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Les Arts divinatoires Tsiganes, une voie ésotérique méconnue

Posté par francesca7 le 6 février 2016

 

Tel qu’exposé précédemment, dès leur immigration en Europe occidentale les Tsiganes (Tziganes) constituaient une communauté fort riche à tous points de vue. Ce peuple avait ses propres rois et reines, ses propres compétences — notamment au niveau de leur savoir-faire quant à divers métiers —, ses propres traditions initiatiques. Ces gens étaient des experts dans plusieurs formes de divertissement, dans le dressage et dans les soins vétérinaires des animaux, de même que dans l’art de la divination.

Voyante

En provenance de l’Orient, leurs méthodes de divination semblaient inhabituelles aux peuples de l’Occident. Ces pratiques divinatoires comprenaient entre autres, la “lecture” de divers éléments tels que les boules de crystal (cristallomancie), les feuilles de thé (thédomancie ou tasséomancie), les nuages (néphalomancie), la formation de sable dans les lits des cours d’eau, les reflets de la pleine lune sur l’eau (sélénomancie), etc. Ils lisent aussi dans les paumes de la main (chiromancie) et utilisent d’autres techniques physionomiques. Malheu­reu­sement, les Tsiganes étant un peuple de tradition orale en marge de la littérature européenne, plusieurs des différents arts divinatoires qu’ils ont développé furent faussement attribués aux alchimistes, aux Rose-Croix et autres occultistes de Prague ou de Bohême.

En ce temps d’ailleurs, la Bohême était considérée Terre Mère de plusieurs traditions ésotériques européennes. Rien d’étonnant en soi. Les tsiganes étaient un peuple nomade et chaque année, leurs itinéraires de voyage les amenaient en Europe via la Bohême; de ce fait, ils furent largement connus comme “Bohémiens”.

En fait, les Tsiganes se déplaçaient dans toute l’Europe et dans les régions slaves: allant vers le Sud pour l’hiver, et vers le Nord pour l’été; et organisant en cours de route des carnavals et des spectacles d’animaux savants, ainsi que des prédictions faites par divers types de “diseurs de bonne aventure”, “donneuses de bonne aventure” ou “tireuses de cartes”, et consenties pour une rétribution.

Il est donc avéré que l’art de dire la bonne aventure par les cartes à jouer ou cartomancie, fut surtout popularisé par les femmes Tsiganes — des cartomanciennes qu’on appelait Bohémiennes — dans l’Europe médiévale, suivant la dissémination des cartes à jouer, à compter du XIVième siècle surtout. Et probablement d’ailleurs, en utilisant ces cartes qu’elles avaient amenées avec elles en partance de leur terre natale, l’Inde; cartes qu’elles avaient vraisemblablement adaptées aux réalités sociales de leur nouvelle terre d’adoption. Et bien qu’elles utilisent généralement un jeu de 36 ou de 32 cartes, nous savons qu’elles ont également utilisé les Tarots. En conséquence les autorités en la matière et les véritables enseignantes de la cartomancie étaient et sont toujours… les Tsiganes.

* Cartomancie Bohémienne — Selon Paul Boiteau d’Ambly (Les cartes à jouer et la cartomancie, Paris 1854), « Les cartes sont venues de l’Orient et ont été introduites en Europe par les Bohémiens (venant de l’Inde). ». En page 320, il ajoute: « Pour ce qui est de la cartomancie inférieure pratiquée dans les foires, on peut, on doit même affirmer qu’elle date juste du jour où les cartes ont été introduites en Europe. C’était, comme on l’a vu, vers la fin du moyen âge, entre l’année 1275 et l’année 1325. Les Bohémiens en firent leur gagne-pain (…) ».

* Bohémienne cartomancienne, diseuse de bonne aventure — Selon une mention du site tsigane “Fils du Vent sans Pays”, la cartomancienne est l’un des métiers des Bohémiens. Bobareasa : femme tsigane, diseuse de bonne aventure (par des grains de maïs, des haricots, des cartes, ou au moyen d’un coquillage). In Les Tsiganes, C. J. Popp Serboïanu, Payot, 1930.

* Divination Bohémienne — L’imagerie populaire associe la “diseuse de bonne aventure bohémienne” à la lecture dans les lignes de la main (chiromancie); aux prédictions faites grâce à la boule de crystal (cristallomancie); ou à une lecture divinatoire des symboles et des dessins formés par les feuilles de thé dans la tasse après qu’on en ait bu le thé (thédomancie). Ce qui est avéré. Toutefois, lorsque les cartes furent mieux connues en Europe, les tsiganes bohémiennes utilisaient aussi la cartomancie — cartes à jouer et tarots — pour prédire l’avenir. Les prédictions réalisées portaient souvent sur des questions relatives aux perspectives d’avenir romantique (ex: rencontre amoureuse, mariage, divorce, etc), financier (possibilités d’emploi, prospérité financière, affaires et entreprises, héritages, etc), la santé et la maladie, la procréation, etc. Plusieurs diseuses de bonne aventure donnaient aussi des “lectures de caractère” grâce à la numérologie, la chiromancie, la graphologie, la morpho-physionomie et l’astrologie: parfois pour aider le client à mieux se connaître, mais parfois aussi pour évaluer la compatibilité matrimoniale entre deux personnes.

* Cosmographia Universalis (Cosmographie Munster), Bâle (1550), par Sebastian Münster — Cité par le site “Fils du Vent sans Pays” ‹ Rapporté par Auguste Stoeber dans Contes populaires et légendes d’Alsace, Presses de la Renaissance, 1979) ›, un certain passage de Sebastian Münster nous informe que les tziganes disaient la bonne aventure bien avant le XVIIIième siècle. La citation va comme suit: « Quand on comptait, depuis la naissance du Christ, mille quatre cent et dix-sept, on a pour la première fois vu les Tziganes (…). Leurs vieilles femmes se mêlent de dire l’avenir (…) ».

tarot-tziganeEn parallèle mais beaucoup plus tard, au cours du XVIIIième siècle, alors que l’Inquisition était sur le déclin, un vent de renouveau flotte sur l’Europe occidentale en ce début de Renaissance; faisant éclore une certaine “mode spiritualiste”. Diverses publications et textes dits magiques, alchimiques ou ésotériques sont achetés par la noblesse, tels les recueils de traités mystico-philoso­phiques “Corpus Hermeticum” attribués dans l’Antiquité au mythique Hermès Trismégiste: qui met à l’avant-plan l’ancien savoir mytique de l’Égypte ancienne. ‹ La traduction française des 17 Livres du Corpus Hermeticum est disponible ICI sur le site de de Claude Le Moal, grâce à la collaboration des Éditions du Septénaire et des Éditions Rozekruis Pers. ›; et la popularisation d’artefacts égyptiens hiératiques tels la Mensa Isiaca (la table d’Isis) publiée par Athanasius Kircher, égyptologue.

Dès lors, suivant cette mode, à-peu-près toutes les connaissances divinatoires et ésotériques furent attribuées à l’Égypte ancienne: et tous, depuis la franc-maçonnerie jusqu’aux mesmériens, revendiquaient leurs racines dans les antiquités de la vieille Égypte. Et c’est dans ce courant que les écrits de Court de Gébelin (voir son essai portant sur le Tarot de Marseille, Le Monde primitif, publié en 1781) et que la cartomancie d’Etteilla ont pû fleurir: puisque selon ces deux “tarologues” particulièrement, la divination avec des cartes de Tarot était supposée être d’origine “égyptienne”. Et c’est aussi dans ce courant que le savoir traditionnel tsigane devint très en demande par les nobles et la classe moyenne; alors que les Tsiganes étaient heureux d’obliger les européens crédules, avec des histoires de leurs origines en Egypte… ce qui en fait n’était pas tout-à-fait faux: puisqu’ils appelaient leur terre patrie “La Petite Égypte”, soit une région située dans le Péloponèse des îles grecques occidentales. D’où leur appellation de “gypsies”, ou gitans; terme découlant du mot Égypte.

Les Tsiganes au XXIe Siècle

Couleurs criardes des roulottes, caravanes et verdines gitanes

Quelle grande fascination elles exercent ces maisons nomades, ces demeures errantes habitées par les Gitans, ces verdines, ces caravanes traditionnelles, ces roulottes d’habitation, ces roulottes tziganes-gitanes qu’on voit parfois encore sillonner les routes du pays au pas lent des chevaux…

La tradition veut que les tsiganes qu’on voit traverser les villages de temps à autre, arborent des couleurs de roulotte ou de caravane un peu criardes, quoi que très attirantes à l’oeil. Certains pensaient alors: “Quel mauvais goût”, ou “Quel gens bizarres” ou encore, “Ils ont dû avoir des prix sur de la peinture que personne ne voulait”.

Ces couleurs criardes furent en fait imposées par les “gadje” — les gens qui sont sédentaires et non-gitans — pour que les les gens puissent voir arriver de loin ces “voleurs de poules“ Tsiganes et ainsi protéger ce qui pouvait l’être.

Source: Jan Yoors, Tsiganes, Phébus, 1990.

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Danses poitevines

Posté par francesca7 le 20 février 2014

Danses maraîchines : une
réputation traversant les siècles

(D’après « La tradition en Poitou et en Charentes », paru en 1897)

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La réputation des Poitevins comme danseurs est sans doute antérieure au XIIIe siècle, et quatre siècles plus tard, ils n’avaient pas dérogé, représentant la France dans le ballet des nations, divertissement donné à la suite du Bourgeois gentilhomme de Molière. Quant aux danses du Marais, leur cachet d’originalité piquante frappe tous les voyageurs.

Au XIIIe siècle, le recueil de proverbes appelé le Dit de l’apostoile mentionne : Li meillor sailléor en Poictou. Au XVe siècle, des villageois amenés dans la province font diversion par leurs joyeuses gambades à la sombre mélancolie du prisonnier volontaire de Plessis-lès-Tours, le roi Louis XI.

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Ces bergers et ces bergers dansaient au son de leurs hautbois, cornemuses et musettes. Tous ces instruments se fabriquaient au bourg de Croutelle, déjà renommé par les travaux délicats – les finesses – de ses habiles tourneurs, et là peut-être, avait été inventé le coutre aux deux tuyaux chambrés dans une unique tige de buis, qui remplaça l’antique flûte double à branches isolées, venue des Romains. C’est de Croutelle que les étudiants de Poitiers tiraient au XVIe siècle leurs flûtes et leurs sifflets.

Paul Contaut, qui écrit au XVIIe siècle, nous apprend qu’on y faisait encore en 1628 descornets à bouquin, hautsbois, cornemuses, chèvres-sourdes, flageols, piffres et flustes. Depuis longtemps les hautbois entraient pour la majeure part dans les orchestres quand ils ne les composaient pas uniquement. On les voit figurer au sacre de Louis XIV en juin 1664, dans les fêtes municipales de Toulouse comme dans la solennité des mairies à Poitiers et à Niort.

Le hautbois du Poitou, dont il est parlé maintes fois dans les anciens auteurs, était le plus souvent employé avec les cornemuses. On désignait sous ce nom de hautbois toute une série d’instruments ; cette famille, puisque telle est l’expression consacrée, a été figurée par le Père Mersenne dans son Harmonie universelle(1636). Le dessus chantait avec les cornemuses, et souvent le chalumeau de ces derniers instruments était fait avec un soprano et un ténor de hautbois du Poitou (Henri Lavoix).

Mais nous n’en avons pas fini avec la danse. En 1565, Claude Gouffier. seigneur d’Oiron, donne à la cour, pendant le voyage de Charles IX à travers la France, le spectacle de nos divertissements agrestes, et le roi prend un tel plaisir aux branles du Poitou qu’il demeure trois jours au château de son grand écuyer. Ce branle du Poitou jouissait dune telle vogue qu’on le voit noté quelques années plus tard dans l’Orchésographie du Langrois Thoinot Arbeau (anagramme de Jean Tabourot), imprimée en 1588.

Cette passion des Poitevins pour la danse éveilla sans doute chez eux le sentiment musical. Un recueil rarissime intitulé : Airs de cour comprenans le trésor des trésors, la fleur des fleurs et eslite des chansons amoureuses extraictes des oeuvres non encore cy-devant mises en lumière des plus fameux et renommez poètes de ce siècle, a été imprimé à Poitiers, par Pierre Brossardeu, 1607. Ces recueils voyaient ordinairement le jour à Paris ; la publication faite à Poitiers est l’indice certain d’un mouvement artistique dont la province offre alors peu d’exemples.

Et Lambert, « qui plus est », naissait à Vivonne en 1610. Celui qui devait être dans la suite le beau-père du grand Lulli, n’était encore que simple enfant de chœur à la Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude, lorsque Moulinié, maître de musique de Monsieur, l’entendit pour la première fois. Sa voix était si belle qu’il voulut l’emmener à Paris, où il confia au chanteur de Niert le futur maître de chapelle du grand roi, nous apprend Tallemant des Réaux. Une petite part de son éducation musicale ne reviendrait-elle pas à nos humbles joueurs de musette du Poitou ?

Un grave magistrat, Pierre Rohert du Dorat, lieutenant général de la Basse-Marche, a laissé un gracieux tableau des divertissements champêtres en Poitou au commencement du XVIIesiècle. On nous permettra de n’en rien omettre :

« De grande ancienneté, on faisait état en France des hautbois du Poitou. On lit dans Philippe de Commines, dans Bouchet et dans Pierre Mathieu que l’on fit venir de Poitou des bergers qui savaient jouer des hautbois, cornemuses et musettes et chanter pour réjouir le roi pendant sa grande maladie mélancolique, desquels hautbois tout le Limousin et la Basse-Marche ne manquent pas, car il n’y a point guère de paroisses qu il n’y ait nombre de telles gens qui en savent très bien sonner, même les gavottes et branles du Poitou tant simples que doubles.

« C’est une chose admirable de voir de pauvres rustiques, qui ne savent point de musique, jouer néanmoins toutes sortes de branles à quatre parties, soit supérieur, la taille, haute contre et basse contre sur leurs cornemuses, musettes et hautbois, à la Ionique, car tous les branles que l’on appelle du Poitou, non ceux de France, sont loniques ou Lidiens. C’est-à-dire du cinquième au septième ton que Platon au livre de ses Lois et Aristote en saRépublique, défend à la jeunesse parce qu’ils ont grande force d’amollir les cœurs, de laquelle danse lonique parle fort Lucian dans son traité de la danse, et Horace dit que les vierges romaines apprenaient de son temps les mouvements loniques.

« Ces musiciens font entre eux les quatre parties et sont si bien accordants avec leurs dits instruments que c’est chose fort belle et fort douce de les entendre et n’y rapportent d’autre artifice que la seule nature qui le leur enseigne, qui est une chose du tout admirable de voir tous ces pauvres villageois jouer ainsi toutes les sortes de pièces qu’on leur peut dire et les mettre sur les quatre parties fort bien et avec belle méthode et c’est que les plus versés en la musique ne sauraient guère mieux faire.

« D’autres jouent fort bien de la flûte allemande [ou flûte traversière], du fifre, du flageolet, sifflet, chalumeau et telles autres gentillesses que les poètes grecs et latins ont décrites dans leurs bucoliques et pastorales, de sorte que paravant toutes ces guerres, tributs, subsides et grandes tailles, des passages journaliers des gendarmes qui sont venus depuis l’an 1630 en çà [c’est-à-dire vers 1630. Les mouvements de troupes n’ont dû finir qu’après la fin de la Fronde, en 1653]. L’on ne voyait par les villes, bourgs et villages et sous les ormeaux, châtaigniers et cerisiers de la campagne que danses au son des cornemuses et hautbois ou bien des chansons entre jeunes hommes et jeunes filles, les jours des dimanches et de fêtes.

 

téléchargement (1)« Le peuple desdits pays observe entre autres choses de danser au son des hautbois et des cornemuses aux fêtes des saints de la paroisse, à savoir : la vigile de la saint Jean-Baptiste et la vigile de Noël que l’on fait aux églises champêtres et pendant l’offerte, le curé de la dite paroisse ou son vicaire, commence le premier à chanter le Noël qui dit :

Laissez paître vos bestes, pastoureaux,
Et par monts et par vaux,

puis tous les paroissiens chantent avec lui le reste du Noël. A la sortie de la messe de minuit tous les jeunes laboureurs, bergers, jeunes femmes et bergères, se mettent tous à danser le reste de la nuit au son des cornemuses et hautbois jusqu’à la messe du point du jour, que s’il fait beau la dite nuit, que le temps soit serein et qu’il fasse lune, ils dansent devant l’église ou au cimetièreselon que la commodité de la place est propre, que s’il fait mauvais temps et pluie, ils se retirent dans quelque grange prochaine et illec le curé leur fait fournir de la chandelle ainsi que j’ai vu pratiquer en mes jeunes années en l’église paroissiale de Dinsac, que de Saint-Sornin de la Marche, et autres.

« Les mêmes danses se pratiquent aussi la vigile de saint Jean-Baptiste, au mois de juin, autour du feu de joie que chaque village faisait, que s’il n’y avait pas de cornemuses et d’hautbois, ils dansaient aux chansons dont les jeunes femmes et bergères sont fournies à foison.

« Comme au jour de la dédicace des églises paroissiales, les paysans tenaient leurs ballades avec grande joie faisant un roi, le festinant et dansant le reste du jour avec les femmes et filles du village. (…) Saint Augustin au sermon de la Tempérance et saint Cyprien (sermon 3), parle des banquets, ballets et des danses que faisaient les anciens chrétiens aux fêtes des saints devant les églises, si bien qu’il ne faut pas s’étonner si dans la Basse-Marche, dans le Limousin et dans le Poitou, de grande ancienneté l’on a la coutume de danser le jour des fêtes de la dédicace des églises au son des hautbois et des cornemuses…

« En la solennité de la mairie de Poitiers qui se fait le quatorzième jour de juillet, l’on y voit grande quantité d’hautbois de Poitou. Ces hautbois sont employés ordinairement aux ballades du Limousin, la Marche et Poitou, aux mariages, aux frairies et confréries et en toutes réjouissances publiques. »

Nous ne voudrions pas multiplier les citations et cependant comment ne pas mentionner encore la Feste de village, petit poème d’un autre robin, Julien Colardeau, procureur du roi à Fontenay, publie en 1637. II y a de tout à cette fête, jusqu’à des marionnettes, et les divertissements chorégraphiques n’y sont point oubliés :

Cet autre danse les sonnettes
Voltigeant comme un papillon.
Voy-je pas sous ce papillon
Un joueur de marionnettes… ?

Un aveugle au bout de la table
Leur joue sur son violon
La gavote ou le pantalon
Ou quelque chanson délectable.

Comme on le voit, il n’est pas question de la courante de village, que la Saintonge a pourtant conservée jusqu’à nos jours, ni même du vieux branle du Poitou. Nous ignorons ce qu’étaient les sonnettes et le pantalon. La gavote, encore dansée sous le gouvernement de Juillet, et le passe-pied, dont il va être bientôt parlé, n’étaient que des dérives du branle. On retrouve dans le passe-pied ces gracieux balancements du corps déjà indiqués dans le branlepar l’Orchésographie de Toinot Arbeau en 1588.

A voir comme chacun se serre
Fixe en un point également,
Il semble que leur mouvement
Vient non pas d’eux mais de la terre.

Les demoiselles des bourgades
Viennent au son des chalumeaux
Et sous un palais de rameaux
Se plaisent à voir leurs gambades.

Cet attrait pour nos jolies danses n’a rien pour nous étonner. Le branle du Poitou avait été importé à la cour, il y fut sous Louis XIV le prototype du menuet, que l’on dansait encore au commencement du XIXe, désigné à I’origine sous le nom de menuet poitevin. A la fin du règne du grand roi, les Poitevins n’avaient point dérogé : ce sont eux qui représentent la France dans le ballet des nations, divertissement donné à la suite du Bourgeois gentilhommede Molière, dont la première représentation eut lieu a Chambord devant Louis XIV, en 1670. Boulainvilliers, dans son Etat de la France, dédié au Dauphin père de Louis XV, mort en 1712, parle encore du grand talent des bergères du Poitou pour la danse et le chant. « On connaît, dit-il, leur réputation à cet égard. »

Il est un touchant souvenir à rappeler. Eléonore d’Olbreuse, cette Maintenon protestante du Poitou, avait, nous dit un de ses panégyristes, « une forte passion pour la danse et y réussissait admirablement bien, de sorte qu’aucune fille de qualité ne pouvait mieux danser qu’elle faisoit ; surtout elle divertissoit souvent la Princesse et la compagnie par ses danses poitevines et champêtres apprises dès sa tendre jeunesse. » On sait que la future duchesse de Brunswick-Zell, tout d’abord dame d’honneur de Marie de La Tour, avait été donnée par la duchesse de Thouars a Amelie de Hesse, princesse de Tarente, sa bru, épouse d’Henri de La Tremoille. C’est la princesse dont il est ici parlé.

Eléonore accompagnait alors sa nouvelle maîtresse en Hollande, elle y fut la plus brillante étoile des fêtes de Breda suivies par le galant duc Georges Guillaume. Le prince, épris cette fois d’une passion durable, n’hésita pas dans la suite à épouser solennellement la pauvre et sage suivante. Le portrait si heureusement retrouvé suffirait à excuser cette prétendue mésalliance. Mme d’Olbreuse cependant ne charmait pas moins par sa conversation vive et spirituelle que par sa beauté, et tout cela ne se rehaussait-il pas encore de la grâce avec laquelle elle dansait le menuet poitevin ?

 

images (4)Le Poitou est, pour les vieilles danses, une terre privilégiée. Une bonne partie des rondes qui, dans nos diverses provinces, divertissent la jeunesse, viennent de cette région. Les danses maraîchines surtout (Challans et les environs) ont un cachet d’originalité piquante qui frappe tons les voyageurs. Auteur, notamment, La chanson populaire en Vendée, Sylvain Trébucq témoigne :

« Dans les premiers jours de septembre 1896, un dimanche, je me trouvais à Saint-Jean-de-Monts, chez des amis. J’étais venu là pour contempler cette magnifique plage et pour noter de vieilles danses. Je trouvai toute la population en fête, chantant, dansant, se livrant à mille jeux organisés par des baigneurs, sur les bords de la mer. Un soleil radieux donnait à l’immense Océan des reflets métalliques. Sous leurs coiffes blanches, les Montoises éclataient en rires sonores. De tous côtés, des rondes s’étaient formées, vives, légères, bien rythmées, et, dominant le bruit et les chansons, l’excellente petite fanfare de la ville, dirigée par M. Thibaud, instituteur-adjoint, achevait de donner à la fête un aspect de franche et communicative gaieté.

« Le soir, au milieu des lanternes vénitiennes et de feux d’artifice, des groupes nombreux et exubérants se formèrent dans toutes les directions. Les voix robustes des hommes se mêlaient aux douces voix des femmes, et les refrains sonores, hé ! hé ! hé ! se détachaient dans l’ensemble, énergiquement soulignés par des mouvements continuels du corps. Voici, au reste, la description de ces rondes, telles que je les ai vu danser à Saint-Gilles et à Saint-Jean-de-Monts. »

Et Trébucq de décrire plusieurs rondes.

Maraîchine à deux (branle)
Le cavalier et sa cavalière, se tenant par la main, avancent de quatre pas en sautant, reculent d’autant de pas et répètent ces deux mouvements. Au quatrième pas de la deuxième reprise, la cavalière se place devant le cavalier, qui la fait sauter en la saisissant par la taille. Les deux danseurs se séparent, font quatre pas, ou plutôt quatre sauts, en tournant sur eux-mêmes ; au quatrième pas, le cavalier fait sauter la cavalière une deuxième fois. Puis les danseurs reprennent leurs places pour recommencer la même série d’évolutions. Durant toute la danse, les danseurs balancent les bras et impriment à tout le corps une gesticulation constante.

Maraîchine à trois (branle)
Les danseurs (un cavalier et deux cavalières, le cavalier au milieu – dans d’autres localités, c’est le contraire : deux cavaliers, une cavalière) avancent, puis reculent de quatre pas en sautant, puis recommencent. Au quatrième pas de cette reprise, le cavalier fait sauter la cavalière de droite, tourne sur lui-même en faisant quatre pas ainsi que les cavalières. Le cavalier fait ensuite sauter la cavalière de gauche, tourne sur lui-même quatre pas (ainsi que les cavalières), fait sauter une deuxième fois la cavalière de droite. La cavalière de gauche tourne sur elle-même. Les trois danseurs reculent de quatre pas pour reprendre leurs places.

La Barrienne (danse-ronde de la Barre de Monts)
Les danseurs font quatre pas en avant en avançant les mains vers le centre du cercle qui se rétrécit. Ils se séparent, deux par deux, font huit pas, chaque cavalier tenant sa cavalière par la main ; le cavalier fait sauter sa cavalière en la soulevant par la taille et en s’aidant du genou droit. Les danseurs font encore quatre pas en marchant en rond ; puis les cavaliers font sauter une deuxième fois les cavalières. Ils font encore quatre pas ; les cavalières sont enlevées une troisième fois, puis les danseurs reforment le rond en se prenant par la main.

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L’enfant de fabrique

Posté par francesca7 le 29 avril 2013

L’enfant de fabrique

par

Arnould Frémy

~ * ~

L’enfant de fabrique dans ARTISANAT FRANCAIS fabrique-195x300

IL est un édifice humble, honorable, qui se construit sous nos yeux, et dont nous ne nous glorifions pas assez, peut-être parce qu’il ne s’adresse qu’à notre reconnaissance, et non à notre orgueil. Cet édifice n’est autre que la collection des établissements de bienfaisance et de charité, les salles d’asile, les caisses d’épargne, les conservatoires d’industrie, les sociétés de prévoyance, de patronage et de secours mutuels, les écoles primaires, les écoles normales primaires, et tant d’autres fondations toutes consacrées à l’amélioration et au soulagement des classes pauvres. Il est un genre d’écrits qui rallient, suivant nous, un nombre trop restreint d’intelligences : ce sont ces ouvrages spéciaux, ces livres de pur désintéressement, qui viennent de temps à autre, à l’aide de recherches inspirées par la religion du bien, jeter un jour inattendu sur certaines misères ignorées. Que de gens à idées ou à utopies sociales souriraient de pitié s’ils entendaient dire que la philanthropie sera peut-être dans l’avenir un des meilleurs titres de notre époque ! Par ce mot, nous entendons la philanthropie éclairée, pratique, dégagée de tout sentimentalisme, et de toute exaltation individuelle qui tendrait à fausser son but. Ce seront de beaux noms à citer un jour, que ceux d’Howard, d’Owen, de madame Fry, de Montyon, et de tous ceux qui auront contribué par leur zèle à guérir quelques-unes des grandes plaies de l’humanité.

Le portrait que nous allons retracer fera naître sans doute de tristes réflexions sur les moeurs et la destinée d’une certaine partie de la jeune population qu’on emploie, ou, pour mieux dire, qu’on exploite dans les usines ou manufactures. Nous allons essayer de reproduire tout un côté de l’enfance du peuple, de raconter ses premières misères, ses luttes prématurées, les influences funestes qu’un travail abusif et souvent corrupteur exerce sur son existence et sur sa moralité. Il est des infortunes qu’il est bon de reproduire, fût-ce même sous la forme de simple esquisse ; car, s’il est vrai qu’il y ait dans notre caractère national beaucoup de frivolité, il n’en est pas en revanche de plus sensible au bien, ni de plus prompt à courir au-devant des infortunes une fois signalées. Puissions-nous donc exciter de nouveau la sympathie publique, déjà provoquée en faveur d’une classe jeune et intéressante !

On sait qu’une loi tendant à abolir l’odieuse traite des enfants dans les manufactures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu’elle produise tous les bienfaits qu’on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d’urgence. Vouloir améliorer ou moraliser les ouvriers sans remonter aux sources primitives de leur démoralisation, c’est-à-dire à l’étrange éducation qu’ils reçoivent en si grand nombre dans les fabriques, c’est vouloir atteindre le mal sans aller jusqu’à la racine. On prétend que l’ouvrier se perd et se corrompt ; il serait plus juste de dire que le plus souvent il naît corrompu et vicié.

Cela dit, transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c’est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l’école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C’est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l’enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l’arrivée de ces familles d’ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l’intérieur des villes ; l’encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.
 Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. Il faut savoir que le parapluie est meuble inconnu dans la plupart des filatures de l’Alsace. On cite à Vesserling la manufacture de M. Nicolas Schlumberger comme une de celles où les ouvriers mènent la vie la plus heureuse ; on évalue leur prospérité d’après le nombre de parapluies que l’on remarque dans les ateliers.

Mais, dans ces départs et ces retours, rien n’est plus triste que de voir ces milliers d’enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l’existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c’est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d’étuve. Il en est qui n’ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l’âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu’habitent  les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c’est à peine leur nourriture, d’autant qu’à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu’une grande partie des légumes et des grains qu’on y consomme est tirée de la plaine de l’Alsace. On compte parmi les enfants qui naissent dans ce malheureux pays un grand nombre de sourds-muets et d’idiots, ce qui n’empêche sans doute pas les fabriques du pays de recevoir leur contingent habituel d’enfants, par suite d’une convention analogue à celle que M. Charles Dupin signale dans son rapport fait à la Chambre des pairs en février dernier. L’honorable pair affirme qu’en Angleterre, pendant la dernière partie du siècle dernier, par un contrat passé entre un manufacturier de Lancastre et les administrateurs d’une paroisse de Londres, le fabricant s’engageait à accepter un idiot sur vingt enfants bien portants et pourvus d’intelligence.

Parmi les économistes et les moralistes qui se sont occupés de la question du travail des enfants dans les manufactures, nous citerons, en Angleterre, MM. Horner, Labouchère, et, en France, MM. de Gerando, Gillet, et surtout le docteur Villermé, qui nous a été d’un si grand secours dans nos recherches. En suivant l’ordre établi par ce dernier dans son excellent ouvrage sur les classes ouvrières, nous diviserons les enfants de fabrique en deux grandes catégories qui embrasseront à peu près la totalité de l’industrie française. Nous placerons dans la première les ouvriers employés dans les manufactures de laine, de coton et de soie, et dans la seconde, ceux qu’emploie l’industrie dite métallurgique, et qui comprend les forges, les hauts fourneaux, les fonderies, les constructions de machines à vapeur, etc… Quand nous aurons parcouru ces deux classifications principales, nous aurons une idée, sinon complète, du moins assez exacte, des moeurs et de l’existence des enfants de fabrique. Le lecteur pourra décider lui-même si la loi que la Chambre vient de porter en leur faveur pouvait comporter l’ajournement.

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c’est principalement sur la filature qu’il faut porter son attention ; car c’est là qu’on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l’industrie cotonnière, les enfants sont principalement occupés à l’épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud’hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L’air qu’on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu’il exerçait une influence sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l’atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l’opération de l’encollage : la santé de l’ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d’oeuvre.
 Les enfants employés dans les filatures de laine ou de coton prennent diverses appellations, suivant les fonctions qu’ils remplissent. Il y a le tireur, le laveur, le bobineur, le balayeur, le rattacheur surtout, variété particulière de l’enfant de fabrique, qui se multiplie à l’infini dans les filatures, et qui mériterait d’être décrite spécialement, si le plan que nous nous sommes tracé ne nous obligeait à embrasser seulement les généralités, sans entrer dans les détails. Les fonctions du rattacheur consistent à surveiller les fils, à rattacher ceux qui se brisent, à nettoyer les bobines, et à ramener le coton qui s’échappe du ventilateur. Il est, à proprement parler, l’aide, l’élève, et presque toujours le souffre-douleur du fileur. Ses fonctions, quant aux mauvais traitements qu’il lui faut subir, ont une certaine analogie avec celles du mousse de bâtiment. A Reims, et dans d’autres villes de fabrique, il est établi en principe que les fileurs peuvent impunément rouer de coups les rattacheurs qui leur sont confiés. Ce fait est attesté par un passage d’un journal qui s’occupe spécialement des intérêts des manufactures, et dont on ne saurait suspecter le témoignage. On lit dans l’Industriel de la Champagne, du 23 septembre 1835 : « Dans quelques établissements de Normandie, le nerf de boeuf figure sur le métier au nombre des instruments de travail. Dans les moments de presse, quand les ouvriers passent la nuit à travailler, les enfants doivent également veiller et travailler, et quand ces pauvres créatures, succombant au sommeil, cessent d’agir, on les éveille par tous les moyens possibles, le nerf de boeuf compris. »

Dans les manufactures de laine ou de coton, les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d’une chaleur suffocante. J’ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s’étendent pas, disaient-elles, dans les colléges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu’une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n’avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l’apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle.

Les filles sont employées dans l’industrie cotonnière et lainière en aussi grand nombre, et à peu près aux mêmes âges que les garçons. Les noms qu’elles portent dans les diverses fabriques, où elles entrent généralement de cinq à huit ans, servent à désigner leurs fonctions : les catégories les plus nombreuses sont celles des éplucheuses, des picoteuses, des napeuses. Leur condition n’est guère meilleure que celle des jeunes ouvriers mâles : si ce n’est qu’elles n’ont pas à subir les mauvais traitements qui sont infligés aux rattacheurs, elles vivent non moins misérablement que ces derniers. Elles sont, de plus, en butte, pour la plupart, à des dangers moraux qui sont la conséquence forcée de leur sexe et de leur condition, et que nous aurons à signaler plus loin. La position où elles se trouvent, les piéges qui les entourent, et qui ne laissent pas même la première innocence à leurs plus jeunes années, la honte qui pèse sur elles presque toujours avant l’âge ordinaire de la dépravation, ces détails ne seront pas le trait le moins frappant du tableau que nous avons entrepris de retracer.

Nous avons déjà dit quelques mots de la condition misérable des ouvriers du département du Bas-Rhin ; nous avons signalé à l’avance une partie des calamités qui atteignent les moeurs et l’existence des enfants employés dans ces fabriques, race chétive, abandonnée, et vraiment orpheline. Parmi nos districts manufacturiers, il en est un qui mérite surtout d’être signalé comme surpassant tous les autres en fait de misère et de dénûment : nous voulons parler du département du Nord, et particulièrement de la ville de Lille, où le nombre des pauvres inscrits sur les registres des bureaux de bienfaisance est évalué à près de 30,000. Ce chiffre seul indique la situation de la classe ouvrière. Il faut, du reste, consulter à ce sujet M. de Villeneuve-Bargemont dans son Économie chrétienne, qui décrit ainsi ces misères : « Sans instruction, sans prévoyance, abrutis par la débauche, énervés par les travaux des manufactures, entassés dans des caves obscures, humides, ou dans des greniers, où ils sont exposés à toutes les rigueurs des saisons, les ouvriers parviennent à l’âge mûr sans avoir fait aucune épargne, et hors d’état de suffire à l’existence de leur famille. Ils sont tellement ivrognes, que, pour satisfaire leur goût des boissons fortes, les pères et souvent les mères de famille mettent en gage leurs effets et vendent les vêtements dont la charité publique ou la bienfaisance particulière a couvert leur nudité. Beaucoup sont en proie à des infirmités héréditaires. Il s’en trouvait, en 1828, jusqu’à 3,687 logés dans des caves où règne la malpropreté la plus dégoûtante, et où reposent sur le même grabat les parents, les enfants, et quelquefois des frères et soeurs adultes. »

Pour observer l’enfant de fabrique et connaître le dernier degré d’abrutissement et d’indigence où peut tomber la race humaine, c’est donc à Lille qu’il faut se transporter, dans la rue des Étaques surtout, qui est le centre et le réceptacle des plus misérables existences. Il faut avoir le courage de descendre dans ces caves, dont aucune habitation de Paris ne saurait offrir même l’image ; il faut avoir vu reposer dans un même lit une famille entière, depuis l’aïeul jusqu’aux petits-enfants, sans distinction de sexe ni d’âge. Les greniers, qui servent aussi de logement aux classes ouvrières, sont encore plus insalubres que les caves. Mais, pour donner une idée complète de ces habitations, et bien pénétrer nos lecteurs de l’authenticité des faits que nous transcrivons, nous ne saurions mieux faire que de joindre à nos citations précédentes un extrait du rapport fait à la municipalité, à l’époque du choléra, par la commission du conseil de salubrité du département du Nord.
 « Il est impossible, dit ce rapport, de se figurer l’aspect des habitations de nos pauvres, si on ne les a visitées. L’incurie dans laquelle ils vivent attire sur eux des maux qui rendent leur misère affreuse, intolérable, meurtrière. Dans leurs caves obscures, dans leurs chambres, qu’on prendrait pour des caves, l’air n’est jamais renouvelé : il est infect ; les murs sont plaqués de mille ordures. S’il existe un lit, ce sont quelques planches sales, grasses ; c’est de la paille humide et putrescente ; c’est un drap grossier, dont la couleur et le tissu ne sauraient se reconnaître ; c’est une couverture semblable à un tamis. Les fenêtres, toujours closes, sont garnies de papier et de verres, mais si noirs, si enfumés, que la lumière n’y peut pénétrer ; et, le dirons-nous ? il est certains propriétaires (ceux des maisons de la rue du Guet, par exemple) qui font clouer les croisées, pour qu’on ne casse pas les vitres en les fermant et en les ouvrant. Le sol de l’habitation est encore plus sale que tout le reste : partout sont des tas d’ordures, de cendres, de débris de légumes ramassés dans les rues, de paille pourrie ; aussi l’air n’est-il plus respirable. Et le pauvre lui-même, comment vit-il au milieu d’un pareil taudis ? Ses vêtements sont en lambeaux, recouverts, aussi bien que ses cheveux, qui ne connaissent pas le peigne, des matières de l’atelier. Rien n’est plus horriblement sale que ces pauvres démoralisés. Quant à leurs enfants, ils sont décolorés, ils sont maigres, chétifs, vieux et ridés ; leur ventre est gros et leurs membres émaciés, leur colonne vertébrale a gauchi, leur cou est contusé ou garni de glandes, leurs doigts sont ulcérés, et leurs os gonflés et ramollis ; enfin ces petits malheureux sont tourmentés, dévorés par les insectes. »

Si nous passons du département du Nord dans celui de la Seine-Inférieure, l’un des plus populeux et des plus industrieux de France, nous voyons les mêmes abus, les mêmes misères se reproduire : excès de travail pour les jeunes enfants, mélange des sexes dans les ateliers, initiation précoce aux habitudes vicieuses des adultes, enfin entassement dans des taudis infects. A Rouen, les ouvriers occupent, ainsi qu’à Lille, un quartier spécial. Il existe des maisons qui sont entièrement consacrées à loger les ouvriers. Ceux qui n’ont pas de famille ont recours à un logeur qui se charge, pour quatre francs par mois, de leur tremper la soupe chaque jour, et de leur fournir une moitié de lit. Les ouvriers rouennais couchent généralement deux, quelquefois trois dans un même lit. Les serruriers, tourneurs, menuisiers, mécaniciens, ciseleurs sur métaux, obtiennent les salaires les plus élevés, et se font remarquer, comme nous le verrons plus loin, par leur inconduite. La plus grande partie de leur gain est employée au cabaret. On les regarde comme les plus fidèles habitués des guinguettes des faubourgs ; souvent même il arrive qu’ils s’y installent avec leurs enfants, qu’ils rendent, dès leurs premières années, témoins et complices de leurs excès. Est-il besoin d’ajouter qu’ils sont, pour la plupart, incapables de faire la moindre économie, et que quelques jours de chômage suffisent pour les réduire à la plus affreuse misère ?

Dans les environs de Rouen, à Bolbec, à Darnetal, il existe un grand nombre de filatures, mais les ouvriers n’y sont guère plus heureux que ceux qui sont employés dans l’intérieur de la ville. Dans plusieurs de ces filatures, le travail n’est pas interrompu un seul instant pendant vingt-quatre heures consécutives. Il y a le service de jour et celui de nuit : le service de jour est de quatorze heures, et celui de nuit de dix. La classe la plus malheureuse des ouvriers de la campagne est, sans contredit, celle des tisserands en coton, qui reçoivent des salaires qui ne sauraient suffire à leurs plus stricts besoins. M. Alexandre Lesguillier, auteur d’une notice historique et statistique sur la ville de Darnetal, fait remarquer qu’outre leurs dépenses indispensables, ils sont, de plus, obligés de se fournir de colle, et cet achat doit être prélevé sur les dix-huit sous par jour qui peuvent être considérés comme le taux moyen de leur salaire.

Cependant, pour ne pas être taxé d’exagération dans aucun des détails que nous rapportons, nous devons dire que la condition des ouvriers de Rouen est généralement plus tolérable que celle des ouvriers de Lille, si l’on excepte toutefois les tisserands en calicots et en rouenneries. Encore ces derniers ont-ils le bon esprit de laisser le tissage pendant quatre ou cinq mois de l’année, pour se consacrer aux travaux de la campagne, qui leur offrent des bénéfices plus sûrs.

La ville de Reims peut être considérée comme un des principaux centres de l’industrie lainière. L’enquête commerciale de l’une des dernières années attestait qu’elle occupait environ cinquante mille ouvriers, tant dans l’intérieur de la ville que dans les campagnes environnantes. Autrefois les ouvriers trouvaient chez les entrepreneurs les objets de fabrication première, qu’ils emportaient chez eux, ce qui leur permettait de travailler en famille. Mais depuis quelques années, ce mode de travail a été presque entièrement supprimé par suite du nombre considérable d’usines et d’ateliers qu’a fait naître le besoin d’une production plus active. L’industrie a gagné peut-être à ces changements, mais les moeurs, et particulièrement celles des enfants, ont dû se ressentir des funestes effets que produisent infailliblement la confusion des sexes et le travail en commun. Il ne paraît même pas que la condition matérielle de la classe manufacturière se soit beaucoup améliorée sous ce nouveau régime. M. Villermé déclare que rien n’est plus triste ni plus misérable que l’intérieur des pauvres ouvriers rémois domiciliés loin du centre de la ville, et donne sur leurs moeurs et leurs habitations les détails suivants :

« Qu’on se figure des maisons basses, d’un aspect misérable, des chambres fréquemment sales et humides, quoique presque toujours bien éclairées ; et la pièce à feu, la seule habitable (je ne dis pas la seule habitée, car souvent le grenier est sous-loué par les malheureux du rez-de-chaussée à de plus malheureux qu’eux encore), est communément si petite, qu’un métier à tisser ne peut pas y tenir avec un lit. Les misérables réduits, que précèdent des cours mal pavées, couvertes d’ordures, se louent depuis cinquante-cinq ou soixante francs jusqu’à quatre-vingt-dix. En outre, le loyer s’en paye chaque mois, et même chaque semaine. On ne voit au lit des malheureux qui les habitent qu’un mauvais matelas avec des draps sales et usés. Ces draps sont souvent les seuls que possède la famille : alors, quand on les blanchit, elle couche nécessairement à nu sur le matelas. Un petit lit de paille, destiné aux enfants, se trouve quelquefois à côté du premier. Enfin, il y a rarement, dans ces logements, des métiers à tisser, et même des poêles ou fourneaux à chauffer : les locataires sont trop pauvres pour en posséder ; quand il y en a, c’est qu’ils les tiennent à loyer. On conçoit le mélange, le pêle-mêle des sexes qui existe dans ces masures si pauvres. Il suffit de voir leur mobilier pour se faire une idée de leur profonde misère : aussi presque tous les ouvriers sont-ils inscrits au bureau de bienfaisance ; du moins les enfants et les vieillards. »

Le même auteur remarque qu’une grande partie de la population ouvrière à Reims est adonnée à l’ivrognerie. Il faut toutefois tenir compte des ouvriers étrangers, qui se trouvent en grand nombre dans cette ville. Les désordres qui s’y commettent doivent surtout être attribués aux Belges qui y affluent, puis à un certain nombre de forçats libérés qui achèvent de jeter le trouble et la démoralisation dans la population des fabriques et des ateliers.

Pour compléter ce qui concerne les habitudes et les moeurs des ouvriers de Reims, nous rapporterons ici ce qu’un habitant de cette ville écrivait, en 1836, sur les classes employées dans les manufactures. Les détails suivants, dont on peut garantir l’authenticité, seront le plus complet témoignage des principes et du genre d’éducation que reçoivent les jeunes enfants qui se trouvent, dès leurs plus jeunes années, initiés et mêlés à de pareilles moeurs.

« Depuis 1834, les ouvriers de Reims qui ont de la conduite pourraient presque tous être heureux ; mais ceux des quartiers Saint-Remy et Saint-Nicaise (qui sont principalement habités par les plus mauvais sujets des fabriques) se livrent d’autant plus aux débauches, surtout à l’ivrognerie, que leurs salaires sont plus forts. La plupart des mieux rétribués ne travaillent que pendant la dernière moitié de la semaine, et passent la première dans les orgies. Les deux tiers des hommes et le quart des femmes qui habitent les rues de Versailles, Tourne-Bonne-Eau, s’enivrent fréquemment ; un très-grand nombre y vivent en concubinage ; beaucoup se prennent, se quittent et se reprennent ; plusieurs cependant restent toute leur vie attachés l’un à l’autre. Quant aux enfants, ils meurent très-jeunes ou bien ils contractent tous les vices des pères et mères. Ils sont tellement adonnés aux boissons spiritueuses, que communément ils nous apportent à nous, cabaretiers, leur meilleur habit ou quelque meuble sur lequel on leur avance du vin ou de l’eau-de-vie ; si, au bout d’un temps donné, ils ne nous ont pas payés, ces objets nous appartiennent. Lorsqu’on leur parle d’ordre et d’économie, ils répondent que le commerce seul les fait travailler et vivre, que pour le faire aller il faut dépenser de l’argent, que l’hôpital n’a pas été fondé pour rien, et que s’ils voulaient tous faire des épargnes, être bien logés, bien vêtus, le maître diminuerait leur salaire, et qu’ils seraient également misérables. »

Que peut-on ajouter à un pareil récit qui peigne mieux la misère, et surtout la profonde ignorance d’une certaine partie de la classe ouvrière ? Ne voit-on pas là toutes les preuves irrécusables du vice inhérent plutôt à l’espèce qu’à l’individu ? Il existait il y a quelques années, à Reims, une association d’un genre singulier, qui avait pour nom la Société des déchets. Cette société était instituée pour prévenir les soustractions de laine ou de coton qui pouvaient être faites dans les filatures. Ce fait est attesté par M. Michel Chevalier, dans son ouvrage sur l’Amérique du Nord, où il est dit que les ouvriers de Reims donnent la laine soustraite par eux pour le quart de ce qu’elle vaut, et l’échangent au cabaret à raison d’un demi-litre de vin pour un échée de fil. Nous le demandons, comment de pareilles habitudes ont-elles pu s’enraciner dans une population ? comment des établissements fréquentés par des ouvriers, et qui par cela même exigeaient une surveillance spéciale, ont-ils pu se prêter à de semblables échanges ?

En Alsace, et principalement à Mulhouse, on remarque dans les fabriques un grand nombre de jeunes enfants qui appartiennent à des familles suisses ou allemandes, que l’espoir d’obtenir en France un salaire plus élevé que celui qu’elles reçoivent dans leur pays conduit à s’expatrier. Ces familles, qui tombent ainsi par nuées sur certains cantons manufacturiers, ne peuvent trouver à se loger dans les villes où sont situées les fabriques, ni même dans les villages voisins : elles se logent quelquefois à une distance de deux ou trois lieues ; les enfants sont donc obligés de prendre sur leur sommeil le temps que nécessitent les allées et retours du logis à la fabrique. Les journées étant communément de seize à dix-sept heures, le départ et l’arrivée emploient quelquefois trois, et même quatre heures : on voit le temps qui leur reste pour le sommeil.

Lorsqu’on passe, en visitant le département du Haut-Rhin, d’un canton manufacturier à un canton agricole, on est frappé de la différence qui existe entre l’attitude, la physionomie, la santé des enfants des deux cantons. Ceux du district agricole sont frais, épanouis, robustes, tout en eux annonce la force et la vigueur ; tandis que, chez ceux du district manufacturier, on remarque tous les signes d’un abattement précoce, la pâleur, des membres grêles, un corps affaissé : « Cette différence, dit M. Villermé, se remarque surtout lorsqu’en allant de la ville de Thann à celle de Remiremont, on passe du dernier village du département du Haut-Rhin, Orbay, à celui de Bussang, qui est le premier du département des Vosges ; et pourtant les enfants d’Orbay ne sont pas les plus malheureux ni les plus mal portants du Haut-Rhin. »

Les machines qui sont venues substituer dans plusieurs fabrications les forces matérielles aux forces de l’homme n’ont fait qu’augmenter le nombre des enfants qu’on emploie dans les manufactures. Les travaux que les machines n’exécutent pas, n’exigeant pas l’emploi des forces des adultes, ont pu être confiés en grande partie à de jeunes bras, et ont en même temps rendu la tâche des enfants plus lourde et plus grave qu’autrefois. Il est prouvé, d’après les Notices statistiques sur les colonies françaises aux Antilles, qu’on impose aux nègres des fatigues moindres qu’aux jeunes ouvriers. Cette exploitation inique et cruelle a plus d’une fois provoqué les plaintes d’hommes éclairés et généreux : ainsi le docteur Jean Gerspach, de Thann, a publié d’intéressantes considérations sur l’influence exercée par les filatures et les tissages sur la santé des ouvriers ; mais ces réclamations sont jusqu’à présent restées sans effet. D’ailleurs, dans la discussion qui fut ouverte dans le sein de la Société industrielle de Mulhouse, sur les causes qui produisaient l’altération de la santé des jeunes travailleurs, les opinions furent partagées. Les uns attribuaient ces funestes effets à l’insalubrité des ateliers, les autres, au défaut de nourriture et de soins, le plus grand nombre, aux vapeurs et émanations que produit la fabrication, et qui ne permettent aux jeunes enfants que de respirer un air vicié ; les excès prématurés de boisson et de débauche furent aussi allégués. Cette diversité d’opinions servit du moins à faire connaître l’étendue des maux qui pesaient sur l’enfance manufacturière, et l’urgence des remèdes qu’il convenait d’y apporter.

A Elbeuf, à Louviers, les ouvriers se trouvent dans une position généralement meilleure ; enfin, à Sedan, et même à Lyon, quoi qu’on puisse inférer des émeutes de 1834, une certaine portion de la classe ouvrière vit dans une situation que l’on peut appeler voisine de l’aisance, si on la compare à celle des ouvriers de l’Alsace et du Nord ; le dimanche, les ouvriers de Sedan ont même dans leur mise quelque chose de recherché qui annonce chez eux des habitudes d’ordre et d’économie qu’on ne rencontre dans les autres pays que parmi la classe bourgeoise : il faut dire aussi qu’à Sedan il existe des caisses de secours pour les ouvriers, et des écoles primaires pour leurs enfants.
 Déclarons toutefois, et ce point nous semble essentiel à remarquer dans l’existence des enfants de fabrique, que le taux des salaires des parents, les bénéfices qu’ils peuvent réaliser, n’offrent guère de garanties d’amélioration physique, ni surtout morale, à l’existence des jeunes ouvriers. En effet, telles sont les moeurs de nos artisans, qu’une augmentation de salaire ne fait souvent qu’exercer sur leur existence, et, par conséquent, sur celle de leurs enfants, une influence pernicieuse. Il n’est pas rare de voir un salaire plus élevé augmenter chez l’ouvrier l’incurie, le désordre, la fréquentation du cabaret. A la honte, je ne dirai pas de la classe pauvre, mais de la classe riche, qui s’acquitte si mal des devoirs de tutelle et de patronage qu’elle devrait s’imposer à l’égard de la classe pauvre, l’ouvrier le mieux payé, c’est-à-dire presque toujours le plus intelligent ou le plus habile, est aussi le plus dérangé, le plus vicieux : ainsi, le serrurier mécanicien, que nous avons déjà cité, et qui gagne jusqu’à six francs par jour, compte généralement dans la semaine trois jours de chômage volontaire. Que doit-on conclure de là ? Que pour que l’ouvrier soit sobre, exact, laborieux, il faut qu’il soit aux prises avec le besoin ? Non, sans doute : une conclusion pareille répugnerait à la fois aux lois de l’humanité et de la raison ; car l’ouvrier se dérange, non parce qu’il gagne trop, mais parce qu’il ignore ou méconnaît l’emploi qu’il convient de faire de ce qu’il gagne, parce qu’il n’a pu éprouver les effets de l’économie et du calcul, qui n’existent ni dans son éducation ni dans ses habitudes. Ce qui lui manque avant tout, et en toutes choses, c’est l’éducation, le discernement ; mais cette éducation, où peut-il l’avoir puisée, s’il est vrai qu’avant l’âge de raison tel que la loi l’institue, il ait déjà été réduit à l’état de simple moteur, d’instrument aveugle et passif de l’une des grandes forces industrielles ?

Cessons donc d’interroger les statistiques, pour rechercher si, dans tel département, le sort des jeunes ouvriers est meilleur ou pire que dans tel autre, et disons, en thèse générale, que leur sort est à peu près le même dans tous les pays où les parents, tuteurs ou fabricants, les considèrent comme un objet de légitime exploitation.

 Nous avons déjà donné une idée des ateliers où la plupart des jeunes ouvriers sont entassés ; nous avons parlé du double danger auquel est exposée leur santé, soit qu’ils vivent dans l’insalubre atmosphère des caves pour le tissage, soit qu’ils vivent dans les étuves de l’apprêt écossais. On comprend quelles doivent être les conséquences d’un travail égal à celui des hommes imposé à de pauvres êtres chétifs, à peine formés, qui n’échappent à une mort prématurée que pour entrer dans l’âge de la virilité avec un corps débile et un tempérament délabré. C’est ainsi que plusieurs races d’hommes en France dégénèrent ou se perdent de jour en jour. En voyant les ouvriers des environs de Thann et de Mulhouse, corps affaissés et rabougris pour la plupart, croirait-on que c’est là cette race alsacienne que Louis XIV nous avait léguée si forte et si robuste ? Il est prouvé, d’après les relevés statistiques, que sur 10,000 jeunes gens capables de supporter les fatigues du service militaire, les dix départements les plus agricoles de France ne présentent que 4,029 infirmes ou difformes, et réformés comme tels, tandis que les départements les plus manufacturiers présentent 9,930 infirmes ou difformes et réformés comme tels.

Du reste, ce n’est pas en France seulement que l’on signale l’influence exercée sur la mortalité ou le dépérissement des races par le travail des manufactures et le séjour des fabriques, que l’Anglais Süsmilck appelle les catacombes de la population. « Lorsque le gouvernement britannique, dit M. Charles Dupin, voulut tarir dans leur source les maux produits par le travail des fabriques, il fit examiner par un comité médical l’état sanitaire des districts manufacturiers de l’Angleterre. Le comité constata cinquante affections morbides propres aux diverses espèces d’industries, et qu’on ne trouve pas chez la population qui ne pratique pas ces industries. »

Si nous avons dévoilé les misères qui peuplent les greniers et les caves de Lille, de Mulhouse et de Rouen, nous devons avouer aussi que les habitations destinées aux classes ouvrières à Liverpool, à Bristol ou à Manchester, ne sont guère plus salubres. Les artisans y sont entassés dans des taudis où les maladies épidémiques se multiplient d’une façon désespérante. Dans la partie ouest de l’Yorskhire, où la population est employée en grande partie dans les manufactures, la moitié des enfants meurent avant d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans. Il faut dire cependant, pour expliquer cette effrayante mortalité, que l’Angleterre est le seul pays de l’Europe qui n’a pas de police médicale, et où la santé publique est entièrement abandonnée à elle-même.

Ainsi, en France, en Angleterre, et généralement dans tous les districts et cantons où l’industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l’enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l’enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu’il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L’enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n’est même qu’une sorte d’exaction. Il n’a jamais eu la jouissance d’un habit neuf, d’un bon repas, d’une caresse tendre ou d’une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au coeur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d’enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s’ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit ; rendons-nous compte de ses débuts dans l’existence ; examinons la part de priviléges et d’encouragements que nous lui faisons dans le domaine commun de la propriété et des lumières.

Mais n’anticipons pas, car jusqu’ici nous n’avons encore examiné la condition de l’enfant de fabrique qu’au point de vue des misères physiques et de l’oppression matérielle. Mais que sera-ce donc, si nous entrons dans le coeur même des choses, et si nous examinons une pareille existence au point de vue des croyances, des principes, des notions du juste et du bien, enfin de tout ce qui fixe les instincts, détermine la condition et la ligne de conduite de l’homme social ?

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manoeuvrer la roue d’une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s’est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur coeur, ni de cultiver leur raison. D’ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu’est-ce que leurs pères et mères, si ce n’est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d’existence, dans l’ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D’ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l’affection et les impressions morales ? Nous avons dit ce qu’étaient les ouvriers à Lille, dans la rue des Étaques : nous les avons montrés couchant pêle-mêle, sans honte ni retenue, sur un même grabat, hommes, femmes, époux, vieillards. Au milieu de pareilles moeurs, que deviennent les instincts, les principes des enfants de fabrique ? Qu’espérer pour l’avenir de ces jeunes innocences flétries ou plutôt déflorées avant l’âge par le vice sans discernement, le vice que l’on ne peut, hélas ! anathématiser qu’à demi, et qui compose l’unique patrimoine de certains êtres en entrant dans la vie ?

Cependant, remarquez que jusqu’ici l’enfant de fabrique, déjà perdu par les exemples de l’intérieur et de la famille, n’est pas encore entré à la fabrique où se rencontrent pour lui tant de nouvelles causes d’avilissement moral. Il n’a pas dépassé les limites de ce qu’on est bien forcé d’appeler le foyer paternel : heureux encore lorsque ce foyer est pour lui remplacé par la salle d’asile ! A Lille, il existe une coutume caractéristique, et qui peint bien le degré d’intérêt que les parents portent à leurs enfants. Les femmes d’ouvriers achètent chez les pharmaciens une certaine dose de thériaque qu’elles appellentdormant. Comme elles sont pour la plupart fort adonnées à l’ivrognerie, elles font prendre ce narcotique à leurs enfants les dimanches, les lundis et les jours de fêtes, ce qui les dispense de les garder, et leur permet de rester au cabaret aussi longtemps qu’elles veulent. On voit, d’après ce seul fait, comment ces femmes doivent s’acquitter de leurs autres devoirs de mère.

De la salle d’asile, l’enfant de fabrique passe directement à la filature, où commence pour lui cette grande éducation du vice qui ne le quittera plus jusqu’à sa puberté, et qu’il transmettra fidèlement à sa progéniture avec les mêmes chances de dégradation et de misère. On sait que les mauvais penchants n’ont pas de peine à se glisser dans toute réunion d’hommes ou même d’enfants. Or, s’il est vrai que, malgré toutes les garanties de l’éducation et de la surveillance, la vie de collége ne soit pas toujours exempte d’immoralité, que sera-ce donc d’une agglomération d’enfants sans principes, sans guides, réunis, filles et garçons, dans les mêmes ateliers, travaillant ensemble une partie des nuits sous les yeux d’adultes qui deviennent presque toujours pour eux des instituteurs de vice ? Ces diverses circonstances, résultant du travail de nuit, de la réunion des deux sexes, et du contact perpétuel avec des êtres dégradés et corrompus, expliquent les anomalies étranges que présentent l’âge et les moeurs des enfants de fabrique.

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n’est plus commun que d’entendre des propos obscènes s’échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l’ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d’utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu’il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l’observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu’à l’âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s’enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l’on compte dans cette ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. Il y a même dans l’Alsace, pour les unions illicites entre jeunes ouvriers, un terme particulier : on les appelle des mariages à la parisienne, d’où l’on a fait le verbe allemand paristeren, pariser, suivre la mode de Paris. Ainsi, Paris est partout considéré comme le modèle et le taux de toutes les corruptions.

Disons-le, pourtant, ces unions, que réprouvent à la fois les lois de la nature et de la morale, sont loin de représenter le dernier degré du vice et de la dépravation que l’on remarque dans les moeurs de l’enfance ou de l’adolescence manufacturière. Il faut même dire que, dans certains districts manufacturiers, on est forcé d’invoquer le concubinage presque comme un bienfait, si l’on remarque la pente funeste que suivent les moeurs des jeunes ouvrières. A Reims, on voit de très-jeunes filles employées dans les manufactures, et qui n’ont guère plus de douze à treize ans, s’adonner le soir à la prostitution. Il y a même dans les ateliers une expression particulière qui désigne cette action : lorsqu’une jeune fille quitte son travail avant l’heure ordinaire, on dit qu’elle va faire son cinquième quart de journée. Le terme est consacré, et devient le sujet des plaisanteries de l’atelier. Parent-Duchâtelet déclare, dans son livre, que la ville de Reims envoie à Paris un nombre de prostituées qui l’emporte de beaucoup sur celui des autres villes. Enfin, on lit dans un journal du pays, que nous avons déjà cité, l’Industriel de la Champagne, du 14 août 1836 : « Que cette ville est infectée de prostitution, et qu’il s’y trouve peut-être cent enfants au-dessous de quinze ans qui n’ont, pour ainsi dire, d’autre moyen d’existence ; sur ce nombre, il en est dix ou douze qui n’ont pas atteint la douzième année. » L’auteur de l’article ajoute : « Je raconte des faits, et je ne dis pas tout. »

A Sedan, où les ouvriers sont cependant plus heureux et plus éclairés que partout ailleurs, on remarque également parmi les jeunes ouvrières un certain nombre de prostituées qui font aussi le soir leur cinquième quart de journée. Il est prouvé que plusieurs lieux de débauche de Paris se recrutent en partie dans les localités manufacturières. En Angleterre, les moeurs des jeunes filles employées dans les fabriques ne sont guère plus régulières. Les caves de Glascow ont été souvent décrites comme les derniers cloaques du vice et de la misère. Ces caves, où l’on débit de la bière et des liqueurs fortes, servent aussi d’asile aux jeunes ouvrières sans emploi qui viennent là s’associer aux plus honteuses orgies. Le docteur Cowan, qui a fait un rapport complet et détaillé sur les misères de Glascow, déclare qu’un grand nombre de jeunes filles se sont adressées au capitaine Millar, le chef de la police de Glascow, pour être retirées de ces lieux infâmes où le besoin seul les avait entraînées. Un an ou deux passés au milieu de cette population souffrante suffisent pour les perdre complétement et les précipiter de l’ivresse au vice, et de la maladie à une mort prématurée.

On voit, d’après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n’est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S’il est vrai qu’elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l’âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n’influent guère d’une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d’une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d’ouvriers la conséquence de l’incurie et de l’extrême dénûment.

Il semblerait que Paris, où se concentrent tant de ressources de civilisation et de lumières, dût être exempt de l’exploitation industrielle des jeunes enfants. N’est-ce pas là, en effet, que naissent et se développent toutes les idées de philanthropie et de régénération sociale ? N’est-ce pas là qu’à côté des plus généreuses recherches et des applications les plus éclairées, on trouve aussi les tableaux les plus frappants de dépravation et d’indigence ? Aussi, n’est-ce pas sans une certaine tristesse mêlée de surprise, que nous avons retrouvé parmi la jeune population parisienne les mêmes abus du travail manufacturier que nous avons eus à signaler dans les provinces ? S’il est vrai que l’enfant employé dans les fabriques de Paris ou de la banlieue ne vive pas aussi misérablement que celui du Nord ou de l’Alsace, il n’est que plus prématurément en proie à l’épidémie vicieuse des moeurs manufacturières. La corruption parisienne prend une expression d’autant plus hideuse, qu’elle se trouve personnifiée dans de jeunes existences. Elle emprunte alors un cachet particulier de cynisme et d’effronterie qui fait mieux ressortir encore tout ce qu’elle a d’affligeant dans ses résultats, et d’incurable dans son origine. L’enfant de Paris est un produit à part dans la vaste réunion des vices et des contrastes qui remplissent certains quartiers de la capitale. Ses allures, ses habitudes, son langage, ont été popularisés par le crayon et le théâtre ; on a souri plus d’une fois devant cette page curieuse de l’existence parisienne, dont on n’a vu que la gaieté, l’intelligente précocité, sans considérer l’abandon et les vices, qui forment presque toujours le revers du tableau.

Cet enfant de Paris, chez qui la dépravation a devancé les années, et que l’adolescence transmet si souvent à la police correctionnelle, a presque toujours eu pour école, et pour ainsi dire pour berceau, un de ces petits ateliers qui pullulent dans les rues sombres et populeuses des sixième et septième arrondissements. C’est là qu’il s’est imbu, dès ses premières années, de ces principes de démoralisation devenus comme traditionnels dans certaines corporations ouvrières. Le jeune ouvrier de Paris, dont l’esprit est généralement plus subtil et plus avancé que celui de l’ouvrier de la province, imite naturellement ce qu’il voit et ce qu’il entend quotidiennement. Il vit dans une réunion d’adultes qui ne sauraient tenir son innocence en garde contre la licence de leur propre langage. Il a de plus, pour perfectionner son jugement et sa raison, les dernières places des petits théâtres des boulevards, dont il est, comme on sait, un des plus assidus habitués. Enfin, comme dernier moyen de moralisation et de culture, la barrière Saint-Jacques, les jours d’exécution.
 Mais si l’existence d’une grande ville offre, indépendamment des vices de la fabrique, des chances de dépravation qui n’existent pas dans les départements, on aurait tort de penser qu’il y a du moins une compensation dans la durée et les résultats du travail matériel. Le régime est le même, pour l’enfant, dans la manufacture parisienne que dans la manufacture alsacienne ou rémoise. Il suffit, du reste, de traverser la plupart des rues de communication situées entre celles Saint-Martin et Saint-Denis, celles des quartiers Maubert ou Saint-Marcel, pour comprendre que l’existence de ces enfants ne peut guère se trouver dans des circonstances hygiéniques plus défavorables. L’insalubrité de l’atmosphère se combine presque toujours avec la précocité du travail et les abus des tâches illimitées, qui altèrent la santé et empêchent la croissance de tant de jeunes ouvriers parisiens.

M. Gillet, qui a pris l’initiative dans la question du travail des enfants dans les manufactures avec tant de zèle et de généreuse sollicitude, annonce, dans un rapport transmis par lui au préfet de la Seine, que, dans une fabrique de coton du onzième arrondissement, les enfants sont admis dès l’âge le plus tendre, et gagnent par jour de 40 à 50 centimes. Ils ne sont pas employés directement par les fabricants, mais par des ouvriers à leurs pièces, qui traitent de leur exploitation avec les pères et mères. Certaines femmes sont même uniquement occupées à racoler de jeunes ouvriers qui deviennent pour elles l’objet d’une traite particulière. Elles leur donnent ordinairement pour nourriture un seul morceau de pain, qui doit leur suffire jusqu’au souper, qu’ils ne prennent qu’à la sortie de l’atelier. Le mélange des sexes a lieu dans la plupart des fabriques, et produit des unions précoces qui se contractent, dans certains arrondissements de Paris, ainsi que dans les Vosges, dès l’âge de douze ou treize ans.

M. Gillet ajoute, dans son rapport, que presque aucun des enfants employés dans les fabriques n’a reçu la plus légère teinte d’instruction ; ils ne savent ni lire ni écrire, et n’ont même reçu aucun principe de morale. Un jeune ouvrier de quinze ou seize ans, pris dans le douzième arrondissement, paraît souvent moins robuste et moins développé qu’un enfant de dix ou douze ans pris dans un autre quartier de Paris. Ce n’est pas sans une impression de tristesse profonde que l’on remarque dans tant de rues fabricantes des jeunes corps voûtés avant la croissance, des visages étiolés, flétris, qui n’ont jamais connu la fraîcheur de la santé, un rachitisme complet, résultant d’un travail excessif.

Mais ce serait en vain que, pour étudier la répression de pareils abus, on invoquerait la volonté ou l’intérêt des manufacturiers qui pourraient, par des considérations matérielles, perpétuer l’exploitation des jeunes ouvriers. Disons, à la louange des industriels français, que, pour la plupart, ils s’accordent à reconnaître les funestes effets de l’application indiscrète et prématurée des forces de l’enfance aux travaux manufacturiers ; plusieurs d’entre eux réclament vivement la loi qui doit mettre un terme à l’oppression d’une classe sans défense. Ils ont senti qu’une juste répartition de la quantité et des heures de travail offrira même à leur industrie des garanties pour l’avenir. Ils pourraient désormais choisir les agents de leur fabrication non plus parmi des êtres affaiblis et démoralisés avant l’âge, mais bien dans une population non moins robuste, non moins énergique, que celle de nos districts agricoles.

Quant à la question fiscale, et à l’avantage direct que les fabricants pourraient retirer de la substitution des enfants aux ouvriers adultes, l’expérience des faits semble concourir avec la moralité du principe en faveur de l’émancipation des ouvriers mineurs. Ainsi, pour choisir nos exemples dans Paris même, nous dirons que deux fabriques situées rue de Vaugirard emploient, l’une, des enfants mêlés à des adultes, et l’autre, des adultes seuls. Le directeur de celle où les enfants sont employés déclare que ses bénéfices ne sont ni plus ni moins élevés que s’il n’admettait que des adultes. Le rapport entre les salaires et le produit de la fabrication est le même entre les deux manufactures, ce qui prouve qu’on se fait souvent illusion sur les avantages que présente l’emploi de l’enfance dans les fabriques. Les femmes, qui ne reçoivent un salaire guère plus élevé que les enfants, travaillent avec beaucoup plus de célérité et d’attention : aussi sont-elles admises de préférence par tous les manufacturiers qui ont observé à fond les moeurs de leurs ouvriers. On est donc forcé de reconnaître que cette exploitation des enfants, qui produit de si tristes résultats, n’est, dans beaucoup de pays, ni une exaction volontaire, ni l’effet du calcul : c’est simplement affaire de tradition et de routine.

Nous terminerons ce que nous avions à dire sur le jeune ouvrier de Paris en rappelant qu’il résulte, de renseignements recueillis dans les bureaux de la préfecture de la Seine, que, pour les cas de réforme, les arrondissements manufacturiers l’emportent de près du double sur les autres. Il faut citer surtout le douzième arrondissement, où l’on trouve tant de causes de démoralisation et de mortalité, puis les sixième et septième, où l’entassement de la population dans les ateliers étroits et souvent infects offre tant de prise aux épidémies. Le dixième arrondissement, qui est, comme on sait, celui où la santé publique est incomparablement la meilleure, ne contient que fort peu d’ouvriers, et est, en général, le centre des existences retirées, soumises aux lois d’un bien-être modeste qui se trouve à la fois à l’abri des exigences du besoin et des dissipations du monde. Il n’est malheureusement que trop vrai que, dans plus d’un quartier des capitales, la conservation des individus est en raison inverse de l’activité et des fatigues matérielles.

Il nous reste maintenant à parler des enfants employés dans l’industrie dite métallurgique, et que nous avons indiquée en commençant comme formant une des catégories dans les classifications que nous avons établies. Nous n’aurions ici qu’à exprimer les mêmes plaintes relativement au défaut d’instruction des enfants, aux fatigues prématurées auxquelles les condamnent des parents imprévoyants et intéressés. Nous devons avouer, cependant, qu’à part les influences délétères que peut exercer l’atmosphère de certaines fabrications, la condition des enfants nous a paru généralement moins triste, moins dure dans les usines métallurgiques que dans les ateliers de soie, de laine ou de coton.

Il est à remarquer, d’abord, que l’ouvrier employé à la fabrication de l’acier, du fer, de la fonte, ces grands ressorts de l’industrie, est supérieur, tant sous le rapport du taux des salaires que pour l’activité intellectuelle et morale, à l’ouvrier courbé sous le joug triste et uniforme de l’industrie cotonnière. Cette différence entre la condition des deux classifications d’industries s’étend également à celle des enfants. Le mélange des sexes, cette grande cause de démoralisation dans les filatures, n’existe pas dans les usines à charbon. Ensuite, on peut dire que l’industrie fait en grande partie l’ouvrier. Or, ce qui perd l’enfant employé dans les filatures, l’abat, le démoralise non moins autant peut-être que le contact du vice ou l’air vicié qu’il respire, c’est l’ennui, sorte de nostalgie indéfinissable, qui exerce dans les filatures de si grands ravages, qui condamne une organisation, souvent active et pleine d’effervescence, à bobiner toute une année, et du matin au soir, un même fil, ou à ramasser les mêmes mèches de coton qui s’échappent d’un même ventilateur. L’ennui doit aussi compter en première ligne comme une des grandes causes de corruption qui existent dans les filatures : c’est lui qui, en occupant les doigts seulement, livre l’esprit à tous les piéges de l’oisiveté ; c’est lui qui contribue pour une forte part à faire pénétrer dans le coeur des jeunes ouvriers le vice et la corruption résultant de ce genre d’occupations si nombreuses dans les filatures, que j’appellerais volontiers des tâches oisives.

Il suffit d’entrer dans une usine métallurgique, d’observer le mouvement continu qui règne autour des fours, des établis, des enclumes, d’écouter la respiration énergique des fourneaux, le vacarme actif et régulier des pistons mus par la vapeur, des balanciers, des roues et des martinets, ces mille bruits prestigieux auxquels John Cockerill aimait tant à s’endormir, pour comprendre que les moeurs des ouvriers, et, par conséquent, des enfants, doivent être tout autres dans de pareils ateliers que dans les filatures. Une grande partie de l’industrie cotonnière, industrie passive et moutonnière s’il en fut, est encore maintenant mue et régie par la force matérielle de l’homme. L’usine tend, au contraire, à choisir pour moteur une force mécanique, la vapeur ou une chute d’eau. Elle prétend ne laisser autant que possible, à la main de l’homme, que la partie en quelque sorte intellectuelle de la fabrication. On voit que ces deux principes suffisent pour établir une ligne de démarcation profonde entre le caractère et la condition des agents ; non pas, du reste, qu’il n’y ait quelques abus à reprendre dans l’application des forces de l’enfance à certains détails des travaux métallurgiques. Dans les forges, par exemple, c’est à regret que nous avons vu confier à des enfants l’opération dite du crochet. Quand le fer, déjà affiné par l’opération du four et du martinet, est soumis à l’action du laminoir sous la forme de lingots incandescents qui doivent recevoir une dernière façon, il est nécessaire de soutenir à l’aide d’un crochet le morceau de fer rouge destiné à parcourir les diverses rainures du laminoir. Le maniement de ce crochet est ordinairement remis aux mains d’un enfant, et il est aisé d’en prévoir les dangers par suite des éclats enflammés qui peuvent jaillir ou de l’entraînement auquel le mouvement de la roue peut donner lieu. Mais ce ne sont là que des cas exceptionnels qui doivent, du reste, tôt ou tard être prévenus par une nouvelle distribution partielle de la grande force motrice dont James Watt a doté le monde. Telle est, d’ailleurs, la condition des enfants employés dans les manufactures, que les influences physiques, même celles qui mettent leurs jours en danger, finissent par ne plus être considérées comme les plus funestes, si on les compare aux dangers moraux qui les menacent constamment.

Il est un rapprochement auquel le genre de vie que les fabriques créent aux enfants qu’elles emploient a plus d’une fois donné lieu, et que nous ne saurions éviter pour notre part, car il revient directement à notre sujet, et servira à mieux démontrer encore la nécessité des mesures à prendre à l’égard des enfants employés dans les manufactures.

On a souvent comparé la position des jeunes ouvriers libres, honnêtes du moins aux yeux de la loi, et celle des enfants ou des adolescents détenus pour vol ou vagabondage dans les maisons pénitentiaires, et l’on a découvert que, sous le rapport des soins matériels, des commodités de la vie, de l’instruction même, l’avantage restait de beaucoup à ces derniers, c’est-à-dire aux jeunes détenus. Rien n’est plus vrai ; et, pour constater un pareil fait, il en faut que visiter la maison de la rue de la Roquette, mise maintenant, comme on sait, sous le régime cellulaire, et où l’on enferme les détenus au-dessous de seize ans. Un simple parallèle, établi entre l’existence de l’enfant travaillant dans une filature, ou enfermé à la Roquette, donnera les résultats suivants :

L’enfant de fabrique n’a le plus souvent, comme nous l’avons vu, qu’un pain grossier et quelques débris de légumes pour toute nourriture ; le détenu de la Roquette est, au contraire, nourri avec une sorte de délicatesse, si on compare son régime à celui de l’enfant de fabrique : non-seulement sa nourriture est assurée, mais il mange de la viande quatre fois par semaine. Quand la maison était soumise au régime commun, on avait même institué dans l’intérieur de la maison une table d’honneur, où l’on admettait tous les dimanches ceux des jeunes détenus qui pouvaient produire les meilleurs certificats de soumission et de bonne conduite.

L’enfant de fabrique est, on peut le dire, à peine logé, vêtu ou couché ; le détenu de la Roquette a, au contraire, son lit dressé dans une cellule bien claire, bien aérée, rafraîchie en été par un vasistas, et chauffée en hiver par un calorifère du meilleur modèle. Il a l’uniforme de la prison, qui varie suivant l’ordre des saisons ; il a son linge exactement renouvelé ; tous les détails de son existence sont surveillés et régis par une administration toute paternelle, qui descend pour lui à des soins presque minutieux de propreté et d’hygiène.

L’enfant de fabrique ne sait ni lire ni écrire, ni même souvent raisonner ou prier ; il est incapable de remplir aucune des fonctions de l’homme intellectuel et social : tandis que le détenu de la Roquette a son aumônier spécial, qui se charge de le moraliser et de l’instruire, son instituteur spécial, qui se charge de lui enseigner la lecture, l’écriture, le calcul, un contre-maître qui le dirige gratuitement dans l’apprentissage d’un métier qu’il est libre de choisir parmi les plus relevés ou les plus lucratifs ; enfin, un directeur qui le visite à toute heure de la journée, l’encourage lorsqu’il fait bien, le réprimande lorsqu’il fait mal, complète les bienfaits du véritable patronage providentiel qui s’étend sur lui à dater du jour de son incarcération.

Nous pourrions encore prolonger ce parallèle entre ces deux classes d’enfants ; mais les faits que nous ajouterions ne feraient toujours que nous conduire à cette conséquence, que le sort des uns est incomparablement plus heureux que celui des autres ; et qu’enfin, pour la majorité des enfants pauvres, tout considéré et tout balancé, il vaut mieux, sous le rapport physique et moral, avoir pour condition celle de détenu d’une maison pénitentiaire, que celle d’employé dans une filature.

On ne peut nier qu’il ne soit immoral, et même dangereux pour la société, que, dans la réalité des choses, l’existence d’une prison soit, sous plus d’un point, plus heureuse et plus douce que celle qui peut être acquise par le pauvre au prix de ses sueurs. Aussi voyons-nous, dans le fait de cette disproportion, un motif de plus pour s’occuper sans retard des mesures relatives aux jeunes ouvriers, tendant à constituer leur existence et leur travail sur une base équitable. Les faits révélés par l’application du système cellulaire à la prison de la Roquette offrent à la fois un motif d’encouragement et une garantie de réussite, quant aux améliorations que l’on voudra introduire dans une classe libre et vierge de correction.

Il est constant que depuis que les jeunes détenus de la Roquette ne sont plus sous le régime commun, on obtient d’eux des résultats vraiment surprenants. L’état sanitaire, depuis l’introduction du régime cellulaire, s’est amélioré au point de nécessiter la suppression de plus de la moitié des lits de l’infirmerie. La plupart des cachots de punition sont également devenus inutiles. Tel métier qui exigeait autrefois six ou huit années d’apprentissage est à présent enseigné en un an ou deux. Au bout de quelques mois, les jeunes prisonniers savent lire, écrire, calculer. Toutes les personnes qui se trouvent en contact avec eux, depuis l’aumônier qui les instruit, jusqu’au simple gardien qui les surveille, s’accordent à reconnaître les heureux effets du nouveau régime sous lequel ils sont placés maintenant.

Assurément, voilà de précieux résultats, mais qui ne sauraient être appréciés, ou même admis, qu’autant qu’on fera marcher de concert les améliorations impérieuses que réclame l’existence des fabriques, qui forment malheureusement le plus fort contingent des prisons de jeunes détenus. La société se doit à elle-même, à son équité, à son salut, de ne pas octroyer la plus forte part de ses faveurs, de ses titres, à ceux de ses enfants qu’elle considère, sinon comme déshérités, du moins comme temporairement détachés de son sein. Ne souffrons pas que, dans l’application, la philanthropie atteigne un but que la raison sociale se verrait forcée de désavouer. Oui, disons-le, protection, appui, amélioration au prisonnier, surtout à celui que la loi atteint dans sa minorité, souvent aussi dans la fatalité de sa naissance et de son éducation ; mais, avant tout et surtout, protection, appui, amélioration au travailleur innocent, à l’enfant libre.

Il est une modification utile et salutaire à introduire dans la condition de la classe ouvrière, que nous ne saurions nous dispenser de signaler ici, car elle a déjà subi l’épreuve de la pratique, et porté ses fruits dans un pays voisin du nôtre. Nous avons déjà signalé la différence qui existe entre les cantons agricoles et les cantons manufacturiers : autant, avons-nous dit, les travaux des fabriques contribuent à énerver et corrompre prématurément les enfants qu’elles emploient, autant, au contraire, les travaux des campagnes fortifient le corps et la santé des jeunes agriculteurs. Le canton de Zurich, en Suisse, a su combiner les deux systèmes de manière à compenser les inconvénients de l’un par les avantages de l’autre ; la classe ouvrière y est à la fois sous le régime agricole et manufacturier. Il nous semble qu’il y aurait un profit matériel et moral à appliquer ce système à quelques-unes de nos provinces françaises, où tant de terres restent en friche, tandis que les paysans s’obstinent à s’entasser dans les fabriques où souvent ils ne trouvent qu’un salaire insuffisant, parfois même une suspension absolue de salaire.

C’est une visite douce et consolante à faire que celle du canton de Zurich, après celle de nos principales villes manufacturières. On sait que ce canton est regardé comme un des plus industrieux de l’Europe, et cependant, les ouvriers y travaillent presque tous dans leurs habitations ; la vie de ménage s’y combine avec la vie industrielle, sans que l’une porte préjudice à l’autre. Dans les intervalles des soirées domestiques, les femmes et filles d’agriculteurs dévident les fils ou tissent les étoffes. Quant aux enfants, qui du reste suivent les écoles avec assiduité, ils consacrent le temps que l’instruction n’emploie pas à fabriquer des bobines et des cannettes. Ainsi, quand les commandes industrielles viennent à manquer, la famille se rejette sur les soins agricoles : ce n’est pour elle qu’un déplacement d’industrie.

Zurich est, après Lyon, la localité la plus importante pour les étoffes de soie ; cette fabrication a pris un nouveau développement à la suite des émeutes de 1834, qui ont contraint un certain nombre d’ouvriers français à venir chercher un refuge en Suisse. L’industrie cotonnière emploie aussi à Zurich un grand nombre d’ouvriers qui se divisent en deux classes, comme dans les autres pays de fabrique : les uns travaillent en famille dans leurs habitations, et les autres en commun dans les manufactures. Bien que le mélange des deux sexes existe dans les fabriques, on ne s’aperçoit pas qu’il ait influé sur les moeurs d’une façon dangereuse. Il est d’usage dans les filatures de coton que les enfants travaillent deux heures de moins que les adultes ; on a le soin de ne pas leur imposer de tâches fatigantes qui puissent compromettre leur santé. Dans le canton d’Argovie, les jeunes enfants sont admis gratuitement dans une école qui a été fondée par un des principaux fabricants, et dont il s’est engagé à faire les frais. 

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Il faut comparer les maisons des ouvriers de Zurich avec celles de la plupart de nos ouvriers français, pour apprécier les avantages de l’aisance, de l’économie, de l’instruction, de tout ce qui manque à nos provinces manufacturières. Les maisons sont presque toujours accompagnées de jardins, meublées avec cette simplicité, cette exquise propreté qui annonce l’ordre et les bonnes moeurs. Il est d’usage en hiver que plusieurs familles se réunissent autour d’un même poêle et d’une même lampe ; les enfants surtout participent aux bienfaits d’une pareille existence. Que l’on compare leur destinée à celle des jeunes ouvriers français, qui n’ont souvent jamais connu d’autres réunions de famille que celles du cabaret ; qui n’ont entendu, en fait d’instruction morale, que les propos grossiers ou les jurements des fileurs ; et qu’on dise s’il est permis de laisser subsister plus longtemps les abus de la vie de fabrique chez un peuple qui se pique à bon droit d’être, sur tant de points, essentiellement civilisateur.

Ajoutons enfin que les ouvriers de Zurich sont presque tous propriétaires de la maison qu’ils habitent, et du petit champ qui en dépend. Il en est fort peu qui ne sachent lire, écrire, et cela dès leurs plus jeunes années. – Mais, dira-t-on, ces ouvriers sont sans doute beaucoup mieux payés que les ouvriers français : la différence des salaires produit la différence des moeurs et du genre d’existence. Hâtons-nous de répondre que l’industrie française, au contraire, offre à ses ouvriers des salaires beaucoup plus élevés que l’industrie suisse, ce qui confirme l’opinion que nous avons précédemment émise sur le rapport des gains avec la moralité des ouvriers. Les artisans suisses ont le bon esprit de ne pas adopter la filature ou le tissage exclusivement, et de se réserver les ressources de l’agriculture. Cette intelligente combinaison les met en garde contre les pertes que pourrait leur occasionner la suspension des travaux. Ils sont en cela plus prévoyants que nos ouvriers français, qui ne considèrent guère que le chiffre présent du salaire qui leur est offert, sans s’inquiéter des époques de chômage. Ce mélange de travaux agricoles et manufacturiers a de plus l’avantage d’inspirer aux ouvriers zurichois l’amour de la propriété ; ce champ, qu’ils arrivent tôt ou tard à posséder, devient l’unique objet de leurs efforts et de leurs voeux. L’institution des caisses d’épargne est depuis longtemps mise en vigueur dans ce canton ; elle n’a pas rencontré les mêmes résistances qu’en France, où la plus grande partie de nos ouvriers ont craint et craignent encore maintenant de recourir à ce mode de placement, de peur de révéler à leurs maîtres les bénéfices qu’ils ont pu réaliser et les économies qu’ils ont faites ; ce qui, suivant eux, ne peut manquer de faire tôt ou tard baisser le tarif des salaires.

Quant aux jeunes travailleurs, et aux précautions qu’il convient de prendre pour les protéger contre l’oppression des fabriques, il en est une qui a déjà été mise à exécution en Angleterre, en Prusse et aux Etats-Unis, et dont nous ne saurions réclamer trop vivement l’application à la France ; nous voulons parler de la création d’inspecteurs spéciaux des fabriques, qui deviendraient une garantie de protection pour l’enfance pauvre et exploitée. Nous ne ferons, du reste, ici que nous associer aux voeux des hommes honorables et zélés qui ont déjà réclamé une semblable institution. Ces inspecteurs seraient chargés non-seulement de protéger les jeunes ouvriers contre les mauvais traitements, l’excès de travail, mais aussi de surveiller leur perfectionnement moral et la culture de leur intelligence. La classe riche et éclairée serait ainsi représentée près des classes pauvres et souffrantes, et ne serait plus du moins solidairement responsable de leurs vices et de leurs désordres. « La société, dit M. Gillet, dans sa brochure sur l’emploi des enfants dans les fabriques, peut et doit pourvoir à ce que des races vicieuses et abruties ne s’élèvent pas dans son sein pour être un jour l’objet de son dégoût et de son effroi. Qu’on jette les yeux sur l’état de l’instruction populaire dans les différents pays du monde ; en Prusse, en Danemark, la loi exige que chaque habitant sache lire. Dans sont bill sur le régime des fabriques, le parlement anglais ne s’est pas montré moins exigeant à cet égard. Aux Etats-Unis enfin, lorsqu’une bourgade va s’élever, il y a une maison dont la loi pose, en quelque sorte, la première pierre, une maison qui doit se construire avant toutes les autres, et cette maison, c’est une école. »

De pareils exemples doivent être pour nous à la fois un sujet de méditation et d’encouragement. Quant aux objections puisées dans la paternité et les droits des parents qui pourraient encore s’élever contre la fixation légale de l’existence des enfants de fabrique, nous nous bornerons à rappeler le passage du rapport fait à la Chambre des députés par M. Renouard, qui prouve que l’incurie des ouvriers, quant à l’instruction des enfants, ne saurait être trop énergiquement combattue dans l’intérêt même des parents. « Aujourd’hui, dit l’honorable député, c’est par cupidité que des pères refusent l’instruction à leur enfant, et qu’ils l’épuisent par des travaux au-dessus de son âge, afin d’accroître le chétif salaire qu’il gagne et qu’eux ils dépensent. Désormais la cupidité du père ne pourra atteindre le salaire des enfants qu’à la faveur de la bienfaisante compensation d’un enseignement qui améliorera leur avenir. »

Nous avons déjà parlé en commençant de la loi qui a été présentée à la Chambre cette année sur le travail des enfants dans les manufactures ; l’esprit dans lequel cette loi est conçue ne peut manquer d’apporter un prompt remède aux souffrances des jeunes ouvriers. Elle défend l’admission des enfants dans les fabriques avant l’âge de huit ans, et limite le temps du travail à huit heures par jour, séparées par un relai. Elle interdit tout travail de nuit pour les jeunes ouvriers au-dessous de treize ans, ainsi que le travail des dimanches et fêtes. Elle arrête qu’aucun enfant ne pourra être admis dans les manufactures à moins d’un certificat attestant qu’il a reçu l’instruction primaire élémentaire ; enfin elle protége les moeurs des jeunes ouvriers contre les dangers qu’ils pourraient courir dans les ateliers, usines et fabriques, et empêche qu’ils ne soient en butte à de mauvais traitements ou à des châtiments abusifs.

On voit d’après ces dispositions qu’une pareille loi, si elle est rigoureusement appliquée, doit mettre un terme aux abus qui atteignent cette classe opprimée. On comprendra pourtant que son efficacité ne peut se faire sentir qu’autant que les chefs de fabriques et les parents des jeunes ouvriers voudront venir en aide à son exécution. Nous avons dit que déjà certains fabricants ont pris les devants, et n’ont pas attendu d’être contraints par ordonnance pour introduire l’aisance et l’instruction parmi leurs ouvriers. Ainsi on ne saurait trop faire l’éloge du propriétaire d’une grande manufacture, située dans les environs de Lyon, et nommée La Sauvagère. Cet honorable industriel est vraiment le père de ses ouvriers ; il veille sur leurs moeurs, leurs relations et les moindres détails de leur existence. Plusieurs fabricants de Sedan sont parvenus à détruire l’ivrognerie parmi leurs ouvriers, en défendant l’entrée de leurs ateliers à tous ceux qui seraient adonnés à ce vice. Nous pourrions ajouter à ces faits beaucoup d’autres exemples qui prouveraient que la nécessité d’améliorer la condition des ouvriers est sentie même des manufacturiers. C’est ainsi que la Société industrielle de Mulhouse, par un zèle désintéressé qu’on ne saurait trop louer, a présenté la première aux Chambres une pétition en faveur des jeunes ouvriers, et attiré l’attention publique sur des misères dont elle eût pu tolérer impunément l’exploitation.

Espérons donc que de si nobles efforts porteront bientôt leurs fruits. Le conseil d’agriculture a proposé d’accorder des récompenses honorifiques aux fabricants qui favorisent la moralité et l’instruction dans leurs ateliers ; il nous semble qu’une pareille mesure s’accorderait bien avec l’esprit de la loi. En effet, personne n’est plus capable que le manufacturier lui-même de contribuer à l’amélioration des jeunes enfants dont il est le maître. On décore l’homme qui a mis en circulation une machine nouvelle, un procédé nouveau, une substance inconnue : pourquoi ne décorerait-on pas aussi celui qui prélèverait tous les ans une certaine somme sur les produits de son industrie pour fonder une école primaire en faveur des enfants de sa fabrique ? Quoi de plus digne et de plus utile que de rendre à l’humanité et à la morale un contingent annuel de coeurs et d’intelligences ! Quel rôle l’industrie n’est-elle pas appelée à jouer, s’il faut qu’outre son action matérielle, elle exerce de plus une influence de moralisation sur les masses, qui lui devront ainsi les bienfaits d’une double émancipation !

Il est enfin un homme qu’il nous reste à invoquer en faveur des populations manufacturières, et surtout des jeunes enfants, celui qui peut si puissamment contribuer à l’exécution de la loi humaine en en faisant une des bases, un des dogmes de la loi de Dieu : on devine que nous voulons parler du prêtre. Oui, le prêtre est ici nécessaire, indispensable, et lui seul peut éclairer ces classes malheureuses. C’est à lui qu’il faut remettre ces pauvres enfants abandonnés, abandonnés à la fois du monde et de la religion.

La traite de l’enfance dans les pays manufacturiers est aujourd’hui trop enracinée dans les moeurs et les usages pour espérer qu’une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu’une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu’elle soit imprimée dans le coeur de tous. C’est donc au prêtre qu’il appartient de s’en faire l’interprète, en rappelant s’il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d’une réforme salutaire, à l’aide de ces applications de l’Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d’avance les effets d’un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

gav-190x300Toutes les prisons, toutes les classes de détenus ont leur prêtre, leur aumônier, c’est-à-dire leur confident, leur consolateur spécial, qui leur parle le langage de leurs infortunes, ramène à Dieu par degrés certains coeurs en se plaçant au centre de leurs erreurs et de leurs peines. C’est un prêtre de ce genre que nous réclamons en faveur des provinces manufacturières, un de ces apôtres de la vie pratique qui marchent dans les campagnes et les ateliers, précédés du pardon et de la tolérance, qui sache proportionner ses instructions et ses conseils aux humbles âmes qui lui seraient remises. Il y a dans les pays de fabriques de grands bienfaits à semer au nom de la religion, toute une population à régénérer, à faire revivre  aux sources de la charité, une mission digne de saint Vincent de Paul, et nous ne doutons pas qu’elle ne soit acceptée et remplie par les membres de notre jeune clergé.

Nous terminerons ici cette esquisse, qu’une obligation triste, mais sacrée, nous ordonnait d’introduire dans cette galerie de moeurs et de physionomies actuelles. Ajoutons pourtant un dernier fait qui hâtera peut-être le soulagement des misères que nous avons essayé de décrire ; rappelons qu’une nation, qui a reconnu aussi les abus du travail des enfants dans les manufactures, s’est depuis longtemps occupée de les prévenir par des ordonnances et des règlements particuliers. Le premier bill qui règle en Angleterre la durée du travail des jeunes ouvriers dans les usines et les filatures est daté de 1802, et nous n’en sommes encore en France qu’à prendre des mesures, et nous venons à peine de porter une loi. Un pareil fait doit suffire pour mettre un terme aux délais et aux ajournements : souffrirons-nous que l’Angleterre conserve plus longtemps sur nous, dans une question d’un si pressant intérêt, une initiative de trente-neuf ans de civilisation et de philanthropie ?

Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 6 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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Mobilité des populations de France au 15ème siècle

Posté par francesca7 le 27 mars 2013

 


La mobilité de la population a été encore plus grande dans les ports et les grandes villes rendus cosmopolites par leur activité commerciale. Certaines régions d’accueil, comme le Périgord et le Quercy, ont été aussi des foyers de départ. Pendant que des Quercinois recevaient des immigrants du massif Central, d’autres s’installaient à Bordeaux, à Toulouse et à Montauban, voire à Montpellier, à Nîmes ou à Lyon.

 Des migrations se font aussi entre les villes proches, de la plus petite vers les plus grandes, par exemple, de Chartres vers paris, Orléans, Tours, Poitiers, Bourges, ou encore entre des villes similaires comme entre Avignon, Montpellier, Toulouse, Narbonne, et Barcelone. La région parisienne, à la fois très bien située, très riche, célèbre et très éprouvée par la guerre, attirait depuis longtemps des Normands, des Angevins, des Berrichons, des Limousins et surtout des bretons et des Auvergnats ; mais après 1450, elle accueille aussi des familles originaires du Perche, du Vendômois, du Blésois, de l’Orléanais, du Poitou et de la Bourgogne, et surtout du Nord : Picards, Valoisiens, Liégeois et Flamands, sans oublier, à Paris, la plus forte concentration d’Italiens du royaume, banquiers, changeurs, marchands certes, mais aussi armuriers, maquignons, cordonniers, épiciers, taverniers ou hôteliers.

 Nombreux sont les vrais étrangers attirés par le royaume de France, ses richesses potentielles et ses souverains avisés. Pour contrebalancer l’installation temporaire des Anglais dans le sports Normands, Charles II, après les avoir chassés, attire de nombreux mercenaires écossais qui, une fois la guerre de Cent Ans terminée, s’installent dans toute la France jusqu’à la fin du 16ème siècle. Originaires de Glasgow, d’Aberdeen et d’Édimbourg, ils fondent des familles à Dieppe, au Tréport, à Eu, à Arques, à Chartres et à Tours. On en repère même en Berry et en Aquitaine. Tous ont obtenu facilement leur naturalisation.

Mobilité des populations de France au 15ème siècle dans AUX SIECLES DERNIERS grindstoneLe séjour de la papauté à Avignon entre 1309 et 1376 en a fait une place marchande internationale dominée par les banquiers italiens. Dès 1427, Nantes comptait des Italiens, des Hollandais, des Hanséates et surtout des Espagnols. Très cosmopolite aussi Rouen qui, dès la fin de la guerre de Cent Ans, voit revenir en masse, des marchands grecs, italiens comme ces Rucellai (francisé en Rousseley), déjà présents à Nantes et à Lyon, e t surtout des Espagnols installés aussi à Bordeaux, à Nantes, à Bruges, à Anvers et à Londres. En 1525, Rouen comptait environ 80 Espagnols. Venues du Pays basque, de Vieille Castille, ces familles espagnoles se sont vite assimilées, grâce à des mariages mixtes, dès le début du 15ème siècle, et à la francisation de leurs noms. Des artisans, des muletiers et des étudiants catalans étaient nombreux à Toulouse.

 Des techniciens allemands émigrent en France dès la deuxième moitié du 15ème siècle ; appelés par le grand argentier de Charles VII, Jacques Cœur, des mineurs remettent en état les mines de la région lyonnaise vers 1444. Trente ans après, des métallurgistes allemands relancent les forges de Bourgogne, du Nivernais, du Berry et du Beaujolais. Le premier livre français est tiré en 1470 à Paris par des imprimeurs allemands, qui dès 1473, font de Lyon la capitale de l’imprimerie française. Hélas, impossible de mesurer l’ampleur et la durée de ces migrations allemandes, du reste assez localisées et spécialisées. Les implantations des Italiens sont plus nombreuses et plus durables. Ils se sont installés partout, on l’a vu, mais beaucoup plus encore dans le Sud Est, y compris dans les petites villes comme Apt, Orange, Avignon ou Sisteron. Les émigrés sont da la région d’Asti, de Cuneo (Piémont) ou de Florence. Vers 1470, 70 chefs de famille originaires d’une vallée alpestre déshéritée se sont installées à Marseille et dans toute la Provence intérieure. Dans les mêmes années, 500 familles de la Riviera di Ponente (à l’est de Gênes) ont repeuplé les régions de Cannes, de Grasse et de Biot. Des Génois colonisent des villages comme Saint Tropez. Reprenant les mesures du roi René pour attirer les Italiens (exemptions de taillé, autorisation de porter le titre de bourgeois), Louis XI, qui les appréciait au point de confier sa santé à l’un d’entre eux, fait de Lyon la première ville italienne de son royaume.

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Originaires de Milan, de Gênes, de Florence et de Lucques, ils sont maîtres du commerce des soies ; ils s’installent même dans d’autres viles, francisent leurs noms et épousent des Françaises ; on en retrouve ainsi à Avignon, à Nîmes, à Montpellier, à Narbonne, à Toulouse, à Bordeaux, à Troyes, à Metz, à Saint Omer, et on l’a vu, à Nantes, à Rouen et surtout à Paris. On trouve même des évêques italiens en Aquitaine, par exemple à Agen. Après les guerres d’Italie, aux banquiers, aux agriculteurs et aux marchands, s’ajoutent les artistes, dont Le Primatice et Le Rosso qui créent l’école de peinture de Fontainebleau, Benvenuto Cellini et surtout Léornard de Vinci. Mais ces célébrités ne font pas souche en France.

 Un nouveau peuple entre en France en 1419 : errant et d’origine alors inconnue, il attire d’abord la curiosité, la charité, mais provoque vite la méfiance et la peur. Les Tsiganes sont appelés Egyptiens jusqu’au 18ème siècle, mais aussi Caraques en Provence, Cocarons en Languedoc, Carcarots en Pays basque, Camps volants en Bourgogne, Beudindins en Saintonge. Cette population pré-Aryenne quitte le Sind Pakistanais au 11ème siècle et arrive en France en 1419, à Sisteron, puis à Châtillon en Dombes, et à Mâcon, dirigée par le « duc » André de petite Égypte. Leurs bandes passent à Bruxelles, à Bruges, à Arras et à Tournai, partent en 1422 pour un mystérieux voyage à Rome, d’où il s rapportent une recommandation du pape Martin V, dont ils font plusieurs copies, afin de mieux se faire accepter par les populations sédentaires qui leur fournissent de quoi manger, boire et se chauffer pendant quelques jours, le temps de s’étonner e leur adresse de cavaliers et de leurs capacités à prévoir l’avenir ; mais peu à peu, il sont rejetés, sur l’incitation des évêques. Le « duc de la Petite Egypte », arrive à Paris le dimanche 17 août 1427, après avoir traversé le Rouergue et l’Auvergne. Chassés dès le 8 septembre, les Tsiganes vont à Amiens et sillonnent la France en tous sens, atteignant la Bretagne et la Normandie à la fin du siècle. Ils adoptent des prénoms chrétiens souvent d’origine orientale (André, Michel, Nicolas…) et des patronymes français, qui sont d’anciens prénoms (Antoine, Clément, Saint Germain…) ou qui indiquent une provenance locale (de la Combe, de la Fontaine, de la Garenne) ou régionale (Saintonge, Champagne, Le Basque, Languevin) et parfois des surnoms militaires (La Rose, La Fleur, la Douceur…)

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