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Le gui – le Végétal de la Nouvelle Année

Posté par francesca7 le 30 décembre 2015

 

 

Le gui - le Végétal de la Nouvelle Année dans EXPRESSION FRANCAISE Karl_Witkowski-_Under_the_MistletoeLe gui est indissociable de l’arbre et, dans une plus large mesure, de la forêt. Actuellement, les zones forestières en France sont évaluées à 29 % du territoire, contre environ 75 % lorsque Jules César pénètre en Gaule en 52 av. J.-C., raison pour laquelle on l’a qualifiée de « chevelue ». Peut-être alors rencontrait-on beaucoup plus souvent le gui qu’aujourd’hui, puisqu’il pousse tant sur les sorbiers, les ormes, les aubépines, les tilleuls, les peupliers, les acacias, les sapins, les pins, les mélèzes, les saules que les poiriers et autres pommiers. S’il est inséparable de l’arbre, il l’est davantage du chêne.

Or, il est est très rare de rencontrer du gui blanc qui se développe sur cet arbre. A l’heure actuelle, un peu moins d’une dizaine de chênes sont concernés en France, contre une quinzaine dans les années 1940. La raréfaction du chêne depuis César aurait-elle entraîné celle du gui de chêne ? Paul-Victor Fournier nous propose une explication : « sous le nom de ‘’gui de chêne’’, les anciens désignaient le Loranthus europaeus à feuilles caduques du Midi de l’Europe ». Or, ce Loranthus, que nous appellerons gui jaune, ne pousse pas en France et l’on ignore si tel était le cas au temps de César, puis, plus tard, de Pline qui, semble-t-il, devait bien le connaître, puisque ce gui jaune est encore présent en Italie. A la grande différence du gui blanc, le gui jaune pousse allègrement sur diverses espèces de chênes, dont le chêne rouvre (Quercus robur).

Lorsque Pline décrit le rituel de cueillette du gui telle qu’elle était réalisée en Gaule par les druides, il ne souffle mot de l’identité de la plante. On ignore donc s’il s’agit du blanc ou du jaune, mais on se laisse tenter par l’idée qu’il pourrait être question du blanc, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, le gui jaune est inexistant en France, et tout porte à croire que cela devait être également le cas au temps de la Gaule conquise par César. Écoutons ce que dit Pline à propos de cette cueillette : « Les Gaulois […] appellent le gui d’un nom qui signifie ‘’celui qui guérit tout’’. Après avoir préparé un sacrifice au pied de l’arbre, on amène deux taureaux blancs dont les cornes sont liées pour la première fois. Vêtu d’une robe blanche, le druide monte à l’arbre, coupe avec une faucille d’or le gui qui est recueilli dans un linge blanc. Ils immolent alors les victimes en priant la divinité de rendre ce sacrifice profitable à ceux pour qui il est offert. »

Notons que si Pline désigne le gui, en aucun cas il ne nomme l’arbre dont il est question… Et rien ne force à croire qu’il s’agisse bien d’un chêne, un arbre réputé sacré pour les tribus gauloises d’alors. Ainsi, la rareté du gui blanc poussant sur le chêne en Gaule dût-elle renforcer sa préciosité, le caractère sacré du chêne accroissant de fait les pouvoirs du gui. Une plante poussant entre Ciel et Terre aura nécessairement dû frapper les esprits. Ne prenant ses racines dans le sol, le gui est libéré de ce substrat. « Le gui pousse dans toutes les directions comme s’il était indifférent à l’attrait du soleil et à la loi de la pesanteur […]. Il se veut hors de l’espace, hors du temps.

Le guiLes druides le considéraient  comme la plante symbolisant  l’éternité du monde et  l’immortalité de l’âme, et c’est pour cela qu’il ne devait pas toucher terre et qu’il était déposé dans un linge ou bien dans une bassine remplie d’eau. Dans ce dernier cas, cela formait une « eau lustrale » censée guérir de toutes sortes de maux et prévenir les sortilèges et les maléfices, d’où le nom de « guérit-tout » associé au gui. « Certains croyaient […] que le gui faisait concevoir les femmes qui en portaient sur elles et qu’il était d’autant plus efficace qu’il avait été cueilli sur un chêne rouvre, au commencement de la lune, sans fer ».

 Ce passage semble indiquer qu’on cueillait aussi du gui sur d’autres arbres que le chêne. Quant à l’allusion au fer, elle provient du fait que ce métal a la réputation de chasser les esprits, aussi sectionner une branche de gui avec un instrument ferreux, c’est s’assurer la fuite des esprits du gui et l’amenuisement de ses pouvoirs. Que le gui de chêne, aussi rare soit-il, ait eu la préférence des druides ne doit rien au hasard, car consommer du gui, c’est boire « l’eau du chêne », sa sève, son sang, son essence même, une eau descendue du ciel avec la foudre dont l’éclair est le symbole de la révélation. Et l’on sait à quel point le chêne attire la foudre, ainsi qu’un important contingent de divinités auxquelles cet arbre est consacré (Zeus, Taranis…). Ainsi, le gui provenant du chêne était-il davantage révéré, puisqu’il jouait le rôle d’émissaire de la puissance du chêne et, par voie de conséquence, de celle du dieu auquel l’arbre était attribué.

Lorsqu’on coupait le gui, on procédait à une  émasculation symbolique, le liquide visqueux contenu dans les baies figurant le sperme…

 De plus, son caractère semper virens fait qu’il s’affranchit de la caducité. Au contraire, il incarne la fertilité et la puissance constantes de la Nature, et donc immortalité et régénération physique, eu égard à l’aura de sacré qui le nimbe, ce en quoi la forme solaire et rayonnante du gui n’est que la figuration. Pour les Celtes et les Germains, le gui conférait l’immortalité, mais ils le considéraient aussi comme étant capable d’éloigner les démons et surtout d’ouvrir le monde souterrain. Les Celtes « voyaient dans ce rameau d’or, capable de conduire à la fois à l’obscurité et au renouveau, un signe envoyé du ciel », un « rameau d’or » qui fait consonance avec ce qu’en dit Virgile dans l’Enéide. Il « est le symbole de la lumière initiatique qui permet de triompher des ombres du royaume de Pluton et d’en resurgir ». Peut-être est-ce le gui blanc qui se cache derrière ce mystérieux énoncé, à moins qu’il ne s’agisse du gui jaune aux baies dorées. Compte tenu de ce que nous venons d’exposer, le gui est une supposition extrêmement séduisante.

800px-Viscum_album_fruit dans FLORE FRANCAISEQu’un végétal ait tant cristallisé le sacré chez les Anciens ne doit pas nous surprendre. Ce qui doit l’être, c’est le « fil d’Ariane » que le gui aura laissé derrière lui. En effet, le gui à la verte parure, présent en nos demeures à certains moments de l’année, témoigne de sa grandeur passée. La première image qui nous sautera aux yeux est celle du gui suspendu (qui ne touche pas terre, donc !) au-dessous duquel on s’embrasse le premier de l’an. Et c’est en ce jour que l’on se souhaite mutuellement les vœux les meilleurs pour l’an qui vient. Non seulement ces embrassades cherchent à accueillir la joie, mais la simple présence de rameaux de gui est considérée comme un porte-bonheur qui chasse le mal. Le gui fait donc dans l’attraction et dans la répulsion. Par ailleurs, « si l’on fait brûler une branche de gui la nuit de Noël dans la cheminée d’une maison, cette dernière est protégée toute l’année à venir du mauvais sort ». L’on voit que le gui n’a rien perdu de sa verdeur, d’autant plus si l’on sait qu’un pape du IV ème siècle aura donné son nom au dernier jour de l’année, Sylvestre. Par la fête qui lui est aujourd’hui consacrée, par son nom même, il rappelle, même si on ne l’entend pas toujours, qu’il célèbre la survie de l’esprit de la forêt sous forme de gui.

Au gui l’an neuf ! Étrange formule si l’on dépasse sa bonhomie proverbiale.

L’historienne Nadine Cretin rapporte que le cri des druides coupant le gui était « E gui na ne ». Moi qui ai toujours pensé que cela se déroulait dans le plus grand des silences, j’ai été surpris de l’apprendre, d’autant plus que les explications concernant cette fameuse locution du premier de l’an font florès. Que l’on sache que le gui, la bûche ou l’arbre décoré sont issus de traditions pré-chrétiennes ne peut tout expliquer. Comme nous en informe Angelo de Gubernatis, aux quinzième et seizième siècles, « on se livrait encore dans les campagnes à des fêtes qui rappellent la cérémonie du gui sacré, et qu’on appelait guilanleu, ou anguilanneuf » .

 A cela Nadine Cretin répond que « dans le premier quart du XX ème siècle, la formule ‘’au gui l’an neuf’’ annoncée par les enfants des tournées, renforça le prestige de ce végétal symbolique du Nouvel An, bien que la véritable origine du vœu des enfants tienne de l’ ‘’aguilaneu’’ ou ‘’aguilanneu’’, baguette de coudrier que les petits quêteurs tenaient à la main en allant de maison en maison (‘’hague’’ signifie ‘’branche coupée’’ en patois normand) ».

Comme vous pouvez aisément le constater, tout ceci n’est pas si simple… Revenons brièvement à l’Antiquité grecque : Théophraste (IV ème siècle av. J.-C.) donne le gui comme résolutif des tumeurs, ce en quoi Dioscoride (Ier siècle ap. J.-C.) est plus explicite : le gui, « appliqué avec l’encens […] mollifie les vieux ulcères et autres ulcères malins de difficile curation. » C’est maigre, je vous l’accorde, mais tout au moins savons-nous que le gui (lequel ? le jaune ou le blanc ?) était un résolutif, un anticancéreux et un cicatrisant.

Le Moyen-Âge nous en dit davantage. Hildegarde de Bingen semble apprécier le gui de poirier. Elle l’administre contre la podagre (la goutte) et les maladies pectorales. Mais ce sont Bernard de Gordon (1270-1330) et Paracelse (1493-1541) qui désignent le véritable pouvoir anti-épileptique du gui. En vieux germain, le mot wid désigne la forêt et vit l’ancien nom du gui. On se rendait à Ulm (située au sud de l’actuelle Allemagne) où un sanctuaire était fréquenté par des personnes atteintes d’un mal que l’on appelle chorée aujourd’hui. Il ne s’agit ni plus ni moins que de l’épilepsie, une maladie qu’on aura assez souvent confondue avec la danse de Saint-Guy. En anglais, elle porte le nom de « saint-vitus dance », dans lequel on retrouve la syllabe vit désignant le gui. Plante semi-parasite, le gui enfonce ses racines dans le bois de l’arbre hôte afin d’y puiser une partie de sa sève et possède un feuillage persistant qui lui permet de faire la photosynthèse d’éléments nutritifs durant toute l’année avec, bien sûr, un ralentissement lors des périodes où l’ensoleillement est limité et qui correspond à celui où les arbres sont en dormance. Grâce à cela, il peut se maintenir vert même dans la pénombre.

Le gui se présente sous la forme d’un arbrisseau circulaire et touffu dont le diamètre peut atteindre un mètre. Les rameaux possèdent une architecture caractéristiques en Y. Sur ces branches cassantes, on trouve des feuilles vert jaunâtre, opposées et allongées en forme de spatule.

A l’aisselle des feuilles se groupent, toujours par trois, entre février et avril, de petites fleurs verdâtres qui donneront, à l’automne, des baies globuleuses d’un centimètre de diamètre. De couleur blanchâtre, elles renferment une substance visqueuse (d’où le nom scientifique du gui, Viscum) et collante dont on a fait la glu. Ces baies, comme celles du houx, sont une nourriture appréciable l’hiver quand les oiseaux n’ont pas grand chose à se mettre sous le bec. C’est le cas pour la grive.

Elle se perche sur un arbre, près d’une boule de gui, gobe quelques baies puis s’envole. Ce qui est très intéressant pour le gui, c’est que l’oiseau emporte dans ses entrailles des graines de gui. Si l’oiseau vient à se percher sur un autre arbre, les graines seront alors rejetées dans ses déjections. La grive assure donc la prolifération du gui par transport aérien, en mode zoochorie, à l’instar des teignes de la bardane qui s’accrochent dans le pelage des animaux, à leurs passages. Ce qui est ironiquement cruel, c’est que la glu tirée des baies de gui fut autrefois utilisée par l’homme pour piéger les oiseaux qui s’y engluaient littéralement.

Retrouvez les articles de Dante sur son site https://booksofdante.wordpress.com

Publié dans EXPRESSION FRANCAISE, FLORE FRANCAISE, HISTOIRE DES REGIONS, LITTERATURE FRANCAISE | Pas de Commentaire »

Analyse des sentiments humains au travers des contes de Fées

Posté par francesca7 le 30 décembre 2015

 
Les Fées !

Lorsqu’on prononce ces mots merveilleux devant les petits enfants, ils évoquent les belles dames des contes. La marraine de Cendrillon à la baguette magique, celle de Peau d’âne, celles qui se penchèrent sur le berceau de la Belle-au-bois-dormant, d’autres encore, belles et bonnes, parfois laides et méchantes. Tour d’horizon de celles, nombreuses et insaisissables, qui hantèrent l’Angoumois et la Saintonge…

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Les contes dont les fées sont l’objet constituent une concrétisation vraie dans l’analyse des éternels sentiments humains. En un mot, c’est en soi l’expression imagée de l’action du Bien et du Mal. Le célèbre folkloriste Paul-Yves Sébillot écrit : « Les théologiens du Moyen Age admettaient l’existence des fées, et beaucoup de gens, jusqu’à la fin du XIXe siècle, affirmaient en avoir vues. » Il prétend qu’elles étaient la survivance des druidesses. L’écrivain Jacques Collin de Plancy mort en 1881, est plus catégorique dans son Dictionnaire infernal : « Nos fées ou fades (fatidicae) sont assurément les druidesses de nos pères ».

Quelle que soit leur origine ces créations légendaires semblent liées au folklore préhistorique et mégalithique. Chez nous, comme en d’autres lieux, elles gardent des trésors enfouis dans des cavernes ou sous des mégalithes. « Les fées sont au nombre de trois comme les mères, les parques, etc. ; on les dépeint souvent comme ces dernières, tenant le fuseau et la quenouille, d’où leur est venu le nom de filandières, parmi le peuple de Saintonge ; elles sont vieilles comme elles, et jettent aussi des sorts ; on leur donne le nom de bonnes, mais on le donnait également aux Euménides ; ne serait-ce pas dans le même sens, et, peut-être pour les désarmer et se les rendre favorables, ainsi que l’on flatte les tyrans et les mauvais princes », écrit l’archéologue Jean Chaudruc de Crazannes (1782-1862) dans ses Antiquités de la ville de Saintes et du département de la Charente-Inférieure.

Elles sortent surtout la nuit et s’évanouissent, souvent, aux premières lueurs de l’aube. Parfois elles recherchent, telle la Mélusine, l’amour des hommes. Des fonts qu’elles hantèrent portent les noms de Dames, de Demoiselles, de Vierges ou de Saintes. Leurs eaux ont des pouvoirs bénéfiques. Elles continuent à être l’objet d’un culte. Mais elles, les « Bonnes-Dames », ne quittent plus leurs demeures souterraines. L’âme paysanne garde innés le respect et la crainte des premiers âges de l’humanité envers ses divinités, mais l’influence du christianisme qui condamne comme sataniques toutes les manifestations des anciens cultes les fait considérer, parfois, comme maléfiques d’où la confusion des fées avec les sorcières, ou même, avec de simples revenants et les noms méprisants donnés à quelques-unes d’entre elles.

Au sein du Bulletin de la Société de mythologie française, Aurore Lamontellerie écrit en 1957 : « Après la christianisation les divinités païennes ont côtoyé dans l’âme populaire la Vierge-mère et les Saintes. On les a appelées Dames, Fées ou Fades, ce dernier terme en usage en Saintonge qui fut pays de langue d’oc. Nos fées et nos saintes, filles ennemies d’une même mère, selon le mot de Jullian, sont comme elle créatrices, protectrices des vivants et des morts, liées aux pierres, aux astres, à l’eau, aux éminences, à la végétation. Tous caractères reçus des religions anciennes ». Rappelons que l’épigraphiste et historien Camille Jullian, créateur de la chaire des Antiquités nationales au Collège de France, écrivait aussi, dans son Histoire de la Gaule : « Les Gaulois confiaient plus volontiers leur vie de chaque jour à des déesses qu’à des dieux, à des fées qu’à des lutins ». Rien d’étonnant que leur croyance se soit maintenue dans l’imagination populaire.

En Saintonge, nous apprend encore Chaudruc de Crazannes, « les bonnes gens de village les ont vues souvent filant leur quenouille et vêtues de robes d’une éclatante blancheur, particulièrement sur les bords de la Charente, près des grottes de La Roche-Courbon, de Saint-Savinien, des Arciveaux, etc. » Et, nous ajouterons : à Bagnolet, au pays de Cognac, où une méchante fée mécontente des bateliers qui refusaient de lui payer tribut détacha de la falaise située au confluent du Solençon et de la Charente le « Gros Roc » qu’elle se proposait de jeter à la rivière en un endroit où il aurait bloqué la navigation ; mais une bonne fée sauva les bateliers de la ruine. Avec ses ciseaux d’or elle trancha les galons du tablier dans lequel allait être transporté le rocher qui tomba sur le sol là où on le voit aujourd’hui. Furieuse la méchante fée se précipita dans la rivière où elle se noya.

A Saint-Simeux dans l’île d’Alliège où les femmes allaient demander leur délivrance aux fées, avant de la demander à Notre-Dame d’Alliège. A Chebrac où dans les coteaux boisés on trouve la « grotte des Fées ». Dans les prés de Villognon au « creux des Fades ». A Fontenille où non loin des lieux dits « La croix de la Dame » et « Les croix des Dames » l’on trouve « Le roc des Fades » et « Les Perrottes », deux beaux dolmens celtiques au sujet desquels on contait de curieuses légendes dans lesquelles les fées jouaient un grand rôle. Dans les prairies d’Aunac et de Bayers à la « grotte du Cluzeau » dite aussi « Trou des fadets » où se réfugiaient les fées malignes qui venaient rendre visite aux lavandières attardées l’hiver aux nombreuses fontaines qui coulent des coteaux, rapporte Favraud lors du Congrès préhistorique de France en 1912.

Ces habitants surnaturels ne sont que d’anciens génies topiques dépossédés du culte qu’on leur rendait naguère, affirme Auguste-François Lièvre dans Restes du culte des divinités topiques dans la Charente en 1882. On les retrouve plus en amont à Ambernac, dans la vallée de la Tardoire, à Montbron, à Vilhonneur à la « grotte des fadets », dans la vallée du Né, au « gouffre de la combe des Demoiselles » dans celle du Bandiat. Les fées erraient à Saint-Cybardeaux près des ruines romaines du bois des Bouchauds surnommées « Le château des Fées ».

Elles hantaient la forêt de Braconne où elles habitaient le « Trou Dufaix » (Dus Fées), véritable caverne souterraine comprenant plusieurs chambres et d’où, le matin, on voyait fumer un petit orifice ; c’étaient les fées qui faisaient du feu. Elles, les Dames mystérieuses, on les apercevait rarement. Pourtant elles sortaient par les nuits claires, se répandaient sous les grands chênes, dans leur robe de rayons de lune. Elles dansaient des rondes, des farandoles, mais n’aimaient pas être vues. Elles étaient belles, avaient de longs cheveux, portaient des diadèmes de perles. Mais si elles se fussent aperçues que vous les eussiez vues elles vous auraient entraînés avec elles et plus jamais vous n’auriez revu la lumière.

Elles fréquentaient les bois de Quatre-Vaux, de Bel-Air, les forêts de Ruffec, d’Horte, celle de la Boixe où les dolmens les « Pierres des Fades » les abritaient. Non loin de Pougné, près de Nanteuil-en-Vallée, les fées des environs se réunissaient à « La grotte des Fades » pour préparer leurs poisons. Leur supérieure avait une longue baguette d’ivoire, avec laquelle elle commandait à l’Argent-Or (un ruisseau local), ou de se répandre sur les prés, ou de tarir immédiatement. À 500 mètres de Pougné, sur la route de Nanteuil-en-Vallée, se trouve une autre « Grotte des Fades », où les Fées donnaient leurs festins, rapporte encore Favraud.

À Saint-Gourson, près du village de Puyrifaud, sur le flanc d’un petit coteau appelé l’Essart, incliné du Nord au Sud, se trouvent quelques blocs calcaires, qui laissent entre eux d’étroites ouvertures, connues sous le nom de « Trou des Fades ». Suivant les légendes locales, les Fades en gardent l’entrée et retiennent à de merveilleuses profondeurs un peuple de sauvages, condamnés à forger sans relâche des métaux éternellement résistants, et à ne quitter des ateliers ténébreux qu’une seule fois chaque année, par une nuit sombre de l’hiver, au bruit des mugissements du vent et de la pluie.

Si certains dolmens, menhirs et tumulus étaient demeures de fées, il ne faut pas oublier les fontaines. Il faudrait, écrit le Dr Bachelier en 1959 dans le Bulletin de la Société de mythologie française, citer les légendes qui entourent les fontaines pour en comprendre la signification profonde : « Vierges trouvées, Vierges fécondes ou Vierges de la délivrance, très souvent confondues, Vierges récalcitrantes. Tous les thèmes qui nous rappellent l’antique sacralisation des sources s’y retrouvent. Bien avant le christianisme la Vierge-mère immaculée était vénérée près des fontaines où se miraient les fées et ce sont encore les fées que l’on vénère souvent sous le nom de la Vierge-mère. »

Fées des fontaines ou Vierges, c’est tout un. A quelques kilomètres de Sers, à deux mètres de la chapelle de l’ancien ermitage connu sous le vocable de Notre-Dame, une fontaine sourd. Elle a la propriété de procurer du lait aux nourrices stériles et de guérir les enfants malades. On s’y rend pour obtenir de la pluie, affirme Favraud en 1898 dans Fontaines religieuses. A Birac, au pied de l’église consacrée à Notre-Dame des Combes, naît aussi une fontaine « La font des Putes » dont l’eau guérissait les plaies. Celle de la « Fontaine de la Vierge » à Laplaud, Aubeterre, guérissait des crampes et celle de « La font des Demoiselles » à Montigné, conjurait le mauvais oeil. Celle de « la Font des Dames » à Roussines guérissait de la migraine et celle de la font du même nom, à Touzac, l’épilepsie. Celle de « la Fontaine des Fées » à Saint-Yrieix guérissait le mal caduc et celle de « la Font des Demoiselles » d’Aussac, le goître, rapporte L. Bertrand dans le Bulletin de la Charente en 1947.

Lièvre avait déjà signalé quelques-unes de ces fontaines avec « la Font de la Dame » dans Rouzède, « la Font des Dames » dans Torsac, « la Font Put » dans Loubert, « la Font Putée » dans Brie de Chalais et « la Font des Putes » dans Voulgézac, lesquelles, dit-il, sont vraisemblablement autant de sources vénérées que leurs génies féminins, maudits, ont continué à hanter au Moyen Age.

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De nombreux lieux-dits de la contrée semblent attester l’apparition de ces êtres mythologiques. Considérons-les cependant avec circonspection car le « moulin des Dames » et le « bois des Dames » à Angoulême auraient appartenu à des personnes bien vivantes quoique retirées du monde, les religieuses de Saint-Ausone. Cependant, un autre « bois des Dames », à Ronsenac, où existe un dolmen, semble propre à être retenu. Peut-être aussi ceux de Combiers, de Lamérac, de Cognac. Les « champs des Dames » à Aussac. Le « champ des Dames » à Sireuil.

Que faut-il penser du « jardin des Dames » de Cognac, de la « Rivière des Dames » à Sainte-Sévère, de la « combe des Dames » à Asnières, de celles situées à Chateaubernard, à Couture ? Des « coteaux des Dames » à Torsac, de « l’île des Dames » à Cognac ? Du « plantier des Dames » à Champniers, du « buisson des Dames » à Saint-Séverin, de « l’enclos des Dames » à Villebois-la-Valette, des « Prés des Dames » à Saint-Mary, de la « pointe des Dames » à Jurignac et de la « pointe des Demoiselles » à Condéon, du « champ des Demoiselles » à La Chèvrerie, à Réparsac, à Saint-Angeau, à Saint-Ciers ?

Le « champ de la vieille » à Saint-Amand-de-Bonnieure pourrait être, écrit Aurore Lamontellerie, celui où l’on vit apparaître une vieille méchante fée analogue à celle des puits dont on menaçait les enfants. On relève plus sûrement : « le creux des Fadets » à Moutonneau, la « croix des Fadets » à Mainxe, les « Pierres Fades » à Lessac, « La Faderie » au Bouchage. Des lieux-dits : bois Marie, rivière de Marie, chemin de Sainte-Marie, à Saint-Aulaye-la-Chapelle-Conzac, Longré, Souvigné, on ne sait que trop penser. Il y a aussi celui appelé « Les Vierges de la font » à Dirac.

Il est difficile de classer les Fées par ordre d’importance. Tant de choses échappent à notre esprit d’hommes et de femmes du XXe siècle qui se veulent et se croient affranchis de ces croyances. On ne connaît plus leurs noms. Si l’on connaît la puissante Mélusine, la fée Braconne citée par Henry Pannéel dans ses Contes et légendes des Charentes (1946) qui dut connaître une certaine notoriété : « C’était une très belle dame vêtue comme une reine ». Elle se présente en ces termes à un brave paysan des Bassats : « Je suis la fée Braconne, qui règne sur cette forêt ». Elle était bonne et désireuse de réparer le mal causé par les mauvais génies, hélas nombreux. La fée du coteau de Magnerit, sur le territoire d’Aunac, qui apparut vers 1641 par un jour de Noël froid mais sec et ensoleillé, aux deux enfants de Jean-François de Volluyres, seigneur de Mortagne, au « creux des Fades », sa demeure, qu’elle partageait avec de nombreuses autres fées, à l’intérieur orné de rideaux de nuages bleu argent et de mosaïques roses. Avec sa robe rouge pailletée d’or, à la main une baguette magique, plus belle que le jour et dont la vie se passait à réparer le mal que faisaient les méchants et à avertir les hommes des dangers qui les menaçaient.

Une autre bonne fée c’était celle que l’on surnomma « la fée aux monghettes » et dont l’histoire fut contée par Marcelle Nadaud. Toutes les autres sont restées anonymes. On nous dit que les unes étaient belles, majestueuses. Que d’autres, les Fadettes, n’étaient que de petits êtres légers. Ce pouvaient être aussi les épouses des Fadets. Toutes les fées ne furent pas belles. Certaines étaient même très laides si l’on en croit le récit intitulé « Les Fadets » que rapporte dans Vieilles choses d’Angoumois Mathilde Mir en 1947, professeur de lettres. Les fées avaient souvent des occupations d’humbles mortelles. Elles faisaient le ménage de leur demeure et leur cuisine.

Cependant tout ce que contient de poésie le coeur humain a embelli leur domaine. Il y eut les filandières et les tisseuses qui tissaient gaze et dentelles fines, les lavandières qui lavaient si blanc, celles qui guérissaient aux fontaines, celles qui bâtissaient. On retrouve ces dernières dans les légendes se rapportant à la construction des dolmens. Mais, comme aux berges des fontaines, elles sont devenues Vierges ou Saintes.

Le dolmen de « La Pierre Blanche » entre le bourg de Bessé, Tusson et Charmé, au delà des grands bois de Bessé, aurait, disaient les grands-mères, été édifié, il y a bien longtemps, par la bonne Vierge qui descendit du ciel cette grosse pierre sur la tête, les plus petites dans son tablier de mousseline et qui la déposa en ce lieu. Autrefois une chandelle y brûlait toute la nuit. Un veau d’or est caché dessous rapportait Jacques Duquerroy, cultivateur, qui le tenait de sa grand-mère, née en 1810. C’est encore la Sainte-Vierge qui apporta l’énorme table du dolmen de Saint-Fort-sur-le-Né, sur sa tête, portant en même temps les quatre piliers dans son tablier, mais elle en laissa tomber un dans la mare de Saint-Fort en traversant le Né. En conséquence il n’en reste plus que trois. C’est encore elle qui aurait élevé le dolmen qui se trouve près du Pont des Bons Enfants au point où le ruisseau de la Font-du-Pouzon se jette dans le Né. Apportant la table sur sa tête et les piliers dans son tablier, elle en laissa tomber un au bord du Né en traversant cette rivière. C’est sur cette table que la Vierge vient repasser sa coiffe.

Parmi les fées on trouve encore celles qui exauçaient les souhaits, celles qui gardaient les trésors, celles aussi qui donnaient les maux et jetaient de mauvais sorts, celles qui les conjuraient. Au domaine de chez Vinaigre, en Ronsenac, on pouvait recueillir au XIXe siècle cette jolie légende :

A la venue du Christ, les Fées, dont le règne était fini, demandèrent une grâce au Seigneur avant de mourir. Dieu leur promit que leur dernier souhait serait accompli. « Nous désirons, dirent-elles, que nos dépouilles reposent sous des tombes de diamant ». Ainsi fut fait. Mais, comme la cupidité humaine alléchée par cette précieuse matière venait profaner ces sépultures, Dieu changea les tombes de diamant en pierre. Ce sont les menhirs et les dolmens.

Le temps a passé, les lourdes tables des dolmens sont grises et gris leurs piliers. Légende chrétienne, légende païenne on ne sait plus laquelle est la plus belle. Les fées ont toutes disparu. Partout on les cherche en vain. On ne les voit plus, seul leur souvenir persiste, tenace, aux abords de leurs demeures. Les pierres et les bois demeurent, les eaux reflètent toujours le ciel, mais les légendes, hélas, ne fleurissent plus. Qui rendra la vie à ces étranges apparitions, à ces créatures de rêve qui peuplaient nos clairières et nos combes profondes, qui dispensaient beauté, fortune, charme, magie, bien et mal, vie et mort ?

(D’après « Bulletin de la Société d’études folkloriques
du Centre-Ouest », paru en 1965)

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