• BONJOUR A TOUS ET

    bienvenue (2)

     CHEZ FRANCESCA 

  • UN FORUM discussion

    http://devantsoi.forumgratuit.org/

    ............ ICI ............
    http://devantsoi.forumgratuit.org/

  • téléchargement (4)

  • Ma PAGE FACEBOOK

    facebook image-inde

    https://www.
    facebook.com/francoise.salaun.750

  • DECOUVERTES !

    petit 7

  • BELLE VISITE A VOUS

    aniv1

    PETITS COINS DE PATRIMOINE QUI SERONT MIS EN LUMIERE AU DETOUR DE NOTRE REGION DE FRANCE...

  • Cathédrale St-Etienne-Auxerre

    St-Etienne Cathédral, Auxerre

    « La restauration est une opération qui doit garder un caractère exceptionnel. Elle a pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse, sur le plan des reconstitutions conjecturales, tout travail de complément reconnu indispensable pour raisons esthétiques ou techniques relève de la composition architecturale et portera la marque de notre temps. » citation Charte de Venise, art. 9, ICOMOS, 196.

  • M

    JE SUIS ORIGINAIRE MOI-MEME DE LA BOURGOGNE....

  • FRANCE EN IMAGES

    G

    « Un monument restauré traduit les connaissances, les ambitions, les goûts, non seulement du maître d’oeuvre mais aussi du maître d’ouvrage : c’est le vrai révélateur de l’appréhension des édifices par une génération donnée, qui leur permet de reconnaître pour sien un édifice centenaire. » citation de Françoise Bercé.

  • amis

  • Méta

  • amis

  • Architecture Française

    5

  • Artisanat Français

    1

  • A

  • amour-coeur-00040

  • montagne

    Tout devient patrimoine : l'architecture, les villes, le paysage, les bâtiments industriels, les équilibres écologiques, le code génétique.

  • 180px-Hlézard1

  • Patrimoine Français

    3

    Citation sur la France.
    !!!!
    La France, je l'aime corps et biens, en amoureux transi, en amant comblé. Je la parcours, je l'étreins, elle m'émerveille. C'est physique. Pour l'heure, c'est le plus beau pays du Monde, le plus gracieux, le plus spirituel, le plus agréable à vivre. En dépit de ses défauts, le peuple français a des réserves inépuisables de vigueur, d'astuce et de générosité. j'écris cela en toute connaissance de la déprime qui périodiquement enténèbre nos compatriotes. Ils ont une pente à l'autodénigrement, une autre au nihilisme. Je suis français au naturel et j'en tire autant de fierté que de volupté. J'ai pour ce vieux pays l'amour du preux pour sa gente dame, du soudard pour la servante d'auberge, de l'érudit pour ses grimoires, du paysan pour son enclos, du bourgeois pour ses rentes, du croyant des hautes époques pour les reliques de son saint patron... J'ai la France facile, comme d'autres ont le vin gai ; je l'ai au coeur et sous la semelle de mes godasses. Je suis français, ça n'a pas dépendu de moi et ça n'a jamais été un souci. Ni une obsession. Toujours un bonheur...

    Dictionnaire amoureux de la France - Denis Tillinac.

  • a bientot

  • Accueil
  • > Recherche : marchand peau lapin

Résultats de votre recherche

La vie rurale, au fil des jours

Posté par francesca7 le 25 août 2014

 

La guerre finie, la vie a repris peu à peu, comme avant, car il faut bien se dire que jusqu’en 1940, la vie rurale n’a pas changé. Ce ne sont pas les commodités apportées par l’emploi de la fau­cheuse ou de la batteuse qui ont modifié grand chose. Le travail restait dur et on a vécu presque dans les mêmes conditions que les grands-parents et même bien des générations avant eux.

images (22)En avant la musique

Promenons-nous dans cette campagne au pas du cheval qui tire notre carriole. Voici un village niché dans les collines au nord-ouest du chef-lieu. Figurez-vous qu’à la fin du siècle précédent, vers 1895, il y avait dans ce village un instituteur pas­sionné de musique, bon instrumentiste, et qui avait su faire par­tager sa passion à beaucoup de jeunes, et même de moins jeunes, du pays. Il avait réussi à créer une fanfare qui compre­nait une quarantaine d’exécutants. Cette fanfare cessa en 1914, mais reprit la guerre finie, jusqu’en 1928.

Ce groupe de musiciens animait le pays ; l’hiver, on montait des pièces de théâtre, l’été on donnait des concerts…

Voici, justement, un de ces anciens musiciens. Écoutons-le.

« J’avais quinze ans à la fin de la guerre de 14. Un de mes oncles qui, comme mon père, avait eu la chance d’en revenir, m’a appris la musique. Il jouait du cornet à piston et je l’ai fait, moi aussi.

« Je me souviens même que lorsqu’il fallait déplacer la bat­teuse, tenez, dans le hameau que vous apercevez là, et qui est fort pentu, on se mettait à vingt-deux bonshommes qui tiraient la corde… et l’oncle, pour les encourager, marchait devant en jouant du piston !

Dans ce hameau, poursuit-il, habitaient mes grands-parents du côté de ma mère. Ils avaient une petite bricole, avec un âne, deux vaches que la grand-mère menait aux champs le long des chemins tout en tricotant à quatre aiguilles, des chaussettes ou des mitaines. Le grand-père était tisserand. Il tissait de la toile de chanvre, surtout, parce que tout le monde cultivait un coin de chanvre pour cela.

Ils avaient eu une seule fille : ma mère. Avant son mariage, ma mère allait en journée, travailler chez les uns les autres, à la vigne, aux asperges, dans les champs…

Une épidémie terrible

Mes grands-parents sont morts tous les deux en 1911, de l’épi­démie de dysenterie qui a causé bien des morts dans la contrée. Figurez-vous qu’un gars du bourg qui faisait son service dans les dragons était tombé malade de cette dysenterie. Il s’en était tiré à grand peine, à ce qu’on disait. Il était venu en convales­cence à la fin de l’été, au pays. Il paraît qu’un cousin de ma mère avait bu dans le même verre que lui… toujours est-il que ce cousin, et bien d’autres, mes grands-parents, sont morts de cette dysenterie contre quoi les médecins ne pouvaient rien.

J’ai été pris, moi aussi, par cette épidémie. Je suis resté au lit trente-trois jours. Un jeune médecin qui était ouvert aux méthodes nouvelles avait trouvé un remède. Il était venu d’Auxerre à bicyclette. Ce remède, il fallait le boire mélangé à du blanc d’oeuf. En deux jours, c’était fini. Ce jeune médecin a malheureusement été tué à la guerre.

Pendant l’épidémie, le préfet avait pris des mesures pour limi­ter l’extension du mal. Il ne fallait absolument pas quitter le pays ; tout déplacement était formellement interdit. Les gen­darmes, à cheval, faisaient le contrôle – léger, quand même – sur les routes.

Ensuite, on a fait dans toutes les maisons une désinfection générale. Ça a duré près d’une semaine. »

Il s’agissait sans doute, en cette année 1911, d’une espèce de typhoïde, avant-coureur de cette maladie qui fit tant de morts quelques années plus tard avec l’épidémie généralisée connue sous le nom de « grippe espagnole ».

Le marché à Auxerre…

Chaque semaine, le lundi, on allait au marché d’Auxerre vendre nos produits. Chacun y retrouvait ses « pratiques ». On vendait beurre, fromages, fruits, légumes selon la saison, et aussi volailles et lapins.

« J’accompagnais ma mère, nous explique un vieux voisin. J’attelais le cheval avant jour. On chargeait la carriole, et en route ! Le cheval trottait à peu près les deux tiers du chemin ; le reste, on le faisait au pas car les côtes sont rudes. Une fois, c’était la semaine avant Noël, on avait amené deux petits sacs de châtaignes. Voilà, tout au début du marché, une dame, bien arrangée et fiérotte, qui se présente : je voudrais des châtaignes cueillies et non ramassées, qu’elle dit. Je fais un clin d’oeil à ma mère et je réponds : il y en a dans le sac d’à côté, c’est des cueillies, mais elles coûtent le double ! Et l’affaire a été faite. Après, ma mère m’a disputé. Mais je lui ai dit que s’il y avait des gens bêtes et riches, il fallait en profiter. »

images (23)A midi passé, le marché se terminait. On allait déjeuner rue d’Egleny, explique 1e rescapé de la typhoïde de 1911, à l’hôtel de la Renommée. On demandait soit une portion soit une demi­portion selon son appétit. On nous servait du ragoût avec des légumes, un morceau de fromage, un morceau de tarte, et une chopine. Le repas coûtait 2 ou 3 francs. »

Puis on faisait les commissions et on prenait le chemin du retour.

… et au village

Jusqu’à la guerre de 1914, dans bien des villages se tenait un marché le dimanche matin. Y venaient des marchands de volailles, beurre, oeufs ou légumes. Ils ramassaient ainsi la pro­duction de ceux qui n’avaient pas vendu en ville ou ne pou­vaient y aller. Ils étaient équipés de grandes carrioles montées sur ressorts. Ils dételaient sur la place, et les gens leur appor­taient, dans leur brouette bien souvent, ce qu’ils avaient à vendre. Certains de ces marchands vendaient un peu de mer­cerie. Le boulanger d’un village attelait son chien à une toute petite carriole que le charron lui avait faite tout exprès, et il venait sur la place vendre la pâtisserie.

Un ancien jeune gourmand se souvient : « avec une pièce de deux sous, en bronze, on avait deux allumettes », deux gâteaux longs et feuilletés : pour dix centimes, donc.

Les artisans

Dans tous les bourgs ou à peu près, on trouvait tous les corps de métier indispensables à la vie rurale : boulanger, boucher, épicier, voilà pour la nourriture. On n’allait que de temps en temps chez le boucher, quant à l’épicerie on s’y approvisionnait surtout en sucre, café, épices et allumettes. L’huile, on la faisait à l’huilerie avec les noix ou la navette. A l’huilerie, on avait un litre d’huile pour trois litres de noix.

On allait chez le bourrelier pour les harnais. Quand on avait un nouveau cheval, on lui amenait pour qu’il prenne les mesures afin d’ajuster le collier. Il y avait aussi les métiers du fer, de la pierre et du bois : forgeron, maréchal-ferrant, maçon, char­pentier-couvreur, menuisier, charron, tonnelier. Outre les ton­neaux, cuves et autres seilles en bois, le tonnelier fabriquait aussi les garde-genoux, ces espèces de caisses dans le fond des­quelles on mettait de la paille, et que les femmes utilisaient au lavoir.

Pour se vêtir et se chausser, le tisserand vous fabriquait des tissus d’une solidité éprouvée, et les cordonniers et sabotiers se chargeaient de vous mettre les pieds au sec et à l’aise.

La plupart du temps on était en sabots, les chaussures étaient réservées aux grandes occasions de la vie, c’est-à-dire les céré­monies religieuses et familiales.

Ajoutez à tout ce monde un ou deux rouliers, les spécialistes des transports, et vous aurez un aperçu assez complet de la vie artisanale rurale d’avant la guerre de 1914.

Pardon ! J’oubliais de mentionner l’auberge où passants et rouliers faisaient halte volontiers.

« Chez nous, mon grand-père qui était tisserand, a fabriqué aussi jusqu’à la fin de sa vie les guides et les cordeaux pour les attelées de chevaux »… après lui, on achetait les cordeaux et les longes à vaches, sur la foire au chef-lieu de canton.

La vie aux champs

images (24)Du matin à la nuit, on travaillait aux champs, à la vigne, au bois, selon l’urgence et les saisons. Certaines productions, plus délicates, plus fragiles, demandaient des soins particuliers. Ainsi en était-il pour les asperges. De bon matin, panier au bras et gouge à asperges en main, on allait prendre la pousse de la nuit. Il convenait de mettre la cueillette en bottes de 2 ou 3 kg, en les plaçant dans un moule en bois. Pour protéger les pointes des asperges qui sont si tendres, mais fragiles, on mettait une poignée d’herbe fraîche. On rassemblait toutes les bottes dans des paniers en osier et, tous les deux jours, on livrait à la gare de Chemilly où le marchand les embarquait en wagons pour Paris.

Dans cet arc de terre sablonneuse qui met comme un accent circonflexe sur la partie nord d’Auxerre, avant 1914, la produc­tion d’asperges était très importante.

On faisait ses griffes d’asperges soi-même, et on les exploitait de dix à douze ans avant de les renouveler.

Souvent, pour les gros travaux, les petits paysans qui n’avaient qu’un cheval s’entraidaient. On attelait à deux bêtes, sur la charrue, l’une à côté de l’autre ; pour les charrois l’une devant l’autre. Tombereaux, voitures gerbières étaient les élé­ments usuels des équipages de transport. Car, dans une exploi­tation agricole, on n’a jamais fini de transporter, de la ferme aux champs, des champs vers les bâtiments, des bâtiments au mar­ché… Non, ce n’est jamais fini.

Quand on avait réussi à économiser suffisamment, on se fai­sait faire une carriole légère ou un quatre-roues qu’on appelait aussi char-à-bancs.

En 1911, un charron spécialisé d’Auxerre vous faisait un quatre-roues avec sièges en cuir, auto-vireur pour le train avant, boîtes d’essieux en cuivre à votre nom, lanternes et capote de cuir, pour mille francs-or. Voilà qui aujourd’hui représenterait une belle somme. Je crois volontiers que l’on pourrait traduire cette équivalence par un de ces véhicules qu’on dit être « bas de gamme », disons une 2 chevaux camionnette.

On attelait un cheval léger, bon trotteur et c’était un vrai plai­sir d’aller au marché, ou tout simplement rendre visite à sa parenté en pareil équipage.

Et puis, pour le reste des outils ou instruments de travail, les artisans vous les fabriquaient sur place, au pays.

Le maréchal, en deux soirées, vous faisait une rouelleuse ou décavaillonneuse pour la vigne qui ne devait rien à personne en solidité, finesse des mancherons, équilibre du versoir. Le char­ron montait des roues qu’on cerclait au feu ; c’était une vraie cérémonie les jours de cerclage de roues… et chaque artisan dans son domaine propre vous réalisait des merveilles de savoir-faire et de goût des belles choses.

Je parle ici des gens de nos pays de petites cultures diversi­fiées qui, vers 1900, avaient tous des chevaux. Mais je sais bien qu’en d’autres contrées où les boeufs étaient encore liés pour les labours ou les charrois, il était plus d’un maître charron qui vous taillait un joug à la mesure de vos bêtes, avec un souci de per­fection sans pareil.

Oui, tous ces gens-là, nos vieux artisans, étaient des artistes. Artiste aussi était le cultivateur qui, au labour, arrêtait ses che­vaux lorsqu’il voyait un brin de chiendent, l’arrachait soigneuse­ment, le secouait pour enlever la terre, et le mettait dans la poche de son gilet de toile. Ne souriez pas. J’ai connu cela et je garantis que les quatre ou cinq arpents de l’exploitation étaient tenus «comme un jardin ».

Les mesures agraires

Puisque je parle de surfaces, permettez que je vous dise com­ment on évaluait alors les territoires cultivés par chacun, dans l’Auxerrois du moins, car il y avait des variantes selon les contrées.

La plus petite mesure agraire, le carreau, valait 50 centiares. Venait ensuite la denrée, qui valait 16 carreaux, c’est-à-dire 8 ares.

Passons au quartier avec 12,72 ares, puis au demi-arpent qui en est à peu près le double, avec 25 ares ; enfin, voici l’arpent qui vaut 50 ares.

Pour en finir avec les chiffres dont je ne saurais abuser, j’ajou­terai simplement que l’on comptait pour semer six mesures de grain à l’arpent. Quant à la vigne, une rangée se nommait géné­ralement une perchée (bien qu’en d’autres lieux la perchée se rapporte à la perche qui vaut un quart d’arpent). Laissons là ces mesures que le système métrique est venu unifier précisément à la fin du XlXe siècle.

Je ne peux cependant m’empêcher d’apporter une dernière précision qui n’échappera pas aux vignerons, en rappelant qu’on taillait les pessiaux à 1,40 m.

Puisque nous parlons de vigne, continuons notre promenade à travers les jeunes plantations qui ont succédé à cette terrible désertification viticole amenée par le phylloxera. Les vignerons des grandes zones viticoles du département, qu’ils soient de Saint-­Bris, Chitry, Irancy, Coulanges ou du Chablisien, savent perti­nemment de quels cépages sont faits leurs vignobles. Mais ce petit pays de l’Auxerrois dont les anciens m’ont rappelé les temps « du siècle » s’est replanté en Gamay ; c’est pratiquement le seul cépage qui fut mis en place à cette époque. Je ne vous parlerai pas des travaux de culture de la vigne, qui sont suffi­samment connus. Peu de choses ont changé, au fond. Les traite­ments, plus rares alors, se faisaient manuellement.

Et le vin se vendait bien, dans cette contrée où les ouvriers qui tiraient l’ocre à quelques heures de marche, avaient souvent la gorge desséchée par la poussière de la mine.

Ces mêmes mineurs, et les compagnons scieurs de long que nous avons déjà rencontré dans les coupes, étaient aussi consommateurs d’eau-de-vie. Ils disaient que rien au monde ne pouvait égaler la goutte pour vous récurer la gorge encrassée de sciure ou d’ocre et, ma foi, je leur fais toute confiance sur ce point.

Les coteaux bien exposés au sud étaient aussi garnis de ver­gers. On récoltait les fruits pour l’hiver, on séchait sur claie, au four à demi refroidi, des pruneaux si bons pour le ventre, et on faisait du cidre pour la boisson courante. Le vin était vendu « pour faire des sous », il ne s’en buvait que le dimanche ou pour une grande occasion. On buvait aussi couramment de la piquette, cette « eau rougie » obtenue par un repiquage très mouillé de la vendange au pressoir.

Les autres cultures

On cultivait du trèfle violet, du trèfle incarnat, du sainfoin, de la luzerne. La première coupe de trèfle violet était fanée et engrangée pour nourrir les chevaux, de même que le sainfoin. Les autres plantes avec le foin de pré quand c’était le cas, ser­vaient à nourrir les vaches.

Nous parlerons des bêtes un peu plus tard. Mais les céréales, direz-vous ! Nous y arrivons.

A tout seigneur, tout honneur, voici le blé, dans les variétés telles que « Bon fermier », « Inversable de Bordeaux », « Saumur », « Blé bleu » dont la paille en fin d’épiaison avait des reflets bleus avant de virer au blanc, et aussi « Alsace » ou « Hybride du tré­sor » très lourd de grain et à paille raide.

En bonne année on récoltait de 8 à 10 quintaux l’arpent, ce qui faisait en bonnes terres à peu près 20 quintaux l’hectare. L’avoine et l’orge faisaient un bon quart de moins. On ne labou­rait pas bien profond avec les chevaux et on ne mettait pas d’engrais. L’assolement comportait blé, avoine et orge, suivis de légumineuses ou pommes de terre et betteraves.

Revenons un instant à ces cultures de légumineuses, notam­ment de trèfle, pour signaler que la graine de trèfle (trèfle de 2e coupe pour le violet) était vendue pour faire de l’huile à des marchands qui la chargeaient à la ferme dans leurs grandes voi­tures à cheval.

On cultivait aux champs la plus grosse partie des légumes nécessaires à la famille, et aussi pour vendre au marché du chef-lieu. Les variétés de pommes de terre se nommaient « Chardon blanc », « Chardon rouge », « Richter », « Bleue de Pologne », « Arly rose » et « Wotman » cette dernière réservée à l’engraissement des cochons.

On rentrait les pommes de terre en partie à la cave et surtout dans un coin de la grange où l’on protégeait le tas contre la gelée avec de la paille.

Au printemps, on refaisait du plant en prélevant dans le tas. On ne connaissait pas le doryphore à cette époque.

Dans les jardins, on se contentait de protéger la levée des petits semis contre les fourmis, avec de la cendre de bois.

Des soins pour tous

images (25)Les gens se soignaient tout seuls. C’était rare quand on allait chercher le médecin.

Il venait avec son cheval attelé à une voiture légère, une sorte de tilbury. Dans le coffre de la voiture, sous le siège, le médecin avait sa trousse et des médicaments du genre onguents pour les douleurs musculaires.

Mais, je le répète, pour les arias de la vie courante, on se passait de lui. Les vertus du grog étaient aussi pratiquées que connues. Pour les maux de gorge, on prenait une infusion de feuilles de ronce sucrée avec du miel. Les queues de cerise remédiaient aux ennuis de vessie, les pruneaux relâchaient le ventre cependant que le cassis en infusion soit par la feuille soit par le bois, l’hiver, vous le raffermissait. Les plaies se soignaient avec application de vin très sucré suivie d’un pansement recouvrant une feuille de géranium placée directement sur l’épiderme coupé. Pour les fou­lures et entorses intervenait la racine de « l’herbe à la foulure », en quelque sorte le bouillon-blanc, bien connu pour ses vertus émol­lientes. On écrasait la racine et on mélangeait avec un soupçon de saindoux, on appliquait sur la partie malade.

Mais arrêtons là une énumération que je ne donne qu’à titre d’exemple et dont la poursuite serait vite fastidieuse.

L’on savait aussi soigner les bêtes à partir des principes recon­nus aux plantes de l’entourage régional et transmis d’une géné­ration à l’autre depuis des temps très anciens.

Mais on devait pourtant quelquefois faire appel au vétéri­naire. Il venait à cheval en 1900, les sacoches de sa selle d’armes contenant les médicaments essentiels, d’ailleurs assez peu nom­breux.

Les bêtes

Le cheval tenant dans la vie et dans ce propos la place que l’on sait, je n’évoque ici que les autres animaux de nos fermes.

Dans toutes les exploitations, on entretenait au moins deux ou trois vaches. Elles broutaient l’herbe au bord des chemins, allaient au pré là où il y en avait, passaient en pâture sous bonne garde sur les prés communaux ou sur les repousses des vieilles luzernes. En hiver, en plus de foin et de paille, elles recevaient des betteraves grattées, nettoyées, passées au coupe-racines, mélangées aux balles conservées après les battages.

Et puis, il y avait la basse-cour, avec le cochon acheté au mar­chand, engraissé à la farine et aux pommes de terre mélangées à l’eau de vaisselle et aux résidus de laiterie ; on ajoutait aussi du chou-rave dans la pâtée du cochon parce que cela donnait bon goût à la viande.

Poules, dindes, pintades, canards composaient l’effectif de la volaille. Tout ce monde était nourri au grain, aux pâtées de pommes de terre, son et orties hachées. Les poussins et les din­donneaux étaient démarrés à la trempée de pain au lait, les petits pintadeaux au petit grain cassé et les petits canards à la pâtée aux oeufs durs écrasés et orties hachées.

Les enfants avaient fort à faire pour chasser la buse vorace qui faisait régner la terreur sur les couvées fraîches écloses, décri­vant dans le ciel de grands cercles sans même s’aider d’un coup d’aile et ponctuant son parcours de cris stridents annonciateurs de raids meurtriers.

Les dindes nous donnaient un mal de chien pour les retrou­ver, loin de la ferme, égrenant leurs petits dans les hautes herbes des prés… Quant aux pintades qui d’un coup d’aile gagnaient le faîte du toit et vous narguaient en chantant « tout craque, tout craque… », il fallait être particulièrement rusé et attentif pour trouver au creux des haies l’endroit où elles cachaient leur nid.

Au milieu de la cour, accueillant avec les gens de connais­sance, hargneux contre tout ce qui portait l’uniforme : gen­darmes, facteur, garde-champêtre, voici le chien qui sait tout faire : avertir, mordre, repousser, ramener les bêtes qui s’écar­tent… et chasser tout gibier sans rien demander à personne.

Le village

Église, mairie, école, tels sont les trois points d’ancrage de la communauté villageoise.

images (26)Mais pour que les choses se déroulent avec ordre et mesure, il est nécessaire que certains soient investis d’un pouvoir qui les rend gardiens de cette harmonie communautaire. Errer est humain disaient les anciens romains qui s’y connaissaient en matière de discipline. Pour empêcher ces errances donc, venus du chef-lieu de canton sur leurs chevaux, les gendarmes pas­sent de temps en temps, font une petite visite au maire et s’en vont. Et il y a le représentant permanent de la loi – c’est écrit sur la plaque de cuivre qu’il porte sur la poitrine – dans la com­mune : le garde-champêtre.

Participant de la vie rurale au rythme des saisons, il adapte cette espèce de morale civique dont il est le garant, en fonction du temps et de la nature.

Parcourant le territoire communal à pied, il connaît le moindre recoin de chemin creux, les passages de sangliers, comme les coulées de garennes dans les épines. Ce faisant, il a, comme on dit, des kilomètres dans les jambes.

A la Saint Jean d’été – le 24 juin – il prenait son fusil et, s’il voyait une volaille dans les champs, gare à elle! On enfermait les volailles, en effet, depuis la Saint Jean jusqu’après les vendanges.

Ainsi donc, si le garde-champêtre tuait une poule, il la rap­portait à son propriétaire qui devait donner 5 centimes pour la cartouche, sinon il emportait la poule et la vendait à son profit.

Les enfants, dès lors, redoublaient de vigilance à la garde du troupeau de dindes que l’on emmenait aux champs après mois­son, mais à qui il fallait interdire de manger noix ou raisins.

La maison

Au terme de cette promenade à travers la commune, c’est la maison qui nous attire encore et c’est vers elle que nous reve­nons.

Entrons donc, puisqu’on nous y invite.

La patronne est en train d’écosser des petits pois. Elle se hâte car, cueillis le matin même, ils devront être mis dans les bou­teilles, bouchés, cachetés, étuvés, avant le soir ; sinon, une fer­mentation se développe et la conserve est fichue. La lessiveuse attend, avec des chiffons pour caler les bouteilles afin qu’elles ne cassent pas pendant l’ébullition.

A Noël, pour accompagner une grillade du cochon tué depuis quelques jours, ce sera un régal de pouvoir ouvrir une bouteille de petits pois !

Elle va, tout en travaillant, nous apprendre une nouvelle bizarre : voilà que, depuis ce matin, chez la voisine, la cheminée n’arrête pas de fumer dans la maison. Ça n’est jamais arrivé. Le grand père, questionné, l’a confirmé : cette cheminée n’a jamais manqué de tirage. Et pourtant, en se penchant sous le manteau de l’âtre, on voit le ciel, tout naturellement. Rien, apparemment, ne bouche la cheminée.

Que se passe-t-il donc ?

« Ce soir, j’enverrai le gamin demander au garde de venir voir », a dit la voisine. Cette décision, pleine de sagesse, a reçu l’assentiment général.

 

Source : de Guy MARQUET – Les harnais de l’oubli – Témoignage
(116 pages – Prix de vente 14€50) aux Éditions de l’Armançon – Rue de l’Hotel-de Ville – 21390 Précy-sous-Thil

Publié dans Bourgogne | Pas de Commentaires »

Les petits métiers

Posté par francesca7 le 10 août 2014

 

téléchargement (3)Il me revient en mémoire quelques petits métiers disparus. En voici quelques uns : le Caïfa, le rétameur, la marchande de harengs, le châtreux, le marchand de peaux de lapin.

Joseph venait de Saint-Sauveur avec son triporteur à pédales. Il vendait du café, marque Caïfa naturellement, des pâtes, des conserves… le tout en petite quantité. Quel métier de galère de parcourir quinze à vingt kilomètres avec un tel chargement sur les routes accidentées et non goudronnées des environs du chef‑lieu!

Il est vrai qu’il avait Rampan, un gros chien roux au poil ras qui lui tenait compagnie et l’aidait à monter les côtes avec son collier d’attelage!

Le rétameur, lui, passait deux fois par an. Petit retour en arrière: l’alu et l’inox étaient inconnus, seules étaient utilisées les casseroles en fer étamé, parfois un chaudron en cuivre. Les fourchettes étaient en fer et les cuillères en étain, inutile de dire qu’elles se tordaient facilement, il fallait donc les remplacer. Le rétameur installé sur la place de l’église récupérait les morceaux gardés précieusement et les faisait fondre. Liquéfié, l’étain était versé dans des moules et chacun récupérait des cuillères neuves. C’est également dans cet étain liquide qu’il trempait les casseroles qui ressortaient brillantes.

Fine était marchande de harengs. Chaque semaine elle recevait plusieurs caisses de harengs en gare de Saint-Sauveur et chaque jeudi, d’octobre à avril on la voyait arriver bien emmitouflée dans un grand capuchon noir, avec aux pieds de gros brodequins et sur la tête un bonnet noir qui lui cachait les oreilles. Elle poussait une sorte d’étal monté sur deux roues de bicyclette que son bricolier de mari lui avait fabriqué. Ainsi de hameau en hameau, de maison en maison elle offrait ses harengs frais et quelques saurs.

Le châtreux : en Poyaude souvent il fallait deux chevaux pour labourer et faire les charrois. Quand je dis deux chevaux c’était souvent une jument et un cheval hongre. Les jeunes poulains étaient alors castrés, non pas par le vétérinaire qui demandait un prix fou, mais par le châtreux de Leugny qui vous faisait çà en deux coups de cuillère à pot pour quelques pièces mais souvent assorties d’un gros lapin ou d’un poulet.

Le marchand de peaux de lapin : chaque famille élevait pour sa consommation de nombreux lapins; ces bêtes étaient tuées et dépouillées à la ferme. Les peaux étaient tendues sur des fourchines ou bourrées de paille, puis mises à sécher sous le hangar attendant le passage du marchand.

Tous les deux ou trois mois, Ladent, le marchand de peaux de lapin passait avec son vélo à deux porte‑bagages et muni d’un petit grelot. L’homme, d’une cinquantaine d’années, avait une belle moustache à la gauloise et un bagout de première catégorie. Il portait été comme hiver un vaste paletot de chasse, une casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et une sorte de sacoche attachée à sa ceinture où se trouvaient pêle-mêle pièces et billets.

images (4)Avec lui arrivait une forte odeur de suint, de sauvagine et de vieille graisse dont l’individu était imprégné et que Mirette la chienne avait détectée bien avant son arrivée dans la cour !

Une peau de lapin représentait une valeur de 10 à 15 sous selon l’épaisseur, la grandeur, la couleur. Les blanches étaient les plus chères. Après une longue discussion les peaux étaient ficelées sur un des porte‑bagages et payées. Alors notre bonhomme buvait un coup de cidre ou de marc, racontait les derniers potins du village et reprenait sa route en criant: Peaux de lapins! Peaux!

 Vocabulaire : Bricolier : bricoleur
En deux coups de cuillères à pots : très rapidement
Fourchines : petites fourches

 

Source :  Gilbert PIMOULLE  PARFUMS D’ ENFANCE  En Puisaye, autour de 1920 – édité en 1999

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS | Pas de Commentaires »

Une bonne brassée de souvenirs

Posté par francesca7 le 6 août 2014

 

images (5)De même que l’on se charge de multiples et divers morceaux lorsqu’on va au bûcher chercher une brassée de bois pour le feu, de même j’ai voulu ici rassembler une brassée de souvenirs.

Ces souvenirs viennent de conversations avec plusieurs anciens qui m’ont raconté les choses du passé. Cette brassée est forte de cet apport de la tradition orale qui a fait si longtemps la richesse de la vie rurale et en a façonné l’humanisme profond.

« En 1892, m’a raconté ce vieil ami aujourd’hui disparu, le 28 avril, la neige a tombé toute la journée et elle a tenu trois jours. Le seigle commençait à épier, le colza était fleuri, les luzernes étaient déjà hautes de 20 centimètres… Tout a été nettoyé.

Ce jour-là, mon père, qui était jeune homme, devait aller à la noce d’un cousin, à dix kilomètres de l’autre côté du chef-lieu. Il devait gagner Auxerre à pied et là, prendre la diligence à six chevaux, boulevard Vaulabelle. Levé à trois heures du matin, il ouvre la porte et voit tomber la neige, si épaisse qu’on n’y voit goutte. Il attend, au coin du feu. A cinq heures, elle tombe tou­jours. Finalement, il est resté à la maison, et la neige ne s’est arrêtée qu’à la nuit tombante. »

« L’année suivante, me dit un autre ami, 1893, ce fut une grande sécheresse. Ça a commencé par un printemps d’une précocité exceptionnelle. » Pensez donc, sa mère se souvient que le 5 mars, ses parents faisaient leur première livraison d’asperges à la gare de Chemilly, ainsi que je l’ai évoqué dans l’un des premiers chapitres. Déjà en plein mois de février, les premières fleurs étaient là et les abeilles étaient sorties. Puis la sécheresse a continué. On a « éralé » des feuilles de gevrine, de peuplier, d’orme, de frêne, pour donner aux bêtes. »

Il se souvient aussi qu’en 1911 on avait dû « éraler » égale­ment. Le vin fut excellent. Et puis dix ans après, 1921, fut encore une année sèche, et une année exceptionnelle pour le vin. On coupait aussi cette plante bizarre qui tient du chardon et des ombellifères qu’on appelle communément « le chardon cornu­siau ». On le fauchait à la faux, on laissait sécher une journée, et puis on le battait au fléau pour l’amollir et ôter les gros piquants, et on le donnait aux vaches.

« Voyez-vous ce manche de marteau à casser les noix ? dit mon vieux voisin, eh bien, il est plus vieux que moi! »

En effet, ce manche d’outil avait été fait par son père, dans un morceau de houx ramené d’un voyage en Morvan. Il faut vous dire qu’en sa jeunesse, dans les années 1890, il allait avec un marchand d’Auxerre aux foires de Clamecy et de Corbigny d’où il ramenait, à pied, les boeufs de travail que l’autre destinait à sa clientèle d’agriculteurs du plateau, de débardeurs de bois, bref, de galvachers.

C’est donc en allant vers Corbigny qu’il avait coupé une branche de houx dans le bois, aux confins des collines morvan­delles.

Permettez au passage que je rappelle ce dicton qui vous situe la frontière du Morvan : « Corbigny n’est pas en Morvan, mais ses poules y vont aux champs. » En effet, le sol granitique du Morvan commence à Cervon, six kilomètres plus loin.

A propos, pour faire des manches d’outil, il faut couper le bois en nouvelle lune, il dure bien plus longtemps ; sinon, il se pique. C’est comme pour faire un bon balai de bouleau, il faut le couper en lune croissante.

Je viens de parler du travail d’accompagnateur de boeufs qui était assez occasionnel et occupait relativement peu. Il faut savoir que pour les travaux de la terre, à longueur de saisons, les domestiques se louaient à l’année.

Ainsi, dans un village situé entre Auxerre et Joigny, la louée « avait coutume », car ce n’était pas partout que se tenaient de telles manifestations. Donc, dans ce village, la louée se tenait le jour de la Saint Jean. (A Toucy, c’était à la Trinité). Le boucher tuait, pour la circonstance, au moins trois veaux. Il y venait tant de monde qu’il fallait ainsi pourvoir au repas proposé à l’auberge : le veau Marengo, pour 25 sous.

Cela se passait juste avant le siècle.

A cette journée, outre les accords qui se concluaient entre domestiques et maîtres, on pouvait se divertir aux stands de jeux d’adresse : quilles, jeux de lancer, concours de grimper ; il y avait aussi des manèges de chevaux de bois.

Des marchands vous proposaient les objets traditionnels d’usage culinaire, de la vaisselle, de la mercerie, et diverses bri­coles.

Les mères, pour calmer les gamins excités, les menaçaient de les attacher à la queue des chevaux des gendarmes.

En d’autres occasions, à la maison, on faisait rentrer les enfants le soir pour éviter que « la poule noire de Champ Cornu» les vienne attraper. Pour les empêcher de se pencher à la margelle du puits, on leur assurait qu’au fond, au ras de l’eau, « la mère Lusine » (déformation phonétique de cette gaillarde fée Mélusine) les attendait pour les noyer.

De temps en temps passait un chiffonnier. Il allait de contrée en contrée, de bourg en hameau, juché sur sa grande carriole attelée de son cheval péchard, qui portait accrochée au faîte de son collier une série de grelots pour qu’on l’entende venir.

Le bonhomme avait mis au point une formule qui, proclamée aux populations visitées, mettait les rieurs de son côté et lui atti­rait les sympathies que fait souvent naître la curiosité. Ayant sonné un long coup de sa trompe de corne, telle un olifant, il annonçait à voix forte : « Chiffons, ferrailles, bonnes gens ! Je vends, j’achète. sans échange. Et si c’est moi qui fais l’argent, c’est bien ma femme qui la mange! »

On lui vendait aussi bien les peaux de lapin que les vieux chiffons. On lui achetait l’almanach Vermot ou « le Bourguignon salé » édité à Auxerre, qu’il transportait dans son coffre de voi­ture, sous le siège.

Grande barbe poivre et sel, casquette à oreilles sur la tête, enveloppé d’une grande peau de bique, prenant dans sa taba­tière des prises qui déclenchaient d’homériques éternue­ments, il incarnait aux yeux des enfants l’image d’une sorte de père fouettard. Aussi n’était-il pas rare de les entendre menacer, en cas de désobéissance, d’être donnés au chiffonnier.

Mais en dehors de ces moments difficiles de l’éducation où le vouloir des enfants est aux antipodes des volontés des parents, la vie se déroule, pleine de richesses que vous apporte le sens de l’observation. C’est ainsi que dès la prime jeunesse, les enfants apprennent à reconnaître les bêtes, les plantes, les signes du temps et des choses :

Si l’humidité remonte, c’est signe de pluie ; de même qu’un grand cerne (halo) autour du soleil « plus le cerne est près, plus la pluie est loin ; plus le cerne est loin, plus la pluie est près » est, entre mille autres, un dicton qui souligne l’observation. Si le soleil lève jaune, c’est la pluie dans la journée. S’il couche rouge, c’est le vent à suivre.

On observe le vent du jour des Rameaux, le temps des trois jours des Rogations – ces trois jours qui précèdent l’Ascension – images dit-on du temps que l’on aura pour la fauchaison, (1er jour), la moisson (2e jour) et les vendanges (3e jour).

On évite de semer les haricots le jour de l’Ascension, parce qu’ils ne lèveraient pas ; et on tue le cochon en vieille lune pour que la viande se garde mieux.

De même c’est en lune décroissante qu’on sème l’avoine car elle graine mieux. On met le vin en bouteille en lune descen­dante de mars.

C’est encore en vieille lune que l’on plante les pommes de terre.

On apprend aux gamins à observer le vol des oiseaux, la hau­teur des nids dans les haies, la pousse des arbres et de la vigne. « A la Pentecôte, on voit la vigne de côte en côte », voilà qui est facile à retenir.

On soutire le vin après la pleine lune, par vent de secteur nord, c’est préférable. On sait que la floraison de l’aubépine (à ne pas confondre avec l’épine noire) annonce la fin des gelées. On traduit cela également dans cet adage « à la Saint-Pèlerin (18 mai) il ne gèle plus ni pain ni vin ».

Je passe pour les saints de glace, je laisse saint Médard et saint Barnabé et autres saints météorologiques, pour rappeler qu’à la Chandeleur les perdrix sont accouplées et qu’à Pâques, tôt ou tard, mais toujours en lune de mars comme chacun sait, il y a déjà des petites draines dans les nids. Peut-être dois-je préciser que la draine est une sorte de grive de grande taille, qui res­semble un peu au merle, bien que de plumage moins sombre, et que c’est elle qui, aux premiers soirs de douceur où l’on sent que l’hiver s’en va, s’enlève d’un coup d’aile à la cime des peu­pliers pour saluer de son sifflement enjôleur, les prémices du printemps qui vient.

images (6)Venait le temps d’été à son heure, et avec lui, après moisson, celui de la « glane ». Les enfants, à partir de sept ans étaient jugés suffisamment avertis des choses de la terre pour qu’on leur confie la garde des dindes et des oies, dans les chaumes. On « menait » sa troupe de volatiles, avec, comme houlette, une perche légère de noisetier, au bout de laquelle était fixée une ficelle de cinquante centimètres environ, et liée de son autre bout à un chiffon. C’était pour ne point « taler » les bestioles lorsque leur jeune gardien devait intervenir plus énergiquement qu’à la voix, afin de les dissuader de s’écarter du champ où le pacage était de rigueur.

J’en viens à la glane. Chaque enfant, en plus de son travail de gardien attentif devait glaner, ramasser les épis échappés aux moissonneurs. Chaque pâtre devait donc rentrer le soir avec sa glane, le plus souvent fourrée dans la musette qui avait préala­blement contenu son casse-croûte. La glane était destinée à la nourriture du reste de la basse-cour.

Les jours d’école, au retour du soir, les enfants selon la saison, ramenaient du pré les vaches à traire, rentraient le bois, cas­saient le fagot, cherchaient les oeufs dans les paillers, donnaient le biberon aux agneaux le cas échéant. C’était l’habitude chez beaucoup d’acheter dans les fermes, où il y avait un troupeau de moutons, les agneaux qui naissaient en double, et qu’on éle­vait au biberon.

En récompense de tous ces travaux, on avait son morceau préféré du coq que l’on mangeait à Pâques, et de la dinde sacri­fiée à Noël…

… Et c’est ainsi qu’on se retrouve un beau jour, au coin du feu, prenant au fond de sa mémoire une brassée de souvenirs pour les dire à un ami.

… Et c’est ainsi que passe une vie à la lente cadence des sai­sons et des travaux des champs. On n’a même pas vu grandir la jeune génération que déjà les brumes du soir s’étendent sur la route.

 

Source : Guy MARQUET – Les harnais de l’oubli – Témoignage
(116 pages – Prix de vente 14€50) aux Éditions de l’Armançon
Rue de l’Hotel-de Ville 21390 Précy-sous-Thil

Publié dans Bourgogne | Pas de Commentaires »

Les Saisonniers d’autrefois

Posté par francesca7 le 2 août 2014

 

images (8)Le progrès a fini par chasser la poésie des campagnes. Mais de nombreux poyaudins se souviennent encore de ces cris pittoresques et de ces personnages hauts en couleur qui déambulaient, chaque année, dans les rues des villages. En diverses périodes les bourgs vivaient au son de ses voix saisonnières venues d’ailleurs. C’était le ramoneur, noir de suie, qui arrivait de Savoie à l’automne. Il se faisait entendre ainsi: « C’est le ramoneur qui va ramoner la cheminée, haut et bas! ». Sur les fêtes foraines, il y avait le marchand de guimauve qui s’égosillait: « A la gui-gui, à la guimauve !  Au chocolat pour les p’tits gars, à la vanille pour les p’tites filles; Au madère pour les belles-mères, Au citron pour les parents! ». Puis le rémouleur: « Y’a rien par là ? Couteaux, ciseaux, rasoirs ? Parapluies cassés, brisés, démanchés ? Allons les couturières, les lingères, les ménagères, les femmes d’état ! ». 

     Et puis il y avait le chiffonnier, le marchand de guenilles, qui s’écriait: « Avez-vous des vieilles ferrailles z’à vendre ? des vieux habits, des vieux chapeaux, des vieux galons ? avez-vous des vieilles bottes, des vieux souliers z’à vendre ? avez-vous de la mitraille z’à vendre ? arrr-chand de guenilles !». Au début du siècle, un certain Frispoulet de Saint-Sauveur, un sac de « cornuelles » (châtaignes d’eau) sur l’épaule, vantait ainsi sa marchandise sur les marchés de Puisaye: « Achetez-moi des cornuelles, les châtaignes qui percent la poche, qui piquent la fesse, qui grattent la cuisse!». Puis il y avait bien sûr le fameux marchand de peaux de lapin que beaucoup ont connu. Il s’exclamait, ainsi: « Peaux de lièvres, peaux de taupes, peaux d‘lapins ! Peaux d’lapins peaux-aux! ». 

    De temps à autre, passaient des bohémiens. On ne les appréciait guère dans les villages. Ils apparaissaient soudainement sur la place du village avec leurs roulottes aux couleurs vives et leurs chevaux éthiques. A tord ou à raison, chacun avait encore le souvenir d’une poule ou d’un canard qui avait mystérieusement disparu lors de leur dernier passage. Alors, c’est dire si l’on redoutait la venue de ces hommes portant anneaux aux oreilles et de ces femmes diseuses de « bonne aventure ». Ils avaient la réputation d’avoir la main leste mais ils fascinaient par leurs gestes agiles à faire naître les paniers et corbeilles d’osier.

   images (10) De nombreux travailleurs saisonniers passaient aussi dans les villages. Il y avait les marchands d’étoffes, les rempailleurs de chaises, les rétameurs et chaudronniers ambulants qui, faisaient fondre leur étain dans un grand chaudron. Les femmes leur apportaient leurs faitouts, leurs bassines ou leurs casseroles à rapiécer. On appréciait également les services du rémouleur pour son habilité à affûter les ciseaux, les outils ou les couteaux. Puis il y avait le montreur d’ours et les gens du cirque. Ils étaient surtout jongleurs ou trapézistes et ne possédaient que très peu d’animaux. Quelquefois un vieux dromadaire, un lama deux ou trois chevaux et quelques chèvres trompaient leur ennui en broutant l’herbe du champ de foire. Ils intriguaient beaucoup car ils représentaient les voyages et donc  » l’ailleurs ». C’était le cas avec le colporteur qui promenait dans une caisse en bois pendue à son cou un véritable inventaire à la Prévert. S’entremêlaient les objets les plus hétéroclites: almanachs, images pieuses, boutons, aiguilles, fil « au conscrit », peignes, épingles à cheveux, etc. Ce marchand ambulant était toujours très attendu car il faisait la liaison entre les hameaux. Il apportait ainsi les nouvelles des uns et des autres.

 

Jean-Claude TSAVDARIS – 1900 – 2000 – Cent ans de vie rurale en Puisaye – Paru en 2000

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS, AUX SIECLES DERNIERS, Yonne | Pas de Commentaires »

Chapeliers de l’ancienne France

Posté par francesca7 le 12 juillet 2014

 

 

280px-Edgar_Germain_Hilaire_Degas_011Le métier de chapelier se divisait au Moyen Age en plusieurs branches. Il y avait les chapeliers « de fleurs », les chapeliers « de coton », les chapeliers « de paon », les « faiseuses de chapeaux d’orfrois », et enfin les chapeliers « de feutre », qui finirent par se substituer à tous les autres chapeliers.

Dans le haut moyen âge, le terme chapeau s’entendait aussi bien d’une couronne de métal ou de fleurs que du véritable couvre-chef, et l’usage du chapeau-couronne semble remonter fort loin : quelques auteurs en ont attribué l’invention aux gaulois. Sans rien affirmer à cet égard, disons seulement que la mode en persista très longtemps au moyen âge : comme on portait les cheveux très longs, il fallait les retenir et les empêcher de tomber sur les yeux. A chaque page de la littérature du moyen âge nous rencontrons le « chapel de fleurs » ; les dames des romans et des chansons de gestes passent leur temps à en tresser…

Je n’ay cure de nul esmay,
Je veuil cueillir la rose en may
Et porter chappeaux de flourettes.

Les Chapeaux de fleurs furent plus tard remplacés dans la classe riche par des cercles d’orfèvrerie ornés de perles précieuses. Toutefois le « chapel de fleurs » resta à titre de redevance féodale, et fut considéré comme une marque d’honneur et de respect. A la fin du quinzième siècle, les dames de Naples offrirent à Charles VIII, à son entrée dans leur ville, une couronne de violettes.

Les chapeaux de paon et d’orfrois ne furent portés que par les femmes. Sans doute les plumes de paon étaient alors plus coûteuses qu’elles ne le sont aujourd’hui, bien que le noble oiseau figurât souvent sur la table des grands seigneurs. Quoi qu’il en soit, c’était un ornement réservé aux grandes dames, qui s’en servaient pour décorer les coiffures compliquées dont elles s’affublèrent au quatorzième siècle et surtout au quinzième siècle.

Quant aux chapeliers de coton, ils ne vendaient pas à vrai dire de chapeaux, mais des bonnets et des gants de laine.

Les premiers statuts des chapeliers de feutre et ceux d’une corporation qui n’était pour ainsi dire qu’une dépendance de leur métier, celle des fourreurs de chapeaux, datent à Paris d’Etienne Boileau, c’est-à-dire de la fin du règne de Saint-Louis ; ils furent plusieurs fois modifiés ou confirmés, notamment en 1324, 1325, 1367 et 1381.

D’après les plus anciens statuts, le maître chapelier ne pouvait avoir qu’un seul apprenti. L’apprentissage durait sept ans pour ceux qui n’étaient ni fils ni parents de maître ; il était gratuit, si le maître y consentait ; mais dans tous les cas il fallait verser dix sous à la caisse de la confrérie.

Deux prud’hommes nommés par le prévôt de Paris étaient chargés de veiller à l’exécution des règlements, qui, du reste, n’étaient ni très nombreux, ni très compliqués. Défense de faire entrer dans la confection du feutre autre chose que du poil d’agneau ; défense de vendre de vieux chapeaux reteints, d’ouvrir boutique le dimanche, et de travailler avant le jour : telles étaient les principales dispositions des statuts.

Ceux des fourreurs de chapeaux étaient à peu près semblables. Cependant chaque maître pouvait avoir deux apprentis qui, au bout de cinq années, devenaient compagnons ; se qui s’explique facilement, si l’on songe que leur métier était beaucoup moins compliqué que celui des véritables chapeliers : ils n’avaient qu’à garnir les chapeaux qu’on leur apportait tout préparés. Ce qu’on leur recommande plus particulièrement dans les statuts , c’est que la fourrure des chapeaux soit aussi bonne en dedans qu’en dehors : « Ou tout viez ou tout nuef », ajoute la rédaction de 1325. Toutes les marchandises fabriquées contrairement aux règlements devaient être brûlées. Dans certaines villes, à Rouen, par exemple, les chapeliers réunissaient plusieurs industries : ils s’appelaient chapeliers-aumussiers-bonnetiers. Ils avaient fondé la confrérie de Saint-Sever dans l’église Notre-Dame de Rouen, comme ceux de Paris fondèrent celle de Saint-Jacques et de Saint-Philippe dans l’église des Jacobins de la rue Saint-Jacques ; mais, par une singulière disposition, tous les chapeliers n’étaient point forcés d’entrer dans la confrérie.

Chapeliers de l’ancienne France dans ARTISANAT FRANCAIS 220px-3916Chapeau_tenduAutre singularité : les apprentis ne passaient leur contrat d’apprentissage qu’après quinze jours d’essai, pendant lesquels ils jugeaient si le métier leur agréait ; le maître profitait aussi de ce délai pour apprécier si son nouvel apprenti pouvait lui convenir et s’il devait le conserver.

On a vu qu’il était défendu aux chapeliers de faire du feutre avec autre chose que du poil d’agneau. Plus tard, les choses changèrent beaucoup. Dès le quatorzième siècle on se servait de castor et quelquefois de laine. Avec le temps on usa de poil de lapin, et même, au dix-huitième siècle, de poil de chameau ; le poil de lièvre demeura seul proscrit comme impropre à la fabrication d’un feutre convenable ; mais on l’employa quand même, grâce au procédé de la « dorure », qui consistait à y ajouter une petite quantité de poil de castor qui donnait aux chapeaux une bonne apparence, des plus trompeuses, du reste.

Ces modifications dans la fabrication se produisirent à mesure que l’usage des chapeaux se répandit. Encore rares au onzième siècle (ce ne sont guère que des espèce de calottes), ils deviennent très fréquents au douzième siècle et au treizième siècle : à cette époque même, des chapeaux, presque toujours pointus et de couleur jaune, deviennent parfois le signe distinctif imposé aux juifs. Mais ce n’est qu’au quatorzième siècle, où le chaperon est à peu près complètement abandonné, que l’usage du chapeau devient général. Enumérer tous les couvre-chef qui ont été de mise depuis cette époque serait fort long : chapeaux ronds et bas de forme, pointus, à larges bords, à trois cornes, se sont succédé sans que la mode se soit fixée définitivement.

Certaines particularités sont à rappeler au sujet de la réception du compagnon. Les maîtres et les compagnons formaient une sorte de société dont ils s’engageaient par serment à ne jamais dévoiler les secrets ; en y entrant ils recevaient le titre de « compagnons du devoir. » Le tout était accompagné de cérémonies bizarres, sorte de parodie de la messe, d’une messe noire ou d’une messe du diable, comme on disait alors. Cette singulière coutume dura jusqu’en 1655 ; à cette époque la Sorbonne s’émut, et toutes les diableries des chapeliers, dévoilées sans doute par un faux compagnon, durent cesser à peine de punition exemplaire.

(D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1880)

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS | Pas de Commentaires »

LE MARCHAND DE PEAUX DE LAPIN

Posté par francesca7 le 8 février 2014

 

 

31D’antan dans les campagnes, dans les bourgades, on voyait passer des « Marchands de peaux de lapin », qui achetaient les fameuses peaux de lapin aux campagnards, ces derniers les élevaient pour leur consommation personnelle et celle de leur famille. Les lapins, étaient tués et mangés, on gardait précieusement leur pelage que l’on faisait séché. 

Dans les années 1950-1955, il n’y avait pas de supermarchés pour acheter les volailles, on élevait soi-même, les animaux dans la basse-cour, tels les pigeons, les poules, les coqs, les canards, les oies, les cailles, les pintades, les dindons, les lapins. C’était souvent une volaille ou un lapin qui faisait, le repas du dimanche. Quand on tuait un lapin, il était dépeçait et on faisait sécher sa peau.  

Pour se faire la peau du lapin était retournée, poils au dedans, et on la suspendait à l’abri, dans une grange ou un atelier, afin que la peau, soit bien sèche, pour bien la détendre et pour qu’elle soit plus grande, elle était mise sur une fourche réalisée avec des branches de noisetier. Quand le marchand de peaux de lapin faisait sa tournée, on lui vendait les peaux, pour quelques francs de l’époque, le marchand de peaux de lapins, payait en fonction de la beauté du poil, et du nombre de peaux. C’est un souvenir d’enfance, mais je me rappelle que les peaux de lapins blancs étaient achetées plus chères, car elles étaient plus rares et plus belles.. Le marchand de peaux de lapins achetait aussi la peau d’autres animaux, telles les peaux de chèvres, de moutons, de taupes, etc…Ces marchands, annonçaient leur arrivée, en criant dans les rues, « Peaux d’lapins Peaux »… peau de lapins …cela d’ une voie forte et tonitruante. Ce dont, je me souviens aussi, c’est que ce marchand, avait une charrette tirée par un petitcheval, les peaux de lapins étaient suspendues, après achat, tout au long de cette carriole, à la vue de tous. Les marchands de peaux de lapins faisaient aussi le négoce de vieux papier, notamment les vieux journaux les vieux chiffons et la ferraille. Mais le marchand de peau de lapin, qui était un marchand ambulant, en faisait lui-même commerce, il allait ensuite revendre ces peaux ramassées à droite et à gauche, à des tanneurs, afin que ces derniers les travaillent et en fassent de belles vestes, de beaux manteaux ou des bonnets pour l’hiver. Dans ledépartement du Nord-Pas de Calais, c’était souvent les femmes qui ne travaillaient pas qui attendaient avec impatience, « el marchand d’piaux d’lapin », pour se faire quelques sous de plus. A cette époque, il y avait déjà le recyclage !!! quoique les jeunes puissent penser.

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS | 1 Commentaire »

Le pain d’épice depuis toujours

Posté par francesca7 le 8 septembre 2013


 Le pain d’épice depuis toujours dans Epiceries gourmandes telechargement-11

Connu dès l’antiquité, le pain d’épice connut en France un essor dès le XVe siècle : confectionné exclusivement au sein des cloîtres avant cette époque, les sujets traités étant religieux, il adopte, entre les mains des boulangers de pain blanc, des formes plus fantaisistes et colorées aux siècles suivants, perdant cependant en détails. Au XIXe siècle, on peut croiser, sur les étals des marchands, Bolivar, Turlututu, leChaperon rouge, l’Incroyable du Directoire, et bientôt, la tour Eiffel.

La foire au pain d’épice, qui réunissait tous les ans, place de la Nation, avenue du Trône, et sur les boulevards environnants, l’élite des marchands et impresario forains de France, remettait en honneur, à Pâques, le pain d’épice, qui accaparait sous toutes ses formes, pendant une quinzaine de jours, les vitrines et les étals des épiciers de Paris et des villes de province.

A cette époque, la fabrication du pain d’épice est activée dans les quelques usines qui en ont alors la spécialité ; il apparaît dans le commerce et même sur la table, au dessert, plus frais et appétissant que jamais, reluisant d’une belle couleur bronzée, orné d’amandes blanches, d’angélique verte et de sucreries colorées, dont les dessins capricieux sont empreints d’une simplicité primitive. Ce sentiment de naïveté qui est répandu dans l’expression, dans le port et dans l’attitude des figures de pain d’épice, paraît dû en quelque sorte à une tradition remontant au Moyen Age et jusqu’à l’antiquité.

L’usage du pain d’épice semble, en effet, nous être venu d’Asie ; on lit dans les ouvrages anciens qu’on préparait à Rhodes un pain assaisonné de miel, d’un goût très agréable, que l’on mangeait avec délice après le repas. Nous lisons d’autre part, dans les auteurs grecs, qu’on estimait fort, à Sparte et à Athènes, un gâteau fait de farine et de miel, nommé melitates, dont la composition ressemble beaucoup à notre pain d’épice. Dans les temps modernes, dès le XIIIe siècle, nous voyons cette industrie se développer très particulièrement, et ce genre de pâtisserie devenir un mets recherché et presque raffiné.

Les cloîtres furent les premiers à perfectionne cette fabrication, et les Sœurs acquirent une renommée, dont nous trouvons encore la trace dans l’appellation de nonnettes donnée à une forme bien populaire aujourd’hui du pain d’épice. Au XVe siècle, cette industrie commence à devenir importante. Dès cette époque, la fabrication du pain d’épice se répand même en dehors des cloîtres. Les récits du temps représentent Frédéric III, le dernier empereur d’Allemagne qui ait été couronné à Rome, recevant un jour de fête, en 1487, tous les enfants de Nuremberg âgés de moins de dix ans, et leur faisant distribuer à profusion des gâteaux de pain d’épice à son effigie.

L’ornementation et la recherche que le Moyen Age mettait en chaque chose s’étendait jusqu’aux friandises, et les sujets de pain d’épice étaient alors composés et décorés avec plus de soin qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les sujets traités à cette époque étaient par exemple le Jugement de Pâris, David avec sa harpe, la Naissance de l’Enfant Jésus, la sainte Vierge tenant Jésus dans ses bras, les armoiries des principales familles, des personnages en costume du temps.

Le chevalier du XVIe siècle, avec sa toque empanachée, sa collerette plissée, son justaucorps brodé et son cheval fringant, était l’équivalent du général populaire que nous sommes accoutumés de voir sous différents noms à la devanture des baraques de marchands forains. L’homme d’armes avec sa hallebarde, son chapeau à plume, ses longs cheveux et ses riches vêtements ; la dame en grand costume de cour, tenant d’une main son mouchoir et de l’autre son éventail ; le traîneau contenant deux personnages et un valet furent également à la mode au XVIIesiècle.

Après les sœurs des cloîtres, les plus anciens fabricants de pain d’épice furent les boulangers. Ceux-ci se divisèrent plus tard en boulangers de pain noir et boulangers de pain blanc. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les boulangers de pain blanc fabriquaient le pain d’épice. A cette époque, les confiseurs et les fabricants de pain d’épice se séparèrent des boulangers de pain blanc ; les fabricants de pain d’épice formèrent dès lors une corporation particulière qui prit bientôt de l’essor et devint très prospère.

Cette industrie avait eu cependant des jours d’épreuves. C’est ainsi que, dans la seconde moitié du siècle précédent, elle avait en un ennemi puissant en la personne de l’empereur d’Allemagne Joseph II, qui supprima dans ses Etats les privilèges de la corporation des fabricants de pain d’épice, malgré l’opinion favorable d’un célèbre médecin du temps, Walther Ryff, qui déclare dans un traité intitulé le Code de la santé, que « les gâteaux au miel et à la farine, bien cuits, se digèrent très bien et sont très nourrissants. »

Depuis que cette industrie a pris plus d’extension et que la fabrication du pain d’épice s’est accrue considérablement, il en est résulté que pour être vendus à un prix très modeste, les sujets ont perdu la grande recherche dans l’ornementation qui les caractérisait au XVIe et au XVIIedix-septième siècle.

S’ils n’étaient déjà plus décorés au XIXe siècle avec le même soin et avec une exactitude aussi scrupuleuse dans les détails, ils étaient peut-être bien traités avec plus de variété dans les couleurs, dont les tons vifs leur donnaient une physionomie toute particulière. D’autre part les personnages représentés n’étaient plus les mêmes qu’au début de l’histoire du pain d’épice.

Avant le XVe siècle, tandis qu’il était exclusivement fabriqué dans les cloîtres, on traitait principalement des sujets religieux et des scènes empruntées à l’histoire sainte ; ces personnages disparurent complètement, remplacés par des sujets très nombreux et très variés dont nous citerons les plus communs et les plus répandus.

Le plus ancien des sujets modernes français fut Bolivar, le fondateur des républiques de Colombie, de Venezuela et de Bolivie. Ce héros de Amérique du Sud était très populaire en France vers 1820 ; comme il avait l’habitude de porter un chapeau très évasé et à larges bords, on avait déjà donné son nom aux coiffures qui affectaient cette forme. La forme et le nom de son chapeau passèrent de mode, mais Bolivar eut longtemps encore les honneurs du pain d’épice.

Un autre sujet très populaire fut Turlututu, reconnaissable à son chapeau pointu ; serré à la taille dans un pourpoint à broderies bleues par une ceinture blanche et rose, portant une culotte courte à galons et parements blancs, il tient à la main un bouquet de bleuets artificiels et minuscules qui sont piqués dans le pain d’épice. La Nourrice en tablier blanc a les bras nus et porte un panier d’un jaune jonquille contenant des œufs de sucre en relief entremêlés de verdure artificielle.

Le Chaperon rouge est muni de la galette et du pot de beurre classiques. On pouvait encore trouver à la fin du XIXe siècle aux devantures des baraques de foire l’Incroyable, avec une perruque blonde en sucre, le claque du temps orné d’une cocarde tricolore, l’habit à larges revers et à longues basques, le jabot de dentelle tuyautée de rigueur et une véritable épingle en cuivre fixée à sa cravate blanche.

On remarquait aussi une femme aux cheveux noirs, au corsage bleu, dont le bras était entouré d’un brassard brun, à la robe et au tablier couverts de dessins bleus ; une sorte de Jockey en veston et en culotte courte, que les marchands appelaient Pied-de-Nez parce qu’il faisait un pied de nez un général destiné à représenter te général populaire du moment, et qui s’était appelé successivement Bonaparte, La Fayette, Garibaldi, etc. ; le prince Poniatowski, le célèbre général polonais qui fut nommé maréchal de France à Leipzig.

Citons encore la tour Eiffel, qui a fit son apparition, peu avant l’Exposition universelle de 1889, place de la Nation ; le pompier de Nanterre en casque, habillé de bleu, de blanc et de rouge ; le cuirassier, la femme à deux têtes, la bergère, le Diable, Robinson avec son parapluie, la mère Angot, le vélocipède, Hercule armé de sa massue, couronné de plumes noires, et de nombreux animaux dont les plus communs sont le lapin, le cheval, l’âne, le coq. Ces différents sujets sont traités en plusieurs grandeurs ; les plus grands ont la figure, les mains et quelquefois les bras peints en sucre rose ; les lèvres, les ailes du nez, les sourcils et les cils sont grossièrement dessinés de façon à donner l’expression caricaturale du personnage.

Image illustrative de l'article Pain d'épicesAvant 1846, tous les pains d’épice étaient vendus sans enveloppes. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’on commença employer des enveloppes plus ou moins luxueuses, qui n’ont certainement pas peu contribué à taire adopter cet aliment dans les magasins de confiserie et d’épicerie, qui tous aujourd’hui en sont abondamment pourvus. A la fin du XIXe siècle, le commerce du pain d’épice en France était alimenté par les fabriques de Lille, Arras, Douai, Cambrai, Dijon, Reims, Chartres, et surtout Paris, qui comptait vingt-cinq fabriques de pain d’épice.

Citons aussi parmi les villes d’Europe qui avaient alors acquis une certaine renommée pour leur pain d’épice : Nuremberg, Bâle, Brême, Breslau, Dantzig. La foire au pain d’épice de Paris ne comptait en 1830 que vingt-cinq marchands, tandis que dans la dernière décennie du XIXesiècle ils étaient près de mille à l’ancienne barrière du Trône, avec leurs étagères chargées de pain d’épice sous toutes les formes, ornées de Bolivar et de tours Eiffel aux couleurs criardes et fantaisistes.

Publié dans Epiceries gourmandes | Pas de Commentaires »

Le Croque-mort par Petrus Borel

Posté par francesca7 le 6 septembre 2013

Le Croque-mort

par

Petrus Borel

~ * ~

C’est ainsi qu’on descend gaîment
Le fleuve de la vie !

Le Croque-mort  par  Petrus Borel dans ARTISANAT FRANCAIS images

SI c’était au jardin des Plantes ou sous les voûtes de la Sorbonne que j’eusse à parler de notre héros, je le scinderais dans tous les sens, je le ramifierais à l’infini, j’en formerais mille combinaisons des plus ingénieuses ; mais ici où nous ne recevons point d’appointements royaux pour troubler la limpidité de notre sujet, je dirai simplement qu’il n’y a que trois espèces de croque-morts réellement distinctes, à savoir : le croque-mort de la mairie, le croque-mort suppléant et le croque-mort de raccroc.

Le croque-mort de la mairie (on en compte quarante-huit de cette première espèce, c’est-à-dire quatre par arrondissement), bien que rangé sous l’étendard de l’autorité municipale, est entretenu par la ferme des Pompes et Services funèbres, ou si vous l’aimez mieux, et pour me servir d’un quolibet populaire, il adore le gouvernement aux frais de la princesse. Ses honoraires sont environ de mille francs par an. – Mille francs, me dira-t-on, c’est bien peu ! c’est bientôt bu ! – Cela, hélas ! n’est que trop vrai, mais le champ le plus ingrat, quand on sait y pratiquer habilement des rigoles, devient bien vite une terre féconde ; et le croque-mort a tant d’adresse pour appeler sur son front la douce rosée du pot-de-vin et du pour-boire, que d’une pierre-ponce il ferait une éponge, que du tonneau de Diogène il tirerait du Malvoisie.

Quant au croque-mort suppléant (douze ou quinze individus composent cette deuxième espèce), il ne relève que de l’entreprise des Pompes, et ne diffère sérieusement de son camarade de la mairie que par quelques traits. Esclave également de ses devoirs comme buveur, il se place sur le même rang pour l’absorption des liquides. Un esprit chagrin se hasarde-t-il à le moraliser sur l’excès de ses consommations, avec l’air malin et l’oeil entr’ouvert d’un silène, bégayant plus encore des jambes que des lèvres, il répond jovialement : – Puisque nous sommes aux Pompes, comment voulez-vous que nous ne pompions pas. – L’emploi de celui-ci est assez mince et sa position fort précaire ; cependant n’allez pas croire que cet aimable fonctionnaire passe toujours aussi rapidement que la beauté ou la rose. Beaucoup blanchissent sous le harnois. L’un d’entre eux compte à cette heure vingt-sept ans de service ; et nous calculions l’autre jour que quarante-neuf mille hommes environ lui avaient déjà passé par les mains !

Aussitôt que la lumière vient éclairer nos coteaux, le croque-mort salue gaiement l’aurore, crie trois fois gloire à Bacchus, et après de nombreuses salves d’eau-de-vie et maintes libations le long de sa route, pénètre bientôt dans le sein de quelque famille dans l’affliction, où avec la componction d’un bourrelier qui taille des croupières sur un âne, il mesure non pas l’étendue de la perte que la patrie vient de faire, mais la longueur et l’épaisseur du défunt. – Une jeune fille, belle et rêveuse, ornée des plus doux charmes, Ophelia, si vous voulez, morte en cueillant des fleurs, n’est pour lui, tout bien compté, qu’un cinq pieds sur quinze pouces. Dans la courtisane adipeuse, engraissée dans la fainéantise, dans l’homme sur le retour, dont le ventre a fait boule de neige ; dans le financier bourré comme ses sacs, il ne voit, pour tout potage, qu’un mètre cube, huit pans. – Huit pans ! c’est-à-dire que pour loger les gens obèses, on ajoute par surcroît quatre lés de sapin ; et qu’au lieu de leur faire un habit de quatre planches comme à M. de la Palisse, on leur en fait un octogone.

Le croque-mort croit peu au chagrin et moins encore au deuil, mais il flatte l’un et l’autre ; il se méfie volontiers des regrets, mais il les courtise. Il sait trop combien il est lucratif de sacrifier aux faux dieux pour ne pas souscrire à la mélancolie des héritiers. – Un peu d’égard double sa gratification. – Mon Dieu ! il a tant de complaisance dans l’âme que pour peu que vous le voulussiez, il verserait des larmes ; que pour dix sous de plus il aurait de la douleur ! – Comme une maîtresse dont la fête approche, comme un portier au mois de décembre, il est d’un gracieux charmant, d’une amabilité ravissante ! – Il faut le voir comme il tire la sonnette avec modestie, – comme il parle à demi-voix, – comme il fait mine de supposer une grande désolation, – comme il traverse l’appartement avec mystère, c’est à peine si l’on entend ses souliers massifs ; – comme il s’efforce par euphémisme de dissimuler sous le petit pan de son habit l’énorme bière qu’il apporte ! – Puis, lorsqu’il a glissé mollement le trépassé dans le fourreau, il faut le voir, si le sujet est jeune, s’asseoir, le placer amoureusement sur ses genoux ; s’il est âgé, demander à le poser sur l’ottomane, – « sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop sonore. » Et tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré pour ainsi dire, et des clous de coton, passez-moi l’hyperbole, fixer doucement le couvercle sans qu’un seul coup résonne et aille retentir dans le coeur des parents qui est censé en train de saigner dans une pièce voisine.

Bacchus est un dieu plein de tyrannie ! il confisque à son profit l’âme et l’esprit de ceux qui se font ses serviteurs ; de sorte que leur pauvre bête, selon l’expression charmante de M. Xavier de Maistre, privée de ses guides, livrée à elle-même, va comme elle peut et souvent de travers. Aussi le croque-mort plongé sans cesse dans les digestions les plus profondes, est-il loin d’avoir toujours les jambes et la mémoire présentes. Comme l’astrologue de la fable, il ne voit pas toujours les puits qui naissent sous ses pas ; il est sujet à bien des coq-à-l’âne. – Vous êtes à fumer gaiement avec des amis, et vous attendez quelques rafraîchissements. – Pan, pan ! on cogne à votre porte. – Qui est là ? – C’est moi, monsieur, qui vous apporte la bière. – Est-elle blanche ? – Oui monsieur. – Bien : déposez-la dans l’antichambre, et revenez chercher les bouteilles demain. – L’homme obéit et se retire. Mais quelle est votre surprise, quand, accourant sur ses pas, vous vous trouvez nez à nez avec une horrible boîte !

Ceci rappelle un peu l’anecdote de cet Anglais qui, confondant homonymes et synonymes, et voulant se rafraîchir, criait dans un café : - Célibataire, apportez-moi une bouteille de cercueil.

De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il portera la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, celle de Kléber au Petit-Poucet. – Un pan de son habit se prendra sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il voudra s’éloigner, le mort le tirera par sa basque. – Quelquefois l’intimité lui échappera comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps et s’en ira rouler de marche en marche par l’escalier jusqu’à la porte de la cave. – Au cimetière, il sera dans une telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train emportera la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil ; – telle on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son époux ! – et il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel.

Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que Dieu, dans sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé dans la fange et dans la boue de ce monde, n’ont pas comme nous autres adultes le brillant avantage de s’en aller en corbillard. C’est simplement sous le couvert d’un modeste palanquin, qu’ils traversent à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il est assez rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croque-morts qui les portent, et ils peuvent se livrer sans réserve à toute l’effervescence de leur soif. A chaque bouchon, à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la route est si longue, l’ouvrage est si fastidieuse ! et les poses deviennent si fréquentes que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au milieu de leur course ; ou bien une autre fois l’on rencontrera des amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le sein de l’amitié ! – et le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra pour jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse encore vide ! – Sèche tes pleurs, pauvre femme, va, l’objet chéri de ta douleur n’est pas perdu, mère adorée ! il est chez le marchand de vin du coin, dans l’arrière-boutique !!!

images-5 dans ARTISANAT FRANCAIS

Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme un mercier de campagne qui vent des sabots, des cantiques spirituels et de l’avoine, le croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et cela par délassement, car ne le perdons pas de vue un seul instant, sa seule profession officielle est de boire. Souvent donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une boutique de plaisance, où à ses heures perdues, il vient s’abandonner aux plaisirs du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger contre l’argent de ses pratiques des chaussons aux pommes ou de Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus de la treille. Souvent aussi Madame cultive en son particulier quelque art d’agrément, et selon que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les petits oiseaux. – J’ai dit madame, parce que le croque-mort ressent de très-bonne heure le besoin d’avoir une duègne au logis pour le déshabiller et le mettre au lit quand il rentre.

Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante chansonnette de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui soit toujours très-facile de s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas ! la nef de ses amours échoua plus d’une fois sur la rive de Cythère ! Ce qui après tout n’est peut-être que justice, car, imprégné sans cesse de miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment contre lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle.

Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et alinéables, il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. S’il meurt intestat, son épouse afferme ou donne sa place vide à qui bon lui semble. Quelquefois alors, préférant le tribut en nature à la redevance en espèces, elle jette un regard favorable sur l’objet de ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à la fois et la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond dans l’alcôve adultère et dans la charge.

Peut-être, ô mon Dieu ! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, n’ai-je pas assez déguisé ses faiblesses ! mais il est si bon, mais il est d’une nature si humaine, que comme Jean-Jacques, malgré ses défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on ne saurait se défendre de l’aimer. Eh ! mon Dieu ! le soleil lui-même n’est-il pas sujet aux éclipses et n’a-t-il pas des taches ! Lequel d’entre nous n’a pas ses heures de tendresse et d’égarement ? De plus grands personnages ont été subjugués par la bouteille ! Le sultan Mahmoud qui vient de descendre ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas gouverné longtemps et glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de liqueurs fortes ! – Bassompierre buvait jusque dans ses bottes ! – Et Lucius Piso qui conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et l’autre si sujets au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat.

Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, et point du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace ! Vous comptiez sur des larmes, et partout sur vos pas vous ne rencontrez que de l’ivresse ! cela vous étonne, et cependant, si l’on y songe un peu, cela est tout simple. La contemplation du néant des grandeurs et des choses humaines portent immanquablement à l’insouciance et à la frivolité. – Quand on commerce chaque jour de la mort et de son appareil, on prend bien vite les hommes et la terre en pitié. – On sent que la vie est courte, on veut la remplir. – Avant d’être mangé, on veut se repaître. – Avant d’être bu, on veut boire. – Et l’on devient nécessairement anacréontique et libertin. – Bayard n’eut pas été quinze jours aux Pompes sans devenir un freluquet ; et si Napoléon lui-même avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le sceptre du monde, mais la batte d‘Arlequin. – Toute plaisanterie, toute antithèse à part, si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine et ses petits mirlitons, fleurit vraiment encore dans quelque coin du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, c’est aux Pompes funèbres assurément. – C’est là que les tréteaux de Tabarin sont encore en fourrière. – Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots. – Ainsi messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an XII, les morts ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu et l’honneur ! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant crânement la vie ! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous ou à peu près d’adorables vaudevillistes ! Ayant ainsi tout à la fois le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des catacombes. – Et quand le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer !

A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de l’administration, il existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce secret refuge, que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils se plaisent à composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers un feu roulant de lazzi et de pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux. – Depuis dix ans Bobèche n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui ne soient partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard et de Sedaine. – C’est là la source unique où la scène aujourd’hui s’abreuve et s’alimente. – C’est là, dirait Odry, l’embouchure de la scène. – Flonflons et fredaines, tout se fait là !

Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y a-t-il plus un chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux cimetières. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Montalivet, que vous ne pourriez vous faire inhumer. – Tous, fossoyeurs, cochers, croque-morts, tous, depuis le dernier palfrenier jusqu’au chef des équipages, depuis le concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande tenue sont réunis sous le lustre avec les romains du parterre. – Et Dieu sait l’enthousiasme qui les possède et les palmes immortelles qu’ils assurent à leurs patrons !!!

Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque ! que sais-je ? Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et Pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu’elles boivent au même pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves ?

Un de mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y a quelque temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier ne manquait de lui dire : (j’espère que ceci est clair et positif). « Monsieur, vous qui êtes du théâtre et qui connaissez ces messieurs, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied. » Ne prêtant que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et d’ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. Enfin, un jour que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition : (« C’est que, voyez-vous, monsieur, quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n’a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour vous, ça vous passe devant le nez !… ») – impatienté d’une pareille obsession, « Qu’êtes-vous donc ? » lui dit-il brusquement, « vous êtes donc croque-mort ? » – En effet, c’était bien là le métier du bonhomme ; mon ami avait frappé juste, mais que l’autre était cruellement offensé ! « Moi, croque-mort, » répétait-il ? « non, monsieur, je ne suis pas croque-mort. Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là ! Je suis, monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale. » – Ceci nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche cadette, et surtout d’appeler gendarmes les gardes municipaux.

Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs ; et dès le lendemain il eut la satisfaction d’apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer ex-abrupto croque-mort en pied et en titre.

Le bonhomme avait raison de s’insurger ; croque-mort, n’est vraiment plus qu’un nom de guerre ; et si jamais vous aviez quelque chose à démêler avec les Pompes, gardez-vous bien d‘employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire d’honneur sur les bras.

Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet étrange surnom, ce sobriquet. « C’est, » me dit-il avec un sourire de satisfaction (le croque-mort est très-facétieux de sa nature), « parce que la populace prétend que nous faisons des repas de corps. »

Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a pour l’administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes-saisons. Les mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on meurt, mais bien celles où l’on ne meurt pas, ou du moins où l’on ne meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort donne ; cependant pas à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorable ; il y avait trop d’ouvrage pour la bien faire : chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir ; on enterrait à la hâte et sans luxe ; l’entreprise manquait de tentures et de chars ; on empilait les morts sur des haquets, on les emportait à pleins tombereaux comme des gravois. – Mais la grippe d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or !… Aussi le croque-mort n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement.

Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service ordinaire, deviennent bien vite insuffisants ; il faut alors avoir recours à des hommes et à des bêtes de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc apparaissent sur l’horizon.

Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiers d’alentour et les décrotteurs qui se trouvent sous la main. Mais quelquefois la pénurie est si grande (Dieu vous garde en cette occurrence de passer dans le faubourg !), qu’on vous arrête au passage. « Voulez-vous gagner trente sous ? » vous dit-on, et sans en attendre davantage on vous entraîne, et bon gré mal gré, l’on vous force, comme on force dans un incendie à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque cortége alors forme une délicieuse mascarade ! C’est à pouffer de rire ! c’est à éclater dans sa peau ! On prend dans les magasins les premiers haillons venus. Un pantalon qui lui entrera jusqu’aux épaules et une houppelande gigantesque tomberont en partage à un petit homme raccorni, tandis qu’un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez pour sa cravate. – On raconte que M. Bulwer, fut ainsi raccroché un jour (s’imaginant obéir à la loi du pays, l’honorable touriste se laissa faire), et que miss Trollope l’ayant par hasard aperçu derrière un corbillard, dans un accoutrement des plus grotesques, le trouva si bouffon, si comical, si whimsical, qu’elle se pâma d’aise, l’aimable aventurière, et tomba de sa Hauteur à la renverse. – Avec chaque attelage supplémentaire, le loueur de chevaux fournit aussi un homme d’écurie ; celui-ci on l’affuble en cocher, et je vous prie de croire que ce n’est pas le moins récréatif ! Vous imaginez-vous l’allure dégagée de ces bas-normands fourrés dans de hautes bottes à manchettes, dans d’énormes casaques à la française, et vous figurez-vous leur gros museau de polichinel coiffé d’un chapeau aquilin, à l’angle duquel pendent tristement en manière de crêpe les derniers vestiges d’une loque.

Les cochers de corbillard titulaires sont en général d’une essence plus éthérée que les croque-morts, quoique pour la boisson ils soient leurs pairs et qu’ils aient comme eux leur double odeur ; non pas cette fois, le cadavre et l’alcool, mais le vin et la litière. – L’histoire de ces bonnes gens, c’est l’histoire de bien d’autres, c’est l’histoire du cheval de fiacre. – Ce sont d’anciens serviteurs de grandes maisons, de maisons royales même, qui après avoir été ravagés par l’âge et le malheur, après avoir perdu cheveux et chevance, de condition en condition arrivent enfin à cette dernière. Leur Westminster à eux, c’est Bicêtre ! c’est Bicêtre le gracieux Panthéon où, quand ils sont tout à fait hors d’usage, la patrie reconnaissante les envoie se coucher ! Mais ce cas rare, frappés d’un coup de sang ou d’un coup de vin, ces braves s’éteignent plus communément sous les drapeaux.

Le cocher de tenture qui, tout bien considéré, n’est qu’une variété assez insignifiante du croque-mort proprement dit, a pour mission spéciale de prêter la main aux tapissiers, et de transporter les objets qui servent à décorer la porte de la maison mortuaire. C’est du reste un fort mauvais farceur que rien ne recommande, et qui pratique une supercherie dont vous me voyez encore tout scandalisé. Quand sa besogne est achevée, il monte chez le trépassé, et d’un air sentimental, tout en glissant adroitement la demande de son pour-boire, il prie la famille de lui donner n’importe quoi, pour aller chercher l’eau bénite nécessaire ; mais au lieu d’aller à la paroisse, l’effronté s’en va tout simplement se rafraîchir chez un marchand de vin, où tandis qu’il s’ingurgite un demi-setier, il remplit le vase à la fontaine. « Eau filtrée ou eau bénite, se dit-il, qu’est-ce que cela fiche !… les morts ne se plaignent point ! » – Cela est très-vrai, mon garçon, mais ils n’en sont pas moins floués.

Ce personnage qui marche en arbalète devant le char, et qui porte une écharpe en ceinture, un chapeau à corne, le frac noir, les petits ou les gros souliers (autrefois les bottes en coeur), le fin ou le gros pantalon (parfois le parapluie), c’est le commissaire des morts, ou plutôt M. l’Ordonnateur !!! Comme  il s’imagine représenter M. le maire, qui n’a pas le temps de venir, et doubler M. l’ordonnateur général, le drôle n’est pas sans quelque penchant à la suffisance et ne serait pas éloigné de prendre sa canne ornée d’une urne cinéraire, pour un sceptre, et de se prendre lui-même pour une majesté. Quelques-uns cependant ont des moeurs plus terrestres, et sans grand souci pour leur blason, trinquent avec les officiers de l’église ou les cochers, et lichent très-volontiers le canon sur le comptoir. – Pour faire un ordonnateur ou commissaire des morts, la préfecture, car c’est elle qui les fournit, prend d’ordinaire son candidat parmi les journalistes incorruptibles, ou les préfets tombés en deliquium

Quand survient un mort de première classe, ou du moins de bonne qualité, messieurs les hauts employés des bureaux quittent brusquement la plume pour l’épée, l’habit râpé du commis pour le pourpoint et le mantelet, le chapeau rond pour les panaches, et se transforment tout à coup en ce noble et imposant personnage, dont voici un crayon délicieux et fidèle de notre cher Henri Monnier.

Ainsi travesti, ce majestueux mercenaire prend le titre fastueux de maître des cérémonies. En effet, c’est lui qui dirige le cérémonial voulu, l’ordre et la marche ; qui indique aux gens du convoi la manière de s’en servir.

C’est une espèce de garçon d’honneur donnant le branle et menant la mariée.

Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de jambes jouent chez lui un très-grand rôle et sont dans son affaire de première importance.

Un maître des cérémonies complet coûte dix francs ; mais on peut en avoir un sans mollet pour huit. – Un cagneux ne vaut que sept ; et pour trois livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes torses.

images-6

Mais, hélas ! l’entreprise des Pompes a fait aussi sa révolution, et chaque jour, ainsi, des détériorations physiques et morales y sont apportées. La décence et le luxe y remplacent de plus en plus et d’une façon désespérante l’antique et primitive simplicité. On y pousse aujourd’hui la folie jusqu’à tresser la crinière et la queue des chevaux comme la blonde chevelure de nos maîtresses, jusqu’à parer leur front d’une cocarde, jusqu’à vernir leurs sabots. En un mot, les morts trouvent maintenant aux Pompes, à toute heure, un excellent confortable ; les vivants les attentions les plus délicates et jusqu’à des habits de deuil tout faits et à louer ; il y a même pour les envois en province des berlines ravissantes, éblouissantes, où le trépassé pourrait au besoin se mirer. La case dans laquelle le défunt se loge est si heureusement dissimulée que j’ai vu plus d’une fois à Longchamps figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Carabas dans ses terres, soit pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous pour apprendre les belles manières, mais mort à la peine, il emporte d’ordinaire avec lui une grande provision de poudre et d’arquebuses, et tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. Chaque pièce qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs de la berline, et c’est une chose assez plaisante, au retour du voyage, que de voir déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en compagnie de saucissons passés en fraude, une myriade d’écureuils, de bécassines, ou de lapins. Mais, comme il en coûte 10 francs par poste pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens d’ordre et d’économie les mettent tout bonnement au roulage. – Un jour que je me trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j’entendis tout à coup s’arrêter un camion à la porte. On sonne, j’ouvre, et l’on me remet un papier. « Qu’est-ce ? » s’écrie notre célèbre représentant. Je dépliai alors le billet et je lus : « La Bastide et Simon frères, commissionnaires-chargeurs à Marseille. – A la garde de Dieu et sous la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l’honneur de vous faire passer la dépouille mortelle de M. le comte de ***, à raison de 5 francs les cent kilogrammes, prix convenu. » – « Ah ! je sais, » fit alors mon noble ami, c’est feu mon respectable père qu’on me renvoie. » Puis, se tournant de mon côté, « Tu es bien heureux, mon cher, d’être orphelin, » me dit-il avec un sourire aimable, « ces gueux de parents, ça vous ruine ! ça n’en finit pas !… »  – Au Père La Chaise, sur la simple présentation d’une lettre de voiture, ou l’estampille de la douane, le conservateur reçoit les morts à bras ouverts ; mais si par hasard leurs papiers ne sont pas en règle, s’ils ont perdu leur passe-port, on les traite de vagabonds et de républicains, et ils courent grand risque de coucher au corps-de-garde.

18, rue Saint-Marc-Feydeau, il existe aussi depuis quelques années, sous le titre de Compagnie des Sépultures, une magnifique succursale de la grande entreprise du faubourg Saint-Denis. Cet établissement est vraiment si rempli de commodités, que nous ne saurions le passer sous silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une perte, allez là : moyennant une faible reconnaissance, on s’y charge de tout régler et de tout ordonner, depuis A jusqu’à Z, avec l’église comme avec les Pompes, y compris les distributions de vos aumônes ; si bien qu’une fois votre commande faite, vous n’avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que s’il n’existait pas, et vous pouvez partir tranquillement pour les courses de Chantilly ou pour le couronnement de la reine d’Angleterre ou de la rosière de Bercy. – Joint à cet établissement, ajoutez, s’il vous plaît, qu’il y a, pour le plus grand agrément du visiteur, une exposition perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, de tombeaux grands comme la main, d’urnes imperceptibles, de cercueils portatifs, le tout à prix fixe et dans le dernier goût. C’est à vous de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Voudriez-vous par hasard faire embaumer l’objet de vos regrets éternels ? On vous présentera une jeune fille, un canard et un poulet injectés depuis trois ans par M. Gannal, encore aussi frais et aussi appétissants que s’ils sortaient de chez le marchand de comestibles.

Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des cimetières, nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans (le nombre en est dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des moribonds, des valétudinaires et des morts, aussitôt que vous êtes enrhumé, ou que vous avez rendu l’âme, se précipitent à votre porte, où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants combats et périssent. – Quelquefois ces industriels, poussent l’adresse et la sollicitude jusqu’à graisser la patte du portier pour qu’il les vienne avertir dès que le malade aura tourné l’oeil et favorise leur introduction, à l’exclusion de tout autre. – « Madame, un monsieur tout en noir et qui paraît prendre une part bien vive à votre deuil, demande à être conduit auprès de vous. » – L’inconnu entre d’un air pénétré et le mouchoir à la main. – La dame s’incline et fait signe à l’homme attendri de s’asseoir. – « Vous avez fait une grande perte, madame. » – Oui, monsieur, bien grande. – Bien douloureuse. – Oui, bien douloureuse, et dont je ne saurai jamais me consoler. – Madame, que souvent le destin est cruel ! – Vous êtes bien bon, monsieur, de m’apporter quelques douces paroles ; mais je crois n’avoir pas l’honneur de vous connaître, que me voulez-vous ? – Je sais, madame, qu’il n’est rien qu’une mère ne fasse pour la mémoire d’une fille chérie… Hélas ! que ce monde est plein de tristesse !… Je suis courtier, madame, près la compagnie des sépultures (ou courtier particulier de M. de La Fosse, fabricant de sarcophages), et je venais voir, madame, si par hasard vous n’auriez pas besoin d’un tombeau ; nous en avons de neufs et d’occasion, et dans le dernier genre…. » A ces mots notre homme essuie une bordée terrible ; mais il est à l’épreuve du feu. – « Comment, monsieur, vous n’avez donc ni coeur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme dans sa solitude et son désespoir. C’est une abomination ! c’est une honte, le métier que vous faites !… » Et là-dessus on le jette à la porte, mais il revient le lendemain ; car rien ne saura l’arrêter jusqu’à ce qu’il vous ait extorqué quelques ordres. – Il n’y aurait qu’un moyen de se défaire d’un pareil misérable, ce serait de le tuer ; mais la loi jusqu’à ce jour n’y autorise que faiblement.

C’est au faubourg du Roule, chez un illustre ébéniste, nommé on ne peut plus heureusement M. Homo, que se fabriquent les cercueils de chêne et de palissandre, les cercueils marquetés, guillochés, damasquinés, à compartiments, à secrets ou à musique ; mais la grande manufacture des bières à l’usage de la canaille, c’est-à-dire des bières de bois blanc est établie au village de la Gare. L’ouvrier qui en a l’entreprise est tenu dans l’obligation d’en avoir toujours au moins six mille de faites, et dans chaque mairie, une bonne collection. Ce tailleur suprême, qui enfonce Zang, Staub et Dussautoy, fait à ce métier sa fortune, tout comme MM. les vaudevillistes des Pompes de leur côté font la leur. C’est une chose bien curieuse que l’énorme quantité de vivants qui vivent à Paris de la mort ! Sans la population souterraine un tiers de la garde nationale serait sans ouvrage et sans pain ! – Au carrosse de luxe, il faut un attelage de luxe. Il faut des fleurs à la beauté, il faut des perles au poignard. Aussi n’est-ce point notre héros, ce mince et chétif personnage qui jouit de la douce faveur d’ensevelir les heureux du jour et de les mettre dans leurs cercueils Boule ou Charles Ier. Non, mon cher marquis, il y a un gros garçon tout exprès pour cela : fleuri, potelé, presqu’un amour. Ce beau mignon, vous l’avez vu sans doute, il est très-reconnaissable ; il porte toujours sur l’épaule un sac énorme en guise de carquois ; car il faut vous dire que pour épargner aux cadavres superfins toute émotion et tout cachot désagréable, bien que leurs cercueils soient matelassés et garnis d’oreillers comme un boudoir, on les enterre à bouche que veux-tu ? dans le son.

Tout le monde connaît la triste et philosophique et populaire composition de Vigneron, cet honnête et modeste peintre ; je veux dire le convoi du pauvre. Dans le char de l’indigence un homme obscur gagne silencieusement son dernier asile. Sans cortège et sans apparat il passe comme il a vécu. Trahi par la fortune, abandonné des siens, un seul ami lui reste et le suit ; et cet ami, c’est son chien ! un pauvre barbet, portant la tête basse et enfouie sous les soies longues et crottées de sa toison inculte. – Ce tableau simple et déchirant, Vigneron l’a fait !… A Biard il en reste un autre moins sombre et que son pinceau railleur reproduirait merveilleusement ! – Celui-là, je l’ai vu, de mes propres yeux vu ! – C’était un homme, ô sublime philosophie ! qui seul derrière un corbillard suivait les restes de sa défunte adorée, et fumait tranquillement sa pipe.

Il va sans dire que ce sont les croque-morts de la métropole que nous avons pris pour type et archétype. Ceux des provinces varient à l’infini, mais au demeurant, ils ne sont toujours pas des provinciaux. J’en ai rencontré dans quelques villes qui ressemblent assez par le costume à des marchands arméniens d’Archangel, et d’autres qui m’ont paru un assez heureux mélange du charbonnier et du rabbin. – L’usage des chars, qui fait dire au peuple de Paris : « En tout cas, nous sommes sûrs de ne pas nous en aller à pied » ; ou « viendra un jour où, ventrebleu ! à notre tour aussi nous éclabousserons !… » n’est pas généralement adopté et ne le sera pas de sitôt sans doute. Beaucoup de villes regardent encore ce mode de transport funèbre comme un véritable sacrilége, et il n’y a pas fort longtemps même qu’à Moulins la populace a jeté dans l’Allier, un malencontreux corbillard qui avait osé se montrer par la ville.

La gaieté qui règne chez nos aimables vaudevillistes du faubourg, tout héliogabalique, toute sardanapalesque, tout exorbitante qu’elle a pu vous sembler, est bien déchue cependant de son antique splendeur. Hélas ! ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il fallait voir avec quelle magnificence inouïe se célébrait autrefois le jour des Morts. Le jour des Morts, c’est la fête des Pompes, c’est le carnaval du croque-mort ! Qu’il semblait court ce lendemain de la Toussaint, mais qu’il était brillant !… Dès le matin toute la corporation se réunissait en habit neuf, et tandis que MM. les fermiers dans le deuil le plus galant, avec leur crispin jeté négligemment sur l’épaule, répandaient leurs libéralités, les verres et les brocs circulant, on vidait sur le pouce une feuillette. Puis un héraut ayant sonné le boute-selle, on se précipitait dans les équipages, on partait ventre à terre, au triple galop, et l’on gagnait bientôt le Feu d’Enfer, guinguette en grande renommée dans le bon temps. Là dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une table immense se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de larmes d’argent et d’ossements brodés en sautoir), et chacun aussitôt prenait place. – On servait la soupe dans un cénotaphe, – la salade dans un sarcophage, – les anchois dans des cercueils ! – On se couchait sur des tombes, – on s’asseyait sur des cippes ; – les coupes étaient des urnes, – on buvait des bières de toutes sortes ; – on mangeait des crèpes, et sous le nom de gelatines moulées sur nature, d’embryons à la béchamelle, de capilotades d’orphelins, de civets de vieillards, de suprêmes de cuirassiers, on avalait les mets les plus délicats et les plus somptueux. – Tout était à profusion et en diffusion ! – Tout était servi par montagne ! – Au prix de cela les noces de Gamache ne furent que du carême, et la kermesse de Rubens n’est qu’une scène désolée. – Les esprits s’animant et s’exaltant de plus en plus, et du choc jaillissant mille étincelles, les plaisanteries débordaient enfin de toutes parts, – les bons mots pleuvaient à verse, – les vaudevilles s’enfantaient par ventrée. – On chantait, on criait, on portait des santés aux défunts, des toasts à la Mort, et bientôt se déchaînait l’orgie la plus ébouriffante, l’orgie la plus échevelée. Tout était culbuté ! tout était saccagé ! tout était ravagé ! tout était pêle-mêle ! On eût dit une fosse commune réveillée en sursaut par les trompettes du Jugement dernier. – Puis lorsque ce premier tumulte était un peu calmé, on allumait le punch, et à sa lueur infernale, quelques croque-morts ayant tendu des cordes à boyau sur des cercueils vides, ayant fait des archets avec des chevelures, et avec des tibias des flûtes tibicines, un effroyable orchestre s’improvisait, et la multitude se disciplinant, une immense ronde s’organisait et tournait sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, comme une ronde de damnés.

Le punch et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, on regagnait promptement la ville, et l’on venait souper en masse au Café Anglais. – C’était alors un bien étrange spectacle que cette longue enfilade de carrosses de deuil et de corbillards, stationnant sur le boulevard de la fashion à la porte d’un cabaret de bon ton, d’une popine, d’un calix thermarum, comme eût dit Juvénal ; et dans l’intérieur, ce n’était pas, je vous prie, un spectacle moins bizarre, que cette bande joyeuse de farceurs en costume funèbre attablés avec des lions et des filles, sablant le madère et le sherry, et chantant le God save the king sur l’air de la mère Godichon !

Mais, hélas ! que les temps sont changés ! Aujourd’hui cette brillante fête, à peu près abolie, ne se signale plus au croque-mort consterné que par une misérable gratification de trois livres, et pas sterling. – Trois francs ! trois misérables francs ! avec cela que voulez-vous qu’on fasse ? On ne peut ni acheter un clyso-pompe, ni coucher en ville, ni suborner la reine de Prusse, et encore moins souscrire aux Français peints par eux-mêmes ou aux Anglais. – Cependant gardez-vous de croire que toute tradition de ces réjouissances soit à jamais perdue, et qu’elles n’aient laissé dans les moeurs aucune trace. Un riche et copieux banquet mêlé de farces et d’intermèdes, a été donné il n’y pas fort longtemps même par le menuisier qui façonne les boîtes de luxe, dont je vous parlais tout à l’heure ; et il se passe rarement plus d’une année sans que les Pompes ne soient le théâtre de quelque nouvelle et délicieuse bouffonnerie.

PETRUS BOREL.

P.S. - Si pour quelques légères railleries échappées à ma plume indiscrète, on allait se fâcher sérieusement contre notre héros et lui faire un crime irrémissible de la fragilité des moeurs un peu régence, je serais vraiment bien désolé. Mon Dieu ! je l’ai dit, c’est la profession qui veut ça. Sauf Tobie et Joseph d’Arimathie, depuis la création du monde, tous les ensevelisseurs ont toujours été des drôles ! il ne faut pas leur en vouloir ; et d’ailleurs, auprès des libitinaires antiques, des nécrophores et des sandapilarii, nos croque-morts sont des vestales, qui méritent le prix Monthyon.

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS | Pas de Commentaires »

 

leprintempsdesconsciences |
Lechocdescultures |
Change Ton Monde |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | C'est LE REVE
| Détachement Terre Antilles ...
| ATELIER RELAIS DU TARN ET G...