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    Dictionnaire amoureux de la France - Denis Tillinac.

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Chiffonnier aux alentours des grandes villes

Posté par francesca7 le 16 juin 2013


Chiffonnier : une activité menacée
dès la fin du XIXe siècle

 

Chiffonnier aux alentours des grandes villes dans ARTISANAT FRANCAIS chifonniers

En 1899, cependant que 30 000 chiffonniers vivent de la libre collecte des chiffons et autres vieux papiers, bouchons, clous ou même cheveux, classant cette activité comme la septième parmi la liste de nos industries d’exportation, un journaliste de La Joie de la maison nous apprend que le conseil municipal de Paris envisage de les évincer au profit exclusif d’entrepreneurs qui, moyennant finances, se verront accorder le droit de récupérer l’ensemble des détritus pouvant être recyclés

Si invraisemblable que cela puisse paraître, on trouve par an sur le pavé de Paris trente-six millions cinq cent mille francs. Trente-six millions, voilà, n’est-ce pas ? une somme qui tiendrait difficilement sous le pas d’un cheval, écrit notre journaliste. C’est le chiffre néanmoins absolument exact de ce qui se ramasse en fait de détritus et de chiffons dans la capitale de la France. Autrement dit, les tas déposés devant les maisons représentent cent mille francs chaque matin.

Cette fructueuse récolte qui fait vivre tout un monde (ils sont trente mille, les chiffonniers) est sérieusement menacée par le conseil municipal de Paris qui étudie en ce moment un projet tendant ni plus ni moins à la disparition totale du chiffonnier. Il serait question, si le système proposé est admis, de ne plus laisser au premier venu le droit de chercher dans les ordures ménagères ce qui peut être traité et transformé, mais de concéder, moyennant finances bien entendu, à des entrepreneurs l’autorisation d’enlever toutes les ordures dans des voitures hermétiquement closes. Ces voitures transporteraient les détritus dans des usines où des machines spéciales broieraient les matières ou bien les traiteraient à la vapeur d’eau.

Ce serait, en somme, la mécanique se substituant au travail individuel, d’après la loi économique qui régit notre état social et soumet à sa domination toutes les branches de l’activité humaine. La municipalité de Paris, qui se préoccupe de bien gérer les finances dont l’administration lui est confiée, trouvant un revenu sur terrain même de la voirie qui lui coûte si cher à entretenir, montre quelque velléité de mettre ce revenu à profit.

La seule préoccupation, et elle est telle que MM. les édiles hésitent à se prononcer, la seule préoccupation qui pourrait faire ajourner le projet à l’étude, c’est que trente mille travailleurs se trouveraient du coup sans gagne-pain et que l’on ne peut pas de gaieté de cœur priver de moyens d’existence une classe aussi intéressante que les chiffonniers.

Sur le chiffre de trente-six millions et demi par an, un tiers, soit douze millions, est constitué uniquement par des chiffons. Or la France exporte par an pour vingt-sept millions de chiffons. L’industrie en question est classée la septième parmi la liste des industries d’exportation que publie le ministère du Commerce. Cela peut paraître paradoxal, explique le journaliste, mais une des grandes raisons de l’exportation du chiffon, est la cherté du transport en France. Pour en donner une idée, un wagon de chiffons expédié de Paris à Angoulême où se trouvent des manufactures de papiers très importantes, coûte 235 francs pour dix mille kilogrammes, alors que la même quantité de chiffons ne coûte pour aller de Paris à New-York que 200 francs.

Il n’y a pas besoin d’autre explication pour justifier le mouvement qui pousse les négociants à envoyer leurs chiffons au dehors. L’Angleterre achète en majeure partie les belles toiles, les calicots neufs, tous ces morceaux que les chiffonniers ramassent à la porte des magasins de lingerie, des chemisiers, des ateliers de confections. L’Angleterre emploie cette sorte spéciale de chiffons à fabriquer ces papiers de luxe connus dans le commerce sous la dénomination de « papiers anglais » et qui, malgré les progrès de la chimie moderne, continuent à n’être faits que de pure toile, tandis que les papiers anglais bon marché, fabriqués ailleurs, n’en contiennent souvent pas un fil.

L’Allemagne emploie plutôt les sortes à bon marché destinées à des papiers de qualité inférieure, à des imitations de papier anglais. Détail curieux, le papier buvard se fabrique avec la cotonnade rouge soigneusement triée, parmi les lambeaux de toile et de calicot ; le papier violet foncé ou noir, papier de mercerie, qui sert à envelopper les aiguilles, est fait avec de la cotonnade noire. L’Angleterre a presque exclusivement le monopole de ce papier spécial ; aussi tout ce qui se ramasse de cotonnade noire parmi les balayures est expédié de l’autre côté du détroit.

Aux alentours des grandes villes maritimes, on recueille les cordages et les toiles des voiliers, qui après de nombreux parcours sur les océans, sont hors d’usage. Qui croirait que ces matières sont très recherchées et payées même très cher ? Car elles servent uniquement à la fabrication du papier à cigarettes.

Le chiffon n’entre pas seulement dans la composition de certains papiers. Le chiffon de laine sert à la fabrication des tissus. Quand il arrive dans l’usine où il va être utilisé, il est d’abord soigneusement lavé, puis il passe à travers des machines appelées effilocheuses, qui ont pour fonction de défiler la laine. Après cette opération, il est trempé dans un bain d’acide qui détruit totalement le coton et-ne laisse que la laine. Cette laine est ensuite cardée et forme le fil qui sera employé à la fabrication des tissus.

chifon dans ARTISANAT FRANCAIS

Pour les chiffons de laine comme pour les chiffons de toile, ce sont les neufs qui ont le plus de valeur. Voici quelques prix qui donnent une idée de la minutie avec laquelle ils doivent être triés : les rognures de flanelle valent 3 francs le kilo ; les rognures d’étoffes diverses recueillies chez les couturières valent 70 centimes le kilo ; enfin les rognures qui sortent de chez le tailleur valent 80 centimes. Si les rognures sont vieilles, elles varient de 180 francs les 100 kilos pour les blancs fins à 8 francs les 100 kilos pour les alpagas vieux.

Rien n’est plus intéressant que d’assister au classement de ces diverses matières chez le marchand de chiffons. Toutes les sortes sont réparties suivant leur destination en d’immenses casiers. On peut voir ainsi, à côté d’un casier où sont contenus dix mille kilos de pantalons de soldats, un autre casier qui renferme dix tonnes de chaussettes noires ou blanches. Le marchand de chiffons a des employés qui arrivent à classer les chiffons pour ainsi dire au toucher ; ces employés n’ont besoin d’ouvrir les yeux que parce qu’il faut grouper les chiffons par nuances. Mais l’on ne peut s’imaginer le nombre infini de sortes que l’on établit ainsi dans ces magasins. En moyenne le chiffon de laine se vend trente-cinq-francs les cent kilos, la moitié moins que le chiffon de papeterie.

Mais ce n’est pas seulement le chiffon qui est ainsi cueilli par le chiffonnier dans la rue. Le chiffonnier ramasse tout : les vieux papiers, qu’il revend aux fabricants de carton, les bouchons, les clous, le verre cassé, qui reviendra sur notre table sous forme de bouteille, les os de cuisine, qui servent à faire de la colle, du suif ou bien des brosses à dents. Il n’est pas jusqu’aux cheveux que nous jetons dans la boîte à ordures qui n’aient leur place marquée dans l’industrie : ne pleurez pas vos cheveux tombés, le chiffonnier les revend au coiffeur ; si vous devenez chauve, si la coquetterie vous pousse à cacher votre calvitie, vos anciens cheveux vous sont restitués sous forme de perruque.

Privat d’Anglemont, qui a beaucoup étudié les chiffonniers et qui les a aimés comme sont forcés de les aimer tous ceux qui approchent de ces pauvres gens, écrit encore notre chroniqueur, disait qu’en parcourant les statistiques des bagnes et des prisons on n’y voit pas figurer de chiffonniers. C’est vrai encore aujourd’hui, renchérit-il. N’est pas chiffonnier qui veut : il faut être muni d’une médaille que l’administration ne délivre pas au premier venu.

Le chiffonnier, en effet, est un homme qui, pour exercer son métier, a besoin de plus d’honnêteté que personne. Il est la providence des objets perdus. Il est la dernière autorité à qui l’on puisse s’adresser avant de recourir à saint Antoine, patron des objets perdus. Admettez que par inadvertance vous jetiez votre portefeuille, que votre femme jette ses bijoux ou encore votre bonne vos cuillers d’argent dans le seau à ordures. Le lendemain matin, il y a de grandes chances pour que le chiffonnier vienne vous les rapporter.

Aussi parmi les récompenses accordées par la préfecture de police pour actes de probité figurent bien souvent des chiffonniers. Sait-on ce que gagnent ces industriels ? Ils arrivent au plus à trois francs par jour, à Paris. Pauvre et honnête, tout le chiffonnier est là ; l’atmosphère de laideur dans laquelle il vit devrait, croirait-on, engendrer le mal ; elle est au contraire une école d’honnêteté.

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Les Bouquinistes du 19ème siècle

Posté par francesca7 le 16 juin 2013

Bouquinistes parisiens menacés
d’exil pour laisser place aux omnibus

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A la fin du XIXe siècle, cependant qu’il est question de l’exil, vers la rive droite, des célèbres bouquinistes de Paris, que l’on aimerait chasser de l’attirante rive gauche pour faire place aux omnibus à vapeur, Jules Claretie argue des mille et un trésors qui partiraient avec eux si le projet était mis à exécution, et leur rend un émouvant hommage

 

Les Bouquinistes du 19ème siècle dans ARTISANAT FRANCAIS bouquiniste

On va les exproprier, tous les vieux livres, écrit Claretie. Allez plus loin, les bouquinistes ! Portez vos boîtes sur la rive droite. La rive gauche appartiendra bientôt aux machines à vapeur et aux fiacres électriques. C’est alors que la dualité — je ne dis pas le duel — entre les deux Paris apparaît brusquement. Les bouquinistes déclarent que la rive droite c’est la mort même de leur industrie.

Pourquoi, par quel mystère les bouquineurs — ces abeilles de la promenade parisienne qui bouquinent comme on butinerait— feuillettent, tirent un livre de la boîte, l’ouvrent, le réintègrent entre les volumes, pourquoi ces lecteurs de hasard, qui donnent au livre oublié l’illusion de se sentir caressé encore par des doigts familiers, pourquoi ces acheteurs d’aventure s’arrêtent-ils sur les quais de la rive gauche et passent-ils, rapides et indifférents, devant les parapets de la rive droite ? Mystère !

Pourquoi les passants, les acheteurs vont-ils tous de tel côté d’une rue et négligent-ils l’autre ? Si bien que de ce côté c’est la richesse et de cet autre la faillite ? Il y a là un problème psychologique dont on pourrait, d’ailleurs, rechercher l’x…, dégager l’inconnu.

— Si l’on nous envoie de l’autre côté de l’eau, autant nous noyer tout de suite, répètent les bouquinistes. Nous sommes perdus !…

— Que dirait ce bon M. Marmier, s’il savait qu’on parle de balayer les vieux livres ! disait hier un des doyens des bouquinistes.

Xavier Marmier, qui, tout vieux qu’il fût, bayait aux livres comme on baye aux corneilles, sur les légendaires quais littéraires, avait laissé, on s’en souvient, par testament, une somme spéciale aux bouquinistes, à charge par eux de la dépenser en un banquet où l’on boirait à sa mémoire. Il est resté célèbre parmi les bouquinistes, comme Janin, comme le vieux Nodier. Mais si les bouquinistes s’en vont, qui parlera du bon Marmier ?

On prétend, il est vrai, que, chassés ou non par les futures constructions de la gare d’Orléans, les bouquinistes disparaissent, forment une sorte de dernier carré qui résiste à peine aux coups des libraires en boutique, une cohorte sacrée, une petite corporation qui s’en va.

— Pourquoi y aurait-il encore des bouquinistes, disent les bouquineurs trop souvent déçus, puisqu’on ne trouve plus rien dans la boîte à bouquins ?

Le fait est que les libraires à catalogues écrèment, dès le matin, lorsque les bouquinistes ouvrent leurs boîtes, les achats nouveaux, emportent les livres de choix et les cotent souvent à de hauts prix sur ces catalogues qu’ils envoient à leurs clients, laissant le menu fretin au plein air. Les amateurs de livres ont ainsi des rabatteurs et même des fournisseurs qui leur apportent le gibier tout tiré. Ils n’ont plus, les malheureux, cette joie un peu fiévreuse du chasseur qui espère rencontrer la pièce rare, glisser dans sa poche, comme en un carnier, le faisan doré, parfois même se trouver en face du chevreuil inattendu, ou du fameux chastre fantastique poursuivi par Méry et Alexandre Dumas.

Le pseudo-amateur de livres qui aime les bibliothèques toutes faites comme on aimerait le livre tout apprêté, est le contraire du bouquineur, ce Nansen du livre rare, ce trappeur de la pièce introuvable. Et qui ose dire qu’on ne trouve plus rien dans la boîte à quatre sous ? J’en ai tiré, un jour, un petit volume qui était tout simplement la Morale en actions, la vieille et banale Morale en actions, mais qui portait — répétée vingt fois, comme le font tous les écoliers sur leurs livres — la signature d’Honoré de Balzac, élève au collège de Vendôme. L’historien de Richelieu, M. Gabriel Hanotaux, n’a-t-il pas rencontré, dans un tas de livres d’un bouquiniste des quais, et acheté vingt sous, un volume des Commentaires de César, annoté, s’il vous plaît, par Napoléon Ier !

Quel trésor ! A chercher de près et à fureter, on ferait encore, bien qu’elles soient rares, de pareilles trouvailles. Et puis, il y a les bonnes fortunes et l’imprévu ! Mais il faut, pour cela, adorer la chasse, préférer le gibier qui court au gibier tout cuit, aimer les bouquins, les bouquinistes et le bouquinage !

Qu’on nous les laisse donc, ces pauvres humbles revendeurs de livres qui, pour soixante francs par an, payés à là ville de Paris, ont droit à six ou même dix mètres de parapet et, dans ces dix mètres, entassent, en une promiscuité souvent ironique (Panthéon et hypogée !) toutes les gloires comme tous les formats ! Les meilleurs moments sont les jours d’hiver, quand la pluie ne tombe pas. L’été, les quais sont déserts comme le Bois et l’on ne bouquine pas plus qu’on ne va au théâtre. Ils subissent — pareils aux théâtres aussi — les contre-coups des catastrophes publiques et le plus mauvais mois, pour les bouquins, est le mois d’octobre, à cause du terme.

— Nos bonnes journées sont de dix francs ! Au moins, monsieur, nous donnera-t-on dix francs par jour d’indemnité, si l’on nous exproprie ?

Je n’en sais rien. Je sais que les bouquins et les bouquinistes sont une des attractions de Paris, une sorte de parure poudreuse, et je me rappelle que Victor Hugo nous disait : « Je n’aime guère et je ne lis que les livres dépareillés ! »

Le jour où les bouquinistes, comme Musette, auront passé les ponts, ce sera fait, des bouquins et du bouquinage, comme du blanc bonnet de Mimi Pinson. Place aux cabs, aux omnibus à vapeur, aux tandems et aux bicyclettes, soit. Mais grâce aussi pour les boîtes à quatre sous qui prolongent la vie des vieux livres !

 

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Les Fromagers et les fruitiers du 19ème siècle

Posté par francesca7 le 8 juin 2013

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                                                                      Les Fromagers et les fruitiers du 19ème siècle dans ARTISANAT FRANCAIS epicerie

au Musée de l'épicerie

 

On ne se douterait guère que les crieurs de fromage à la crème dont les rues de Paris étaient sillonnées de toutes parts à la belle saison, aient été une des plus anciennes et des plus importantes corporations des vieux temps. A dire le vrai, ils rentraient dans la catégorie des regrattiers, soit des revendeurs, gagne-petit portant de porte en porte leur marchandise et l’offrant aux ménagères ; mais ils avaient reçu comme les autres des règlements dès la fin du règne de saint Louis.

Aussi bien le fromage n’était-il point d’invention récente au treizième siècle même ; son nom dérivé du mot latin forma, forme, indiquait suffisamment la manière dont on le fabriquait. Dès le neuvième siècle, l’abbé Hilduin en parle dans sa charte aux moines de Saint-Denis, et plus tard Hincmar, dans ses recommandations aux archidiacres, leur enjoint de ne point charger trop les prêtres du diocèse dans leurs tournées pastorales, et de ne leur réclamer que le poisson et le fromage obligés.

Au treizième siècle, les redevances en fromages se payaient couramment ; souvent elles se transformaient en argent comme la plupart des corvées ou des prestations en nature, et elles devenaient un droit, un fermage, qui se louait dans certaines villes comme les droits de boucherie, de vin, ou autres. Nous ignorons si ses variétés étaient aussi nombreuses qu’elles le sont de nos jours, mais il est vraisemblable que les provinces avaient déjà à cette époque leur spécialité comme encore aujourd’hui, suivant qu’elles employaient le lait de vache, de brebis ou de chèvre.

Au temps de Philippe III le Hardi, les mesures de police sur la vente et l’achat du fromage étaient des plus démocratiques. Il était interdit aux marchands d’aller guetter dans les faubourgs de Paris les gens de campagne apportant leur fromage au marché, pour le leur acheter avant qu’on ne l’eût exposé sur la place publique. Cette précaution avait surtout pour but de prévenir la fraude sur la qualité du fromage, mais elle avait aussi un motif bien extraordinaire au treizième siècle, celui de laisser le fromage à la portée de tous, afin « que li povres hommes puissent prendre part avec le riche » ; car si les marchands revendeurs eussent pu accaparer, ils eussent élevé leurs prix et porté leur marchandise à un taux trop haut pour le pauvre monde.

D’autres prohibitions concernaient les acheteurs qui venaient parfois au marché réclamer aux fromagers la part du roi, c’est-à-dire ce droit qu’avait le roi de prendre à plus bas prix les denrées sur les places : certaines ménagères peu délicates se disaient attachées aux cuisines royales et obtenaient à deniers moindres les œufs et les fromages. C’était chose « griève » et que les statuts flétrissaient.

Les fromagers suivirent au Moyen Age la fortune des fruitiers, avec lesquels ils se confondent assez étroitement pour que nous n’ayons point à étudier ces derniers. Les statuts de la corporation des fruitiers furent publiés en 1412 et renouvelés sur la fin du quinzième siècle, au temps du roi Charles VIII. Henri IV en 1608 et Louis XIII en 1612 les homologuèrent à leur tour. Les fruitiers-fromagers avaient des maîtres et des maîtresses, des apprentis et des apprenties ; mais nul fruitier ne pouvait être facteur des marchands forains.

L’industrie des fromages en tant que fabrication n’est point aussi ancienne qu’on pourrait le croire. Les fabriques de Gruyère ne datent guère que du dix-huitième siècle ; et les ramifications dans la Franche-Comté ne remontent point au delà de 1751. Pourtant le gros fromage rond se faisait isolément dans les villages depuis le seizième siècle, puisque nous voyons les moines de Beaume-les-Messieurs, près de Voitteur, dans le Jura, stipuler dans leurs baux l’obligation pour le fermier de fournir « un gros fromaige tel qu’ils ont accoustumé de les faire. » Les habitants des campagnes jetaient souvent la plus grande partie de leur lait aux pourceaux ou dans les fumiers.

La vente des fromages se faisait le plus généralement sur les places pendant toute la partie qui précéda le seizième siècle. Depuis, les fruitiers ouvrirent boutique et les fromages se vendirent « à fenestres » Les marchands ambulants restèrent malgré tout les plus nombreux de la corporation. Au seizième siècle, ils crient « Fromaige ! » dans les carrefours.

Au dix-septième, nous les trouvons portraiturés par Bonnard sous les traits d’un grand gaillard portant hotte et paniers chargés :

Pour faire trouver le vin bon,
Et dire les bons mots et les fines parolles
Au lieu de trenches de jambon,
Prenés fromage de Marolles.

Donc, au dix-septième siècle, le marolles avait déjà un certain renom. Il en était de même du fromage à la crème.

Au dix-huitième siècle, on appela « faire des fromages » ce jeu qui chez les jeunes filles consiste à tourner quelques instants sur soi-même et à s’abaisser ensuite subitement pour faire bouffer la jupe et lui donner en effet l’aspect d’un gros fromage rond. Madame Campan raconte dans ses Mémoires que se trouvant à l’âge de quinze ans en qualité de lectrice à la cour, elle s’amusait, malgré la solennité du lieu, à faire des fromages au milieu des salles. Un jour le roi entrant subitement dans une chambre trouva la jeune lectrice enfouie dans la soie de sa robe : il en rit de bon cœur, et, ayant fait venir mademoiselle Victoire : « Ma fille, lui dit-il, faites donc renvoyer un peu dans son couvent la petite lectrice qui fait des fromages, elle pourra en faire là tout à son soûl. »

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Les coches du 17ème

Posté par francesca7 le 1 juin 2013

Les Coches : ancêtre du XVIIe siècle
des carrosses et autres diligences

(D’après « Bulletin de la Société de l’histoire de Normandie », paru en 1887)

Les coches du 17ème  dans ARTISANAT FRANCAIS cocher

Il existait, au XVIIe siècle, un service régulier de voitures qui avait nom « les Coches » : il s’agissait d’une modeste « carriole couverte en forme de coche », qui s’y reprenait à deux fois pour faire le trajet entre la capitale de la Normandie et celle du royaume. Mais qu’était le coche lui-même ? On l’ignorait jusqu’à la découverte d’une lettre fort curieuse, due à la célèbre Mlle de Scudéry, à l’occasion d’un voyage de Paris au Havre.

Dans une seconde édition des Anecdotes normandes (1886), Charles de Beaurepaire livra sur ces « Coches » les détails suivants : « Le 16 février 1646, Fleurent Dupray, maître des coches de Rouen à Paris, avait baillé à louage pour 8 ans, par le prix de 150 l. par an, à Antoine Le Maistre, de Magny, le droit d’une carriole couverte en forme de coche pour aller de Magny à Rouen et de Paris à Magny, qui partirait de Magny le mercredi de chaque semaine et de Paris le vendredi, pour porter personnes, hardes et marchandises, et serait attelée de bons chevaux pour le service public. » Tabellionage de Rouen, Meubles, Ibid., p. 365.

Il existait donc, en 1646, un service régulier de voitures entre Rouen et Paris, qui avait nom « les Coches », et dont Fleurent Dupray était le maître. Un précieux témoignage est une lettre de Mlle de Scudéry, que sa naissance rattachait à la Normandie, et qui se rendait de Paris au Havre, sa patrie, en passant par Rouen, en 1644, deux ans avant la concession ci-dessus. Elle avait alors 37&bsp;ans, et, arrivée à Rouen par ce coche de terre, elle y écrivait, le 5nbsp ;septembre, une lettre adressée à Mlle Robineau, bourgeoise de beaucoup d’esprit, habitant le Marais, fort avant dans la confiance et dans l’intimité de Mlle de Scudéry. Aussi le portrait de cette amie figure-t-il dans son Grand Cyrus, sous le nom de Doralise.

Découverte par Victor Cousin, parmi les manuscrits de Conrart, cette lettre forme un Appendice de sa curieuse étude : La Société française au XVIIe siècle d’après le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry. L’auteur faisait le voyage en compagnie de son frère, et elle en raconte agréablement les détails, en y joignant le portrait de ses compagnons. Voici cette lettre, additionnée de quelques notes explicatives.

Mademoiselle de Scudéry à Mademoiselle Robineau

« Mademoiselle,

« Je m’étonne assez que vous, qui n’aimez guères les nouvelles et qui ne voyez jamais les relations de Renaudot [Théophraste Renaudot, le fondateur de la Gazette de France, en 1631], ayez souhaité que je vous en fisse une de mon voyage, qui sans doute n’a rien de si remarquable ni de si beau que le siège de Gravelines, ni que l’action de M. d’Enguien [les journées de Fribourg, 3, 5, 9 août, et la reddition de Spire, 29 août 1644. La conquête de Gravelines avait eu lieu le 28 juillet, par le duc d’Orléans]. Néanmoins, puisque vous le désirez, il faut vous obéir et contenter votre curiosité par un fidèle récit de tout ce qui m’est arrivé.

« Je ne m’arrêterai pas toutefois à vous dépeindre exactement la magnificence de mon équipage, quoiqu’il y ait sans doute quelque chose d’assez agréable à s’imaginer que les chevaux qui traînent le char de triomphe qui me portait étaient de couleurs aussi différentes que celles qu’on voit en l’arc-en-ciel : le premier était bai, le second était pie, le troisième alezan, et le quatrième gris pommelé ; et tous les quatre ensemble étaient tels qu’il les faudrait à ces peintres qui aiment à faire paraître en leurs tableaux qu’ils sont savants en anatomie, n’y ayant pas un os, pas un nerf ni pas un muscle qui ne parût fort distinctement au corps de ces rares animaux [Dupray, le maître du coche, en exigeant de son concessionnaire Le Maistre que « la carriole serait attelée de bons chevaux », ne prêchait pas d’exemple].

« Leur humeur était fort docile, et leur pas était si lent et si réglé qu’il n’y a point de cardinaux à Rome qui puissent aller plus gravement au consistoire que je n’ai été à Rouen. Aussi vous puis-je assurer que le cocher qui les conduisait a eu tant de respect pour eux pendant le voyage que, de peur de les incommoder, il a quasi toujours été à pied. Ce n’est pas qu’il n’y ait lieu de croire qu’il en usait aussi de cette sorte pour se divertir et pour nous désennuyer ; car je puis vous dire sans mensonge qu’il aime trop la conversation, et que de toute la compagnie lui et moi n’étions pas les plus désagréables.

« Mais, pour vous apprendre de quelles personnes cette compagnie était composée, vous saurez qu’il y avait avec nous un jeune partisan [nom donné anciennement à celui qui faisait des partis ou sociétés pour la levée de certains impôts. Le public les voyait d’un mauvais œil], déguisé en soldat pour cacher sa profession, dont le manteau d’écarlate à gros boutons d’or, les grosses bottes et les grands bas ne convenaient pas trop bien à l’air de son visage ; car enfin, avec tout l’appareil d’un chevau-léger ou d’un filou, il ressemblait très fort à un solliciteur de procès.

« Auprès de celui-ci était un mauvais musicien, qui, craignant de mourir de faim à Paris, s’en allait demander l’aumône en son pays ; et quoique plusieurs personnes eussent beaucoup contribué à son habillement, il ne lui en était pas plus propre. Le chapeau qu’il portait ayant, à ce que je crois, été autrefois à M. de Saint-Brisson, lui tombait sur le nez à cause de la petitesse de sa tête. Son collet ressemblait assez à un peignoir, son pourpoint était à grandes basques, et ses chausses approchaient fort de celles des Suisses. Enfin, plus d’un siècle et plus d’une nation avaient eu part à cet habit extraordinaire.

« La troisième personne de cette compagnie était une bourgeoise de Rouen qui avait perdu un procès à Paris, et qui se plaignait également de l’injustice de ses juges et de la fange des rues [seize ans plus tard, en 1660, le « grand tas de boue » des Embarras de Paris ne sera point une fiction poétique de Boileau. C’est en 1666 seulement que le conseil de police, organisé par Colbert, s’occupera de la propreté des rues de Paris, sous la direction de Pussort, et avec le concours de La Reynie, pour lequel il créa, en 1667, la charge de lieutenant de police ].

« La quatrième était une épicière de la rue Saint-Antoine, qui, ayant plus de douze bagues à ses doigts, s’en allait voir la mer et le pays, pour parler en ses termes. La cinquième, tante de celle-là, était une chandelière de la rue Michel-le-Comte, qui, poussée de sa curiosité, s’en allait avec elle voir la citadelle du Havre. La sixième était un jeune écolier, revenant de Bourges prendre ses licences, et se préparant déjà à plaider sa première cause. La septième était un bourgeois poltron qui craignait toute chose, qui croyait que tout ce qu’il voyait était des voleurs, et qui n’apercevait pas plutôt de loin des troupeaux de moutons et des bergers qu’il se préparait déjà à leur rendre sa bourse, tant la frayeur décevait son imagination.

cochers dans ARTISANAT FRANCAIS« Le huitième était un bel esprit de Basse-Normandie, qui disait plus de pointes que M. l’abbé de Franquetot [Jacques de Franquetot, abbé d’Hambie, riche abbaye au diocèse de Coutances, né en 1626, mort en 1664] n’en disait du temps qu’elles étaient à la mode, et qui, voulant railler toute la compagnie, en donnait plus de sujet que les autres. La neuvième était mon frère [Georges de Scudéry, poète et auteur dramatique, plus célèbre par ses rodomontades que par son mérite littéraire, bien inférieur à celui de sa sœur Madeleine], dont j’allais vous dépeindre, non pas la mine, la profession ni les habillements, mais les chagrins et les impatiences que lui donnait une si étrange voiture, s’il n’eût retranché une partie de mon histoire en obtenant de ma bonté de ne vous en dire rien.

« Une si belle assemblée doit sans doute vous persuader que la conversation en était fort divertissante. Le partisan, quoique se voulant cacher, en revenait toujours au sol pour livre. Le musicien, quoique plus incommode par sa voix que le bruit des roues du coche, voulait toujours chanter. La bourgeoise qui avait perdu sa cause ne faisait que des imprécations contre son rapporteur. L’épicière, curieuse de voir le pays, dormait tant que le jour durait, excepté quand il fallait dîner ou descendre des montagnes. La chandelière ne pouvait se lasser d’admirer le plaisir qu’elle aurait de voir dans les magasins de la citadelle une quantité prodigieuse de mèches qu’elle jugeait y devoir être, vu le nombre de mousquets quelle avait ouï dire qu’on y voyait. Tantôt elle souhaitait d’en avoir autant dans sa boutique, tantôt que ce fût elle qui la vendît à cette garnison.

 « Enfin on peut quasi dire que nous sortîmes du coche fort honorablement, c’est-à-dire tambour battant par la voix de notre musicien, et mèche allumée par notre chandelière, qui, tant que nous marchâmes de nuit, eut toujours une chandelle à la main pour nous éclairer dans le coche. Pour le jeune écolier, il ne parlait que de droit écrit, de Coutumes et de Cujas. D’abord, je crus que ce garçon déguisait ce nom, et que c’était de feu Cusac [des du Douhet, famille d’Auvergne, sont sortis les seigneurs de Marlac, de Romanange, de Cussac et de Dauzer] qu’il voulait parler, quoique ce qu’il en disait ne convînt pas ; mais je sus enfin que Cujas était un ancien docteur jurisconsulte, que cet écolier alléguait sur toutes choses.

« Si l’on parlait de guerre, il disait qu’il aimait mieux être disciple de Cujas que soldat ; si l’on parlait de voyages, il assurait que Cujas était connu partout ; si l’on parlait de musique, il disait que Cujas était plus juste en ses raisonnements que la musique en ses notes ; si l’on parlait de manger, il jurait qu’il aimerait mieux jeûner toujours que de ne lire jamais Cujas ; si l’on parlait de belles femmes, il disait que Cujas avait eu une belle fille, et que, quoique vieille, elle n’est point encore laide [Cujas mourut à Bourges, le 4 octobre 1590. Remarié à 62 ans, en 1586, avec une jeune fille noble, Gabrielle Hervé, il en eut une fille, Suzanne, qu’il laissa orpheline à l’âge de trois ans et qui se rendit célèbre par ses galanteries. En 1644, date de cette lettre, elle avait 57 ans]. Enfin Cujas était de toutes choses, et Cujas m’a si fort importunée que voici la première et dernière fois que je l’écrirai et le prononcerai en toute ma vie. Pour le poltron, il vous est aisé de vous imaginer que sa conversation ne ressemblait pas à celle d’un gascon, et que celle du bel esprit avait beaucoup de rapport avec celle de feu M. de Nervèze [Guillaume Bernard de Nervèze, littérateur, né vers 1570, mort après 1622. Il a publié les Essais poétiques du sieur de Nervèze, 1605].

« Après cela ne m’en demandez pas davantage, car je n’ai plus rien à vous dire, sinon que je ne dormis point la nuit que je couchai à Magny [Magny-en-Vexin, arrondissement de Mantes], que de ma vie je ne fus si lasse que lorsque j’arrivai à Rouen, non pas comme a dit magnifiquement M. Chapelain parlant de la lune, dedans un char d’argent environné d’étoiles, mais oui bien, dedans un char d’osier environné de croste. Tout à bon [locution adverbiale qui se trouve souvent dans le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry, et n’est plus usitée, ayant fait place àTout de bon, avec le sens de : Véritablement, sérieusement, sans jeu ni fiction], je pense que si je n’eusse eu peur, qu’avec l’aide de ces admirables lunettes [les lorgnettes astronomiques, dont l’invention remontait à 1608 ou 1609] que l’on peut quasi dire qui arrachent les astres du ciel, vous n’eussiez découvert le coche, et n’eussiez remarqué une partie de ce que je viens de dire, je pense, dis-je, que je ne vous en aurais rien appris, tant cet équipage était burlesque.

« Après vous l’avoir dépeint si étrange, je n’oserais quasi vous apprendre qu’en ce lieu-là je me souvenais de vous, de peur que, comme vous avez l’imagination délicate, vous ne trouviez mauvais que votre image seulement ait été en un si bizarre lieu. Mais pour vous consoler de cette aventure, j’ai à vous dire qu’il y avait aussi bonne compagnie dans mon cœur qu’elle était mauvaise dans le coche ; et pour empêcher ces figures extravagantes d’y faire aucune impression, je l’avais tout rempli de Mlle Paulet, de M. de Grasse [Godeau, évêque de Grasse, 1636], de Mme de l’Arragonés [Mme Arragonais, Jeanne Legendre, dont le mari avait été trésorier des gardes françaises], de Mesdemoiselles ses sœurs, de M. Chapelain, de M. Conrart, de Mlle de Chalais, de M. de la Mesnardière, de Mme et Mlles de Clermont et de vous [cCe sont tous les habitués de l’hôtel de Rambouillet, en grand renom alors, mais auquel le mariage de Mlle de Rambouillet, Julie d’Angennes, le 13 juillet 1645, allait porter le premier coup, en l’exilant, avec Montausier son mari, en province. Il sera bientôt remplacé par les fameux Samedis de Mlle de Scudéry elle-même].

« Si bien que rappelant tout ce que j’aime à mon secours, je fis en sorte que ce que je pensais d’agréable fût plus puissant que ce que je voyais de fâcheux ; et j’eus plus de joie à me souvenir de tant d’excellentes personnes, et à espérer qu’elles me faisaient l’honneur de se souvenir quelquefois de moi, que je n’eus de peine à souffrir les importunités d’une mauvaise compagnie. Ayez, s’il vous plaît, la bonté de leur faire agréer cet innocent artifice et de leur rendre grâces de m’avoir sauvée de la persécution que j’aurais eue, si elles ne m’avoient pas donné lieu de me souvenir agréablement de tous les bons offices que j’en ai reçus.

« Pour vous, Mademoiselle, je ne vous rends point de nouveaux remerciements, car ne pouvant aujourd’hui vous parler tout à fait sérieusement, ce sera pour une autre fois que je vous dirai que personne ne vous est plus obligée que je vous la suis [ce féminin était si naturel que Mme de Sévigné le mettra encore, en semblable occasion, avec cette spirituelle saillie pour le justifier : Si je disais le, je croirais avoir de la barbe], que personne aussi n’en est plus reconnaissante, que personne ne sera jamais plus véritablement ni plus sincèrement,

« Mademoiselle,

« Votre très humble et très passionnée servante.

« A Rouen, le 5 septembre 1644. »

On voit que Madeleine de Scudéry se souvenait des lettres de Voiture aux habitués de l’hôtel de Rambouillet, dont elles faisaient les délices, et qu’elle en imitait, avec succès, la grâce et la délicatesse parfois voisines de l’afféterie. « Cette lettre, des mieux tournées, fait le plus grand honneur à la plume de Mlle Scudéry, disait Victor Cousin. Mais au-delà de ce mérite littéraire, résumons les renseignements nouveaux qu’elle fournit sur le coche de Paris à Rouen, dans la première moitié du XVIIe siècle.

Le coche était en osier, attelé de quatre chevaux, peu vigoureux et fort lents d’allure, conduits par un cocher qui allait souvent à pied pour soulager l’attelage. Dans ce mémorable voyage, il portait, outre le cocher, dix voyageurs, placés sur des bancs en face l’un de l’autre, ce qui a permis à Mlle de Scudéry de faire leur portrait sur le vif et d’en reproduire des conversations ridicules.

Cette voiture publique suivait alors ce qu’on a appelé, plus tard, la route d’en haut de Paris à Rouen, passant par Pontoise, Gisors, Magny, Etrépagny, Ecouis et Rouen. La durée du voyage était d’un jour, d’une nuit pour coucher à Magny et d’un jour encore avant d’arriver à Rouen, vraisemblablement rue du Bec. Il fallait partir de grand matin de Paris et de Magny. pour arriver très tard à Rouen.

Ce coche était le précurseur et l’ancêtre du Messager, des Carrosses, des Chaises, des Fourgons et des Diligences, qui ont servi, à différentes époques, pour établir des relations suivies entre Rouen et la capitale, moyens de relégués tous, aujourd’hui, à l’état de souvenirs historiques.

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Cheminée sarrasine

Posté par francesca7 le 24 mai 2013

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Particulièrement répandues dans la Bresse savoyarde, les cheminées sarrasines ont été construites sur l’ancien domaine des sires de Bâgé depuis le 13ème siècle. Une trentaine seulement d’origine du 17ème et 18ème siècle sont conservées aujourd’hui, elles se caractérisent à l’intérieur par un énorme foyer, non adossé au mur, surmonté d’une hotte sous laquelle ont peut se tenir debout et d’un conduit de fumée à pans de bois. A l’extérieur, une mitre assimilable à un petit clocher – ou plus rarement à un reliquaire – coiffe le conduit. De plan rond, carré (sur le modèle du clocher de St Philibert de Tournus) ou octogonal (celui de St André de Bâgé) et d’inspiration romaine, gothique ou parfois byzantine, ces mitres sont ajourées sur un ou plusieurs étages et se terminent par un cône, une pyramide ou un clocheton de style baroque. D’une hauteur inhabituelle (3 à 5 m) et surmontées d’une croix en fer forgé, elle sauraient abrité autrefois une cloche, utile à la vie quotidienne dans ces fermes traditionnellement isolées.

Leur appellation « sarrasine » ne traduit pas une origine géographique, mais une survivance du sens médiéval du mot, qui signifiait « appartenant à une civilisation étrangère, ancienne ou inconnue ».

La cheminée sarrasine ou cheminée sarrazine est un type de cheminée typique de la région naturelle de la Bresse, en particulier sur les toits des fermes bressanes. On peut la trouver, en moindre quantité, dans d’autres régions. À l’extérieur, cette cheminée typique a l’aspect d’un minaret ou d’un petit clocher. Généralement surmontée d’une croix, elle correspond avec un foyer placé au centre de la pièce, dont on pouvait faire complètement le tour. C’est une cheminée inspirée de celle de la hutte primitive, feu central et fumée s’échappant par un orifice au centre de la toiture. Cette ouverture devant être fort large, on dut parer à l’inconvénient qui pouvait résulter de la pénétration de la pluie et du vent, en la surmontant d’une cheminée très élevée, munie d’étages superposés, de baies latérales, tout comme les lanternes des clochers. On peut rapprocher les cheminées sarrasines des cheminées aragonaises traditionnelles en Haut Aragon, dans les Pyrénées espagnoles, assez semblables structurellement.

Au xviiie siècle, ces cheminées étaient déjà considérées d’un autre âge ; de là, certainement, l’appellation de « sarrasines », et non pas en vertu d’une origine mauresque.

Gabriel Jeanton, historien et président de l’Académie de Mâcon, recensa en 1923, plus de 400 cheminées de ce type. En 1977, il n’en restait plus guère qu’une trentaine, dans les secteurs de Pont-de-Veyle, Saint-Trivier-de-Courtes, Montrevel-en-Bresse, Bâgé-le-Châtel, Pont-de-Vaux, plusieurs à Romenay et en quelques autres endroits. En 2007, on en dénombrait exactement trente-quatre.

La « cheminée chauffant au large » – dispositif qui à l’origine est lié à l’existence sous un même toit d’une famille étendue ou d’une communauté – constitue un thème majeur de l’architecture vernaculaire en France, et les cheminées dites « sarrasines » ne sont que la partie émergée (au sens propre comme au sens figuré) d’un ensemble plus vaste qui reste en attente d’investigations étendues à l’ensemble de l’hexagone.

Cheminées dites « sarrasines » en basse Ardèche 

L’Ardèche du Sud posséderait, elle aussi, des spécimens de ces dispositifs que des érudits bressans du XVIIIe siècle ont dénommé « cheminées sarrasines », à savoir des foyers disposés au centre d’une pièce pour « chauffer au large » et trahis extérieurement par une souche monumentale élaborée, en forme de tourelle, plantée au milieu d’un versant ou contre le faîtage . Plusieurs souches ont été répertoriées : quatre d’entre elles, construites en pierres de grès taillées et appareillées, sont en forme de fût élancé ajouré en partie haute et coiffé d’un cône surmonté d’une boule ; une cinquième a les trous d’évacuation de la fumée ménagés dans la mitre même. Il reste à préciser la nature des bâtis et des foyers sous-jacents (non visibles de l’extérieur) et à déterminer la classe sociale qui les a construits et à quelle époque.

 

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AU TEMPS DU FACTEUR

Posté par francesca7 le 22 mai 2013

AU TEMPS DU FACTEUR dans ARTISANAT FRANCAIS poste-300x209

mon père né en 1927, dcd en 2007 – était lui-même facteur dans nos campagnes….

 

 

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Distribution du courrier : de Louis XI
au projet de « torpille postale »

(D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1928)

Recevrons-nous, un jour prochain, nos lettres par la « torpille postale » ? s’interroge en 1928 un chroniqueur du Petit Journal, qui ajoute que cette torpille vous a un petit air belliqueux qu’on n’attendait guère d’une initiative des P.T.T., administration pacifique… Ce nouveau mode de distribution du courrier est alors l’occasion de revenir sur plusieurs siècles de lente évolution, et d’évoquer le temps, révolu, où le destinataire payait pour recevoir une lettre, où le coût du transport était directement lié à la distance parcourue, et où l’acheminement des envois en pays étranger exigeait jusqu’à quelques semaines

Rassurons-nous, écrit notre chroniqueur : la torpille postale ne sera torpille que dans sa forme : ses effets, loin d’être dangereux, seront bienfaisants, puisqu’ils nous permettront de recevoir nos lettres avec une rapidité inconnue jusqu’à présent. Nous apprenons ainsi que l’idée de cette « torpille postale » est de MM. Louis Hirschauer, ingénieur en chef de l’Aéronautique, et Augustin Talon, inventeur du chemin de fer du Midi.

Elle procède, semble-t-il, de l’idée du « chemin de fer volant », qu’il fut question de construire trois années plus tôt entre Paris et Saint-Denis, et qui consistait en une sorte de wagon-locomotive à hélice, guidé par un rail électrique aérien, que devaient supporter des pylônes placés de distance en distance. De même, la « torpille postale » sera constituée par un projectile fusiforme guidé par des rails que supporteront des pylônes hauts de 40 à 50 mètres et distants l’un de l’autre de 400 à 500 mètres. Cet obus voyageur, qui contiendra les lettres, les journaux, les paquets postaux, filera à la vitesse régulière de 360 kilomètres à l’heure. En deux heures et demie, une lettre ira de Paris à Marseille.

Il y a cent ans, écrit notre journaliste, évoquant ainsi le début du XIXe siècle, le même trajet ne demandait guère moins de huit jours, et le destinataire, en recevant la lettre, devait donner la somme de 1 fr. 20, qui représentait alors à peu près le prix d’une journée d’ouvrier.

Nul n’ignore que c’est à Louis XI qu’appartient la gloire d’avoir jeté, dans le milieu du XVesiècle, rappelle-t-il, les premières bases de l’institution postale. Il est vrai que le roi ne concevait cette institution que pour le service royal et ne se souciait guère de celui des particuliers ; amis ces derniers ne devaient pas tarder à apprécier pour eux-mêmes l’utilité des postes et à tirer parti de leur établissement. L’ordonnance de Louis XI est datée de Luxies (aujourd’hui Lucheux), près de Doullens. Le beffroi où le roi signa cet édit, le 19 juin 1464, est encore debout. Louis XI y ordonne « l’établissement de certains coureurs et porteurs de depesches en tous lieux de son royaume pour la commodité de ses affaires e ! diligence de son service ».

Pour cet objet. il veut que soient réunis « en toutes les villes, bourgs, bourgades et lieux que besoin sera, un nombre de chevaux courant de traitte en traitte, par le moyen desquels ses commandements puissent être promptement exécutés, et qu’il puisse avoir nouvelles de ses voisins quand il voudra… » L’institution des relais de poste une fois établie, il ne fallut pas longtemps à la nation française pour en sentir toute l’utilité. Bientôt, chacun voulut en profiter pour ses voyages ; et les particuliers furent admis à le faire, en acquittant une taxe prévue dans les ordonnances royales.

Quant au transport des lettres, on prit d’abord l’habitude de joindre aux plis appartenant au gouvernement ceux qu’on voulait faire parvenir dans les mêmes lieux. Mais c’est seulement deux cents ans plus tard, sous le ministère de Richelieu, que ce service fut régularisé par M. d’Alméras, directeur général des postes du royaume. Un tarif des lettres fut fixé par un arrêt du Conseil d’Etat ; mais le produit ne servait qu’à indemniser les porteurs et les commis. L’Etat n’avait pas encore soupçonné le profit qu’il pouvait tirer des postes. C’est Louvois qui, le premier, songea à faire profiter le Trésor, en affermant l’exploitation de ce service. En 1672, la première année où fut établi ce monopole, les Postes rapportaient à l’État 1 200 000 livres. En 1695, le bail fui porté à 2 820 000 livres. Successivement, il fut augmenté pendant toute la durée du XVIIIe siècle. A la veille de la Révolution, les Postes fournissaient annuellement 12 millions au Trésor.

facteur dans ARTISANAT FRANCAISPourtant, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les départs de Paris pour les diverses régions de France ne se faisaient qu’une fois par semaine. Ils devinrent peu à peu bi-hebdomadaires, puis tri-hebdomadaires, mais ce n’est qu’en 1828 que le service fut rendu quotidien pour toutes les villes où se trouvait un bureau. Les campagnes, jusqu’alors, étaient absolument négligées. Les villages éloignés des cités de quelque importance demeuraient à peu près privés de communications avec le reste du pays. L’administration se chargeait uniquement du transport des lettres jusqu’aux bureaux des viles. Le paysan qui attendait un pli en était réduit à venir le chercher lui-même à la ville. Certaines communes avaient des exprès ou des messagers à leur service dont la mission était d’aller une ou deux lois par semaine à la ville chercher la correspondance de leurs habitants. En résumé, l’administration ne servait directement qu’environ six millions de citoyens formant la population des villes et ne se préoccupait en aucune façon des vingt-sept millions d’habitants des campagnes.

La loi du 3 juin 1829 remédia à cet état de choses en étendant jusque dans les campagnes les service de l’administration des Postes. On créa un service de cinq mille « piétons » ou facteurs ruraux, qui furent chargés de parcourir de deux jours l’un au moins, les trente-cinq mille communes ne possédant pas de bureau de poste. Pour le transport des lettres et des paquets postaux, l’administration employait alors des voitures légères traînées par quatre chevaux, et dans lesquelles étaient ménagées trois places pour les voyageurs. Ces voitures partaient de Paris, centre du mouvement des postes, roulaient à fond de train sur Ies treize grandes routes de « première section », c’est-à-dire celles de Besançon, Bordeaux, Brest, Caen, Calais, Clermont, Lille, Lyon. Mézières, Nantes, Rouen, Strasbourg et Toulouse, et sur les neuf routes de « deuxième section » qui communiquaient de Bordeaux à Bayonne et à Toulouse, de Lyon à Marseille, d’une part, et à Strasbourg de l’autre ; de Toulouse à Avignon et à Bayonne, de Chatons à Nancy, de Moulins à Lyon, et de Troyes à Mulhouse.

Elles faisaient en moyenne du douze à l’heure — 348 kilomètres de moins que ne fera la « torpille postale ». Et l’on estimait alors que c’était une belle allure. Le temps moyen que mettait une malle-poste pour parcourir la distance d’une poste, ou deux lieues, était de 46 minutes. La route sur laquelle le service des relais se faisait avec la plus grande activité était celle de Bordeaux. Le courrier ne mettait que 48 heures à la parcourir dans toute son étendue, qui était de 77 postes, ou 145 lieues, et donnait un temps moyen de 37 minutes par poste. Celui de Lille venait après. Il fournissait sa course (30 postes ou 60 lieues) en 21 heures… les rapides de la Compagnie du Nord la faisant au début du XXe trois heures ; la torpille postale n’y mettra pas même trois quarts d’heure, affirmait-on alors.

Les communications avec l’étranger étaient encore, au début du XIXe siècle, fort irrégulières. On n’avait de rapports faciles qu’avec les pays limitrophes : la Belgique, l’Allemagne, l’Italie. En 1830, le transport des dépêches de France en Angleterre et d’Angleterre en France n’était pas encore journalier. Il ne le devint que trois ans plus tard ; et, dans le traité signé à cette occasion entre les deux pays, il fut soigneusement stipulé que même en cas de guerre, les paquebots de poste pourraient continuer leur navigation sans obstacle de part et d’autre. Dans la Méditerranée, ce ne fut qu’en 1837 qu’on service à peu près régulier fut établi entre Marseille, le sud de l’Italie et les pays du Levant. Les correspondances mettaient quatorze à quinze jours pour parvenir à Alexandrie et à Constantinople.

Quant aux relations entre la France et l’Amérique, elles étaient alors des plus précaires. Aucun service régulier. En 1839, les correspondances françaises pour les Etats-Unis étaient encore tributaires de l’Angleterre, qui venait d’établir une ligne de paquebots à vapeur de Bristol à New-York. Ces ancêtres des transatlantiques faisaient le voyage en douze jours. Et l’on se plaignait beaucoup, en ce temps-là, de l’administration des postes : non point à cause de la lenteur qu’elle mettait à acheminer tes correspondances — les moyens de transport en usage ne lui permettaient pas de faire mieux — mais parce que le port des lettres était frappé de taxes excessives.

Jusqu’au moment où apparut la taxe unique par le moyen du timbre, le coût du transport des lettres était proportionnel à la distance. A l’époque où l’Etat prit le monopole des postes, c’est-à-dire vers 1675, une lettre coûtait, de Paris à Bordeaux, cinq sols ; de Paris en Angleterre, dix sols — il y avait deux bateaux par semaine — ; de Paris à Liège, seize sols. C’était cher, mais il faut tenir compte de la difficulté des communications et de l’état des chemins en ce temps-là. Le 8 décembre 1703, une nouvelle ordonnance royale fixa le tarif suivant : pour un trajet inférieur à 20 lieues : 3 sous ; de 20 à 49 lieues : 4 sous ; de 40 à 60 lieues : 5 sous : de 60 à 80 lieues : 6 sous : de 80 à 100 lieues : 7 sous ; de 100 à 120 lieues : 8 sous ; de 120 à 150 lieues : 9 sous ; de 150 à 200 lieues : 10 sous.

En 1759, dans la déclaration royale du 8 juillet, on voit tenir compte, pour la première fois, du poids de la lettre. Ce poids est fixé à 2 gros — prés de 8 grammes — avec le tarif suivant : pour moins de 20 lieues : 4 sous ; de 20 à 40 lieues : 6 sous ; de 40 à 60 lieues : 7 sous ; de 60 à 80 lieues : 8 sous ; de 80 à 100 lieues : 9 sous ; de 100 à 120 lieues : 10 sous ; de 120 à 150 lieues : 12 sous ; pour 150 lieues et au delà : 14 sous.

Le décret du 22 avril 1791, en stipulant que le poids de la lettre pouvait atteindre un quart d’once, fixa à 4 sous le transport d’une lettre dans le même département. Peu de temps après, le 27 nivôse an III (7 janvier 1795), ce prix fut porté à 5 sous. D’autres décrets modifièrent encore les taxes, mais ce ne fut pas pour les réduire au contraire.

Dans le premier tiers du XIXe siècle, on se plaignait plus fort que jamais en France, de l’énormité des taxes dont était frappé le port des lettres. Ces taxes étaient toujours, comme deux siècles auparavant, calculées suivant la distance. Elles étaient énormes pour les lettres qui allaient d’un bout de la France à l’autre. Au tarif de 1828, il fallait payer vingt-quatre sous pour expédier une lettre de Marseille à Paris. Heureusement, un grand progrès devait s’accomplir bientôt par l’emploi du timbre-poste. Un Anglais, sir Rowland Hill, l’inventa en 1835. Mais l’Angleterre ne mit l’invention en pratique que cinq ans plus tard. La Suisse suivit l’exemple en 1843 ; puis le Brésil et les Etats-Unis en 1847.

La France n’entra dans l’union postale, en même temps que la Belgique et la Bavière, qu’en 1849. A parti du 1er janvier 1849, le port des lettres fut fixé uniformément à 0,20 franc. Un an plus tard, le gouvernement élevait Ie tarif à 0,25. En 1853, on revenait à 0,20, pour remonter de nouveau à 0,25 en 1871. Plus tard, on se décida pour 0,15. Enfin, en 1906, les lettres ne coûtèrent plus que 0,10 franc. A cette époque, le port des lettres à 0,10, les Anglais l’avaient depuis trois quarts de siècle.

Nous n’en aurons joui que pendant 10 ans. Au mois de janvier 1917, le prix du timbre fut remonté à 0,15 ; augmenté de nouveau en avril 1920 et fixé à 0,25, tarif qui n’avait pas été appliqué depuis les jours de misère et de deuil de 1871 ; puis successivement porté depuis depuis 1925 à 0,30 franc, puis à 0,40 pour aboutir finalement au tarif, considéré en 1928 comme excessif de 0,50 franc. Et notre chroniqueur d’espérer qu’il en restera là… ajoutant que c’est déjà trop d’en être revenu à des taxes qui faisaient justement, cent ans plus tôt, l’indignation de nos aïeux.

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Les Epiciers d’autrefois

Posté par francesca7 le 22 mai 2013

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Les Epiciers d’autrefois dans ARTISANAT FRANCAIS epicerie-1900-300x208

 Le dictionnaire encyclopédique de l’épicerie et des industries annexes mentionne que historiquement l’épicier était un drageoir pour offrir des épices ou l’officier à la cour de Bourgogne chargé de la présentation des épices et des médicaments.

Un épicier est actuellement quelqu’un qui travaille dans une épicerie où il vend des aliments. L’épicier est un travailleur indépendant, archétype du commerce de détail de proximité. Alors que la majorité des produits alimentaires passaient par ce canal de distribution dans les années 1950, le développement concomitant de la voiture et de la grande distribution a progressivement réduit la part que les épiciers traditionnels tenaient dans le commerce alimentaire.

Tantôt le nom d’épicier s’appliquait aux simples chandeliers ou fabricants de bougie, tantôt il s’étendait à cette classe intermédiaire entre les empiriques et les médecins, qu’on appelait les apothicaires. Rarement signifiait-il, au Moyen Age, le marchand de menus comestibles comme nous le comprenons de nos jours.

Nous retrouvons les épiciers fabriquant la bougie dans une ordonnance de 1312, où il leur est formellement enjoint de vendre de la bougie sans suif, à peine de confiscation de la marchandise. Ils doivent aussi se servir de balances justes et ne point tricher sur les poids. Nul ne pouvait peser les marchandises en gros s’il faisait lui-même commerce d’épicerie ; de même il était interdit aux courtiers de vendre pour leur compte les produits qu’ils étaient chargés de placer. Cette ordonnance un peu sévère s’étendit aux épiciers courant les foires de Champagne, par mandement spécial du roi.

Quelques années plus tard, nous les retrouvons, mêlés aux apothicaires dont ils suivront le sort pendant deux cents ans. En 1336, le prévôt de Paris rappelait aux apothicaires-épiciers qu’ils étaient forcés de soumettre aux maîtres de la médecine tous opiats ou autres drogues débitées dans leurs officines. On alla plus loin sous le roi Jean, et on prit ces marchands par leur côté honnête, ce qui était un peu simple pour le temps : on prétendit obtenir qu’ils ne falsifiassent point leurs marchandises, en réclamant d’eux un serment solennel ; l’histoire ne dit pas ce qu’il advint de cette mesure singulièrement naïve.

En 1450, voici à nouveau les maîtres épiciers devant la cour du prévôt. Cette fois ils sont censés réclamer un règlement de fabrication et de vente, et là encore nous retrouvons les anciens épiciers-chandeliers du XIVe siècle représentés par leurs maîtres Jean Chevart, Guillaume dit de Paris, Colin Laurens, Jean Bachelier et Jean Asselin. Le règlement qu’ils obtiennent porte sur la fabrication des bougies ou cierges et la vente des « saulces ou espicerie » qu’ils débitaient dans leurs « ouvroirs ». La bougie doit être faite moyennant dix bougies à l’once à peine de confiscation ; le fabricant devait de plus y imprimer sa marque personnelle préalablement déposée au bureau des jurés et chez le prévôt, pour qu’il fût très facile de retrouver les délinquants en cas de fraude.

Les épiciers tenant et vendant « saulces, comme canneline, saulce vert, saulce rapée, saulce chaude, saulce à composte, moustarde et aultres saulces », devront les composer de bonne qualité à peine de 10 sols d’amende, suivant les ordonnances « du mestier des saulces ». Les épiciers forains devaient faire visiter leurs marchandises par les jurés avant que de les mettre en étal. Ceux-ci étaient tenus de déférer à cette invitation d’examen dans la journée du lendemain au plus tard. Quant aux épiciers établis dans les villes, ils ne pouvaient rien acheter aux forains avant la visite des jurés.

Ces précautions, on est bien obligé de le reconnaître, avaient du bon, puisque l’ordonnance de 1450 régla longtemps le commerce d’épicerie chez nos pères, à des époques où, toute proportion gardée, la sophistication des denrées alimentaires ne laissait pas que de se faire aussi communément que de nos jours.

Il n’est point sans intérêt de rappeler ici que vers le milieu du XIVe siècle, grâce au négoce avec les pays du Levant, les épiciers se fournissaient plus facilement de drogues et produits levantins dont la mode s’empara. Il fut alors de bon ton de s’offrir réciproquement des « espices ou drogues » en cadeau, et il arriva souvent que pour hâter les juges somnolents, le client riche recourut à ces « blandices ».

Les magistrats acceptèrent d’abord timidement, puis ouvertement, si bien qu’en moins d’un demi-siècle les épices se payaient couramment en toutes causes. En 1483, les choses en étaient arrivées à un tel point que tout le monde des plaideurs réclamait à grands cris une taxe qui limitât un peu les extorsions des juges. Alors le nom seul était demeuré, mais les épices s’étaient changées en bons deniers comptants. De là le nom qui jusqu’en 1789 servit à désigner ce que nous appellerions volontiers le casuel des magistrats ; ce casuel avait été aboli au XVIe siècle ; mais, ayant reparu, on le régla en 1669, en faisant taxer les épices d’une cause par le président qui la jugeait.

Pour revenir aux épiciers, cause innocente de ces abus de justice, nous franchirons quarante années et nous les retrouverons, en 1514, aux prises avec les apothicaires. Ces derniers ayant fait quelque progrès dans « leur art », comme ils appelaient leur métier, réclamaient hautement leur séparation d’avec les épiciers, qui n’avaient ni leurs goûts ni leur science. « Car, qui est espicier n’est pas apothicaire, et qui est apothicaire est espicier » assuraient-ils, avec une certaine apparence de logique. Le roi écouta favorablement cet argument péremptoire, et les « espiciers simples », c’est-à-dire les marchands de « bougie de saulces et d’huile », eurent une existence à part.

Ce n’est pas que cette condition fût très brillante. Dans la plupart des cas, l’épicier du XVIe siècle courait les rues, offrant de ses denrées aux passants et heurtant aux portes des ménagères. Le nombre des épiciers tenant ouvroir était relativement restreint. Et puis, cette situation précaire, qui les forçait à empiéter toujours sur les métiers voisins, les plongeait dans la déconsidération. En 1620, ils obtinrent de vendre du fer forgé, des clous, et même du charbon, mais non sans provoquer des récriminations et des colères.

Le XVIIIe siècle les rattacha aux droguistes ou apothicaires. Ils vendent alors de la thériaque, des préparations de kermès, le mithridate, mais ils ne confectionnent pas ; un arrêt de 1764 leur prohibe essentiellement la manipulation et le mélange des drogues. Entre temps ils trouvent le moyen d’empiéter sur les charcutiers par la vente des jambons de Bayonne, de Bordeaux ou de Mayence.

Ils obtiennent contre les vinaigriers le droit de tenir jusqu’à trente pintes de vinaigre, mais sans parvenir à donner à leur infime métier l’ombre du prestige des autres corporations. Pourtant n’était point épicier qui voulait sous l’ancien régime ; et les conditions exigées chez l’apprenti étaient des plus sérieuses. Il fallait d’abord être Français, reconnu honnête, avoir compagnonné trois ans, après quoi les maîtres présentaient le candidat au procureur du roi.

Après le serment prêté devant le magistrat, les trois gardes de l’épicerie signaient le diplôme de réception qui devenait brevet de maîtrise. Toutes ces formalités donnaient au nouvel adepte droit de vendre où bon lui semblait drogues et épiceries, mercerie, clouterie, charcuterie et vinaigrerie, c’est-à-dire de vivre un peu aux dépens de tout le monde, de gratter sur tout, sans art et sans talent. Ainsi naquit ce type étrange si ridiculisé depuis, souffre-douleur des rapines et des étudiants.

(Extrait de « Histoire anecdotique des métiers », paru en 1892)

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Le jardinier de cimetière

Posté par francesca7 le 22 mai 2013

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par

Édouard d’Anglemont

~ * ~

LA classe si intéressante des horticulteurs se subdivise en un grand nombre de variétés : les Christophe Colomb des fleurs, les multiplicateurs des végétaux, les pères nourriciers de plantes exotiques, les créateurs de pépinières, les Soulanges-Bodin, les Pyrolle, le Keteléer, les Bachoux, les Billard, les Martine, etc. Mais, de toutes ces variétés, la plus curieuse et la moins connue est sans contredit le jardinier de cimetière.

D’abord, le jardinier de cimetière ne jardine jamais ; il y a plus, s’il jardinait, son métier, qui est prodigieusement lucratif, ne lui rapporterait pas de quoi vivre comme un maçon ou un figurant de l’Ambigu-Comique.

Cela a tout l’air d’un paradoxe : vous verrez tout à l’heure que c’est une vérité incontestable.

Image illustrative de l'article Fossoyeur

Le jardinier de cimetière ne ressemble en rien aux autres jardiniers, si joyeux d’ordinaire, qui chantent le matin avec l’alouette, à midi avec la cigale, et le soir avec le rossignol. Le jardinier de cimetière ne chante jamais : c’est un homme grave ; il a le teint blême, le regard sombre ; son nez, comme celui du père Aubry, aspire à la tombe.

Ce ne sont pas les classes élevées, les familles riches, qui font la fortune de ce jardinier : aux grands de la terre qui trépassent, il faut un terrain concédé à perpétuité, un tombeau de marbre ou de granit, une épitaphe en lettres d’or ; ces morts-là payent cher leur sépulture, et on leur en donne pour leur argent.

La clientèle du jardinier de cimetière est tout entière dans la classe moyenne, parmi les petits rentiers, les petits marchands, les modestes employés, tous personnages auxquels le culte des tombeaux est permis pendant cinq ou dix ans seulement. Lorsque l’entreprise des pompes funèbres lui a révélé un décès, cet homme questionne, interroge, et, dès qu’il est parvenu à découvrir l’adresse du mort, il ne s’arrête plus, il court, il a des ailes, et les parents le voient apparaître au milieu de leur plus grande douleur.

M. D…, jeune avocat qui n’avait encore plaidé qu’une fois, et devant la 7e chambre, venait de perdre son père, ancien commis du ministère de l’intérieur. Le char mortuaire était à la porte ; on clouait la bière dans la pièce voisine de sa chambre ; il était assis, morne, immobile dans un large fauteuil : tout à coup se présente devant lui un homme vêtu d’un habit-veste de gros drap couleur foncée, portant de gros souliers ferrés, et tenant à la main son chapeau d’un noir rougeâtre, illustré d’un crêpe dont la vétusté semblait annoncer un deuil perpétuel.

« Monsieur, dit-il d’une voix sépulcrale, j’ai appris le malheur, le grand malheur…

– Ah ! monsieur, dit le jeune stagiaire en interrompant ce qu’il prenait pour un compliment de condoléance ; ah ! mon cher monsieur, c’est affreux, c’est horrible : je n’y survivrai pas !…

– Oh ! je sais ce que c’est !… mais le temps…

– Ma douleur ne mourra qu’avec moi… c’est une plaie qui ne se cicatrisera jamais !…

– C’est comme moi, je ne laisse jamais mourir ces douleurs-là… au contraire, je les cultive, et je m’en trouve bien… Je vous conseille d’en essayer… Vous avez peut-être l’intention d’acheter un terrain à perpétuité ?

– Hélas ! ç’eût été mon plus cher désir ; mais ma position ne me permet pas cette dépense…

– Tant mieux, monsieur, entre nous la tombe à perpétuité est un mauvais système, un système de dupe. Que l’on recule les barrières de Paris de quelques centaines de toises, il faudra que tous les morts délogent, et ces tombeaux de marbre, qui devaient durer éternellement, disparaîtront pour faire place à des maisons de cinq étages. Parlez-moi d’un terrain temporaire entouré d’un treillage de bois noir, au milieu duquel nous plaçons un cyprès, un laurier, un saule pleureur, un rosier, un myrte, un jasmin… Nous en avons le plus grand soin ; de l’eau deux fois par jour pendant l’été… ça ne meurt jamais… moyennant dix francs par mois…

– C’est donc au fossoyeur que je parle ?…

– Non, monsieur… je suis jardinier du cimetière. Voici mon adresse : « DUHAMEL tient  assortiment de fleurs, croix neuves et d’occasion, avec larmes et épitaphes ; fabrique les couronnes d’immortelles jaunes, noires, blanches, au plus juste prix ; fait des envois dans les départements. »

– Comment pouvez-vous, dans un pareil moment !…

– Eh ! monsieur, quel moment peut être mieux choisi pour pleurer l’infortuné enlevé à la fleur de son âge par une mort cruelle !

– De qui parlez-vous donc ? je ne vous comprends pas.

– Ah ! c’est juste, je confondais avec le n° 2. C’est que nous en avons trois dans votre arrondissement aujourd’hui… Je disais donc : Quel moment peut être mieux choisi pour pleurer ce jeune homme, l’espoir d’une famille, qui…

– Mais c’est un vieillard que je pleure… c’est mon pauvre père.

– Bien, bien, monsieur, je me souviens maintenant : c’est le n° 1 que vous avez. Je vous dirai donc : Quel moment mieux choisi pour pleurer ce vieillard vénérable, qui fut bon fils, bon époux, excellent père. Nous pouvons allonger cela tant que vous voudrez ; ça dépend de la hauteur de la croix et de la largeur des lettres. Il m’est arrivé ce matin des croix de première fabrique, de premier choix : dix pieds de haut sur dix pouces de large, tout coeur de chêne.

– Laissez-moi donc ; je vous ai dit que mes faibles moyens…

– C’est juste ! alors le sapin du Nord vous conviendrait mieux ; ça supporte parfaitement l’humidité.

– Grâce !… grâce !…

– C’est donc de l’occasion qu’il vous faut ? J’ai votre affaire : un trois pieds huit pouces, dans le meilleur état ; les vertus et qualités sont presque neuves ; il n’y aura que les noms à changer. »

L’impatience crispait les nerfs du jeune D…, il étouffait d’indignation ; la parole lui manquait, et le vampire, lui faisant l’application du proverbe « Qui ne dit mot consent », alla sur-le-champ se mettre à l’oeuvre.

Le jardinier de cimetière dans ARTISANAT FRANCAIS enterrer-300x225
Un mois après cette première visite, le jardinier revint près du jeune avocat. Cette fois il ne fit plus de phrases, mais il lui présenta une longue liste de fournitures mortuaires, dont le total, y compris le premier mois d’entretien échu, s’élevait à 60 ou 80 francs. M. D… pouvait-il marchander les soins donnés à la sépulture de son père ? pouvait-il souffrir que l’on arrachât ignominieusement les témoignages de regret que tout le monde attribuait à sa piété filiale ? Le plus court et le plus sage parti était d’acquitter le mémoire funéraire, et il l’acquitta immédiatement.

Presque tous les jardiniers de cimetière empiètent sur la profession du marbrier ; ils fournissent au besoin la pierre tumulaire, l’urne lacrymale, la colonne tronquée ; mais ce n’est pas là le bon du métier : c’est surtout par le jardinage que s’enrichit cette engeance qui ne jardine pas. Par exemple, que l’un de ces habiles industriels soit chargé d’entretenir quarante tombes à dix plantes ou arbustes chacune, cela fait un total de quatre cents. Eh bien ! le jardinier de cimetière n’en a que cent, et il pourvoit à tout ; et cela, grâce à l’étude approfondie qu’il a faite du coeur humain, grâce à une statistique qu’il a particulièrement étudiée. D’abord il sait que, sur quarante morts, vingt sont oubliés en huit jours par leurs héritiers, qui n’en payent pas moins les fleurs absentes et les soins qu’on ne leur a jamais donnés. Sur les vingt autres morts, six sont visités chaque dimanche, quatre le sont tous les jeudis, dix le sont deux fois par an ; tous le sont une fois par année, le jour consacré solennellement par l’Église à prier pour ceux qui ne sont plus.

Les vingt premiers tombeaux ont pour tout ornement des masses de chiendent de la plus belle venue, agréablement  entrecoupées d’orties et de chardons ; les vingt autres s’arrangent entre eux en bons camarades : les fleurs qui étaient jeudi sur celui-là seront dimanche sur celui-ci ; on découvre saint Pierre pour couvrir saint Paul, et vice versa. J’ai vu un rosier qui avait déjà fait trente fois le tour du cimetière Montmartre, et qui ne paraissait pas disposé à s’arrêter en si beau chemin.

Arrive le jour des Morts. Il faut que leur demeure soit ornée : alors les entreteneurs de tombes s’abattent sur le quai aux Fleurs ; le cimetière ressemble bientôt à un vaste parterre ; le lendemain tout entre en serre sous prétexte de la gelée, et deux jours après la pacotille botanique reprend la route du marché.

Le jardinier de cimetière est, comme on voit, un merveilleux calculateur ; mais il est communément peu lettré, ce qui est d’autant plus fâcheux qu’il se trouve souvent dans la nécessité de confectionner l’épitaphe en style plus ou moins lapidaire. Pour obvier aux inconvénients qui peuvent résulter de son ignorance en matière de langue française et d’orthographe, il fait fabriquer à l’avance un grand assortiment de pierres et de croix avec épitaphes variées, qui se payent à tant la lettre ; et c’est probablement à cause de cela que tant de gens vertueux ont si peu de vertus après leur mort, tandis que tant d’intrigants en ont un si long catalogue sur leur tombe : les noms seuls sont à mettre. Voici ce qui est arrivé à un de mes amis qui venait de perdre son oncle.

Ce jeune homme, voulant bien faire les choses, avait accueilli les offres de service du jardinier, et lui avait donné les noms et qualités du défunt. Six semaines après, il prit fantaisie au neveu de voir comment ses intentions avaient été remplies ; il se rend au cimetière Mont-Parnasse, se fait conduire à l’endroit où ont été déposés les restes de son oncle, et sur une pierre tumulaire d’une dimension fort convenable il lit :

CI-GÎT
FRANÇOIS-XAVIER GIRARDEAU,
ANCIEN CAPITAINE DE DRAGONS,
CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR,
QUI FUT LA GLOIRE ET L’EXEMPLE DE SON SEXE.
SA FAMILLE DÉSOLÉE
DÉPOSA SUR SA TOMBE
LA COURONNE VIRGINALE.

C’est, je crois, le même jardinier qui planta dans le même cimetière une croix sur laquelle on peut lire :

ICI REPOSE
CHARLES-EMMANUEL BODIN,
QU’UNE MORT CRUELLE
ENLEVA
A L’AGE DE SEPT ANS ET DEMI.
IL FUT BON FILS, BON ÉPOUX, BON PÈRE
ET BON CITOYEN.
PRIEZ POUR LUI !

Les deux tiers de la clientèle du jardinier de cimetière se composent de veuves. Cela se conçoit : rien n’est plus propre à faire trouver un mari que le regret que l’on témoigne de n’en plus avoir. N’est-il pas tout à fait touchant de lire sur une tombe, après l’énumération des noms, titres et qualités du défunt :

SA JEUNE ÉPOUSE,
AU DÉSESPOIR,
ATTEND AVEC IMPATIENCE
QUE DIEU LA RÉUNISSE
A SON ÉPOUX BIEN-AIMÉ.

Ou ces quatre vers :

Mon époux de la vie a quitté les combats !
Il a fini le temps d’épreuve
Que Dieu nous impose ici-bas !
Ce temps commence pour sa veuve !

 dans ARTISANAT FRANCAIS
En ce cas, l’épitaphe d’un mari est presque toujours grosse d’un mariage. Aussi est-ce avec une sorte d’assurance que le jardinier de cimetière se présente chez les veuves, particulièrement chez celles qui sont jeunes et jolies ; il tient toujours prête pour elle quelque anecdote appropriée à la circonstance, qu’il débite en variant les inflexions de sa voix, selon l’intensité de la douleur exprimée sur la physionomie de la personne à laquelle il s’adresse ; car cet homme est aussi un habile comédien, qui change à sa volonté de ton et de visage. J’ai entendu parler d’une jeune femme qui paraissait profondément affligée de la perte récente de son mari, et à laquelle le funèbre oiseau de proie tint à peu près ce langage :

« Ah ! madame, un si bon mari !… jeune, gracieux, aimant… Il devait aimer les oeillets : nous lui mettrons des marcottes choisies… tout ce qu’il y a de mieux en panachés… Il avait été militaire, je crois ?

– Lieutenant dans la garde nationale.

– J’ai un laurier superbe qui lui ira comme un bas de soie… Entourage solide, une urne à chaque coin, colonne en granit comme celle que M. Adolphe de N… m’a commandée pour la tombe de sa femme. Pauvre jeune homme ! en voilà un qui a du chagrin.

– C’est un jeune homme ?

– Oui, madame, un grand brun, fort beau garçon, ma foi, avec des yeux à la perdition de son âme, et qui pleure !… Si vous le voyiez… Il faudrait avoir un coeur de roche pour ne pas se sentir venir la larme à l’oeil… Si ça continue, il en mourra ; il n’y a que le mariage, un mariage d’amour capable de le sauver.

– Il est bien à plaindre !… Il doit aller souvent au cimetière ?

– Tous les dimanches, de deux à cinq heures. »

A quelques jours de là, la jeune femme et Adolphe de N… se rencontrèrent au champ des morts ; ils échangèrent quelques regards. Huit jours après ils mêlèrent quelques paroles ; huit jours plus tard ils confondaient leurs pleurs. Ils passèrent de là aux soupirs, aux serrements de main, aux mutuels aveux ; puis ils en vinrent à oublier complétement le chemin du cimetière, à la grande satisfaction du jardinier, qui n’oublie pas, lui, de venir, à chaque fin de mois, se faire payer chez M. et madame de N… de l’entretien de deux tombes pour lesquelles il n’a rien fait.

Dans cette circonstance, c’est à l’amour qu’il aura dû son succès ; dans une autre, il s’adressera à l’amour-propre ; l’intérêt ne sera pas non plus négligé dans ses opérations spéculatives.

« Non, monsieur, disait une veuve de quarante-cinq ans à l’un de ces dépisteurs de morts, je ne ferai aucune dépense inutile : mon mari m’a laissé des enfants ; c’est à eux que je dois songer maintenant.

– Justement, madame, c’est à cause de cela qu’il faut des fleurs à la tombe du défunt ; nous lui en mettrons des plus belles et des plus rares : ça attire les promeneurs ; on s’arrête volontiers, et on lit tout naturellement l’épitaphe. Vous feriez distribuer deux cent mille prospectus, que cela ne vaudrait pas pour votre commerce ces simples paroles peintes en blanc sur un fond noir :

CI-GÎT
LOUIS-BERNARD ROUDIER :
IL EUT TOUTES LES VERTUS D’UN BON
PÈRE DE FAMILLE.
L’HUMANITÉ SOUFFRANTE
LUI DOIT L’INVENTION
DES PESSAIRES EN CAOUTCHOUC,
POUR LESQUELS
IL A ÉTÉ BREVETÉ
DU ROI
ET DE SON AUGUSTE FAMILLE,
QUE SA VEUVE INCONSOLABLE
CONTINUE A FABRIQUER
AVEC LE MÊME SUCCÈS,
RUE…  N°….

Tout Paris a pu voir, pendant dix ans, au cimetière du Père Lachaise, cette épitaphe qui donna à la maison une vogue à laquelle elle fut redevable d’une fortune immense. Pour elle, le jardinier du cimetière avait été un bon génie, tant il est vrai que rien n’est absolument bon, ni absolument mauvais ; tant il est vrai que l’absolu n’existe pas.

Ce n’est pas toujours au domicile du mort que s’adresse l’entrepreneur de tombeaux : assez souvent il attend au sortir du cimetière les parents de celui qui vient d’être inhumé. Mais tout n’est pas roses, là non plus qu’ailleurs ! La concurrence est grande, et les spéculateurs rivaux se font une guerre acharnée, car chacun d’eux est doué de cette impudeur, de cette énergie qu’enfante la soif de l’or.
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Il arrive quelquefois qu’une nuée de ces harpies s’abat sur le funèbre cortége comme une nuée de corbeaux sur un cadavre : alors quel spectacle hideux de voir ces étranges commerçants offrir en plein air à un père, à un fils, à un mari navrés de douleur d’honorer au rabais les restes encore chauds de personnes qu’ils ont aimées ! N’est-il pas affreux de les entendre crier autour de vous, avec une infatigable persévérance :

« Monsieur, voici mon adresse ; vous ne trouverez pas de maison mieux assortie.

– Monsieur, veuillez jeter les yeux sur nos prix courants : c’est le triomphe du bon marché ; nous pouvons vous fournir des saules pleureurs à vingt pour cent au-dessous du cours.

– Monsieur, défiez-vous de la mauvaise marchandise.

– Monsieur, n’écoutez pas ces gens-là ! c’est moi qui vous ai parlé le premier !

– Monsieur, vous savez le proverbe : « Aux derniers les bons ! » Ma maison touche au cimetière.

– Monsieur, c’est chez moi qu’on trouve tout ce qu’il y a de meilleur en occasion ! »

Des marchandises d’occasion en ce genre, me direz-vous ; c’est une plaisanterie ! Non, sans doute, rien de plus réel. Dans le commerce du jardinier de cimetière comme beaucoup d’autres, il y a abondance de marchandises d’occasion ; et ces marchandises-là, que l’on donne à bas prix, sont celles sur lesquelles les marchands gagnent le plus !… Lorsque le temps de la concession est expiré, les morts ne peuvent empêcher les vivants de vendre leurs tombeaux ; dans la classe moyenne, comme dans les autres, les plus grandes douleurs ne sont guère au-delà de cinq ans ; celles qui vont jusqu’à dix ans sont fort rares. Si donc un honnête négociant, dans le paroxysme du chagrin, ne s’est décidé qu’avec la plus grande difficulté à tirer cent écus de sa caisse pour assurer à quelqu’un des siens une tombe particulière pendant cinq ans, il est certain que, ce temps écoulé, il ne renouvellera pas le bail. Cependant la colonne tronquée, la croix de chêne, l’entourage de bois peint seront encore dans un état très-satisfaisant : qu’en fera-t-il lui qui ne veut plus payer, et qui ne se soucie guère de pleurer ? Il abandonne tout simplement ces objets au jardinier, qui les a déjà peut-être vendus à l’avance, et qui lui donnera en échange quittance du dernier mois d’entretien. Voilà comment, en fait de fournitures sépulcrales, les marchandises d’occasion ne manquent jamais ! Voilà pourquoi le jardinier de cimetière est l’ennemi né des concessions à perpétuité.

Et pourtant le jardinier de cimetière, cet homme sans émotions, sans entrailles, cet homme qui traverse la vie avec l’invulnérable impassibilité d’un mort, a une famille ; il est marié. Sa compagne se reconnaîtrait entre mille : c’est presque toujours une grande femme noire, sèche, aux formes anguleuses, à la parole aigre, mal habillée, mal tenue ; le sourire n’a jamais effleuré ses lèvres minces et flétries ; on lit sur sa physionomie qu’elle a toujours été étrangère aux joies de ce monde. Le jardinier de cimetière a quelquefois un enfant, rarement deux, jamais davantage : la cupidité ne peuple guère. Et quelle triste race, bon Dieu ! Pâles, maigres, scrofuleux, rabougris, ces pauvres enfants habitent le rez-de-chaussée d’une maison humide et sombre ; ils passent leur journée à confectionner des couronnes funèbres ; ils n’ont d’autre promenade que le cimetière, où ils n’entrent que pour arroser les fleurs des tombes ou servir de guides aux visiteurs. Jamais leur visage ne s’épanouit sous l’influence d’un rayon de bonheur ; les jeux de l’enfance leur sont inconnus : ce sont de pauvres jeunes plantes qui s’étiolent à l’ombre du toit paternel, et qui, pour la plupart, s’inclinent et meurent sans avoir vécu.

N’allez pas croire toutefois que ce tableau d’intérieur soit une généralité sans exception. Il est un jardinier de cimetière dont la maison élégante, ornée d’un perron à double escalier, appuie sa construction, imitée de l’architecture de la renaissance, sur la murailles du champ du repos ; les appartements de cette maison, où tout se trouve réuni en fait de comfortable, sont meublés dans le dernier goût. Quant au propriétaire, c’est un homme de cinquante ans environ, de bonnes manières, d’un langage distingué, d’une figure gracieuse, et dont les vêtements sortent des ateliers d’Humann. Il a une femme de trente-six ans, belle brune aux grands yeux noirs, qui touche du piano comme Hertz, chante la Folle comme madame de Sparr, et fait de l’opposition en politique comme un député de l’extrême gauche ; il a une fille de dix-sept ans, jolie blonde qui ressemble à une gravure anglaise, qui a été élevée dans un de nos pensionnats à la mode, que l’on songe à marier, et à laquelle les adorateurs ne manquent pas. Elle aura 120,000 francs de dot.

Ce jardinier de cimetière court au bois de Boulogne à cheval, en tilbury, comme un habitué de Tortoni ou du café Anglais. C’est un dilettante, un abonné des Bouffes, et il ne manque jamais de louer une stalle pour toutes les premières représentations qui se donnent sur les théâtres de Paris. L’hiver, il donne des soirées où l’on fait de la musique, où l’on joue, où l’on danse comme à la Chaussée-d’Antin et au faubourg Saint-Honoré ; où parfois il arrive que, tandis que les flammes bleuâtres du punch se mêlent aux vives clartés des bougies odorantes, on aperçoit du balcon doré d’autres flammes qui s’élèvent de la poussière des tombes, comme pour remplacer ces images de mort que l’ancienne Égypte mêlait à toutes ses fêtes, comme pour dire à celui qui assiste à ces joyeuses réunions : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris.

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Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 3 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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L’enfant de fabrique

Posté par francesca7 le 29 avril 2013

L’enfant de fabrique

par

Arnould Frémy

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L’enfant de fabrique dans ARTISANAT FRANCAIS fabrique-195x300

IL est un édifice humble, honorable, qui se construit sous nos yeux, et dont nous ne nous glorifions pas assez, peut-être parce qu’il ne s’adresse qu’à notre reconnaissance, et non à notre orgueil. Cet édifice n’est autre que la collection des établissements de bienfaisance et de charité, les salles d’asile, les caisses d’épargne, les conservatoires d’industrie, les sociétés de prévoyance, de patronage et de secours mutuels, les écoles primaires, les écoles normales primaires, et tant d’autres fondations toutes consacrées à l’amélioration et au soulagement des classes pauvres. Il est un genre d’écrits qui rallient, suivant nous, un nombre trop restreint d’intelligences : ce sont ces ouvrages spéciaux, ces livres de pur désintéressement, qui viennent de temps à autre, à l’aide de recherches inspirées par la religion du bien, jeter un jour inattendu sur certaines misères ignorées. Que de gens à idées ou à utopies sociales souriraient de pitié s’ils entendaient dire que la philanthropie sera peut-être dans l’avenir un des meilleurs titres de notre époque ! Par ce mot, nous entendons la philanthropie éclairée, pratique, dégagée de tout sentimentalisme, et de toute exaltation individuelle qui tendrait à fausser son but. Ce seront de beaux noms à citer un jour, que ceux d’Howard, d’Owen, de madame Fry, de Montyon, et de tous ceux qui auront contribué par leur zèle à guérir quelques-unes des grandes plaies de l’humanité.

Le portrait que nous allons retracer fera naître sans doute de tristes réflexions sur les moeurs et la destinée d’une certaine partie de la jeune population qu’on emploie, ou, pour mieux dire, qu’on exploite dans les usines ou manufactures. Nous allons essayer de reproduire tout un côté de l’enfance du peuple, de raconter ses premières misères, ses luttes prématurées, les influences funestes qu’un travail abusif et souvent corrupteur exerce sur son existence et sur sa moralité. Il est des infortunes qu’il est bon de reproduire, fût-ce même sous la forme de simple esquisse ; car, s’il est vrai qu’il y ait dans notre caractère national beaucoup de frivolité, il n’en est pas en revanche de plus sensible au bien, ni de plus prompt à courir au-devant des infortunes une fois signalées. Puissions-nous donc exciter de nouveau la sympathie publique, déjà provoquée en faveur d’une classe jeune et intéressante !

On sait qu’une loi tendant à abolir l’odieuse traite des enfants dans les manufactures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu’elle produise tous les bienfaits qu’on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d’urgence. Vouloir améliorer ou moraliser les ouvriers sans remonter aux sources primitives de leur démoralisation, c’est-à-dire à l’étrange éducation qu’ils reçoivent en si grand nombre dans les fabriques, c’est vouloir atteindre le mal sans aller jusqu’à la racine. On prétend que l’ouvrier se perd et se corrompt ; il serait plus juste de dire que le plus souvent il naît corrompu et vicié.

Cela dit, transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c’est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l’école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C’est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l’enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l’arrivée de ces familles d’ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l’intérieur des villes ; l’encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.
 Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. Il faut savoir que le parapluie est meuble inconnu dans la plupart des filatures de l’Alsace. On cite à Vesserling la manufacture de M. Nicolas Schlumberger comme une de celles où les ouvriers mènent la vie la plus heureuse ; on évalue leur prospérité d’après le nombre de parapluies que l’on remarque dans les ateliers.

Mais, dans ces départs et ces retours, rien n’est plus triste que de voir ces milliers d’enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l’existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c’est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d’étuve. Il en est qui n’ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l’âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu’habitent  les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c’est à peine leur nourriture, d’autant qu’à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu’une grande partie des légumes et des grains qu’on y consomme est tirée de la plaine de l’Alsace. On compte parmi les enfants qui naissent dans ce malheureux pays un grand nombre de sourds-muets et d’idiots, ce qui n’empêche sans doute pas les fabriques du pays de recevoir leur contingent habituel d’enfants, par suite d’une convention analogue à celle que M. Charles Dupin signale dans son rapport fait à la Chambre des pairs en février dernier. L’honorable pair affirme qu’en Angleterre, pendant la dernière partie du siècle dernier, par un contrat passé entre un manufacturier de Lancastre et les administrateurs d’une paroisse de Londres, le fabricant s’engageait à accepter un idiot sur vingt enfants bien portants et pourvus d’intelligence.

Parmi les économistes et les moralistes qui se sont occupés de la question du travail des enfants dans les manufactures, nous citerons, en Angleterre, MM. Horner, Labouchère, et, en France, MM. de Gerando, Gillet, et surtout le docteur Villermé, qui nous a été d’un si grand secours dans nos recherches. En suivant l’ordre établi par ce dernier dans son excellent ouvrage sur les classes ouvrières, nous diviserons les enfants de fabrique en deux grandes catégories qui embrasseront à peu près la totalité de l’industrie française. Nous placerons dans la première les ouvriers employés dans les manufactures de laine, de coton et de soie, et dans la seconde, ceux qu’emploie l’industrie dite métallurgique, et qui comprend les forges, les hauts fourneaux, les fonderies, les constructions de machines à vapeur, etc… Quand nous aurons parcouru ces deux classifications principales, nous aurons une idée, sinon complète, du moins assez exacte, des moeurs et de l’existence des enfants de fabrique. Le lecteur pourra décider lui-même si la loi que la Chambre vient de porter en leur faveur pouvait comporter l’ajournement.

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c’est principalement sur la filature qu’il faut porter son attention ; car c’est là qu’on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l’industrie cotonnière, les enfants sont principalement occupés à l’épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud’hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L’air qu’on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu’il exerçait une influence sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l’atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l’opération de l’encollage : la santé de l’ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d’oeuvre.
 Les enfants employés dans les filatures de laine ou de coton prennent diverses appellations, suivant les fonctions qu’ils remplissent. Il y a le tireur, le laveur, le bobineur, le balayeur, le rattacheur surtout, variété particulière de l’enfant de fabrique, qui se multiplie à l’infini dans les filatures, et qui mériterait d’être décrite spécialement, si le plan que nous nous sommes tracé ne nous obligeait à embrasser seulement les généralités, sans entrer dans les détails. Les fonctions du rattacheur consistent à surveiller les fils, à rattacher ceux qui se brisent, à nettoyer les bobines, et à ramener le coton qui s’échappe du ventilateur. Il est, à proprement parler, l’aide, l’élève, et presque toujours le souffre-douleur du fileur. Ses fonctions, quant aux mauvais traitements qu’il lui faut subir, ont une certaine analogie avec celles du mousse de bâtiment. A Reims, et dans d’autres villes de fabrique, il est établi en principe que les fileurs peuvent impunément rouer de coups les rattacheurs qui leur sont confiés. Ce fait est attesté par un passage d’un journal qui s’occupe spécialement des intérêts des manufactures, et dont on ne saurait suspecter le témoignage. On lit dans l’Industriel de la Champagne, du 23 septembre 1835 : « Dans quelques établissements de Normandie, le nerf de boeuf figure sur le métier au nombre des instruments de travail. Dans les moments de presse, quand les ouvriers passent la nuit à travailler, les enfants doivent également veiller et travailler, et quand ces pauvres créatures, succombant au sommeil, cessent d’agir, on les éveille par tous les moyens possibles, le nerf de boeuf compris. »

Dans les manufactures de laine ou de coton, les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d’une chaleur suffocante. J’ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s’étendent pas, disaient-elles, dans les colléges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu’une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n’avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l’apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle.

Les filles sont employées dans l’industrie cotonnière et lainière en aussi grand nombre, et à peu près aux mêmes âges que les garçons. Les noms qu’elles portent dans les diverses fabriques, où elles entrent généralement de cinq à huit ans, servent à désigner leurs fonctions : les catégories les plus nombreuses sont celles des éplucheuses, des picoteuses, des napeuses. Leur condition n’est guère meilleure que celle des jeunes ouvriers mâles : si ce n’est qu’elles n’ont pas à subir les mauvais traitements qui sont infligés aux rattacheurs, elles vivent non moins misérablement que ces derniers. Elles sont, de plus, en butte, pour la plupart, à des dangers moraux qui sont la conséquence forcée de leur sexe et de leur condition, et que nous aurons à signaler plus loin. La position où elles se trouvent, les piéges qui les entourent, et qui ne laissent pas même la première innocence à leurs plus jeunes années, la honte qui pèse sur elles presque toujours avant l’âge ordinaire de la dépravation, ces détails ne seront pas le trait le moins frappant du tableau que nous avons entrepris de retracer.

Nous avons déjà dit quelques mots de la condition misérable des ouvriers du département du Bas-Rhin ; nous avons signalé à l’avance une partie des calamités qui atteignent les moeurs et l’existence des enfants employés dans ces fabriques, race chétive, abandonnée, et vraiment orpheline. Parmi nos districts manufacturiers, il en est un qui mérite surtout d’être signalé comme surpassant tous les autres en fait de misère et de dénûment : nous voulons parler du département du Nord, et particulièrement de la ville de Lille, où le nombre des pauvres inscrits sur les registres des bureaux de bienfaisance est évalué à près de 30,000. Ce chiffre seul indique la situation de la classe ouvrière. Il faut, du reste, consulter à ce sujet M. de Villeneuve-Bargemont dans son Économie chrétienne, qui décrit ainsi ces misères : « Sans instruction, sans prévoyance, abrutis par la débauche, énervés par les travaux des manufactures, entassés dans des caves obscures, humides, ou dans des greniers, où ils sont exposés à toutes les rigueurs des saisons, les ouvriers parviennent à l’âge mûr sans avoir fait aucune épargne, et hors d’état de suffire à l’existence de leur famille. Ils sont tellement ivrognes, que, pour satisfaire leur goût des boissons fortes, les pères et souvent les mères de famille mettent en gage leurs effets et vendent les vêtements dont la charité publique ou la bienfaisance particulière a couvert leur nudité. Beaucoup sont en proie à des infirmités héréditaires. Il s’en trouvait, en 1828, jusqu’à 3,687 logés dans des caves où règne la malpropreté la plus dégoûtante, et où reposent sur le même grabat les parents, les enfants, et quelquefois des frères et soeurs adultes. »

Pour observer l’enfant de fabrique et connaître le dernier degré d’abrutissement et d’indigence où peut tomber la race humaine, c’est donc à Lille qu’il faut se transporter, dans la rue des Étaques surtout, qui est le centre et le réceptacle des plus misérables existences. Il faut avoir le courage de descendre dans ces caves, dont aucune habitation de Paris ne saurait offrir même l’image ; il faut avoir vu reposer dans un même lit une famille entière, depuis l’aïeul jusqu’aux petits-enfants, sans distinction de sexe ni d’âge. Les greniers, qui servent aussi de logement aux classes ouvrières, sont encore plus insalubres que les caves. Mais, pour donner une idée complète de ces habitations, et bien pénétrer nos lecteurs de l’authenticité des faits que nous transcrivons, nous ne saurions mieux faire que de joindre à nos citations précédentes un extrait du rapport fait à la municipalité, à l’époque du choléra, par la commission du conseil de salubrité du département du Nord.
 « Il est impossible, dit ce rapport, de se figurer l’aspect des habitations de nos pauvres, si on ne les a visitées. L’incurie dans laquelle ils vivent attire sur eux des maux qui rendent leur misère affreuse, intolérable, meurtrière. Dans leurs caves obscures, dans leurs chambres, qu’on prendrait pour des caves, l’air n’est jamais renouvelé : il est infect ; les murs sont plaqués de mille ordures. S’il existe un lit, ce sont quelques planches sales, grasses ; c’est de la paille humide et putrescente ; c’est un drap grossier, dont la couleur et le tissu ne sauraient se reconnaître ; c’est une couverture semblable à un tamis. Les fenêtres, toujours closes, sont garnies de papier et de verres, mais si noirs, si enfumés, que la lumière n’y peut pénétrer ; et, le dirons-nous ? il est certains propriétaires (ceux des maisons de la rue du Guet, par exemple) qui font clouer les croisées, pour qu’on ne casse pas les vitres en les fermant et en les ouvrant. Le sol de l’habitation est encore plus sale que tout le reste : partout sont des tas d’ordures, de cendres, de débris de légumes ramassés dans les rues, de paille pourrie ; aussi l’air n’est-il plus respirable. Et le pauvre lui-même, comment vit-il au milieu d’un pareil taudis ? Ses vêtements sont en lambeaux, recouverts, aussi bien que ses cheveux, qui ne connaissent pas le peigne, des matières de l’atelier. Rien n’est plus horriblement sale que ces pauvres démoralisés. Quant à leurs enfants, ils sont décolorés, ils sont maigres, chétifs, vieux et ridés ; leur ventre est gros et leurs membres émaciés, leur colonne vertébrale a gauchi, leur cou est contusé ou garni de glandes, leurs doigts sont ulcérés, et leurs os gonflés et ramollis ; enfin ces petits malheureux sont tourmentés, dévorés par les insectes. »

Si nous passons du département du Nord dans celui de la Seine-Inférieure, l’un des plus populeux et des plus industrieux de France, nous voyons les mêmes abus, les mêmes misères se reproduire : excès de travail pour les jeunes enfants, mélange des sexes dans les ateliers, initiation précoce aux habitudes vicieuses des adultes, enfin entassement dans des taudis infects. A Rouen, les ouvriers occupent, ainsi qu’à Lille, un quartier spécial. Il existe des maisons qui sont entièrement consacrées à loger les ouvriers. Ceux qui n’ont pas de famille ont recours à un logeur qui se charge, pour quatre francs par mois, de leur tremper la soupe chaque jour, et de leur fournir une moitié de lit. Les ouvriers rouennais couchent généralement deux, quelquefois trois dans un même lit. Les serruriers, tourneurs, menuisiers, mécaniciens, ciseleurs sur métaux, obtiennent les salaires les plus élevés, et se font remarquer, comme nous le verrons plus loin, par leur inconduite. La plus grande partie de leur gain est employée au cabaret. On les regarde comme les plus fidèles habitués des guinguettes des faubourgs ; souvent même il arrive qu’ils s’y installent avec leurs enfants, qu’ils rendent, dès leurs premières années, témoins et complices de leurs excès. Est-il besoin d’ajouter qu’ils sont, pour la plupart, incapables de faire la moindre économie, et que quelques jours de chômage suffisent pour les réduire à la plus affreuse misère ?

Dans les environs de Rouen, à Bolbec, à Darnetal, il existe un grand nombre de filatures, mais les ouvriers n’y sont guère plus heureux que ceux qui sont employés dans l’intérieur de la ville. Dans plusieurs de ces filatures, le travail n’est pas interrompu un seul instant pendant vingt-quatre heures consécutives. Il y a le service de jour et celui de nuit : le service de jour est de quatorze heures, et celui de nuit de dix. La classe la plus malheureuse des ouvriers de la campagne est, sans contredit, celle des tisserands en coton, qui reçoivent des salaires qui ne sauraient suffire à leurs plus stricts besoins. M. Alexandre Lesguillier, auteur d’une notice historique et statistique sur la ville de Darnetal, fait remarquer qu’outre leurs dépenses indispensables, ils sont, de plus, obligés de se fournir de colle, et cet achat doit être prélevé sur les dix-huit sous par jour qui peuvent être considérés comme le taux moyen de leur salaire.

Cependant, pour ne pas être taxé d’exagération dans aucun des détails que nous rapportons, nous devons dire que la condition des ouvriers de Rouen est généralement plus tolérable que celle des ouvriers de Lille, si l’on excepte toutefois les tisserands en calicots et en rouenneries. Encore ces derniers ont-ils le bon esprit de laisser le tissage pendant quatre ou cinq mois de l’année, pour se consacrer aux travaux de la campagne, qui leur offrent des bénéfices plus sûrs.

La ville de Reims peut être considérée comme un des principaux centres de l’industrie lainière. L’enquête commerciale de l’une des dernières années attestait qu’elle occupait environ cinquante mille ouvriers, tant dans l’intérieur de la ville que dans les campagnes environnantes. Autrefois les ouvriers trouvaient chez les entrepreneurs les objets de fabrication première, qu’ils emportaient chez eux, ce qui leur permettait de travailler en famille. Mais depuis quelques années, ce mode de travail a été presque entièrement supprimé par suite du nombre considérable d’usines et d’ateliers qu’a fait naître le besoin d’une production plus active. L’industrie a gagné peut-être à ces changements, mais les moeurs, et particulièrement celles des enfants, ont dû se ressentir des funestes effets que produisent infailliblement la confusion des sexes et le travail en commun. Il ne paraît même pas que la condition matérielle de la classe manufacturière se soit beaucoup améliorée sous ce nouveau régime. M. Villermé déclare que rien n’est plus triste ni plus misérable que l’intérieur des pauvres ouvriers rémois domiciliés loin du centre de la ville, et donne sur leurs moeurs et leurs habitations les détails suivants :

« Qu’on se figure des maisons basses, d’un aspect misérable, des chambres fréquemment sales et humides, quoique presque toujours bien éclairées ; et la pièce à feu, la seule habitable (je ne dis pas la seule habitée, car souvent le grenier est sous-loué par les malheureux du rez-de-chaussée à de plus malheureux qu’eux encore), est communément si petite, qu’un métier à tisser ne peut pas y tenir avec un lit. Les misérables réduits, que précèdent des cours mal pavées, couvertes d’ordures, se louent depuis cinquante-cinq ou soixante francs jusqu’à quatre-vingt-dix. En outre, le loyer s’en paye chaque mois, et même chaque semaine. On ne voit au lit des malheureux qui les habitent qu’un mauvais matelas avec des draps sales et usés. Ces draps sont souvent les seuls que possède la famille : alors, quand on les blanchit, elle couche nécessairement à nu sur le matelas. Un petit lit de paille, destiné aux enfants, se trouve quelquefois à côté du premier. Enfin, il y a rarement, dans ces logements, des métiers à tisser, et même des poêles ou fourneaux à chauffer : les locataires sont trop pauvres pour en posséder ; quand il y en a, c’est qu’ils les tiennent à loyer. On conçoit le mélange, le pêle-mêle des sexes qui existe dans ces masures si pauvres. Il suffit de voir leur mobilier pour se faire une idée de leur profonde misère : aussi presque tous les ouvriers sont-ils inscrits au bureau de bienfaisance ; du moins les enfants et les vieillards. »

Le même auteur remarque qu’une grande partie de la population ouvrière à Reims est adonnée à l’ivrognerie. Il faut toutefois tenir compte des ouvriers étrangers, qui se trouvent en grand nombre dans cette ville. Les désordres qui s’y commettent doivent surtout être attribués aux Belges qui y affluent, puis à un certain nombre de forçats libérés qui achèvent de jeter le trouble et la démoralisation dans la population des fabriques et des ateliers.

Pour compléter ce qui concerne les habitudes et les moeurs des ouvriers de Reims, nous rapporterons ici ce qu’un habitant de cette ville écrivait, en 1836, sur les classes employées dans les manufactures. Les détails suivants, dont on peut garantir l’authenticité, seront le plus complet témoignage des principes et du genre d’éducation que reçoivent les jeunes enfants qui se trouvent, dès leurs plus jeunes années, initiés et mêlés à de pareilles moeurs.

« Depuis 1834, les ouvriers de Reims qui ont de la conduite pourraient presque tous être heureux ; mais ceux des quartiers Saint-Remy et Saint-Nicaise (qui sont principalement habités par les plus mauvais sujets des fabriques) se livrent d’autant plus aux débauches, surtout à l’ivrognerie, que leurs salaires sont plus forts. La plupart des mieux rétribués ne travaillent que pendant la dernière moitié de la semaine, et passent la première dans les orgies. Les deux tiers des hommes et le quart des femmes qui habitent les rues de Versailles, Tourne-Bonne-Eau, s’enivrent fréquemment ; un très-grand nombre y vivent en concubinage ; beaucoup se prennent, se quittent et se reprennent ; plusieurs cependant restent toute leur vie attachés l’un à l’autre. Quant aux enfants, ils meurent très-jeunes ou bien ils contractent tous les vices des pères et mères. Ils sont tellement adonnés aux boissons spiritueuses, que communément ils nous apportent à nous, cabaretiers, leur meilleur habit ou quelque meuble sur lequel on leur avance du vin ou de l’eau-de-vie ; si, au bout d’un temps donné, ils ne nous ont pas payés, ces objets nous appartiennent. Lorsqu’on leur parle d’ordre et d’économie, ils répondent que le commerce seul les fait travailler et vivre, que pour le faire aller il faut dépenser de l’argent, que l’hôpital n’a pas été fondé pour rien, et que s’ils voulaient tous faire des épargnes, être bien logés, bien vêtus, le maître diminuerait leur salaire, et qu’ils seraient également misérables. »

Que peut-on ajouter à un pareil récit qui peigne mieux la misère, et surtout la profonde ignorance d’une certaine partie de la classe ouvrière ? Ne voit-on pas là toutes les preuves irrécusables du vice inhérent plutôt à l’espèce qu’à l’individu ? Il existait il y a quelques années, à Reims, une association d’un genre singulier, qui avait pour nom la Société des déchets. Cette société était instituée pour prévenir les soustractions de laine ou de coton qui pouvaient être faites dans les filatures. Ce fait est attesté par M. Michel Chevalier, dans son ouvrage sur l’Amérique du Nord, où il est dit que les ouvriers de Reims donnent la laine soustraite par eux pour le quart de ce qu’elle vaut, et l’échangent au cabaret à raison d’un demi-litre de vin pour un échée de fil. Nous le demandons, comment de pareilles habitudes ont-elles pu s’enraciner dans une population ? comment des établissements fréquentés par des ouvriers, et qui par cela même exigeaient une surveillance spéciale, ont-ils pu se prêter à de semblables échanges ?

En Alsace, et principalement à Mulhouse, on remarque dans les fabriques un grand nombre de jeunes enfants qui appartiennent à des familles suisses ou allemandes, que l’espoir d’obtenir en France un salaire plus élevé que celui qu’elles reçoivent dans leur pays conduit à s’expatrier. Ces familles, qui tombent ainsi par nuées sur certains cantons manufacturiers, ne peuvent trouver à se loger dans les villes où sont situées les fabriques, ni même dans les villages voisins : elles se logent quelquefois à une distance de deux ou trois lieues ; les enfants sont donc obligés de prendre sur leur sommeil le temps que nécessitent les allées et retours du logis à la fabrique. Les journées étant communément de seize à dix-sept heures, le départ et l’arrivée emploient quelquefois trois, et même quatre heures : on voit le temps qui leur reste pour le sommeil.

Lorsqu’on passe, en visitant le département du Haut-Rhin, d’un canton manufacturier à un canton agricole, on est frappé de la différence qui existe entre l’attitude, la physionomie, la santé des enfants des deux cantons. Ceux du district agricole sont frais, épanouis, robustes, tout en eux annonce la force et la vigueur ; tandis que, chez ceux du district manufacturier, on remarque tous les signes d’un abattement précoce, la pâleur, des membres grêles, un corps affaissé : « Cette différence, dit M. Villermé, se remarque surtout lorsqu’en allant de la ville de Thann à celle de Remiremont, on passe du dernier village du département du Haut-Rhin, Orbay, à celui de Bussang, qui est le premier du département des Vosges ; et pourtant les enfants d’Orbay ne sont pas les plus malheureux ni les plus mal portants du Haut-Rhin. »

Les machines qui sont venues substituer dans plusieurs fabrications les forces matérielles aux forces de l’homme n’ont fait qu’augmenter le nombre des enfants qu’on emploie dans les manufactures. Les travaux que les machines n’exécutent pas, n’exigeant pas l’emploi des forces des adultes, ont pu être confiés en grande partie à de jeunes bras, et ont en même temps rendu la tâche des enfants plus lourde et plus grave qu’autrefois. Il est prouvé, d’après les Notices statistiques sur les colonies françaises aux Antilles, qu’on impose aux nègres des fatigues moindres qu’aux jeunes ouvriers. Cette exploitation inique et cruelle a plus d’une fois provoqué les plaintes d’hommes éclairés et généreux : ainsi le docteur Jean Gerspach, de Thann, a publié d’intéressantes considérations sur l’influence exercée par les filatures et les tissages sur la santé des ouvriers ; mais ces réclamations sont jusqu’à présent restées sans effet. D’ailleurs, dans la discussion qui fut ouverte dans le sein de la Société industrielle de Mulhouse, sur les causes qui produisaient l’altération de la santé des jeunes travailleurs, les opinions furent partagées. Les uns attribuaient ces funestes effets à l’insalubrité des ateliers, les autres, au défaut de nourriture et de soins, le plus grand nombre, aux vapeurs et émanations que produit la fabrication, et qui ne permettent aux jeunes enfants que de respirer un air vicié ; les excès prématurés de boisson et de débauche furent aussi allégués. Cette diversité d’opinions servit du moins à faire connaître l’étendue des maux qui pesaient sur l’enfance manufacturière, et l’urgence des remèdes qu’il convenait d’y apporter.

A Elbeuf, à Louviers, les ouvriers se trouvent dans une position généralement meilleure ; enfin, à Sedan, et même à Lyon, quoi qu’on puisse inférer des émeutes de 1834, une certaine portion de la classe ouvrière vit dans une situation que l’on peut appeler voisine de l’aisance, si on la compare à celle des ouvriers de l’Alsace et du Nord ; le dimanche, les ouvriers de Sedan ont même dans leur mise quelque chose de recherché qui annonce chez eux des habitudes d’ordre et d’économie qu’on ne rencontre dans les autres pays que parmi la classe bourgeoise : il faut dire aussi qu’à Sedan il existe des caisses de secours pour les ouvriers, et des écoles primaires pour leurs enfants.
 Déclarons toutefois, et ce point nous semble essentiel à remarquer dans l’existence des enfants de fabrique, que le taux des salaires des parents, les bénéfices qu’ils peuvent réaliser, n’offrent guère de garanties d’amélioration physique, ni surtout morale, à l’existence des jeunes ouvriers. En effet, telles sont les moeurs de nos artisans, qu’une augmentation de salaire ne fait souvent qu’exercer sur leur existence, et, par conséquent, sur celle de leurs enfants, une influence pernicieuse. Il n’est pas rare de voir un salaire plus élevé augmenter chez l’ouvrier l’incurie, le désordre, la fréquentation du cabaret. A la honte, je ne dirai pas de la classe pauvre, mais de la classe riche, qui s’acquitte si mal des devoirs de tutelle et de patronage qu’elle devrait s’imposer à l’égard de la classe pauvre, l’ouvrier le mieux payé, c’est-à-dire presque toujours le plus intelligent ou le plus habile, est aussi le plus dérangé, le plus vicieux : ainsi, le serrurier mécanicien, que nous avons déjà cité, et qui gagne jusqu’à six francs par jour, compte généralement dans la semaine trois jours de chômage volontaire. Que doit-on conclure de là ? Que pour que l’ouvrier soit sobre, exact, laborieux, il faut qu’il soit aux prises avec le besoin ? Non, sans doute : une conclusion pareille répugnerait à la fois aux lois de l’humanité et de la raison ; car l’ouvrier se dérange, non parce qu’il gagne trop, mais parce qu’il ignore ou méconnaît l’emploi qu’il convient de faire de ce qu’il gagne, parce qu’il n’a pu éprouver les effets de l’économie et du calcul, qui n’existent ni dans son éducation ni dans ses habitudes. Ce qui lui manque avant tout, et en toutes choses, c’est l’éducation, le discernement ; mais cette éducation, où peut-il l’avoir puisée, s’il est vrai qu’avant l’âge de raison tel que la loi l’institue, il ait déjà été réduit à l’état de simple moteur, d’instrument aveugle et passif de l’une des grandes forces industrielles ?

Cessons donc d’interroger les statistiques, pour rechercher si, dans tel département, le sort des jeunes ouvriers est meilleur ou pire que dans tel autre, et disons, en thèse générale, que leur sort est à peu près le même dans tous les pays où les parents, tuteurs ou fabricants, les considèrent comme un objet de légitime exploitation.

 Nous avons déjà donné une idée des ateliers où la plupart des jeunes ouvriers sont entassés ; nous avons parlé du double danger auquel est exposée leur santé, soit qu’ils vivent dans l’insalubre atmosphère des caves pour le tissage, soit qu’ils vivent dans les étuves de l’apprêt écossais. On comprend quelles doivent être les conséquences d’un travail égal à celui des hommes imposé à de pauvres êtres chétifs, à peine formés, qui n’échappent à une mort prématurée que pour entrer dans l’âge de la virilité avec un corps débile et un tempérament délabré. C’est ainsi que plusieurs races d’hommes en France dégénèrent ou se perdent de jour en jour. En voyant les ouvriers des environs de Thann et de Mulhouse, corps affaissés et rabougris pour la plupart, croirait-on que c’est là cette race alsacienne que Louis XIV nous avait léguée si forte et si robuste ? Il est prouvé, d’après les relevés statistiques, que sur 10,000 jeunes gens capables de supporter les fatigues du service militaire, les dix départements les plus agricoles de France ne présentent que 4,029 infirmes ou difformes, et réformés comme tels, tandis que les départements les plus manufacturiers présentent 9,930 infirmes ou difformes et réformés comme tels.

Du reste, ce n’est pas en France seulement que l’on signale l’influence exercée sur la mortalité ou le dépérissement des races par le travail des manufactures et le séjour des fabriques, que l’Anglais Süsmilck appelle les catacombes de la population. « Lorsque le gouvernement britannique, dit M. Charles Dupin, voulut tarir dans leur source les maux produits par le travail des fabriques, il fit examiner par un comité médical l’état sanitaire des districts manufacturiers de l’Angleterre. Le comité constata cinquante affections morbides propres aux diverses espèces d’industries, et qu’on ne trouve pas chez la population qui ne pratique pas ces industries. »

Si nous avons dévoilé les misères qui peuplent les greniers et les caves de Lille, de Mulhouse et de Rouen, nous devons avouer aussi que les habitations destinées aux classes ouvrières à Liverpool, à Bristol ou à Manchester, ne sont guère plus salubres. Les artisans y sont entassés dans des taudis où les maladies épidémiques se multiplient d’une façon désespérante. Dans la partie ouest de l’Yorskhire, où la population est employée en grande partie dans les manufactures, la moitié des enfants meurent avant d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans. Il faut dire cependant, pour expliquer cette effrayante mortalité, que l’Angleterre est le seul pays de l’Europe qui n’a pas de police médicale, et où la santé publique est entièrement abandonnée à elle-même.

Ainsi, en France, en Angleterre, et généralement dans tous les districts et cantons où l’industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l’enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l’enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu’il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L’enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n’est même qu’une sorte d’exaction. Il n’a jamais eu la jouissance d’un habit neuf, d’un bon repas, d’une caresse tendre ou d’une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au coeur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d’enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s’ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit ; rendons-nous compte de ses débuts dans l’existence ; examinons la part de priviléges et d’encouragements que nous lui faisons dans le domaine commun de la propriété et des lumières.

Mais n’anticipons pas, car jusqu’ici nous n’avons encore examiné la condition de l’enfant de fabrique qu’au point de vue des misères physiques et de l’oppression matérielle. Mais que sera-ce donc, si nous entrons dans le coeur même des choses, et si nous examinons une pareille existence au point de vue des croyances, des principes, des notions du juste et du bien, enfin de tout ce qui fixe les instincts, détermine la condition et la ligne de conduite de l’homme social ?

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manoeuvrer la roue d’une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s’est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur coeur, ni de cultiver leur raison. D’ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu’est-ce que leurs pères et mères, si ce n’est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d’existence, dans l’ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D’ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l’affection et les impressions morales ? Nous avons dit ce qu’étaient les ouvriers à Lille, dans la rue des Étaques : nous les avons montrés couchant pêle-mêle, sans honte ni retenue, sur un même grabat, hommes, femmes, époux, vieillards. Au milieu de pareilles moeurs, que deviennent les instincts, les principes des enfants de fabrique ? Qu’espérer pour l’avenir de ces jeunes innocences flétries ou plutôt déflorées avant l’âge par le vice sans discernement, le vice que l’on ne peut, hélas ! anathématiser qu’à demi, et qui compose l’unique patrimoine de certains êtres en entrant dans la vie ?

Cependant, remarquez que jusqu’ici l’enfant de fabrique, déjà perdu par les exemples de l’intérieur et de la famille, n’est pas encore entré à la fabrique où se rencontrent pour lui tant de nouvelles causes d’avilissement moral. Il n’a pas dépassé les limites de ce qu’on est bien forcé d’appeler le foyer paternel : heureux encore lorsque ce foyer est pour lui remplacé par la salle d’asile ! A Lille, il existe une coutume caractéristique, et qui peint bien le degré d’intérêt que les parents portent à leurs enfants. Les femmes d’ouvriers achètent chez les pharmaciens une certaine dose de thériaque qu’elles appellentdormant. Comme elles sont pour la plupart fort adonnées à l’ivrognerie, elles font prendre ce narcotique à leurs enfants les dimanches, les lundis et les jours de fêtes, ce qui les dispense de les garder, et leur permet de rester au cabaret aussi longtemps qu’elles veulent. On voit, d’après ce seul fait, comment ces femmes doivent s’acquitter de leurs autres devoirs de mère.

De la salle d’asile, l’enfant de fabrique passe directement à la filature, où commence pour lui cette grande éducation du vice qui ne le quittera plus jusqu’à sa puberté, et qu’il transmettra fidèlement à sa progéniture avec les mêmes chances de dégradation et de misère. On sait que les mauvais penchants n’ont pas de peine à se glisser dans toute réunion d’hommes ou même d’enfants. Or, s’il est vrai que, malgré toutes les garanties de l’éducation et de la surveillance, la vie de collége ne soit pas toujours exempte d’immoralité, que sera-ce donc d’une agglomération d’enfants sans principes, sans guides, réunis, filles et garçons, dans les mêmes ateliers, travaillant ensemble une partie des nuits sous les yeux d’adultes qui deviennent presque toujours pour eux des instituteurs de vice ? Ces diverses circonstances, résultant du travail de nuit, de la réunion des deux sexes, et du contact perpétuel avec des êtres dégradés et corrompus, expliquent les anomalies étranges que présentent l’âge et les moeurs des enfants de fabrique.

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n’est plus commun que d’entendre des propos obscènes s’échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l’ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d’utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu’il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l’observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu’à l’âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s’enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l’on compte dans cette ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. Il y a même dans l’Alsace, pour les unions illicites entre jeunes ouvriers, un terme particulier : on les appelle des mariages à la parisienne, d’où l’on a fait le verbe allemand paristeren, pariser, suivre la mode de Paris. Ainsi, Paris est partout considéré comme le modèle et le taux de toutes les corruptions.

Disons-le, pourtant, ces unions, que réprouvent à la fois les lois de la nature et de la morale, sont loin de représenter le dernier degré du vice et de la dépravation que l’on remarque dans les moeurs de l’enfance ou de l’adolescence manufacturière. Il faut même dire que, dans certains districts manufacturiers, on est forcé d’invoquer le concubinage presque comme un bienfait, si l’on remarque la pente funeste que suivent les moeurs des jeunes ouvrières. A Reims, on voit de très-jeunes filles employées dans les manufactures, et qui n’ont guère plus de douze à treize ans, s’adonner le soir à la prostitution. Il y a même dans les ateliers une expression particulière qui désigne cette action : lorsqu’une jeune fille quitte son travail avant l’heure ordinaire, on dit qu’elle va faire son cinquième quart de journée. Le terme est consacré, et devient le sujet des plaisanteries de l’atelier. Parent-Duchâtelet déclare, dans son livre, que la ville de Reims envoie à Paris un nombre de prostituées qui l’emporte de beaucoup sur celui des autres villes. Enfin, on lit dans un journal du pays, que nous avons déjà cité, l’Industriel de la Champagne, du 14 août 1836 : « Que cette ville est infectée de prostitution, et qu’il s’y trouve peut-être cent enfants au-dessous de quinze ans qui n’ont, pour ainsi dire, d’autre moyen d’existence ; sur ce nombre, il en est dix ou douze qui n’ont pas atteint la douzième année. » L’auteur de l’article ajoute : « Je raconte des faits, et je ne dis pas tout. »

A Sedan, où les ouvriers sont cependant plus heureux et plus éclairés que partout ailleurs, on remarque également parmi les jeunes ouvrières un certain nombre de prostituées qui font aussi le soir leur cinquième quart de journée. Il est prouvé que plusieurs lieux de débauche de Paris se recrutent en partie dans les localités manufacturières. En Angleterre, les moeurs des jeunes filles employées dans les fabriques ne sont guère plus régulières. Les caves de Glascow ont été souvent décrites comme les derniers cloaques du vice et de la misère. Ces caves, où l’on débit de la bière et des liqueurs fortes, servent aussi d’asile aux jeunes ouvrières sans emploi qui viennent là s’associer aux plus honteuses orgies. Le docteur Cowan, qui a fait un rapport complet et détaillé sur les misères de Glascow, déclare qu’un grand nombre de jeunes filles se sont adressées au capitaine Millar, le chef de la police de Glascow, pour être retirées de ces lieux infâmes où le besoin seul les avait entraînées. Un an ou deux passés au milieu de cette population souffrante suffisent pour les perdre complétement et les précipiter de l’ivresse au vice, et de la maladie à une mort prématurée.

On voit, d’après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n’est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S’il est vrai qu’elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l’âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n’influent guère d’une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d’une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d’ouvriers la conséquence de l’incurie et de l’extrême dénûment.

Il semblerait que Paris, où se concentrent tant de ressources de civilisation et de lumières, dût être exempt de l’exploitation industrielle des jeunes enfants. N’est-ce pas là, en effet, que naissent et se développent toutes les idées de philanthropie et de régénération sociale ? N’est-ce pas là qu’à côté des plus généreuses recherches et des applications les plus éclairées, on trouve aussi les tableaux les plus frappants de dépravation et d’indigence ? Aussi, n’est-ce pas sans une certaine tristesse mêlée de surprise, que nous avons retrouvé parmi la jeune population parisienne les mêmes abus du travail manufacturier que nous avons eus à signaler dans les provinces ? S’il est vrai que l’enfant employé dans les fabriques de Paris ou de la banlieue ne vive pas aussi misérablement que celui du Nord ou de l’Alsace, il n’est que plus prématurément en proie à l’épidémie vicieuse des moeurs manufacturières. La corruption parisienne prend une expression d’autant plus hideuse, qu’elle se trouve personnifiée dans de jeunes existences. Elle emprunte alors un cachet particulier de cynisme et d’effronterie qui fait mieux ressortir encore tout ce qu’elle a d’affligeant dans ses résultats, et d’incurable dans son origine. L’enfant de Paris est un produit à part dans la vaste réunion des vices et des contrastes qui remplissent certains quartiers de la capitale. Ses allures, ses habitudes, son langage, ont été popularisés par le crayon et le théâtre ; on a souri plus d’une fois devant cette page curieuse de l’existence parisienne, dont on n’a vu que la gaieté, l’intelligente précocité, sans considérer l’abandon et les vices, qui forment presque toujours le revers du tableau.

Cet enfant de Paris, chez qui la dépravation a devancé les années, et que l’adolescence transmet si souvent à la police correctionnelle, a presque toujours eu pour école, et pour ainsi dire pour berceau, un de ces petits ateliers qui pullulent dans les rues sombres et populeuses des sixième et septième arrondissements. C’est là qu’il s’est imbu, dès ses premières années, de ces principes de démoralisation devenus comme traditionnels dans certaines corporations ouvrières. Le jeune ouvrier de Paris, dont l’esprit est généralement plus subtil et plus avancé que celui de l’ouvrier de la province, imite naturellement ce qu’il voit et ce qu’il entend quotidiennement. Il vit dans une réunion d’adultes qui ne sauraient tenir son innocence en garde contre la licence de leur propre langage. Il a de plus, pour perfectionner son jugement et sa raison, les dernières places des petits théâtres des boulevards, dont il est, comme on sait, un des plus assidus habitués. Enfin, comme dernier moyen de moralisation et de culture, la barrière Saint-Jacques, les jours d’exécution.
 Mais si l’existence d’une grande ville offre, indépendamment des vices de la fabrique, des chances de dépravation qui n’existent pas dans les départements, on aurait tort de penser qu’il y a du moins une compensation dans la durée et les résultats du travail matériel. Le régime est le même, pour l’enfant, dans la manufacture parisienne que dans la manufacture alsacienne ou rémoise. Il suffit, du reste, de traverser la plupart des rues de communication situées entre celles Saint-Martin et Saint-Denis, celles des quartiers Maubert ou Saint-Marcel, pour comprendre que l’existence de ces enfants ne peut guère se trouver dans des circonstances hygiéniques plus défavorables. L’insalubrité de l’atmosphère se combine presque toujours avec la précocité du travail et les abus des tâches illimitées, qui altèrent la santé et empêchent la croissance de tant de jeunes ouvriers parisiens.

M. Gillet, qui a pris l’initiative dans la question du travail des enfants dans les manufactures avec tant de zèle et de généreuse sollicitude, annonce, dans un rapport transmis par lui au préfet de la Seine, que, dans une fabrique de coton du onzième arrondissement, les enfants sont admis dès l’âge le plus tendre, et gagnent par jour de 40 à 50 centimes. Ils ne sont pas employés directement par les fabricants, mais par des ouvriers à leurs pièces, qui traitent de leur exploitation avec les pères et mères. Certaines femmes sont même uniquement occupées à racoler de jeunes ouvriers qui deviennent pour elles l’objet d’une traite particulière. Elles leur donnent ordinairement pour nourriture un seul morceau de pain, qui doit leur suffire jusqu’au souper, qu’ils ne prennent qu’à la sortie de l’atelier. Le mélange des sexes a lieu dans la plupart des fabriques, et produit des unions précoces qui se contractent, dans certains arrondissements de Paris, ainsi que dans les Vosges, dès l’âge de douze ou treize ans.

M. Gillet ajoute, dans son rapport, que presque aucun des enfants employés dans les fabriques n’a reçu la plus légère teinte d’instruction ; ils ne savent ni lire ni écrire, et n’ont même reçu aucun principe de morale. Un jeune ouvrier de quinze ou seize ans, pris dans le douzième arrondissement, paraît souvent moins robuste et moins développé qu’un enfant de dix ou douze ans pris dans un autre quartier de Paris. Ce n’est pas sans une impression de tristesse profonde que l’on remarque dans tant de rues fabricantes des jeunes corps voûtés avant la croissance, des visages étiolés, flétris, qui n’ont jamais connu la fraîcheur de la santé, un rachitisme complet, résultant d’un travail excessif.

Mais ce serait en vain que, pour étudier la répression de pareils abus, on invoquerait la volonté ou l’intérêt des manufacturiers qui pourraient, par des considérations matérielles, perpétuer l’exploitation des jeunes ouvriers. Disons, à la louange des industriels français, que, pour la plupart, ils s’accordent à reconnaître les funestes effets de l’application indiscrète et prématurée des forces de l’enfance aux travaux manufacturiers ; plusieurs d’entre eux réclament vivement la loi qui doit mettre un terme à l’oppression d’une classe sans défense. Ils ont senti qu’une juste répartition de la quantité et des heures de travail offrira même à leur industrie des garanties pour l’avenir. Ils pourraient désormais choisir les agents de leur fabrication non plus parmi des êtres affaiblis et démoralisés avant l’âge, mais bien dans une population non moins robuste, non moins énergique, que celle de nos districts agricoles.

Quant à la question fiscale, et à l’avantage direct que les fabricants pourraient retirer de la substitution des enfants aux ouvriers adultes, l’expérience des faits semble concourir avec la moralité du principe en faveur de l’émancipation des ouvriers mineurs. Ainsi, pour choisir nos exemples dans Paris même, nous dirons que deux fabriques situées rue de Vaugirard emploient, l’une, des enfants mêlés à des adultes, et l’autre, des adultes seuls. Le directeur de celle où les enfants sont employés déclare que ses bénéfices ne sont ni plus ni moins élevés que s’il n’admettait que des adultes. Le rapport entre les salaires et le produit de la fabrication est le même entre les deux manufactures, ce qui prouve qu’on se fait souvent illusion sur les avantages que présente l’emploi de l’enfance dans les fabriques. Les femmes, qui ne reçoivent un salaire guère plus élevé que les enfants, travaillent avec beaucoup plus de célérité et d’attention : aussi sont-elles admises de préférence par tous les manufacturiers qui ont observé à fond les moeurs de leurs ouvriers. On est donc forcé de reconnaître que cette exploitation des enfants, qui produit de si tristes résultats, n’est, dans beaucoup de pays, ni une exaction volontaire, ni l’effet du calcul : c’est simplement affaire de tradition et de routine.

Nous terminerons ce que nous avions à dire sur le jeune ouvrier de Paris en rappelant qu’il résulte, de renseignements recueillis dans les bureaux de la préfecture de la Seine, que, pour les cas de réforme, les arrondissements manufacturiers l’emportent de près du double sur les autres. Il faut citer surtout le douzième arrondissement, où l’on trouve tant de causes de démoralisation et de mortalité, puis les sixième et septième, où l’entassement de la population dans les ateliers étroits et souvent infects offre tant de prise aux épidémies. Le dixième arrondissement, qui est, comme on sait, celui où la santé publique est incomparablement la meilleure, ne contient que fort peu d’ouvriers, et est, en général, le centre des existences retirées, soumises aux lois d’un bien-être modeste qui se trouve à la fois à l’abri des exigences du besoin et des dissipations du monde. Il n’est malheureusement que trop vrai que, dans plus d’un quartier des capitales, la conservation des individus est en raison inverse de l’activité et des fatigues matérielles.

Il nous reste maintenant à parler des enfants employés dans l’industrie dite métallurgique, et que nous avons indiquée en commençant comme formant une des catégories dans les classifications que nous avons établies. Nous n’aurions ici qu’à exprimer les mêmes plaintes relativement au défaut d’instruction des enfants, aux fatigues prématurées auxquelles les condamnent des parents imprévoyants et intéressés. Nous devons avouer, cependant, qu’à part les influences délétères que peut exercer l’atmosphère de certaines fabrications, la condition des enfants nous a paru généralement moins triste, moins dure dans les usines métallurgiques que dans les ateliers de soie, de laine ou de coton.

Il est à remarquer, d’abord, que l’ouvrier employé à la fabrication de l’acier, du fer, de la fonte, ces grands ressorts de l’industrie, est supérieur, tant sous le rapport du taux des salaires que pour l’activité intellectuelle et morale, à l’ouvrier courbé sous le joug triste et uniforme de l’industrie cotonnière. Cette différence entre la condition des deux classifications d’industries s’étend également à celle des enfants. Le mélange des sexes, cette grande cause de démoralisation dans les filatures, n’existe pas dans les usines à charbon. Ensuite, on peut dire que l’industrie fait en grande partie l’ouvrier. Or, ce qui perd l’enfant employé dans les filatures, l’abat, le démoralise non moins autant peut-être que le contact du vice ou l’air vicié qu’il respire, c’est l’ennui, sorte de nostalgie indéfinissable, qui exerce dans les filatures de si grands ravages, qui condamne une organisation, souvent active et pleine d’effervescence, à bobiner toute une année, et du matin au soir, un même fil, ou à ramasser les mêmes mèches de coton qui s’échappent d’un même ventilateur. L’ennui doit aussi compter en première ligne comme une des grandes causes de corruption qui existent dans les filatures : c’est lui qui, en occupant les doigts seulement, livre l’esprit à tous les piéges de l’oisiveté ; c’est lui qui contribue pour une forte part à faire pénétrer dans le coeur des jeunes ouvriers le vice et la corruption résultant de ce genre d’occupations si nombreuses dans les filatures, que j’appellerais volontiers des tâches oisives.

Il suffit d’entrer dans une usine métallurgique, d’observer le mouvement continu qui règne autour des fours, des établis, des enclumes, d’écouter la respiration énergique des fourneaux, le vacarme actif et régulier des pistons mus par la vapeur, des balanciers, des roues et des martinets, ces mille bruits prestigieux auxquels John Cockerill aimait tant à s’endormir, pour comprendre que les moeurs des ouvriers, et, par conséquent, des enfants, doivent être tout autres dans de pareils ateliers que dans les filatures. Une grande partie de l’industrie cotonnière, industrie passive et moutonnière s’il en fut, est encore maintenant mue et régie par la force matérielle de l’homme. L’usine tend, au contraire, à choisir pour moteur une force mécanique, la vapeur ou une chute d’eau. Elle prétend ne laisser autant que possible, à la main de l’homme, que la partie en quelque sorte intellectuelle de la fabrication. On voit que ces deux principes suffisent pour établir une ligne de démarcation profonde entre le caractère et la condition des agents ; non pas, du reste, qu’il n’y ait quelques abus à reprendre dans l’application des forces de l’enfance à certains détails des travaux métallurgiques. Dans les forges, par exemple, c’est à regret que nous avons vu confier à des enfants l’opération dite du crochet. Quand le fer, déjà affiné par l’opération du four et du martinet, est soumis à l’action du laminoir sous la forme de lingots incandescents qui doivent recevoir une dernière façon, il est nécessaire de soutenir à l’aide d’un crochet le morceau de fer rouge destiné à parcourir les diverses rainures du laminoir. Le maniement de ce crochet est ordinairement remis aux mains d’un enfant, et il est aisé d’en prévoir les dangers par suite des éclats enflammés qui peuvent jaillir ou de l’entraînement auquel le mouvement de la roue peut donner lieu. Mais ce ne sont là que des cas exceptionnels qui doivent, du reste, tôt ou tard être prévenus par une nouvelle distribution partielle de la grande force motrice dont James Watt a doté le monde. Telle est, d’ailleurs, la condition des enfants employés dans les manufactures, que les influences physiques, même celles qui mettent leurs jours en danger, finissent par ne plus être considérées comme les plus funestes, si on les compare aux dangers moraux qui les menacent constamment.

Il est un rapprochement auquel le genre de vie que les fabriques créent aux enfants qu’elles emploient a plus d’une fois donné lieu, et que nous ne saurions éviter pour notre part, car il revient directement à notre sujet, et servira à mieux démontrer encore la nécessité des mesures à prendre à l’égard des enfants employés dans les manufactures.

On a souvent comparé la position des jeunes ouvriers libres, honnêtes du moins aux yeux de la loi, et celle des enfants ou des adolescents détenus pour vol ou vagabondage dans les maisons pénitentiaires, et l’on a découvert que, sous le rapport des soins matériels, des commodités de la vie, de l’instruction même, l’avantage restait de beaucoup à ces derniers, c’est-à-dire aux jeunes détenus. Rien n’est plus vrai ; et, pour constater un pareil fait, il en faut que visiter la maison de la rue de la Roquette, mise maintenant, comme on sait, sous le régime cellulaire, et où l’on enferme les détenus au-dessous de seize ans. Un simple parallèle, établi entre l’existence de l’enfant travaillant dans une filature, ou enfermé à la Roquette, donnera les résultats suivants :

L’enfant de fabrique n’a le plus souvent, comme nous l’avons vu, qu’un pain grossier et quelques débris de légumes pour toute nourriture ; le détenu de la Roquette est, au contraire, nourri avec une sorte de délicatesse, si on compare son régime à celui de l’enfant de fabrique : non-seulement sa nourriture est assurée, mais il mange de la viande quatre fois par semaine. Quand la maison était soumise au régime commun, on avait même institué dans l’intérieur de la maison une table d’honneur, où l’on admettait tous les dimanches ceux des jeunes détenus qui pouvaient produire les meilleurs certificats de soumission et de bonne conduite.

L’enfant de fabrique est, on peut le dire, à peine logé, vêtu ou couché ; le détenu de la Roquette a, au contraire, son lit dressé dans une cellule bien claire, bien aérée, rafraîchie en été par un vasistas, et chauffée en hiver par un calorifère du meilleur modèle. Il a l’uniforme de la prison, qui varie suivant l’ordre des saisons ; il a son linge exactement renouvelé ; tous les détails de son existence sont surveillés et régis par une administration toute paternelle, qui descend pour lui à des soins presque minutieux de propreté et d’hygiène.

L’enfant de fabrique ne sait ni lire ni écrire, ni même souvent raisonner ou prier ; il est incapable de remplir aucune des fonctions de l’homme intellectuel et social : tandis que le détenu de la Roquette a son aumônier spécial, qui se charge de le moraliser et de l’instruire, son instituteur spécial, qui se charge de lui enseigner la lecture, l’écriture, le calcul, un contre-maître qui le dirige gratuitement dans l’apprentissage d’un métier qu’il est libre de choisir parmi les plus relevés ou les plus lucratifs ; enfin, un directeur qui le visite à toute heure de la journée, l’encourage lorsqu’il fait bien, le réprimande lorsqu’il fait mal, complète les bienfaits du véritable patronage providentiel qui s’étend sur lui à dater du jour de son incarcération.

Nous pourrions encore prolonger ce parallèle entre ces deux classes d’enfants ; mais les faits que nous ajouterions ne feraient toujours que nous conduire à cette conséquence, que le sort des uns est incomparablement plus heureux que celui des autres ; et qu’enfin, pour la majorité des enfants pauvres, tout considéré et tout balancé, il vaut mieux, sous le rapport physique et moral, avoir pour condition celle de détenu d’une maison pénitentiaire, que celle d’employé dans une filature.

On ne peut nier qu’il ne soit immoral, et même dangereux pour la société, que, dans la réalité des choses, l’existence d’une prison soit, sous plus d’un point, plus heureuse et plus douce que celle qui peut être acquise par le pauvre au prix de ses sueurs. Aussi voyons-nous, dans le fait de cette disproportion, un motif de plus pour s’occuper sans retard des mesures relatives aux jeunes ouvriers, tendant à constituer leur existence et leur travail sur une base équitable. Les faits révélés par l’application du système cellulaire à la prison de la Roquette offrent à la fois un motif d’encouragement et une garantie de réussite, quant aux améliorations que l’on voudra introduire dans une classe libre et vierge de correction.

Il est constant que depuis que les jeunes détenus de la Roquette ne sont plus sous le régime commun, on obtient d’eux des résultats vraiment surprenants. L’état sanitaire, depuis l’introduction du régime cellulaire, s’est amélioré au point de nécessiter la suppression de plus de la moitié des lits de l’infirmerie. La plupart des cachots de punition sont également devenus inutiles. Tel métier qui exigeait autrefois six ou huit années d’apprentissage est à présent enseigné en un an ou deux. Au bout de quelques mois, les jeunes prisonniers savent lire, écrire, calculer. Toutes les personnes qui se trouvent en contact avec eux, depuis l’aumônier qui les instruit, jusqu’au simple gardien qui les surveille, s’accordent à reconnaître les heureux effets du nouveau régime sous lequel ils sont placés maintenant.

Assurément, voilà de précieux résultats, mais qui ne sauraient être appréciés, ou même admis, qu’autant qu’on fera marcher de concert les améliorations impérieuses que réclame l’existence des fabriques, qui forment malheureusement le plus fort contingent des prisons de jeunes détenus. La société se doit à elle-même, à son équité, à son salut, de ne pas octroyer la plus forte part de ses faveurs, de ses titres, à ceux de ses enfants qu’elle considère, sinon comme déshérités, du moins comme temporairement détachés de son sein. Ne souffrons pas que, dans l’application, la philanthropie atteigne un but que la raison sociale se verrait forcée de désavouer. Oui, disons-le, protection, appui, amélioration au prisonnier, surtout à celui que la loi atteint dans sa minorité, souvent aussi dans la fatalité de sa naissance et de son éducation ; mais, avant tout et surtout, protection, appui, amélioration au travailleur innocent, à l’enfant libre.

Il est une modification utile et salutaire à introduire dans la condition de la classe ouvrière, que nous ne saurions nous dispenser de signaler ici, car elle a déjà subi l’épreuve de la pratique, et porté ses fruits dans un pays voisin du nôtre. Nous avons déjà signalé la différence qui existe entre les cantons agricoles et les cantons manufacturiers : autant, avons-nous dit, les travaux des fabriques contribuent à énerver et corrompre prématurément les enfants qu’elles emploient, autant, au contraire, les travaux des campagnes fortifient le corps et la santé des jeunes agriculteurs. Le canton de Zurich, en Suisse, a su combiner les deux systèmes de manière à compenser les inconvénients de l’un par les avantages de l’autre ; la classe ouvrière y est à la fois sous le régime agricole et manufacturier. Il nous semble qu’il y aurait un profit matériel et moral à appliquer ce système à quelques-unes de nos provinces françaises, où tant de terres restent en friche, tandis que les paysans s’obstinent à s’entasser dans les fabriques où souvent ils ne trouvent qu’un salaire insuffisant, parfois même une suspension absolue de salaire.

C’est une visite douce et consolante à faire que celle du canton de Zurich, après celle de nos principales villes manufacturières. On sait que ce canton est regardé comme un des plus industrieux de l’Europe, et cependant, les ouvriers y travaillent presque tous dans leurs habitations ; la vie de ménage s’y combine avec la vie industrielle, sans que l’une porte préjudice à l’autre. Dans les intervalles des soirées domestiques, les femmes et filles d’agriculteurs dévident les fils ou tissent les étoffes. Quant aux enfants, qui du reste suivent les écoles avec assiduité, ils consacrent le temps que l’instruction n’emploie pas à fabriquer des bobines et des cannettes. Ainsi, quand les commandes industrielles viennent à manquer, la famille se rejette sur les soins agricoles : ce n’est pour elle qu’un déplacement d’industrie.

Zurich est, après Lyon, la localité la plus importante pour les étoffes de soie ; cette fabrication a pris un nouveau développement à la suite des émeutes de 1834, qui ont contraint un certain nombre d’ouvriers français à venir chercher un refuge en Suisse. L’industrie cotonnière emploie aussi à Zurich un grand nombre d’ouvriers qui se divisent en deux classes, comme dans les autres pays de fabrique : les uns travaillent en famille dans leurs habitations, et les autres en commun dans les manufactures. Bien que le mélange des deux sexes existe dans les fabriques, on ne s’aperçoit pas qu’il ait influé sur les moeurs d’une façon dangereuse. Il est d’usage dans les filatures de coton que les enfants travaillent deux heures de moins que les adultes ; on a le soin de ne pas leur imposer de tâches fatigantes qui puissent compromettre leur santé. Dans le canton d’Argovie, les jeunes enfants sont admis gratuitement dans une école qui a été fondée par un des principaux fabricants, et dont il s’est engagé à faire les frais. 

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Il faut comparer les maisons des ouvriers de Zurich avec celles de la plupart de nos ouvriers français, pour apprécier les avantages de l’aisance, de l’économie, de l’instruction, de tout ce qui manque à nos provinces manufacturières. Les maisons sont presque toujours accompagnées de jardins, meublées avec cette simplicité, cette exquise propreté qui annonce l’ordre et les bonnes moeurs. Il est d’usage en hiver que plusieurs familles se réunissent autour d’un même poêle et d’une même lampe ; les enfants surtout participent aux bienfaits d’une pareille existence. Que l’on compare leur destinée à celle des jeunes ouvriers français, qui n’ont souvent jamais connu d’autres réunions de famille que celles du cabaret ; qui n’ont entendu, en fait d’instruction morale, que les propos grossiers ou les jurements des fileurs ; et qu’on dise s’il est permis de laisser subsister plus longtemps les abus de la vie de fabrique chez un peuple qui se pique à bon droit d’être, sur tant de points, essentiellement civilisateur.

Ajoutons enfin que les ouvriers de Zurich sont presque tous propriétaires de la maison qu’ils habitent, et du petit champ qui en dépend. Il en est fort peu qui ne sachent lire, écrire, et cela dès leurs plus jeunes années. – Mais, dira-t-on, ces ouvriers sont sans doute beaucoup mieux payés que les ouvriers français : la différence des salaires produit la différence des moeurs et du genre d’existence. Hâtons-nous de répondre que l’industrie française, au contraire, offre à ses ouvriers des salaires beaucoup plus élevés que l’industrie suisse, ce qui confirme l’opinion que nous avons précédemment émise sur le rapport des gains avec la moralité des ouvriers. Les artisans suisses ont le bon esprit de ne pas adopter la filature ou le tissage exclusivement, et de se réserver les ressources de l’agriculture. Cette intelligente combinaison les met en garde contre les pertes que pourrait leur occasionner la suspension des travaux. Ils sont en cela plus prévoyants que nos ouvriers français, qui ne considèrent guère que le chiffre présent du salaire qui leur est offert, sans s’inquiéter des époques de chômage. Ce mélange de travaux agricoles et manufacturiers a de plus l’avantage d’inspirer aux ouvriers zurichois l’amour de la propriété ; ce champ, qu’ils arrivent tôt ou tard à posséder, devient l’unique objet de leurs efforts et de leurs voeux. L’institution des caisses d’épargne est depuis longtemps mise en vigueur dans ce canton ; elle n’a pas rencontré les mêmes résistances qu’en France, où la plus grande partie de nos ouvriers ont craint et craignent encore maintenant de recourir à ce mode de placement, de peur de révéler à leurs maîtres les bénéfices qu’ils ont pu réaliser et les économies qu’ils ont faites ; ce qui, suivant eux, ne peut manquer de faire tôt ou tard baisser le tarif des salaires.

Quant aux jeunes travailleurs, et aux précautions qu’il convient de prendre pour les protéger contre l’oppression des fabriques, il en est une qui a déjà été mise à exécution en Angleterre, en Prusse et aux Etats-Unis, et dont nous ne saurions réclamer trop vivement l’application à la France ; nous voulons parler de la création d’inspecteurs spéciaux des fabriques, qui deviendraient une garantie de protection pour l’enfance pauvre et exploitée. Nous ne ferons, du reste, ici que nous associer aux voeux des hommes honorables et zélés qui ont déjà réclamé une semblable institution. Ces inspecteurs seraient chargés non-seulement de protéger les jeunes ouvriers contre les mauvais traitements, l’excès de travail, mais aussi de surveiller leur perfectionnement moral et la culture de leur intelligence. La classe riche et éclairée serait ainsi représentée près des classes pauvres et souffrantes, et ne serait plus du moins solidairement responsable de leurs vices et de leurs désordres. « La société, dit M. Gillet, dans sa brochure sur l’emploi des enfants dans les fabriques, peut et doit pourvoir à ce que des races vicieuses et abruties ne s’élèvent pas dans son sein pour être un jour l’objet de son dégoût et de son effroi. Qu’on jette les yeux sur l’état de l’instruction populaire dans les différents pays du monde ; en Prusse, en Danemark, la loi exige que chaque habitant sache lire. Dans sont bill sur le régime des fabriques, le parlement anglais ne s’est pas montré moins exigeant à cet égard. Aux Etats-Unis enfin, lorsqu’une bourgade va s’élever, il y a une maison dont la loi pose, en quelque sorte, la première pierre, une maison qui doit se construire avant toutes les autres, et cette maison, c’est une école. »

De pareils exemples doivent être pour nous à la fois un sujet de méditation et d’encouragement. Quant aux objections puisées dans la paternité et les droits des parents qui pourraient encore s’élever contre la fixation légale de l’existence des enfants de fabrique, nous nous bornerons à rappeler le passage du rapport fait à la Chambre des députés par M. Renouard, qui prouve que l’incurie des ouvriers, quant à l’instruction des enfants, ne saurait être trop énergiquement combattue dans l’intérêt même des parents. « Aujourd’hui, dit l’honorable député, c’est par cupidité que des pères refusent l’instruction à leur enfant, et qu’ils l’épuisent par des travaux au-dessus de son âge, afin d’accroître le chétif salaire qu’il gagne et qu’eux ils dépensent. Désormais la cupidité du père ne pourra atteindre le salaire des enfants qu’à la faveur de la bienfaisante compensation d’un enseignement qui améliorera leur avenir. »

Nous avons déjà parlé en commençant de la loi qui a été présentée à la Chambre cette année sur le travail des enfants dans les manufactures ; l’esprit dans lequel cette loi est conçue ne peut manquer d’apporter un prompt remède aux souffrances des jeunes ouvriers. Elle défend l’admission des enfants dans les fabriques avant l’âge de huit ans, et limite le temps du travail à huit heures par jour, séparées par un relai. Elle interdit tout travail de nuit pour les jeunes ouvriers au-dessous de treize ans, ainsi que le travail des dimanches et fêtes. Elle arrête qu’aucun enfant ne pourra être admis dans les manufactures à moins d’un certificat attestant qu’il a reçu l’instruction primaire élémentaire ; enfin elle protége les moeurs des jeunes ouvriers contre les dangers qu’ils pourraient courir dans les ateliers, usines et fabriques, et empêche qu’ils ne soient en butte à de mauvais traitements ou à des châtiments abusifs.

On voit d’après ces dispositions qu’une pareille loi, si elle est rigoureusement appliquée, doit mettre un terme aux abus qui atteignent cette classe opprimée. On comprendra pourtant que son efficacité ne peut se faire sentir qu’autant que les chefs de fabriques et les parents des jeunes ouvriers voudront venir en aide à son exécution. Nous avons dit que déjà certains fabricants ont pris les devants, et n’ont pas attendu d’être contraints par ordonnance pour introduire l’aisance et l’instruction parmi leurs ouvriers. Ainsi on ne saurait trop faire l’éloge du propriétaire d’une grande manufacture, située dans les environs de Lyon, et nommée La Sauvagère. Cet honorable industriel est vraiment le père de ses ouvriers ; il veille sur leurs moeurs, leurs relations et les moindres détails de leur existence. Plusieurs fabricants de Sedan sont parvenus à détruire l’ivrognerie parmi leurs ouvriers, en défendant l’entrée de leurs ateliers à tous ceux qui seraient adonnés à ce vice. Nous pourrions ajouter à ces faits beaucoup d’autres exemples qui prouveraient que la nécessité d’améliorer la condition des ouvriers est sentie même des manufacturiers. C’est ainsi que la Société industrielle de Mulhouse, par un zèle désintéressé qu’on ne saurait trop louer, a présenté la première aux Chambres une pétition en faveur des jeunes ouvriers, et attiré l’attention publique sur des misères dont elle eût pu tolérer impunément l’exploitation.

Espérons donc que de si nobles efforts porteront bientôt leurs fruits. Le conseil d’agriculture a proposé d’accorder des récompenses honorifiques aux fabricants qui favorisent la moralité et l’instruction dans leurs ateliers ; il nous semble qu’une pareille mesure s’accorderait bien avec l’esprit de la loi. En effet, personne n’est plus capable que le manufacturier lui-même de contribuer à l’amélioration des jeunes enfants dont il est le maître. On décore l’homme qui a mis en circulation une machine nouvelle, un procédé nouveau, une substance inconnue : pourquoi ne décorerait-on pas aussi celui qui prélèverait tous les ans une certaine somme sur les produits de son industrie pour fonder une école primaire en faveur des enfants de sa fabrique ? Quoi de plus digne et de plus utile que de rendre à l’humanité et à la morale un contingent annuel de coeurs et d’intelligences ! Quel rôle l’industrie n’est-elle pas appelée à jouer, s’il faut qu’outre son action matérielle, elle exerce de plus une influence de moralisation sur les masses, qui lui devront ainsi les bienfaits d’une double émancipation !

Il est enfin un homme qu’il nous reste à invoquer en faveur des populations manufacturières, et surtout des jeunes enfants, celui qui peut si puissamment contribuer à l’exécution de la loi humaine en en faisant une des bases, un des dogmes de la loi de Dieu : on devine que nous voulons parler du prêtre. Oui, le prêtre est ici nécessaire, indispensable, et lui seul peut éclairer ces classes malheureuses. C’est à lui qu’il faut remettre ces pauvres enfants abandonnés, abandonnés à la fois du monde et de la religion.

La traite de l’enfance dans les pays manufacturiers est aujourd’hui trop enracinée dans les moeurs et les usages pour espérer qu’une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu’une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu’elle soit imprimée dans le coeur de tous. C’est donc au prêtre qu’il appartient de s’en faire l’interprète, en rappelant s’il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d’une réforme salutaire, à l’aide de ces applications de l’Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d’avance les effets d’un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

gav-190x300Toutes les prisons, toutes les classes de détenus ont leur prêtre, leur aumônier, c’est-à-dire leur confident, leur consolateur spécial, qui leur parle le langage de leurs infortunes, ramène à Dieu par degrés certains coeurs en se plaçant au centre de leurs erreurs et de leurs peines. C’est un prêtre de ce genre que nous réclamons en faveur des provinces manufacturières, un de ces apôtres de la vie pratique qui marchent dans les campagnes et les ateliers, précédés du pardon et de la tolérance, qui sache proportionner ses instructions et ses conseils aux humbles âmes qui lui seraient remises. Il y a dans les pays de fabriques de grands bienfaits à semer au nom de la religion, toute une population à régénérer, à faire revivre  aux sources de la charité, une mission digne de saint Vincent de Paul, et nous ne doutons pas qu’elle ne soit acceptée et remplie par les membres de notre jeune clergé.

Nous terminerons ici cette esquisse, qu’une obligation triste, mais sacrée, nous ordonnait d’introduire dans cette galerie de moeurs et de physionomies actuelles. Ajoutons pourtant un dernier fait qui hâtera peut-être le soulagement des misères que nous avons essayé de décrire ; rappelons qu’une nation, qui a reconnu aussi les abus du travail des enfants dans les manufactures, s’est depuis longtemps occupée de les prévenir par des ordonnances et des règlements particuliers. Le premier bill qui règle en Angleterre la durée du travail des jeunes ouvriers dans les usines et les filatures est daté de 1802, et nous n’en sommes encore en France qu’à prendre des mesures, et nous venons à peine de porter une loi. Un pareil fait doit suffire pour mettre un terme aux délais et aux ajournements : souffrirons-nous que l’Angleterre conserve plus longtemps sur nous, dans une question d’un si pressant intérêt, une initiative de trente-neuf ans de civilisation et de philanthropie ?

Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 6 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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Le garçon d’amphithéâtre

Posté par francesca7 le 29 avril 2013


par

P. Bernard

~*~

De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu ?….

NOUS l’aimions tous ; elle était si jolie, Cécile, la perle du quartier latin ! Lorsqu’elle passait sous nos fenêtres, fraîche et pimpante, nous avions coutume d’envoyer la fumée de nos cigares, comme un encens vers le ciel : nous voulions le remercier deux fois, car il faisait toujours beau, et c’était fête !

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Nous ne connaissions jamais d’avance l’hôtel… l’hôtel garni bien entendu, où la jeune fille devait s’arrêter, ni le numéro exact de la chambre dont elle allait augmenter le désordre, avec son chapeau, son châle, son fichu, cette infinité de riens qui nuisent beaucoup plus qu’ils ne servent, dans un intérieur d’étudiant, et qu’on jette en entrant, çà et là, sur la table, sur les chaises, rarement sur le lit, un peu partout. Mais on n’est pas jaloux, à l’école, on n’y est guère prude non plus ; il nous sera donc permis d’ajouter que le nom de l’époux nous importait peu. Nous étions bien sûrs que les noces se feraient à la Grande-Chaumière, que nous y danserions au quadrille de la mariée, peut-être même avec elle !… Cette chance et vingt ans ! figurez-vous donc quelle source il y avait là d’illusions et d’espoir.

Cécile fut longtemps la plus recherchée, la plus folle, la mieux mise et partant la plus heureuse des femmes – longtemps ! – Elle brillait pendant l’été de mil huit cent trente-cinq, elle embellit, elle anima de ses fins costumes et de sa danse originale le carnaval de mil huit cent trente-huit ; et l’année d’ensuite elle avait disparu sans laisser de trace. Quoi ! pas une tradition, pas un souvenir ? – Non. – Que voulez-vous ? les examens fatiguent horriblement la mémoire des jeunes gens, et puis, la mode avait détruit la merveille et changé l’idole. Le quartier latin ne jurait plus que par Fanny. Pauvre Cécile ! Pendant que tes meilleures amies et ton dernier amant t’oublient dans ces fêtes dont hier encore tu étais l’âme et la reine adorée, où vas-tu ?… Hélas ! tu t’achemines péniblement vers l’hôpital.

L’excellente fille ! sa toilette a toujours été si légère ; elle s’est toujours plu à découvrir si généreusement ce que d’autres… les coquettes, nous laissent la peine d’imaginer, que le froid, le cruel hiver n’a pas respecté les jolies épaules de l’imprudente enfant, et la voilà, pâle et flétrie, sonnant au parvis de l’hospice. Entre, malheureuse, entre vite ; le bruit répété d’une toux opiniâtre t’avait annoncée déjà ; ta misère et tes souffrances ont ouvert les portes devant toi ; entre !…

O mon Dieu, l’horrible présage ! un homme l’a heurtée sur le seuil. A l’endroit de son bras que cet homme a touché, elle doit avoir senti un frisson de mort se développer et envahir tout son être. Non… Cécile n’a pas reconnu le garçon d’amphithéâtre. Celui que la justice humaine a condamné n’a jamais besoin qu’on l’avertisse de l’arrivée du bourreau ; mais le ciel, quand il a résolu de nous frapper, nous aveugle au moins sur notre sort. C’en est fait néanmoins : pauvre jeune fille de dix-huit ans ! tu garderas la fatale empreinte ; tu es marquée pour le garçon d’amphithéâtre ; tu es sa proie, son inévitable proie ; tu lui appartiendras bientôt tout entière, et il te vendra en détail, presqu’à la livre…. Envoie bien vite une mèche de tes cheveux à ta mère qui te croit sage et laborieuse à Paris, tandis qu’elle mendie dans son village ; dépêche-toi, car cette parure dont tu es si fière, dont on était si amoureux, il la coupera, lui, cet homme. Que dis-je, il te rasera honteusement la tête, et cette longue et riche chevelure qu’il aura de la peine à contenir dans l’ampleur de sa grosse main, il ira l’offrir à l’ignoble perruquier du coin.

Tu as bien fait de ne retenir jamais que le côté plaisant des choses ; de rire jusqu’aux larmes des histoires de squelette ; d’entremêler de propos étourdis et de joyeux refrains ces conversations d’étudiants en médecine, si lugubres parfois et si matérialistes, auxquelles tu as souvent assisté. Combien tu aurais peur aujourd’hui, dans ton lit d’hôpital, si tu pouvais te rappeler ce que Charles qui t’amusait tant, disait, il n’y a pas deux mois encore :

« De l’hôpital à l’amphithéâtre il n’y a qu’un pas. »
 Autrefois, en effet, chaque hôpital renfermait deux amphithéâtres : celui des vivants et celui des morts.

Dans le premier on vous opérait, dans le second, tout à côté, l’on vous disséquait. Les recherches sur le cadavre succédaient immédiatement aux essais sur la vie.

L’établissement était donc complet. Oui, car on était admis à y suivre toute la série des lésions, changements, opérations, mutilations, décompositions, etc., de ce qu’il faut bien se résigner à appeler la matière humaine, depuis son premier germe jusqu’à sa réduction la plus infime et son envoi en terre. C’est ainsi que dans certaines fabriques les curieux peuvent assister, presque sans changer de place, aux nombreuses transformations d’une matière première, du chanvre par exemple, qui devient successivement sous leurs yeux, fil, trame, tissu, ballot, et frêt d’un navire. L’humanité entendue autrement et la civilisation devaient changer cela. Maintenant on meurt ici et l’on est disséqué là. Êtes-vous heureux ! Vous expirez à l’Hôtel-Dieu, à la Pitié, à la Charité, et vos corps sont expédiés à Clamart, vaste entrepôt de cadavres. C’est là que peuvent se donner rendez-vous, après la vie, tous les paresseux, tous les indigents, tous les hommes sans bonheur ou sans état, sans affiliation ou sans famille ; quelques-uns (le très-petit nombre) s’arrêteront rue de l’École de Médecine, à l’Ecole Pratique ; mais la bonne volonté est réputée pour le fait, et il ne leur sera pas demandé compte de leur absence involontaire.

Le garçon d’amphithéâtre est le Caron chargé de conduire les cadavres à leur destination scientifique de Clamart et de l’école. Pardon, cadavre n’est pas le mot propre : c’est sujet qu’il faut dire ; les corps employés aux études, aux recherches d’anatomie, prennent ce nom-là. Et maintenant, braves gens du peuple, si vous avez acheté, au prix d’une révolution, le droit de n’être plus appelés sujets pendant votre vie, vous le voyez, on saura bien vous retrouver, à la mort.

Tous les matins, le garçon d’amphithéâtre attelle un cheval gras et vigoureux à une espèce de fourgon, et fouette pour les divers hôpitaux de la ville ; il va prendre les morts à domicile. Si vous rencontrez jamais au lever de l’aurore, une lourde voiture, recouverte en cuir, sans portière et sans grillage, et dont les ais parfaitement joints, font venir cette pensée, qu’on ne doit ni voir ni respirer à l’intérieur, découvrez-vous : c’est la justice de la DESTINÉE qui passe ; – ils sont là quinze ou vingt entassés, pêle-mêle, hommes et femmes, enfants et vieillards ; ils sont nus, pour la plupart ; les privilégiés sont revêtus d’une toile d’emballage (indiscret linceul), nouée au-dessus de leur tête, et au-dessous de leurs pieds. – Sont-ils bien morts, au moins ? – Probablement. La plupart ont déjà souffert, sans protester, qu’on procédât à leur ouverture. – D’ailleurs, le garçon d’amphithéâtre les a acceptés de confiance, pour morts ; et, si quelqu’un d’entre eux s’avisait de réclamer, notre homme pourrait bien l’accuser de mauvaise foi, ou, s’il se trouvait en belle humeur, rappeler au sujet récalcitrant cette sublime leçon de Jean La Fontaine, que tout le monde connaît :

            La mort ne surprend pas le sage,
            Il est toujours prêt à partir.

Lorsqu’il sort, le matin, la casquette posée sur le coin de l’oreille, la pipe à la bouche, le garçon d’amphithéâtre permet à son coursier de prendre le trot : mais au retour, lorsque le funèbre omnibus est complet, il l’oblige à garder certaine allure de cheval de corbillard. Cette respectueuse attention vous étonne de sa part ; n’exagérons rien : il n’a pas de préjugés sans doute à l’endroit de notre dépouille mortelle, mais il observe néanmoins à l’égard de nos restes, les ménagements que l’industriel doit à sa marchandise. Voilà comment le garçon d’amphithéâtre ouvre sa journée. Lorsqu’il descendra de son siége, si le temps est beau d’ailleurs et le vin potable, il se réjouira d’être venu au monde, tout autant que vous pouvez vous en féliciter vous-même. Il se sentira même des velléités de tendresse, et au sortir du cabaret, il jettera le mouchoir à l’écaillère. Épouvantable sultan ! épouvantable, mais éclairé ; ne croyez pas qu’il cède jamais à l’attrait vulgaire d’une facilité qu’il présume. – Sa galanterie est tout à la fois un hommage et une justice rendus à des charmes réels ; il n’y en a pas de trompeurs pour lui. Habitué à tout voir, et les pauvretés et les magnificences, et les décrépitudes et les splendeurs, il a acquis une expérience, une logique, pour ainsi dire, infaillibles ; notre homme conclut imperturbablement d’une ligne à une autre ; il a le coup d’oeil investigateur et traître du médecin, plus une insolence qui lui est propre. Il sait de vous plus que vous n’en savez vous-même. Pourquoi n’apprécierait-il pas la beauté physique ? Il a trop bien vu qu’elle était rare : il ne peut pas la trouver fade et monotone.

Comment devient-on garçon d’amphithéâtre ?
 D’abord vous naissez dans la misère, cette dégradation originelle ; vos parents qui doivent vous nourrir, vous demandent du pain. Vous passez le temps d’apprendre un état, une profession, à mendier ; et lorsqu’à vous malheureux, ne sachant ni lire, ni écrire, rien, vient à s’offrir une place, un emploi, quel qu’il soit vous l’acceptez avec reconnaissance. Une place ! un emploi ! mais la passion de ces choses-là en a corrompu de moins excusables ; les plus grandes monstruosités de l’ordre moral n’ont souvent pas d’autre cause. Et puis, enfin, l’utilité absout, purifie bien des fonctions. La vie tient à la santé, la santé à la médecine, la médecine à l’anatomie, l’anatomie, cette géographie de la médecine, au garçon d’amphithéâtre. – La nature qui les fait concourir à son harmonie générale serait mal venue à s’étonner de l’existence des araignées et des serpents.

Si vous aviez l’air de ne pas comprendre qu’il lui fût aussi facile de cumuler ses horribles fonctions et l’existence, il vous répondrait, et dans un siècle où l’argent sert de mesure à toute chose, il aurait le droit de vous répondre : « Sans doute il me manque l’élégance, les loisirs, le parfum et les douceurs de quelques mille livres de rentes ; mais j’ai cela de commun avec trente millions de mes concitoyens, qui consentent ou qui parviennent à s’en passer. Remarquez donc que je conserve sur le plus grand nombre cet avantage, que mon commerce va toujours ; il peut se ralentir, mais cesser….. jamais. »

Le garçon d’amphithéâtre approvisionne la science ; respect au grand pourvoyeur de la faculté, à l’homme qui prend sur lui d’éviter aux Hippocrate, aux Fallope, aux Harvey, aux Bichat modernes, la peine d’aller eux-mêmes au marché.

« Te souviens-tu, Cécile, que cette dernière expression te semblait heureuse ? Tu ne te piquais pas de fausse délicatesse, toi ; tu n’avais pas à exiger à force de scrupules extrêmes un goût antérieur trop accusé pour la littérature infernale. Tu avais toujours et naïvement préféré M. Paul de Kock aux divers auteurs mâles ou femelles du roman, ou du feuilleton. Le marché, c’était bien le mot qui te paraissait exprimer cette chose incroyable et réelle, invraisemblable et vraie, qu’on appelle une distribution ; te souviens-tu, Cécile, que Charles en parlait souvent comme il suit :

« Lorsque vous aurez entendu sonner midi à l’horloge de l’École-de-Médecine, affublez-vous d’un tablier, dissimulez vos bottes dans des sabots ;  ainsi métamorphosé en élève en médecine, priez le garçon d’amphithéâtre de vous conduire à la distribution, et assistez, si vous l’osez, à cette étrange répartition des corps amenés là, le matin, par votre précieux introducteur. Mais assurez-vous préalablement de vos sens, de vos nerfs, et si vous tenez le moins du monde à conserver votre appétit, restez à la porte de ce petit cabinet, où s’étouffent deux fois plus de jeunes gens qu’il n’en faudrait pour le remplir. Écoutez, on appelle :

– Série, n° 2.

– Présent, répond, après avoir relégué sa pipe dans un coin de sa bouche, un jeune blondin aux longs cheveux.

– Une femme ! – dix francs.

– Bon ! c’est ma première.

(Les débutants dissèquent volontiers des femmes ; c’est une observation que le garçon d’amphithéâtre a faite, et dont il croit même avoir trouvé le secret : Une curiosité toute juvénile ;… mais, passons ; ces gens-là ont des idées si grossières.)

Écoutez encore, l’appel continue :

– Série n° 3, un foetus demandé. – 5 francs.

– Enlevez.

– Série n° 4, une ouverture. – 3 francs.

– Enfoncée l’ouverture, on n’en veut pas.

Il faut savoir qu’en langage d’amphithéâtre, on nomme ouverture le sujet mort à l’hôpital, et dont le médecin a déjà fouillé la poitrine, le cerveau, le coeur, etc., afin de constater, s’il est possible, la nature de la maladie et les altérations qu’elle a fait subir aux organes. Quant à la série, elle se compose de six étudiants au moins, réunis pour occuper une table. On ne livrerait pas un sujet à un seul étudiant ; il faut qu’ils se mettent au moins six vivants contre un mort.

Vous avez eu du bonheur ; vous êtes venu un jour où d’aventure le garçon avait approvisionné l’école au-delà des besoins des anatomistes. – La production a dépassé la consommation ; il reste sous vos yeux cinq ou six cadavres que vous pouvez contempler à votre aise. Et maintenant admirez tant qu’il vous plaira ce qui reste de l’homme quand l’âme a fui. Défiez-vous seulement de vos préoccupations bourgeoises ; n’allez pas critiquer la maigreur de tel individu mort de faim, pour admirer les formes arrondies, les membres potelés de tel autre qui a employé vingt années de vie succulente et joyeuse à mourir subitement d’apoplexie. Votre admiration trahirait votre origine étrangère. Rappelez-vous que la graisse n’est point appréciée sur un sujet, excepté peut-être quand il fait grand froid. – Tenez-vous à savoir pourquoi ? Cela vient de ce que l’administration se montre très-économe de bûches, et interdit, sous prétexte de salubrité, de chauffer les amphithéâtres à un degré appréciable au corps humain. Alors quelques brins de paille, un peu de graisse introduits dans le foyer d’un poêle, donnent une flamme jaunâtre à laquelle l’anatomiste vient dégourdir le bout de ses doigts. – Comprenez-vous ? – La mort est si froide !

Si le spectacle auquel vous avez assisté tout à l’heure n’a point usé vos forces, épuisé votre courage, suivez le garçon d’amphithéâtre ; marchez, comme à un convoi, derrière la civière qu’il porte, aidé d’un confrère ou de l’adjudicataire même du sujet, en se dirigeant vers l’un des pavillons. Ce mot vous repose, n’est-ce pas, et rend une sorte de sérénité à votre âme ? – Votre confiance augmente ; là-bas, en effet, vous entendez des voix jeunes et fraîches entonner des airs d’opéra-comique. – Elles ne chantent, il est vrai, que par moments et sans suite ; un bourdonnement, un sourd murmure remplit les intervalles. Que se passe-t-il là-dedans ? – On rit et l’on fredonne, on fume et on lit. – Mais c’est donc une orgie dans un tombeau, car on leur trouve en y regardant mieux, la forme de tombe à ces pavillons ; pourquoi sont-ils espacés entre eux par des constructions de bois peint en rouge ? – Vous voyez les cabanes des martyrs ; elles renferment des chiens, des chats, toutes sortes d’animaux, vivants, destinés à subir vivants toutes sortes d’opérations physiologiques. Et maintenant vous êtes libre de remarquer combien les études sur la vie, si incertaines encore et aussi fugitives pour ainsi dire que leur objet lui-même, coûtent pourtant, et depuis des siècles, de profanations et de sang !

                Ars longa, vita brevis, experientia fallax.

Vous voilà entré dans un des pavillons. Priez le garçon d’amphithéâtre de vous faire les honneurs de chez lui. Observez l’aisance de ses manières et le naturel de sa démarche au milieu de tous ces membres épars qui meublent la salle ; où va-t-il, une tête, un coeur à la main ? – Il va porter cette ex-portion sublime de la plus noble des créatures, au baquet, au tas commun, et il fera tourner sur elle, en manière de sépulture, le robinet d’eau filtrée.

Il est bien chez lui, notre homme, car il a le droit de jeter à la porte tous les sujets dont la couleur, l’aspect et l’odeur commencent à lui déplaire ; car il a le droit de dire : assez, et de retirer la pièce anatomique au laborieux étudiant qui s’acharne à poursuivre la science jusque dans un foyer pestilentiel, afin d’aller disputer plus sûrement un jour la clientèle, la considération et le pain, au rebouteur, au charlatan, au sorcier de son endroit. »

Oui, Charles racontait tout cela devant Cécile ; tout cela et plus encore. Combien il lui semblait original lorsqu’il ajoutait : « L’homme qui respire, qui parle et qui marche, l’homme qui vit enfin ne représente aux yeux du garçon d’amphithéâtre qu’une chose provisoire, sans grande valeur la plupart du temps. L’homme qui a du prix, de la signification, de l’importance, c’est l’homme mort : il vaut jusqu’à 20 francs. Il y a peut-être une philosophie profonde dans notre héros, qui sait ? – S’il n’a pas dit lui-même : « La mort est aussi naturelle que la vie » – «  la mort n’est rien, c’est la fin de la vie ; » il se peut bien qu’il l’ait pensé. Beaucoup de gens sentent tout bas et pratiquent modestement ce que d’autres se chargent d’écrire.
 Le garçon d’amphithéâtre est l’ennemi naturel des tambours-majors, ces sommités de l’armée !

Il s’obstine à voir en eux autant de beaux squelettes de cinq pieds neuf pouces.

Il les dissèque tous, en imagination.

Il remplace les ligaments de leurs articulations par des fils de laiton, toujours dans sa pensée.

Il passe une tringle de fer au milieu de leurs vertèbres, et il s’imagine déjà les vendre plus de cent francs, ces superbes militaires ainsi travestis en patins sublimes, à l’usage des cours d’anatomie et des cabinets d’étudiants.

L’étudiant ne manque jamais d’accrocher son squelette au porte-manteau, entre sa dernière redingotte et son premier habit, l’habit bleu barbeau de sa province.

Notre homme siffle et ne chante pas, fume et parle peu ; cependant, il a un jour raconté l’un de ses rêves, et son récit est devenu comme la ballade des Pavillons : « J’ai vu treize squelettes auxquels un diable apprenait à danser. C’était dans une salle tendue de noir avec des peaux de nègres. Elle était éclairée par une lampe qu’entretenaient les derniers soupirs des mourants de notre monde. Je n’ai pas bien vu par quelle communication secrète arrivait ce gaz d’un nouveau genre ; mais la flamme qu’il jetait, d’un rouge tremblant et terne, brillait sans interruption… il en meurt tant !

« La danse continuait aux sons aigus d’une musique effrayante ; le chef d’orchestre frappait avec une tête emmanchée au bout d’un os sur le ventre d’un hydropique ; un autre donnait du cor au moyen d’un tube intestinal cent fois recourbé sur lui-même.

« J’ai vu les rondes du groupe osseux – ils paraissaient heureux ces squelettes ; leurs plaisirs m’ont fait envie ; – j’ai demandé au maître de me recevoir parmi ses joyeux élèves, et il m’a répondu : Bientôt ! »

On n’a jamais pu connaître l’opinion du garçon d’amphithéâtre sur l’importante question du maintien ou de l’abolition de la peine capitale. Comme il s’abstient de théories, peut-être qu’elle n’est point inhumaine. On croit savoir d’ailleurs qu’il proscrit impitoyablement un genre de mort : la mort par la mitraille ; cela gâche un sujet. Quant au mode actuel d’exécution, notre garçon a eu occasion de remarquer sur un grand nombre de suppliciés qu’il donnait infailliblement la chair de poule, même aux scélérats réputés les plus intrépides, en face de l’échafaud. Il le sait, il l’a bien vu, puisque c’est lui qui était chargé d’aller prendre au cimetière du Mont-Parnasse, pour les conduire à l’École pratique, les corps des criminels, dont il portait ensuite la tête au médecin en chef de Bicêtre ou de Charenton ! La science et l’industrie utilisent tout, et la phrénologie a bien profité des cadeaux de l’exécuteur des hautes oeuvres, n’est-ce pas ?

Le garçon d’amphithéâtre est fonctionnaire – inférieur tant qu’il vous plaira – de la Faculté de médecine ; et néanmoins il se permet quelquefois de la contrarier et de la démentir. Croiriez-vous que, vivant au sein de la corruption, il se donne volontiers des airs de parfaite santé ? il affecte assez souvent de parvenir à la vieillesse. Il ne doit rien de son état florissant à l’hygiène ; il en reporte lui-même tout l’honneur à la régie des contributions indirectes, qui dispense la boisson et le tabac ; il marche toujours environné d’un nuage dont les éléments sont empruntés au nicotiana tabacum. – Nous aimons toutes les antithèses, voilà sans doute pourquoi l’homme qui se nourrit d’émanations délétères travaille à se désaltérer d’eau-de-vie. N’allez pas entreprendre de le convertir à des principes un peu plus antiphlogistiques ; tout le mal que vous pourriez lui dire de cette liqueur, notre héros le connaît ; mais une des vertus de l’alcool que vous ignorez peut-être, c’est qu’il conserve, indépendamment des fruits, les corps humains. Oui, l’alcool à vingt-deux degrés produit cet effet-là ; – ne pouvant pas s’y plonger, comme un simple foetus, notre homme retourne le procédé, et il s’en emplit.

Qu’il boive ! passe encore, mais devrait-il avoir le coeur de manger, comme on dit vulgairement ? De grâce, choisissez vos expressions avec le garçon d’amphithéâtre. Il est de force à vous apprendre que le coeur et l’estomac sont deux organes distincts et dont les besoins n’ont rien de commun : le coeur bat tout seul, l’estomac veut qu’on s’occupe de lui. Notre héros réfléchit donc à son dîner. Mais ne croyez pas qu’il fasse lui-même sa cuisine. Non, ce n’est pas là ce qui l’arrête auprès de ce fourneau dont il active le feu en ce moment. La sauce qu’il tourne, et dont il soigne la liaison, se compose de suif et de matière colorante.

Si le composé est rouge, c’est qu’il s’agit d’injecter les artères ; s’il est bleu, les veines. Lorsque la fusion sera parfaite, le garçon d’amphithéâtre poussera le liquide dans les ramifications des vaisseaux que la mort a rendus vides, et jusqu’aux plus extrêmes ; le suif venant ensuite à se figer maintiendra leur calibre, signalera leur trajet, et le scalpel pourra les suivre jusqu’au dernier plan de l’organisation.

Oh ! pour cette fois nous avons découvert sa marmite. Voilà bien toutes les allures, toute la physionomie d’un pot au feu. Nous allons donc voir de quoi il se nourrit le malheureux. Vous pariez qu’il est anthropophage… Eh bien, qu’avez-vous trouvé sous le couvercle ? -  des haricots blancs ; – vous voilà réconciliés avec notre garçon. Vous lui savez bon gré de se nourrir de légumes. – De grâce, n’allez pas si vite, et gardez-vous de prendre pour son dîner le résidu de son travail. – Savez-vous le moyen de désarticuler les têtes ? On en retire préalablement la cervelle que l’on remplace par un litron de haricots. Les légumes, en cuisant, se gonflent ; les os dont la boîte cérébrale se compose, cédant graduellement à leurs efforts, s’éloignent les uns des autres sans fracture, et l’on obtient les frontaux, les pariétaux, l’occipital intacts pour les besoins de l’ostéologie.

Mais les légumes, vous voulez savoir ce qu’ils deviennent ? vous vous intéressez à leur sort… et nous aussi. Voilà notre opinion tout entière.

« Honni soit qui mal y pense. »

Notre héros a donc des procédés, des méthodes ; il ne lui manque plus qu’un système pour représenter un savant complet. Un livre curieux, un livre immense, qu’il n’a pas fait, à la vérité, mais qu’il pourrait faire, un livre dont il possède par tradition et par expérience les matériaux innombrables : c’est une histoire générale de la médecine, d’après les ravages que les spécifiques successivement infaillibles, les théories alternativement exclusives, ont exercés sur nos organes. Si nous en croyons certaines confidences mêlées d’indiscrétions, l’ouvrage se terminerait par un magnifique appel au sens commun  et à la graine de lin, à la probité et aux boissons délayantes.

L’aisance des individus serait préconisée comme élément essentiel de la santé des masses.

L’auteur démontrerait la nécessité d’introduire parmi les formules du Codex une préparation magistrale dont voici la base, l’adjuvant, l’auxiliaire, le correctif, l’excipient et l’intermède :

 bernard dans ARTISANAT FRANCAIS

Nous indiquerons ultérieurement le nom de l’éditeur de cet important ouvrage. Afin que le garçon d’amphithéâtre ait le temps d’y travailler, on lui donne, pendant l’hiver, un ou deux aides, à 35 sous par jour.

Ces malheureux, dont le coeur et la main sont presque toujours inexpérimentés, viennent exécuter là tous les détails les plus grossiers de la besogne journalière ; ils font le service des tables et lavent les dalles des pavillons.

Enfin, ils veillent pour ainsi dire à la santé des cadavres.

Rude métier, mission remplie de périls ; – les dégoûts ne comptent pas.

Tandis que l’employé novice essuie une pièce anatomique, son doigt rencontre la pointe d’un scalpel oublié sur la table ; une goutte de sang, d’un sang bien rouge, se montre.

« Ce n’est rien, dit l’aide.

– Rien !

– Non, rien que la mort du doigt, de la main, du bras tout entier.

– Rien que l’amputation d’un membre.

– Rien que l’incapacité de travail, à trente ans, et pour tout le reste de la vie. – Rien que cela. »

On ne sait pas bien précisément s’il meurt jamais, le garçon d’amphithéâtre ; – il disparaît. Peut-être s’oublie-t-il lui-même un beau soir sur quelque table d’anatomie, où rencontré par un confrère, et non reconnu, et pour cause, il est déshabillé et rendu semblable au commun des sujets. Cette explication ne manque pas de vraisemblance. Mais il est plus vrai de dire que, fatigué du travail, et suffisamment enrichi par le commerce des cheveux et des dents, il a demandé sa retraite, afin d’aller jouir, à la campagne, au soleil, des jours et des fonds qui lui restent.

Il est venu au monde au hasard, il s’en retourne de même, et il est enterré.

            Sic vos non vobis…………………….

Du reste, il était homme à n’apprécier que médiocrement les honneurs et le bienfait de la sépulture. – Si l’on avait dû suivre ses prédilections et son goût en matière de convoi, service et enterrement, peut-être aurait-il fallu abandonner ses restes au premier acquéreur venu, savant ou non. – Tout ce qu’il pouvait souhaiter de son vivant, pour le lendemain de son dernier jour, c’était la faveur de se consumer au soleil. – Il eût donné de grand coeur l’éternité, sous la terre et sous le marbre, l’éternité matérielle, bien entendu, celle que nous demandons, sans l’obtenir, aux divers procédés d’embaumement, pour deux heures seulement d’exposition en plein midi. – Deux heures de plus sur la terre, deux heures sur la table d’un amphithéâtre, et puis après le néant rapide, si l’air est trop chaud, si le dégel survient.

Car le dégel, c’est la mort des morts.

Le lendemain d’un froid bien sec, lorsque le thermomètre était subitement remonté à zéro et au-dessus, il a vu souvent tous les sujets de son lugubre empire fondre. – C’était alors un mouvement étrange dans l’amphithéâtre.

La gangrène et la corruption bruissaient, envahissant toutes les molécules des corps qui semblaient s’agiter et murmurer, dans une horrible parodie, cette formule célèbre :

Frère, il faut mourir.

Telle est, Cécile, malheureuse proie d’hôpital, l’étrange individualité dont tu as bien des fois et naguère encore entendu raconter tous les détails. Mais tu ne te souviendrais que d’une chose aujourd’hui, si l’on se souvenait au moment de mourir ; tu te rappellerais que certains garçons d’amphithéâtre sont parvenus à acquérir des connaissances chirurgicales, médicales même, d’une précision, d’une sûreté incomparables. Dans l’état désespéré où te voilà tombée, tu prierais, les mains jointes, l’un de ces hommes d’oser ce que la science ordinaire n’oserait pas, et de tenter quelque grande expérience en ta faveur.

Tu as toujours professé une si bonne confiance dans le hasard, que le hasard te devrait bien en retour quelque miracle. Hélas ! le temps des résurrections est passé ! – D’ailleurs, le garçon d’amphithéâtre respecte trop la loi pour se livrer à l’exercice de la médecine ; – mais il excelle et se complaît à disséquer. – Passe, passe donc, infortunée Cécile ; notre homme ne peut encore rien faire pour toi. Rien, et pourtant tu le plaignais toujours, ce malheureux, tandis que d’autres, de plus philosophes que toi, à ce qu’ils croyaient être, s’autorisaient des récits de Charles, pour mépriser le garçon d’amphithéâtre. Tu le plaignais, excellente et généreuse fille que tu fus toujours, et lorsqu’on prétendait qu’il était cruel, tu répondais simplement :

Il est habitué, voilà tout.

D’ailleurs la destinée du garçon d’amphithéâtre au milieu des morts te paraissait moins douloureuse que celle du garçon de recette au milieu des trésors. Voiturer des cadavres le matin, qu’importe, si votre femme, si des enfants, si des amis, si des convives bien vivants, bien portants, vous attendent pour souper, le soir à la maison ?
 Mais voiturer de l’or, ployer sous le poids des écus, et sentir la misère dans ses poches ; avoir le prix de l’indépendance et la livrée en même temps sur son dos ; se ranger péniblement des équipages, quand on pourrait les acheter ; passer devant les bals, devant les spectacles… – Ah ! c’est là une existence qui te semblait inimaginable ! Enfin les morts ne tentent pas.

L’argent non plus, sans doute… Mais c’est le plaisir !

Le plaisir, divinité que tant de gens poursuivent à grands frais, et dont tu as été la créature favorite et bien aimée, Cécile !

Le plaisir, un mot pour une multitude de femmes, jeunes aussi, vives, mais trop riches pour avoir jamais connu autre chose que le bonheur et l’ennui ;

Le plaisir, une idée, un fait de tous les jours pour toi ! si bien qu’en te retrouvant tout à l’heure entre les mains du garçon d’amphithéâtre, nous céderons moins à la pitié qu’à la tendresse, en répétant :

Pauvre Cécile !

Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 4 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

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