fois répété, est la celle à toutes les autres…. de portières.

Toutes les dames commises à la garde d’une maison sont en général d’anciennes cuisinières, d’ex-femmes de charge, qui ont appris à tirer le cordon dans les longues et interminables séances qu’elles ont faites dans la loge. Un héritier qui veut épargner à la mémoire de son parent un reproche d’ingratitude, à sa bourse une modique pension viagère, mettra à la porte, sans calembour aucun, l’ex-gouvernante du défunt.

Il en est au reste du métier, de la profession, de l’état de portière, comme de tous les états, de toutes les professions, de tous les métiers en général ; tous ont leur bon et mauvais côté ; il y a dans celui-ci beaucoup de mal à se promettre, sans doute, il ne faut pas se le dissimuler ; mais aussi combien de compensations ! La portière ne règne-t-elle pas en souveraine des plus despotes sur tous les habitants de la maison, n’importe le rang, l’âge, le sexe et la classe à laquelle ils appartiendront ? Tous ne sont-ils pas soumis à ses lubies, à ses moindres caprices ? N’est-elle pas le factotum, le bras droit, le conseil du propriétaire ? N’est-ce pas elle qui perçoit les loyers, qui fait les rapports, donne et provoque les congés, qui dispose des caves, des greniers et des appartements ? Il y a à Paris deux mille maisons que je pourrais citer, que je ne citerai pas, mais dans lesquelles en dix ans on n’a pas vu une seule fois le propriétaire ; souvent même on ignore complétement s’il est homme ou femme, jamais, au grand jamais, on ne s’en est occupé.

Tout ce qui se présente à la reine de la loge ne l’aborde jamais que le chapeau à la main ou la main au chapeau. Le jour de la fête de la Vierge, sa patrone, sa demeure ne peut contenir les fleurs et les bouquets dont elle est assaillie ; au renouvellement de l’année combien de cadeaux, de douceurs de toute espèce ; c’est à n’en plus finir.

Et les fournisseurs, quel intérêt immense n’ont-il pas à se maintenir toujours au mieux avec madame Desjardins ! Si le boucher manque un seul instant, un seul, à son devoir : N’allez jamais chez c’t’ homme-là, dira-t-elle à un nouveau locataire, c’est un fichu boucher ; sa viande est gâtée, il vend à faux poids, sa femme est haute comme le temps, elle vous agonisera de sottises. A-t-elle à se plaindre du boulanger : Gardez-vous, comme de la peste, de prendre vot’ pain dans c’te maison-là, c’est des gens mal propres qu’il n’y a pas leurs pareils ; ils vous ferons manger des cris-cris. Si la fruitière a eu le malheur de traverser la rue sans la voir : Vous ferez bien de ne jamais entrer chez cette femme-là ; elle est si mauvaise qu’elle vous allongera une paire de soufflets si vous avez le malheur de marchander la moindre des choses ; ça ne pèsera pas eune once. Ainsi de suite, tout le monde aura son paquet.

Ne croyez pas que la portière n’ait pas aussi ses petits moments de distraction, elle n’est pas toute l’année à l’attache ; je me plais cependant à lui rendre cette justice, elle sort rarement, mais encore sort-elle quelquefois. Et qui la remplace ? les vieilles béguines qui habitent les étages supérieurs, qui jamais ne donnent rien, sont pour elle d’une complaisance à toute épreuve, et s’emparent du cordon. Ce sont ces femmes jaunes et décharnées, ou grasses à fendre à l’ongle, qui dans la belle saison tapissent le soir les deux côtés de la porte cochère, passent en revue les gens de la maison, les allants et les venants, et les habillent de toutes pièces.

Les desséchées sont de vieilles filles, les âmes damnées du vicaire de la paroisse, des lames à vingt tranchants, les demoiselles de la confrérie de la Vierge.

Les potelées, des veuves, des gardes-malades ou des femmes de ménage. Toutes ces dames se chauffent et s’éclairent toute l’année gratis pro Deo. Elles forment l’état-major, le conseil privé de maman Desjardins, écoutent mordicus les soporifiques lectures de romans incompréhensibles, interrompues à chaque alinéa par la demande incessante du cordon, ou les coups du marteau de la porte, qui les font toutes bondir comme de blancs agneaux sur leurs siéges. Elles épient un regard, un sourire de leur bien-aimée souveraine, qu’elles entourent des attentions les plus fines et les plus délicates.

C’est à l’obligeance de ces péronnelles que nous sommes redevables de la présence de toutes ces portières, qui dans nos fêtes, nos réjouissances publiques, à nos feux d’artifice, le jour de l’ouverture du Musée, à l’exposition des produits de l’industrie, nous coudoient, nous fatiguent, nous assomment et nous marchent autant sur les pieds. Ces femmes sont éminemment curieuses ; ce fut et ce sera toujours leur petit péché mignon. Au fond, ces femmes ne sont pas méchantes, toutes en général sont d’une assez bonne nature ; mais les flatteurs qui tous les jours parviennent à faire changer les meilleures intentions des princes et des rois, changent aussi les meilleures intentions de nos portières et nous les gâtent.

Jamais, avant d’avoir vécu à Paris, nul ne pourra se persuader combien il importe à tout homme, jaloux de son repos et de sa tranquillité, d’être bien avec sa portière. Autrement, plus de bonheur, plus de paix pour lui sur la terre, et encore, malgré toutes les précautions prises en pareil cas, un rien, une idée, un caprice, une goutte d’eau répandue, une sottise commise par votre femme de ménage, de la conduite de laquelle on vous rendra responsable, pourront vous aliéner l’estime et la considération de votre portière.

La tête haute, la conscience pure et paisible, vous chantonnez en tournant le bouton de la porte de la loge où vous espérez rencontrer un gracieux sourire ; pas du tout, au lieu du sourire gracieux, ce sera une mine atroce, une tête de griffon, comme dit mon ami Dantan, une réponse des plus sèches à votre bonsoir, et si vous ne trouvez immédiatement un coin, une place où déposer votre bougeoir, pas une main ne viendra le prendre, il vous faudra le mettre dans votre poche, si vous n’aimez mieux le remonter chez vous.

Le soir vous frapperez vainement à la porte, on connaît votre touche, on ne vous ouvrira pas, et, à moins d’une circonstance imprévue, indépendante de la volonté de maman Desjardins, vous ne pourrez rentrer que le lendemain. Vos lettres, si toutefois on veut bien les recevoir, vous seront remises quinze jours après leur arrivée ; vos billets de garde confisqués, puis on mutilera le cordon de votre sonnette ; la machine à battre les habits sera décrochée, votre carré souillé, votre paillasson prostitué, puis on dira au tailleur : Si l’on ne vous ouvre pas là-haut, c’est qu’on ne veut pas vous payer, voilà la chose.

Toute portière aime les animaux ; chaque loge possède un chien, un chat, des serins, un moineau franc et quantité de petits cochons d’Inde dont les voix aiguës attestent la présence sous l’établi, la commode ou le dessous du poêle.

Le chien semble n’avoir jamais été jeune, tant il est vieux et laid ; il est toujours fort avancé en âge. Il appartient à la race des carlins, espèce presque éteinte et dont quelques individus se trouvent encore de temps à autre chez la portière. Ce chien a quelque chose du mari de sa maîtresse ; cette ressemblance existe au moral comme au physique ; ainsi que le père Desjardins, il est maussade, sur sa bouche, graillonneur et boudeur. Comme lui, il a le nez épaté, la barbe grise, l’oeil éteint bordé de rouge, l’oreille entamée et les jambes mauvaises. Comme son maître, il est fat, important et ne tient aucun compte de leur politesse à ceux qui le viennent visiter. Son organe est tellement fêlé, que c’est tout au plus s’il est facile de l’entendre à deux pas. Egoïste comme tous les vieux garçons, il ne sort jamais dans la crainte des mauvaises charges des polissons du quartier.

Le chat est peu sédentaire, il va et vient, n’est jamais en place, assez bien vu dans quelques parties de la maison, fort mal dans d’autres ; il fournit rarement une longue carrière.

Chaque année les cages reçoivent de nouveaux locataires ; cette odeur de pipe et de ratatouille, qui constamment règne dans la loge, est en grande partie une des causes principales de l’émigration de leurs habitants.

a-portiere-185x300 dans ARTISANAT FRANCAISLes petits cochons d’Inde pullulent d’une manière effrayante ; ils se trouveraient assez bien de la loge, ils s’y plairaient bien davantage encore si tous n’étaient condamnés à être servis sur la table de leurs honorés maître et maîtresse. Jamais je n’en mangeai, mais je tiens de ma portière, qui en consomme fréquemment, que c’est un mets très-délicat et très-recherché.

Chez les garçons, la portière remplit souvent les fonctions de femme de ménage ; c’est même une des belles cordes de son arc, quand elle a le talent de la bien faire jouer : un garçon n’y regarde jamais de près, et si son heureuse étoile veut que le cher homme prenne ses déjeuners chez lui, elle trouve facilement moyen de sustenter, haut la main, elle et tous les siens, à ses frais et dépens.

Plus encore que la femme de ménage, la portière, qui va et vient à toute heure de la jour et de nuit, à l’abri de tout contrôle, a beau jeu pour faire, comme on dit, ses orges, aussi la gaillarde fait-elle danser àbelle baise-mains le bois, le charbon, et tout ce qui s’ensuit : tout généralement y passe ; il n’y a pas jusqu’aux cigares du malheureux locataire qui ne viennent se promener, quelle profanation ! sur les tristes et dégoûtantes lèvres de l’infâme Desjardins.

Puis, quand il prend envie au maître d’abandonner pour quelques jours la capitale, quelles aimables parties, quelles folles soirées, se donnent dans son appartement !

Qu’il serait agréablement surpris s’il voyait ces petits meubles, pour lesquels il a tant d’égards, qu’il traite avec tant de ménagements, à la merci de toutes les commères de sa maison, à l’aspect de ces lumignons errants çà et là de tous côtés, dans tous les coins, illuminant les chastes visages des vierges de la confrérie ; ses beaux albums, ses recueils de vignettes, si précieux, dans les mains de ces matrones humectant le pouce de la main droite à chaque feuille qu’elles passent en revue, écorchant les textes et brisant les marges à faire tomber l’éditeur Curmer en syncope.

Et ses jolies statuettes transformées en patères et recevant  les bonnets de ces dames, et ses belles faïences, qui coûtèrent tant de veilles à Bernard Palissi, donnant, pour la première fois, l’hospitalité à la crêpe, au beignet, au marron boulu !!!

Qu’il faudrait de vertu, à celui qui, rencontrant chez lui semblable compagnie, se renfermerait dans les bornes de la bienséance et de la modération ! Il agirait ainsi, que sa conduite trouverait encore de nombreux détracteurs. « Qu’avait-il tant de besoin, ce grand marabout-là, dira le lendemain, en allant au lait, mademoiselle Pétola, qui n’a point été élevée sur les genoux de madame de Genlis ; qu’avait-il tant de besoin, mame Gabiaud, de nous tomber ainsi sur les épaules, que j’en ai zévuse ma digession toute troublée, que j’en ai passé eune nuit quasiment toute blanche ? il ne sait jamais que vous faire des transes pareilles, c’t’ostrogoth-là.

MADAME GABIAUD,

Avous-vu l’air pas contente qu’il avait, mamzelle Pétola ? Nous a-t-il adressé un seul mot de politesse ; ah ! ben oui, il avait ben le temps, ma foi, il avait ben trop peur de s’compromettre ; dame ! c’est que le roi n’est p’têtre point son cousin, à c’beau muscadin ? »

Il est bien rare qu’une portière donne son approbation quand il prend envie à celui dont elle fait le ménage, de renoncer au célibat, aussi ne garde-t-elle plus aucune mesure, va-t-elle à travers choux, lorsqu’elle croit avoir découvert ce qu’elle appelle le pot aux roses. C’est aussitôt une maîtresse abandonnée, qui se livre aux fureurs du plus sombre désespoir, une lionne, que sais-je, une poule, une levrette, à laquelle on vient d’enlever ses petits. Ni les représentations des voisines, ni les devoirs que lui impose sa double qualité de femme et d’épouse, rien ne la peut calmer ; comme la justice, il faut que la douleur ait son cours. Elle ne peut se faire à cette idée, qu’une autre pourra impunément disposer de tout, dans l’appartement. Elle énumère alors tous les services qu’elle n’a pas rendus à celui qui la délaisse, c’est un fils qu’elle idolâtrait, qui vient de renier sa mère ; elle ne se rappelle plus, l’indigne, ces petits abus de confiance, ces petits emprunts quotidiens qu’elle faisait aux provisions que la famille envoyait à son fils bien-aimé, à la garde-robe que papa Desjardins avait grand soin de dénaturer au plus vite, dût la réputation d’Humann en être ébranlée, en admettant toutefois qu’elle pût jamais l’être.

Elle trimballera ses griefs de porte en porte dans la maison, les boutiques, les magasins, dans tout le voisinage, et Dieu seul sait si le pauvre jeune homme sera ménagé. Ce sera un être atroce, épouvantable, perdu de dettes et de débauches, le mariage d’un tel être une horreur, une monstruosité, une première révolution, il ne se fera pas et le propriétaire qui est la probité même se gardera bien d’y prêter les mains, sa leçon est faite en conséquence si l’on vient jamais aux informations. Ne voyons-nous pas, tous les jours, des mariages à la veille de se conclure ne pas avoir lieu par des causes que tout le monde ignore, par le seul fait d’un mot, d’un rien, d’un propos en l’air parti de la loge ?

Les portières sont tenues au courant, par les servantes, des moindres détails de l’intérieur des ménages ; aussi le meilleur conseil à donner à quiconque a le malheur de se faire servir, est de ne rien négliger, d’employer tous les moyens à sa disposition pour que la bonne soit toujours au plus mal avec la portière. Exemple : vous dites à cette dernière :

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Comment, madame Desjardins, est-ce possible ? Marguerite m’apprend que vous laissez mes journaux et mes lettres, un temps infini, sous le coussin de votre bergère ?

MADAME DESJARDINS. – Faut qu’elle soye malade vot’ domestique, si elle l’est pas elle n’en vaut guère mieux, sans ça, elle en a menti comme une arracheuse de dents qu’elle est ; v’là dix-neuf ans que je suis ici, jamais je n’ai entendu dire des choses pareilles, jamais, non jamais, comme il n’y a qu’un Dieu sur la terre pour nous éclairer.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Je me plais à le croire, mais toujours est-il que je ne reçois pas exactement mes journaux ; non-seulement vous les lisez, dit-elle, mais encore vous les faites courir dans toute la maison.

MADAME DESJARDINS. – Et à qui que j’les fais courir, sans vous commander ?

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Vous sentez bien, madame Desjardins, que ce que je vous dis est de vous à moi ; je serais désolé que Marguerite se doutât jamais de ce qui s’est passé.

MADAME DESJARDINS. – Soyez sans crainte, c’est pas ça que j’y dirai.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Je sais trop ce que je me dois pour jamais être mêlé dans aucun propos.

MADAME DESJARDINS. – Soyez sans crainte. D’abord il est bon de vous dire aussi que vot’ domestique est une rien du tout, qui n’avait pas, sauf vot’ respect, un jupon à s’mettre au derrière, quand elle est entrée chez vous, et Dieu merci, à l’heure qu’il est, voyez dans son armoire si c’est qu’il y manque quet’ chose ; eune reine s’rait jalouse de ce qu’elle vous a. J’ m’en moque pas mal encore, qu’elle dise c’ qu’elle voura, je ne m’abaisse pas à répondre à plus bas que moi ; d’ailleurs, comme on dit, on n’est jamais crotté que par la boue.

Puis à la bonne :

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Que vient donc de m’apprendre madame Desjardins, Marguerite, que vous jetez tout par les fenêtres, que vous répandez toutes vos eaux dans ses escaliers, que vous avez toute la nuit de la chandelle qui brûle dans votre chambre, et que vous avez toute la journée dans votre cuisine des personnes qui ne peuvent que vous faire du tort ?

MARGUERITE. – D’abord, monsieur, madame Desjardins, il est bon de vous dire que c’est une vieille infection.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Ménagez vos termes, je vous prie, madame Desjardins est une femme respectable.

MARGUERITE. – Une vieille infamie de dire des choses qui n’est pas. C’est la chose de vouloir mette sa belle-soeur à ma place, qui lui fait dire ce qu’elle dit, c’est aussi faux tout comme elle, la vieille fausse qu’elle est.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Ce que je vous dis là, Marguerite, c’est dans votre intérêt.

MARGUERITE. – C’est bien aussi comme ça que je l’prends, et si je v’nais jamais à vous dire c’qu’elle dit aussi sus votre compte à vous, et sus madame, et sus tout l’ monde de chez vous !…

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Je ne veux rien savoir.

MARGUERITE. – Que madame est une ci… que madame est une ça…

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – En voilà assez.

MARGUERITE. – C’est que si on me pousse à parler, c’est que je n’suis pas gênée de parler aussi, voyez-vous.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – J’en suis bien persuadé, mais c’est inutile.

MARGUERITE. – C’est pourtant pas juste, que vous l’avez écoutée c’te vieille bique là, que vous ne voulez pas m’écouter tout de même.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Parce que je ne déteste rien tant au monde que les propos, et je vous serai obligé de ne pas lui dire de qui vous tenez tout cela.

MARGUERITE. – Parbleu ! il n’y pas de crainte à avoir de ce côté-là, soyez-en sûr. Une vieille horreur, qui dit qu’elle ne sait pas comment qu’vous pouvez entrer vot’ chapeau sur vot’ tête !

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – J’ai toujours méprisé tous les propos.

MARGUERITE. – Ça n’empêche pas que si madame le savait, elle ne le prendrait pas comme vous.

LE MAÎTRE DE LA BONNE. – Je vous demande une chose, une seule : c’est de ne point me mettre dans tout cela.

MARGUERITE. – Je le veux bien, mais j’y dirai pas moins ce que j’ai à y dire.

Aussitôt commencent les hostilités, on s’évite, on se boude, on se fait de mauvais tours, puis quand les parties semblent vouloir se rapprocher, vous les éloignez de plus belle.

Quand la portière a des demoiselles, elles sont exposées à plus d’un danger. Par la raison qu’on a vu des rois épouser des bergères, de même on a vu maint fils de propriétaire épouser la fille du portier. Ce sont ordinairement de petites personnes pleines de vanité et très-ambitieuses. Admises chez la plupart des locataires, elles puisent dans un monde plus relevé que celui dans lequel elles sont nées, des idées de luxe et de grandeur qui leur préparent souvent de grands chagrins et qui plus tard leur font regarder leurs parents comme bien peu de chose.

a-porteDès leurs premiers ans, elles voyagent perpétuellement de la loge aux appartements et des appartements à la loge. On les fait monter pour exercer aux soins maternels la jeune mariée dont l’hymen fructifiera ; on les fait monter pour les associer aux jeux des enfants d’une classe plus heureuse. Elles sont à même d’établir une incessante comparaison entre la soupente natale et le salon, entre le luxe et la misère, entre le travail et l’oisiveté. Bientôt l’atmosphère enfumée de la loge ne convient plus à la délicatesse, à la sensibilité de leur chétif individu. L’aiguille et la couture sont dédaignées ; on se destine au théâtre, où se promènent bien des princesses qui jadis ont tiré le cordon. Mais si quelques filles de portière s’élèvent au-dessus de la sphère paternelle, un grand nombre descend au-dessous, c’est bien bas !

Une portière qui aimerait son art, qui l’exercerait avec amour et dignité, pourrait rendre d’immenses services à la société ; mais à quoi bon ? on ne lui en aurait aucune obligation, et l’habitude ferait dire d’elle ce qu’on dit des autres : la race des portières est une vilaine engeance.

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Source : Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 3 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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La Modiste du 19ème siècle

Posté par francesca7 le 20 mars 2013

La modiste

par

Maria d’Anspach

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La Modiste du 19ème siècle dans ARTISANAT FRANCAIS mode1Il est dix heures : Paris s’éveille, les magasins sont ouverts. Quelques promeneurs longent le boulevard pour respirer l’air du matin et secouer l’engourdissement du sommeil ; des commis se rendent à leurs bureaux ; des femmes d’extérieur modeste, des jeunes gens en habit du matin vont au bain ou en reviennent ; de diligents célibataires entrent dans les cafés pour déjeuner et lire leurs journaux. Si, parmi tous ces individus d’aspect différent, vous voyez passer une jeune fille à la tournure dégagée et libre, qui marche vite, est mise avec plus de coquetterie que de bon goût, jette un coup d’oeil curieux sur tout ce qui l’entoure, et prête, chemin faisant, l’oreille aux galants propos des jeunes gens qui la suivent ou s’arrêtent sur son passage ; – c’est la modiste. Suivez-la vous-même un instant, et vous la verrez se rendre à un magasin où les demoiselles de vente l’ont déjà devancée pour faire leur brillant étalage.
 
L’étalage, cette chose si futile et si simple en apparence, est pourtant une spécialité qui exige autant de savoir que de bon goût : il donne au magasin ce cachet d’élégance qui éblouit et attire. L’art ici vous fait deviner bien plus qu’il ne vous montre ; on dirait d’un livre dont le titre éveille la curiosité. Il faut que d’une disposition savante ressortent la forme et la couleur des ravissants chapeaux apportés de l’atelier si frais et si jolis qu’on croirait qu’ils se sont faits sans être touchés. Regardez : l’étoffe n’est pas froissée, le ruban n’a pas un pli, le brillant du satin n’a rien perdu de son lustre. Eh bien ! mettez ce vert à côté de ce bleu, et vous verrez quel horrible contraste choquera vos yeux. Combinez les nuances, variez les tons : que le vert, le blanc le rose, le bleu, habilement rapprochés, se fondent dans un ensemble harmonieux. Placez à côté du noeud qui s’attache à la modeste capote de poult de soie, la riche plume qui orne l’élégant chapeau de velours épinglé. Ces coquilles de dentelle et ces marabouts vaporeux ressortiront mieux à côté de l’humble bruyère et de cette touffe de violettes ; la fleur aimée de Rousseau se penche avec plus de grâce auprès de l’aigrette orgueilleuse, et les grappes de perles de ce turban pendront comme des gouttes de rosée au-dessus des fleurs de l’aubépine à demi cachées sous les barbes flottantes de ce léger bonnet de blonde. – Prestigieux effet du grand art de l’étalage !
 
Un autre talent de la demoiselle de vente est de mettre au premier rang les choses destinées à éblouir, et de cacher, comme un trésor, les parures créées d’hier que les petites curieuses des autres maisons ne manqueraient pas de copier. Car ici, comme dans beaucoup d’autres professions, la jalousie revêt différentes formes pour s’approprier le succès ou les inventions d’une maison rivale. Quelquefois une demoiselle se glisse incognito dans un établissement plus en réputation pour y acheter des modèles. Cette sorte de contrebande n’est pas sans quelque danger pour celle qui la fait : un accueil peu flatteur, voire une expulsion honteuse sont souvent les seuls résultats de cette audacieuse tentative.

La demoiselle de vente a besoin aussi, pour satisfaire aux exigences de son art, d’un tact et d’une finesse admirables. Vous la prendriez pour un conseiller désintéressé, quand elle s’empresse d’offrir à une jolie blonde des couleurs pâles, et sait persuader à sa cliente qu’il est de son intérêt de prendre ce chapeau qui demain l’aurait fort embarrassée ; car, encore un rayon de soleil, et il serait fané. Grâce aux mille séductions de sa faconde commerciale, les formes vieillies, les couleurs passées de mode, disparaissent ainsi des armoires où elles gisaient abandonnées, et c’est toujours comme en lui faisant violence qu’on l’en débarrasse.

Les demoiselles de vente sont prises, en général, parmi les plus expérimentées et les plus capables de représenter dignement une maîtresse de maison : c’est le bataillon d’élite.

Mais revenons à la jeune fille que nous avons aperçue tout à l’heure. Mademoiselle Julia entre dans le magasin. C’est une petit brune à l’air mutin : elle est frisée comme une femme qui va au bal, porte une robe de soie rayée, un cachemire français, des bottines vernies et des gants noirs. Elle est à la fois en négligé et en toilette. Sa robe est faite en peignoir, et son cou s’entoure d’une chaîne d’or d’une grosseur remarquable ; son col garni de dentelle est fixé sur sa poitrine par une énorme broche à laquelle est attachée une seconde petite chaîne qui suspend une cassolette. Mademoiselle Julia a quelquefois des attaques de nerfs, des migraines, des spasmes qui se calment à l’aide des sels renfermés dans cette cassolette. Car n’allez pas croire, avec ses malignes compagnes, que c’est pour faire voir toutes ses richesses qu’elle se charge ainsi d’un magasin d’orfèvrerie. – Or, mademoiselle Julia gagne trente francs par mois.

Julia monte dans l’atelier où se trouvent réunies douze ou quinze jeunes filles qui causent entre elles en formant plusieurs groupes ; car ce que disent celles-ci ne doit pas être entendu par celles-là. Ce sont les apprêteuses, ainsi appelées parce que leur tâche est de préparer les éléments de travail pour la première demoiselle. La plus habile d’entre elles prend le titre de seconde.

Au dernier échelon de la hiérarchie des modistes se trouvent les trotteuses. – Ce sont de pauvres petites filles, qui font, chargées d’un énorme carton, les commissions de la maison, et paient ainsi leur apprentissage par une sorte de domesticité.

L’arrivée de la nouvelle venue suspend les conversations. « Vous venez bien tard, Julia, dit la première demoiselle ; la patronne se fâchera. – Est-ce ma faute, si je ne puis m’éveiller plus tôt, répond-elle dédaigneusement… Bonjour, Mariette ; tu n’es jamais en retard, toi : je ne sais comment tu fais. – Oh ! pour Mariette, c’est bien différent, reprend une autre, elle est comme l’alouette ; dès que le jour paraît, elle chante et travaille. – Aussi, j’ai déjà quelques pratiques, et ce matin j’ai fait un chapeau pour la fille de ma propriétaire ; je l’ai fait tout entier, j’y gagne dix francs ! – Pauvre Mariette ! dit Julia d’un ton de pitié insultante. – Quel air de protection ! Est-ce parce que ma robe, au lieu d’être de soie comme la vôtre, n’est qu’en mousseline de laine à deux francs l’aune ? j’aime autant, ma chère, être pauvre comme je le suis que riche comme vous l’êtes. » Julia, sans répondre, ôte tranquillement son châle et son chapeau, qu’elle suspend à un clou sur la muraille, en compagnie des châles et des chapeaux des autres demoiselles : en sorte que l’on pourrait se croire chez un loueur de costumes en temps de carnaval, ou chez une marchande à la toilette. Tout le monde est arrivé. C’est le moment du déjeuner que l’on trouve toujours mauvais, mais que l’on n’a guère le temps de critiquer ; car ces demoiselles viennent presque aussitôt s’asseoir en deux files autour d’un long comptoir, sur de hauts tabourets, la première demoiselle à leur tête.

mode11 dans ARTISANAT FRANCAISDisons un mot de la première demoiselle. Elle est ordinairement la moins jeune et la plus prétentieuse ; elle commande en souveraine, parle volontiers de son talent, et gagne de 800 à 3,000 francs. Plus elle est payée, plus elle hausse son propre mérite. Elle se croit réellement artiste ; car si elle emprunte au peintre ses modèles, le peintre, à son tour, ne lui prend-il pas les siens pour embellir ses tableaux ? Ne riez pas de son enthousiasme ; la modiste aime son état. En effet, quel plus agréable travail que d’avoir sans cesse entre les mains, sous les yeux, le velours, la soie, des fleurs et des plumes ? Aussi, que de rêves n’ont pas fait faire ces gracieux chapeaux à la jeune fille qui se pique les doigts et se fatigue en se hâtant, parce que dans une heure votre caprice de coquetterie aura changé. Ce qui l’ennuie surtout, c’est de corriger. Parce qu’elle n’aura pas réussi à rendre jeune une vieille, jolie une laide, on maudit son oeuvre. « Je voulais un chapeau comme celui de madame de…, et celui-ci ne lui ressemble en rien. » Observez que madame de… a vingt ans, qu’elle est jolie, et que celle qui parle en a cinquante bien comptés. Que de patience il faut, que de sang-froid surtout pour ne pas répondre à cette femme : « Mais, madame, je ne puis changer vos traits, moi, ni rendre à votre teint ce qu’il a perdu. » La modiste se tait : elle se rappelle à propos que cette femme achète le droit d’être ridicule impunément. Il faut que vous sachiez en revanche qu’être belle et distinguée, c’est une recommandation aux yeux de la modiste. On se surpassera alors, car cette jolie tête parera votre chapeau comme elle en sera parée. Mais malheur à la femme assez mal avisée pour oser se livrer à la critique des oeuvres de la modiste ; on défait avec rage, et refait en dépit du bon goût ce qui va être trouvé charmant à force de ridicule. Pour quelques-unes, c’est une profanation de leur donner ce qui est bien ; elles trouvent mieux le bizarre et l’extravagant. Celles-là tendent à l’originalité.

L’heure du travail a sonné ; la première demoiselle distribue à chacune de ses élèves la tâche de la journée. L’ouvrage terminé, elle le reprend pour y mettre la dernière main, le façonne, l’embellit, et lui donne ce je ne sais quoi qui constitue la perfection. « Voilà, Julia, un chapeau pour vous ; c’est une tête de soixante numéros. – Ah ! quelle horreur ! ce ne peut être que pour une Allemande : grosse tête, grands pieds, grandes mains… Total : jolie femme de Carlsruhe. » En disant cela, elle jette un regard malicieux à une grosse blonde placée vis-à-vis d’elle. Thomassine est Allemande et ne sait pas un mot de français. Elle regarde avec étonnement ses camarades qui rient aux éclats. « C’est mal, mademoiselle Julia, de vous moquer d’une étrangère, reprend à son tour Betzi, grande Anglaise à l’air timide et modeste, ce qui ne l’empêche point de montrer ses épaules nues, selon la coutume des beautés d’outre-mer. – Qui vous dit, mademoiselle, que j’ai attaqué quelqu’un ici ? Eh ! mon Dieu, si je voulais faire un portrait, je n’aurais peut-être pas besoin d’aller chercher bien loin l’original. Je pourrais vous dire, par exemple, que les Anglaises s’habillent comme des mannequins, marchent comme des soldats qui ont les jambes trop longues, et qu’on aimerait la fraîcheur et l’éclat de leur teint, si on ne savait le prix du blanc et du rouge. – A propos de blanc et de rouge, reprend une petite brune à l’air espiègle, n’avez-vous pas remarqué hier notre patronne ? toute la journée elle était pâle comme le clair de lune, et le soir elle avait les plus jolies couleurs du monde ; qu’en pensez-vous ? – Vous êtes toutes des médisantes, répond vivement la première demoiselle ; au moins, puisque vous voulez parler, parlez plus bas. – Comme elle est triste depuis quelques jours, poursuit une toute jeune fille à l’air candide. Est-ce que sa maison tomberait ? – Vous êtes bien sotte, ma pauvre enfant ; vous apercevez-vous que nous ayons moins à faire ? – Est-ce qu’elle tromperait son mari ? demanda Julia. – Fi ! mademoiselle ; un mari à qui elle doit tout. – En ce cas, c’est à d’autres qu’elle paie. »

Ce mot excite une hilarité générale à laquelle la première demoiselle ne peut s’empêcher de prendre part. « N’avez-vous pas remarqué, mesdemoiselles, continue une blonde à l’air réfléchi, que toutes les marchandes de mode ont une histoire pareille ? C’est toujours une demoiselle assez jolie qui sait travailler passablement, se fait courtiser d’abord, et finit par se faire épouser, ou à peu près, par un homme riche qui l’établit ; alors elle prend sa revanche. Elle commande, fait travailler les autres, et travaille elle-même toute la journée… à sa toilette. Ne faut-il pas que madame représente, lorsque par hasard elle daigne paraître en personne dans le magasin ? Quant à l’atelier, elle y est suffisamment représentée par la première demoiselle ; aussi ne s’y montre-t-elle guère que de loin en loin. Habituellement madame ne quitte pas sa chambre à coucher, où elle ne reçoit que quelques élus, qui ont leurs petites entrées. Le soir, elle va se désennuyer des affaires au bal ou au spectacle. Pauvre femme ! Il est vrai que quelquefois, par compensation, elle montre une sollicitude toute maternelle à l’endroit de la vertu de ses employées, auxquelles elle accorde le logement, par une mesure qui profite en même temps à la morale et à sa caisse. Les bonnes moeurs des demoiselles sont d’un excellent rapport pour certaines maisons : dans ces vertueux établissements, les veilles laborieuses se prolongent fort avant dans la nuit. »

En ce moment entre une demoiselle de vente. – Il faut un turban pour une soirée chez le ministre, un bonnet pour un dîner chez l’ambassadeur, une coiffure pour un bal à la cour. – Tout cela va être fait par la première demoiselle ; elle prend sur ses genoux une tête à poupée. Ce n’est plus le turban juif qu’il faut, ce n’est plus le turc ou l’arabe : ils sont trop connus ; il faut qu’elle innove. Alors vous voyez se métamorphoser sous ses doigts tout ce qu’elle touche, selon son inspiration et sa volonté. Le petit bout de ruban devient un noeud coquet, un morceau de gaze fera le soir naître bien des jalousies féminines, et bien des hommes seront aimables près de la femme au merveilleux turban, qui, sans ce faible auxiliaire, serait peut-être restée inaperçue. La première demoiselle sait cela. Elle sait aussi que l’on demande : Où avez-vous fait faire ce turban ? je n’ai jamais rien vu d’aussi joli ; ma marchande de modes ne saurait m’en faire un pareil, je veux la changer pour la vôtre. – Son orgueil est doucement caressé à l’idée que peut-être on saura qu’elle est l’auteur de ce chef-d’oeuvre ; elle puise un nouveau courage dans l’espoir d’une réputation de talent distingué, puis avant de se séparer de ce qu’elle vient d’achever, elle l’essaie. Pourquoi n’est-ce pas pour moi ! dit-elle tout bas ! » Elle le donne ensuite à emporter en poussant un gros soupir ; car il ne lui est pas permis, à elle, de porter des choses aussi luxueuses.

Cependant la première demoiselle n’est pas toujours également heureuse dans ses créations, mais toutes les femmes ne se montrent pas non plus aussi difficiles… « Quand je vois de jolies choses, dit Mariette, je regrette toujours de ne pas être née riche. Oh ! pourquoi ne sommes-nous plus au temps où les seigneurs aimaient tant les modistes, et se plaisaient à en faire de grandes dames ? Elles se mariaient ensuite. Nos seigneurs, à nous, sont des dandys qui viennent nous regarder à travers les glaces du magasin, nous écrivent de fort belles lettres, mais ne nous épousent pas. Tenez, c’était autrefois le bon temps, les hommes avaient plus d’esprit, plus d’amabilité… et plus d’argent…. »

Ce dernier trait soulève parmi quelques-unes un murmure d’improbation, louable sans doute ; mais peut-être le sentiment qui l’a fait naître est-il plus excusable, au fond, qu’il ne le paraît d’abord. Et, en effet, il ne faut pas trop en vouloir à la modiste si elle montre, en général, un zèle trop peu dissimulé pour le culte du veau d’or. La fortune et la mode sont deux divinités également capricieuses et qui se donnent la main. A la fois prêtresse et oracle de la magicienne aux goûts fantasques, aux bizarres créations, comment la modiste serait-elle plus stable qu’elle, et comment ne briguerait-elle pas ses faveurs la première, quand elle voit ses élus se disputer les oripeaux brillants qui donnent un éclat irrésistible à la beauté et voilent la laideur ? N’est-ce pas la mode encore dont le prestige créateur fait deviner une grâce partout où sa présence se révèle, qui grandit et fascine par de séduisantes visions l’imagination des poëtes ? Chaque femme devient alors pour l’homme un ange, quelque chose d’idéal et de parfumé qui émeut doucement son âme, et qu’il adore en lui-même. Et pour une femme, plaire est plus qu’un désir, c’est un penchant, une idée fixe, le besoin de toute sa vie. La nature l’a faite ainsi : enfant, elle s’essaie à paraître belle, elle aime à se parer de ses plus beaux habits, et sourit ingénument au miroir qui réfléchit son image gracieuse. A mesure que l’instinct féminin se développe, elle épèle avec plus de facilité chaque page de ce grand livre de la coquetterie, dont l’amour lui révèlera plus tard les secrets les plus merveilleux. Il n’est donc pas étonnant que la modiste aime le luxe ; car elle est plus à portée que personne d’en apprécier tous les avantages, et elle manifeste, dans la même proportion, une horreur prononcée pour la pauvreté. Faible créature, touchant également à la misère et à l’opulence, c’est un écueil bien grand que les futilités brillantes dont elle est entourée ; les privations usent sa moralité. Elle consume la moitié de sa vie à désirer, et gaspille l’autre à saisir le plaisir sous quelque forme qu’il se présente.

Et si vous remontez plus haut dans la vie de la modiste, vous y trouverez encore bien d’autres raisons de la plaindre et peut-être de l’excuser. Qu’est-ce, en effet, sous le point de vue moral, que la modiste ? une pauvre fille éloignée de sa famille, quand toutefois elle en a une ; ou bien une jeune orpheline trop bien élevée pour être une simple ouvrière, et trop peu instruite pour devenir une sous-maîtresse ; ou enfin quelque fille d’artisan, dont la dureté la rebute, et dont la grossièreté contraste péniblement avec l’élégance et la politesse des personnes avec lesquelles ses occupations la mettent en rapport journellement. Dites donc à la pauvre enfant de brider son imagination, d’étouffer ses désirs et d’éteindre les bouffées d’ambition qui lui montent au coeur à la vue des riens éblouissants qu’elle façonne elle-même, et qui resplendissent à ses yeux tout le long du jour.

Que si vous me demandez encore comment et pourquoi elle est devenue ce qu’elle est, je vous répondrai qu’elle est devenue modiste, comme vous êtes peut-être vous-même devenu artiste, comme on devient aujourd’hui homme de lettres, – faute de mieux, parce que cela est commode, n’engage pas l’avenir, et que c’est parfois un moyen d’arriver à quelque chose, quand on ne meurt pas en chemin de désespoir et de misère. Ce n’est pas une profession, un état, comme disent les grands parents et les négociants ; mais c’est une position assez avantageuse pour attendre, pour épier la fortune et la saisir au passage. On est en évidence, ou du moins on croit l’être, et qui sait ? les banquiers, les mylords, et les princes russes visitent quelquefois les ateliers de modes aussi bien que les ateliers de peinture, et s’ils achètent un tableau dans ceux-ci, ils font souvent choix d’une jolie femme dans ceux-là.

La modiste a, parmi beaucoup d’autres inclinations, l’amour inné de tout ce qui est beau et distingué. Le comme il faut est sa manie, son thème éternel, sa religion ; la seule chose sur laquelle elle se montre véritablement inflexible et d’une susceptibilité désespérante. Doutez de son talent, de sa vertu, de sa beauté même, c’est une injure, une injustice peut-être, qu’elle excusera pourvu que vous la reconnaissiez, d’ailleurs, pour une femme comme il faut. Ce titre-là, elle y tient comme un Rohan à son blason ; c’est sa noblesse à elle, et elle n’hésiterait pas, s’il le fallait, à défendre ses droits par tous les moyens qui sont en son pouvoir. La modiste est donc avant tout, de gré ou de force, à tort ou à raison, une femme comme il faut. Cette expression compose à peu près tout son vocabulaire fashionable : elle ne porte que les choses les plus comme il faut, ne fréquente que les jeunes gens comme il faut, et estime singulièrement l’air comme il faut ; et, si vous m’en croyez, vous ne la contrarierez pas trop sur la légitimité de ses prétentions. Sa reconnaissance peut, sous ce rapport, la mener fort loin avec vous… ne fût-ce qu’au Ranelagh.

Ici nous sommes forcé d’établir, dans l’espère que nous avons choisie, des classifications nécessaires à l’intelligence de ce que nous venons de dire. Nous n’entendons parler que de la modiste parisienne, telle que le progrès nous l’a faite, et telle qu’elle existe en deçà de la rive droite de la Seine, et dans les régions élevées du monde élégant. La modiste de province n’est qu’une pâle copie de la modiste de Paris, et la modiste des bas quartiers de la capitale se confond avec le grisette, cette plante indigène du pays latin, enracinée dans la terre classique, qui croît et meurt enlacée au bras de l’étudiant.

mode-2La différence qui existe entre la grisette et la modiste ne saurait être contestée ; bien qu’un élégant écrivain ait malheureusement confondu ces deux types également intéressants. Cette erreur a soulevé de part et d’autre de vives réclamations ; grisettes et modistes ont crié à l’hérésie, et l’on ne peut s’empêcher de déplorer sincèrement ce désaccord entre les deux pivots intelligents de la fashion. Au point de vue de l’art, la question se résout évidemment en faveur de notre modèle : la grisette n’est qu’une ouvrière ; la modiste est un artiste, et nous devons ajouter qu’elle en a même le désordre et l’insouciance dans ses habitudes, comme dans son intérieur. La grisette appartient plus particulièrement à la classe des couturières. C’est cette jeune fille au sourire provoquant, à la jupe courte et retroussée, qui court le nez au vent, coiffée d’un simple bonnet, sur le pavé glissant d’outre-Seine, ou le long des trottoirs encombrés des rues marchandes ; qui travaille tout le long du jour dans un atelier sous la direction d’une maîtresse ouvrière, ou va, pour son propre compte, à la journée, taillant et cousant à domicile les robes de la portière, ou remettant à neuf les hardes des petits ménages. Quel rapport, je vous le demande, entre ce travail grossier, purement manuel, et les ouvrages élégants échappés de l’imagination et de la main industrieuse de la modiste ? Quelle ressemblance entre cette bonne fille, si accorte, si pauvre et si gaie, contente de peu, contente de rien, et ces jolies habitantes de nos riches magasins que vous rencontrez, sans les reconnaître, en manchon de martre et en chapeau de velours ? celles-là, certes, ne sont pas contentes de peu, elles ne sont souvent contentes de rien. Vous figurez-vous, au milieu d’un de ces élégants salons de modes, l’inséparable compagnon de la grisette, l’Étudiant, le vrai et primitif habitant de la rue de La Harpe ou de Sorbonne, la casquette sur l’oreille, la pipe à la bouche, et les mains veuves de gants qu’il a oublié de mettre ou d’acheter ?

Il faut le dire, malgré les efforts et le prestige d’un admirable talent, les jolis anachorètes blancs et roses de la rue Vivienne resteront toujours dans le souvenir des habitants de ce brillant quartier, comme un beau rêve, comme une poétique vision qu’on regrette ou qu’on aime sans y croire.

Quant à la marchande de modes, cette puissance occulte qui règne despotiquement sur la plus gracieuse et la plus capricieuse moitié du genre humain, c’est une physionomie à part, le type d’une classe non encore décrite par les physiologistes. Cette espèce bâtarde participe essentiellement de la simple modiste par ses antécédents, et de la femme élégante par ses allures et ses habitudes nouvelles. Elle exagère, en général, tous les défauts de ses jolies subordonnées, et elle en a depuis longtemps perdu les grâces faciles et l’heureuse inexpérience ; elle affectionne les grands airs, les pantoufles brodées, les peignoirs de mousseline et le far niente ; mais elle abhorre la morte saison. La morte saison est l’abomination de la marchande de modes et la joie de la modiste. Tandis que la première voit avec regret les femmes élégantes, ses meilleures clientes, émigrer pour la campagne ou pour les eaux, la seconde se réjouit, chôme, lit des romans, prend du travail à son aise et des congés le plus qu’elle peut ; c’est aussi pour elle le temps des voyages en province, des visites à la famille, des pérégrinations à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg…

En attendant, vous qui les avez suivies avec nous jusqu’ici, veuillez bien les suivre encore jusque chez elles…. Il est dix heures du soir ; la première demoiselle donne le signal du départ, toutes se hâtent de sortir ; elles ont soif d’air pur et de liberté. Le repos ou le plaisir les rappellent, celles-ci dans un appartement confortable, celles-là dans une mansarde, cette autre dans sa famille. Julia s’arrête au second étage d’une maison de belle apparence ; Mariette s’en retourne sous la sauve-garde de sa mère ; Pauline a pour une heure de chemin, à travers des rues fangeuses, avant d’avoir regagné son modeste garni.

Elles vont ainsi dans la vie chacune par un chemin différent. La plus enviée aujourd’hui sera peut-être la plus pauvre demain, tandis que l’autre aura oublié ses jours de souffrance en s’éveillant un beau matin petite bourgeoise, ou même grande dame ; d’autres finissent on ne sait comment. Ce sont de pauvres filles ballottées par le vent de l’adversité, qui meurent en laissant de riants souvenirs à plus d’un homme grave maintenant. – L’infortunée qui donna follement sa jeunesse au plaisir n’a pas d’amis. Celui qui rêve encore d’elle, comme d’un plaisir passé, ne l’aperçoit plus que semblable à une ombre vaporeuse qui s’évanouit derrière des préjugés et des ambitions de toute espèce.

Source : Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 3 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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Marchande de Café ou « Petit noir »

Posté par francesca7 le 27 février 2013

 

l’histoire des métiers de Paris : leur origine, leur quotidien, leur évolution au fil du temps, leurs us et coutumes, leurs statuts. Insolites, oubliés, raréfiés ou disparus, découvrez ou redécouvrez-les.

 

Marchande de Café ou

LE CAFE

Le café arrive en Europe aux alentours de 1600 introduit par les marchands vénitiens. Dès 1615, il était régulièrement consommé à Venise (où le Caffè Florian, fondé en 1720, est le plus ancien d’Italie encore en fonctionnement) en provenance d’Égypte.

482px-CoffeePeddler dans ARTISANAT FRANCAISOn conseille au pape Clément VIII d’interdire le café car il représente une menace d’infidèles. Après l’avoir goûté, le souverain pontife baptise au contraire la nouvelle boisson, déclarant que laisser aux seuls infidèles le plaisir de cette boisson serait dommage. Le café est très vite prisé des moines pour les mêmes raisons qu’il l’est des imams : il permet de veiller longtemps et de garder l’esprit clair. Les musulmans pendant les croisades interdisent l’exportation de leurs plants de Coffea arabica. En 1650, un pèlerin musulman à La Mecque, Baba Budan parvient à ramener sept plants en Inde, qu’il plante à Mysore et dont les descendants subsistent encore aujourd’hui.

Les négociants hollandais et anglais qui avaient pris goût au café lors de leurs voyages en Orient, le font connaître dans leurs pays. Vers les années 1650, le café commence à être importé et consommé en Angleterre, et des cafés ouvrent à Oxford et à Londres. Les cafés deviennent des lieux où les idées libérales naissent, de par leur fréquentation par des philosophes et lettrés. Les pamphlets et libelles sont distribués dans les cafés. En 1676, cette agitation incite en Angleterre le procureur du Roi à ordonner la fermeture des cafés, citant des crimes de lèse-majesté contre le roi Charles II et le royaume. Les réactions sont telles que l’édit de fermeture doit être révoqué. Les flux d’idées alimentés par le café modifieront profondément le Royaume-Uni. On y compte plus de deux mille cafés en 1700. La célèbre compagnie d’assurances Lloyd’s of London est à l’origine un café fondé en 1688 : le Lloyd’s Coffee House.

Dès 1644, un aventurier et poète vénitien, du nom de Pietro della Valle avait apporté quelques balles de café à Marseille. Au milieu du xviie siècle, des marchands de Marseille qui avaient appris à apprécier le café au Levant commencèrent à ramener des balles de café. En quelques années, un groupe de marchands et de pharmaciens s’organisèrent pour importer du café d’Égypte. En 1671, le premier café marseillais ouvrait ses portes à une clientèle rapidement nombreuse. Mais il faut attendre 180px-Roasted_coffee_beans1669 et l’arrivée en grand appareil de l’ambassadeur de la Sublime Porte, Soliman Aga, auprès de Louis XIV, pour que la mode de la consommation du café soit lancée dans la capitale. Recevant avec faste ses invités de marque dans son appartement parisien, il leur offre dans une mise en scène digne des Mille et Une Nuits du café à la turque. Toutes les grandes dames se piquèrent de curiosité pour ce personnage haut en couleur qui se fit brocarder par Molière dans le Le Bourgeois gentilhomme.

À Paris, le premier café parisien est fondé par un Arménien du nom de Pascal en 1672 près du Pont-Neuf, qui fonda ensuite un autre café en 1685 à Londres. Pascal avait aussi fondé le premier café en France vers 1665. Le café Procope est le deuxième café à ouvrir dans cette ville en 1686. On y invente une nouvelle manière de préparer la boisson : en faisant percoler de l’eau chaude dans le café moulu retenu par un filtre. Il innova aussi en acceptant les femmes. Le café devient très prisé durant le Siècle des lumières. Voltaire consomme jusqu’à douze tasses de café par jour et possède une collection de cafetières. À la veille de la Révolution, Paris compte plus de deux mille cafés.

 

MARCHANDE DE PETIT NOIR

(D’après Paris qui crie : petits métiers, paru en 1890)

 

la-marchande-de-petit-noir-2C’est au coin des ponts, à l’orée des faubourgs, sur les grands passages d’ouvriers que l’on trouve la pauvre vieille femme, avec son réchaud et sa grosse bouillotte, ou bien encore sur les quais, aux rampes où dévalent les débardeurs. Pour un sou, elle réchauffe de son café, vulgo petit noir, le travailleur allant de bonne heure à l’ouvrage, le chiffonnier qui rôde aux heures sombres et revient le matin avec son butin, et le pauvre diable sans domicile qui a passé la nuit sous les ponts.

Indifférente au fleuve humain qui passe auprès d’elle, hypnotisée dans ses vieux châles, elle rêve… à quoi peut-elle bien rêver ?

Et pourtant, que de choses elle a vues, la marchande de petit noir ! que de types divers l’ont coudoyée et quelle moisson d’observations philosophiques et immorales elle a pu faire ! Voici le trottin, le nez au vent, cherchant l’occasion d’abandonner parents et atelier, le valet sans place affalé sur un banc, le provincial naïf suivant machinalement le cours de la Seine, l’aigrefin en quête d’un bon coup, le philosophe à la poursuite… d’une idée, le flâneur, monocle à l’oeil, à la poursuite d’une fine bottine, et la désespérée l’oeil égaré, allant se jeter à l’eau.

Immobile, la marchande voit tout cela et bien d’autres choses ; mais les révolutions peuvent gronder, les ministères tomber, tout lui est égal, comme disait Horace, pourvu qu’elle vende son petit sou de café.

’La marchande de petit noir.’ 

A Ludovic d’Arthies 

J’admire cette femme chassieuse, détraquée, alors qu’enfouie dans la guérite de ses vieilles loques, elle recueille cette perle fauve qui miroite et tremblote à la cime de son pif, écrase sur son linge la boue grenelée du tabac et attise les braises du fourneau sur lequel mijote le petit noir, le cafetiau des pauvres.

Cette bibasse grosse, grande, forte en mie, gît affaissée au tournant d’un pont, près d’une pissotière, verdâtre, trouée au bas la-marchande-de-petit-noir-3-300x167d’une bouche, bouillonnée par la fleur du chlore, comme par le blanc muguet, les lèvres de certains malades. Parfois, cette femme dresse devant elle un petit tréteau de bois et empile les uns à côté des autres des carrés de pain d’épices, blondasses et mous, des piles de noisettes creuses, des sucres d’orge, des croquets, des nèfles semblables aux anus noirâtres des chiens, des poires boueuses, des gâteaux ronds, aux chairs épaisses, pareilles à des éponges jaunes, ajoutez à cet attirail un parasol, rouge et fané, des tasses opaques, des cuillers en fer blanc, un gueux qui charbonne sous les pieds de la vieille, une fausse platebande de cheveux qui s’effilent sur le front rayonné de crevasses, tel est l’éventaire, telle est la femme qui, dès l’aube, verse le café aux maçons et donne du feu aux noctambules qui regagnent leur lit, le cigare au bec.

A cette heure, le quai est désert; çà et là seulement quelques hommes qui se lèvent, le ventre vide, ou rentrent se coucher, le ventre plein.

Puis ce sont, ici les tombereaux nocturnes qui passent lourdement avec leur escorte de sapeurs aux tabliers de cuir, et là un écrase-pierre qui ronchonne, sur l’autre rive, aplatissant la caillasse mouillée du macadam. Au loin, deux ouvriers cheminent en riant, un monsieur trébuche, navré par les pitoyables élans de la drôlesse qu’il vient de quitter, un caniche flaire la pierre du parapet, se tourne, lève le gigot, lance quelques gouttes et, remuant la queue, s’en va, au hasard du trottoir, cherchant une flaque à laper ou un os à mordre.

Sept heures sonnent, la chaussée commence à s’emplir de monde, la brume s’est déchirée, le ciel n’a plus ses teintes de paille et de rose, mais il arbore le bleu tendre des turquoises, les haquets sautent, les fardiers gémissent et tressaillent, les fiacres courent, clopin-clopant, les femmes en bonnet s’arrêtent et devisent, la pissotière chante doucement, le café de la vieille est la-marchande-de-petit-noir-1-201x300épuisé, elle pare sa marchandise pour l’après-midi, met des toques de papier blanc à l’un des bouts de ses sucres d’orge, époussette ses hideuses mangeailles et rit au nez d’un pochard qui bouffonne et la veut baiser.

La ville est debout. Les enfants vont sortir; au mitan du jour, ils s’enfonceront dans la gorge les affreux suçons à l’absinthe et leur coeur se brouillera, et, le soir, au dîner, ils se refuseront à manger l’insipide panade!

O vieille hommasse, vendeuse de petit noir, joie des matins qui s’éveillent! ta tâche est accomplie; tu as réchauffé les matineux pauvres et tu as rompu la monotonie des ménages par les hurlements des mioches que l’on gifle pour n’avoir pas voulu, grâce à tes friandises, avaler l’assiette de soupe chaude. 

J.-K. Huysmans

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LA VILLE

Posté par francesca7 le 10 février 2013

 

LA VILLE paris_night

Une ville est un milieu physique, où se concentre une forte population humaine, qui a aménagé cet espace pour faciliter et concentrer les activités humaines : habitat, commerce, industrie, éducation, politique, culture, etc. Les principes qui gouvernent la structure et l’organisation de la ville sont étudiés par la sociologie urbaine, l’urbanisme ou encore l’économie urbaine.

L’ONU estime que 2008 fut l’année où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, plus de la moitié des humains résident dans une ville.

En France, où l’organisation municipale est devenue uniforme, l’INSEE définit la ville selon le critère de l’importance du peuplement et de la continuité de l’habitat. Une ville se définit par une population d’au moins 2000 habitants, dont les habitations doivent être à moins de 200 m chacune.

Les villes apparaissent entre 3500 et 1500 avant J-C dans les régions fertiles et limoneuses de Mésopotamie comprises entre le Tigre et l’Euphrate, aujourd’hui l’Irak, puis en Syrie, en Égypte, dans les vallées du Nil et du Jourdain, de la vallée de l’Indus et du Yangzi Jiang.

La symbolique de la création de la ville

Les civilisations occidentale et moyenne orientale disposent d’un certain nombre de mythes et de récits légendaires de création des villes qui nous renseignent, par delà la réalité historique, le sens même donné à de tels établissements construits de toutes pièces par les hommes.


Selon la tradition biblique, c’est Caïn lui-même qui construisit la première ville dans le pays de Nod, le pays de l’errance, et qu’il baptisa du nom de Hénoc qui veut dire le commencement (Genèse 4, 17-24). C’est là que naissent symboliquement l’artisanat avec Tubalcaïn, le premier ouvrier à travailler les métaux, et les arts avec le joueur de flûte (de chalumeau), Youbal. C’est aussi, avec Lamek, la ville du crime et c’est pour cela que Dieu la détruisit par un déluge. La Bible, dans le canon chrétien, commence avec l’histoire d’une ville, celle d’Hénoc, et se clôt dans l’Apocalypse par celle d’une autre ville, la Jérusalem céleste, comme pour signifier que « par amour, Dieu révise ses propres desseins, pour tenir compte de l’histoire des hommes, y compris de leurs plus folles révoltes », à moins que l’avenir de l’homme ne passe par la ville et que la ville elle-même soit le symbole de la perfection du monde à venir. L’homme n’est donc point destiné à revenir un jour dans un paradis perdu, mais à vivre pour l’éternité, dans une ville, la Jérusalem céleste où il n’y a plus de temple en son centre car cette ville est Dieu. Le Jardin d’Eden est interdit de retour aux hommes et c’est pour cela que, symboliquement, Dieu y a placé à l’entrée un ange avec une épée flamboyante.

La Bible est aussi une longue succession d’histoire de villes qui toutes seront détruites y compris Jérusalem et son temple par trois fois, comme si la perfection voulue par les hommes ne pouvait être atteinte en ce monde. La grande ville (Babel-Babylone et Jérusalem) est le symbole de la perdition de l’homme comme le rapporte Jacques Ellul au travers une analyse fine du texte biblique, car elle est le milieu créé par l’homme pour échapper au projet de Dieu. La ville, dès les origines, apparaît donc dans sa symbolique du moins, comme la seule voie qui permette à l’homme d’accéder à sa propre humanité en apprenant à « vivre ensemble, égaux et différents » pour reprendre la problématique posée par le sociologue Alain Touraine. La ville au travers le mythe de Babel pose aussi directement, avec la diversité des langues, la question des conditions de l’altérité et c’est au travers cette altérité que l’homme devient civilisé par opposition aux barbares. C’est en cela alors que la ville devient « creuset d’humanité « . Construire une ville est un acte à hauts risques où l’homme se confronte avec les dieux créateurs, tel un démiurge. Aussi est-il indispensable de s’accorder les bonnes grâces desdits dieux au travers les rites de fondation avec des sacrifices et des offrandes et les rites de dédicace. La dédicace consiste à placer la ville sous la protection d’un dieu tutélaire particulier.

Les premières villes apparaissent dans la Haute-Antiquité d’abord dans les grandes plaines alluviales fertiles de la Mésopotamie, du Nil, du Fleuve Jaune et du Gange. L’apparition de villes coïncide avec l’émergence de l’agriculture durant la période du Néolithique. Voir les travaux de Jean-Louis Huot sur la naissance des villes en Mésopotamie notamment.

À cette époque, la ville se caractérise par plusieurs éléments :

  • par une délimitation précise autant que symbolique de la ville par un fossé, une palissage ou un mur d’enceinte parfois monumental ; il convient de renvoyer, par exemple, aux nombreux mythes de la création de Rome avec Rémus qui trace le périmètre de l’enceinte avec une charrue. Symboliquement, cette limite qui est aussi une protection distingue deux mondes : celui de la cité (la civis en latin), le monde des civilisés, de ce qui n’est pas la cité, le monde des barbares. Ceux qui ne respectent pas les règles de la cité sont alors bannis, rejetés, mis au ban, c’est-à-dire hors de la cité. De là le mot banlieue : la banlieue n’est pas la cité, ce qui explique parfois ce sentiment de rejet qu’ont les habitants de la banlieue de ne pas être des citoyens à part entière. Citoyen, habitant de la cité.
  • par des rites de fondation dont on retrouve parfois les traces lors des fouilles archéologiques et qui manifestent bien là une intention particulière, un projet qui risque de contrarier les dieux. Il s’agit de rassembler dans une même enceinte des hommes et des femmes de clans et de familles différentes, voire antagoniques, de métiers et de mœurs divers… Il convient alors de faire corps, les sociologues parlent aujourd’hui de corps social qui est plus que la somme des individus qui le composent.
  • par l’apparition d’un espace public qui va être bordé très rapidement par un bâtiment plus grand que les autres (maison du chef, des prêtres, maison commune ?) comme le montrent les fouilles de Jean-Louis Huot en Mésopotamie (op. cit.). L’espace public est sans doute l’élément le plus discriminant pour marquer le passage du village au sens entendu à l’époque — le mot n’existe pas — de la ville. Le village, à cette époque de la fondation des premières villes, est avant tout un habitat précaire fait de huttes et de tentes autour d’un puits. Le village regroupe un clan, une famille au sens large du terme. La ville est un tout autre projet : elle va regrouper plusieurs clans, plusieurs familles, plusieurs métiers…
  • par l’apparition de greniers qui montre que l’on change de système économique et que l’on peut engranger les récoltes, en préserver une part pour les semailles de l’année suivante et aussi échapper aux famines. C’est encore la traduction d’une accumulation de surplus qui vont permettre les échanges et la naissance d’une économie avant même l’apparition de la monnaie.
  • par une superficie importante (la ville mésopotamienne d’Uruk s’étend par exemple sur 400 ha) ; la taille n’est toutefois pas discriminante. Il existe de petites villes qui peuvent être de la taille d’un village comme de grandes villes.
  • par une population conséquente et surtout sédentaire (la population de Xi’an est estimée à un million d’habitants 1000 ans avant l’ère chrétienne) pour la ville d’Uruk.


Les raisons de l’apparition des villes sont probablement liées, si l’on en croit l’analyse des économistes, à l’accumulation des richesses des civilisations rurales capables de dégager des surplus de production et surtout liées au développement d’une division du travail. Les cultures relativement intensives du fait des progrès dans la sélection des semences et du bétail comme dans les outils favorisent la richesse et incitent à la spécialisation des personnes dans d’autres domaines que l’agriculture, et tout particulièrement dans les fonctions artisanales et commerciales puis administratives, religieuses ou militaires.

Néanmoins, survivront jusqu’à nos jours, en parallèle, des civilisations nomades qui n’en furent pas moins brillantes et les Hébreux, eux-mêmes Sémites nomades, émigrèrent avec Abram (Abraham) de ces régions où naquirent les toutes premières villes. La lecture de la ville ne peut pas faire l’impasse d’un parallèle avec le nomadisme et ce qu’il en reste encore de nos jours, y compris dans nos imaginaires. Il convient alors de se rapprocher des travaux du sociologue Michel Maffesoli. C’est Caïn — l’agriculteur sédentaire — qui tue son frère Abel — le nomade gardien de troupeaux — que Dieu semblait privilégier.

La ville naît aussi et surtout de la volonté des hommes qui se regroupent autour d’un projet commun, celui de vivre en société. C’est pour cela que l’espace public apparaît comme l’élément symbolique primordial de la fondation de la ville. La ville apparaît alors comme un projet politique au sens étymologique du terme, de polis qui en grec veut dire la cité. La ville n’est donc pas qu’un rassemblement d’hommes et de femmes guidés par des soucis essentiellement fonctionnels (se protéger et se défendre, échanger et marchander…). La ville regroupe sur un territoire donné, des hommes et des femmes et leurs activités avec le projet commun de vivre ensemble, projet plus ou moins explicité d’ailleurs et parfois même sous la contrainte relative d’un leader qu’il soit laïc ou religieux voire les deux à l’époque. C’est avec étonnement qu’Étienne de la Boétie dans son « discours sur la servitude volontaire » au xvie siècle, s’interroge sur ce qui pousse les hommes nés libres et égaux à abandonner ainsi une part de leur liberté pour vivre ensemble. Sans doute parce que cette vie ensemble est la seule façon pour l’homme d’avenir à sa propre humanité si l’on en croit le philosophe Emmanuel Lévinas qui évoque l’altérité et les conditions de cette même altérité.

Des décisions « politiques » furent à l’origine de la création de villes nouvelles de l’Antiquité à nos jours, mais la finalité reste toujours là même avec souvent le souci de créer sur terre, ici et maintenant, un impossible paradis, une cité idéale. Celui qui nous est promis dans la perspective chrétienne, du moins symbolique, est une ville : la Jérusalem céleste.

 Texte alternatif absent

La difficulté de la définition de la ville tient à ses propres caractéristiques : une taille, mais également des fonctions diverses et surtout une autonomie politique. Pour les géographes contemporains comme Pierre George, une ville se définit comme « un groupement de populations agglomérées caractérisé par un effectif de population et par une forme d’organisation économique et sociale ». On fait aussi souvent la distinction entre ville et village avec les activités dominantes, en tenant compte de la population : la ville n’a pas une activité essentiellement agricole ou artisanale, contrairement au village, elle a aussi une activité commerciale, politique, intellectuelle. Avec cette définition, une ville pourrait être plus petite qu’une agglomération fortement peuplée à partir d’un réseau de communication.

En France, les villes et agglomérations urbaines (par opposition aux agglomérations rurales), sont désignées sous le terme unique d’unité urbaine, leur délimitation est fondée sur l’unique critère de continuité de l’habitat. Les agglomérations peuvent donc être constituées d’une ou plusieurs communes sur le territoire desquelles une zone agglomérée contient plus de 2 000 habitants. Les limites sont redéfinies en fonction des divers recensements. La première définition date de 1954.

 On compte, il me semble, 257 villes en France…..

Les grandes villes sont le produit de l’étalement urbain ainsi que de la concentration des pouvoirs stratégiques de commandements dans de multiples domaines (politique, administratif, économique, culturel, militaire, etc.). On utilise généralement le terme de « métropole » pour les désigner. Toutefois, de nouvelles expressions permettent de les distinguer, notamment selon leur rayonnement au niveau mondial :

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