FAIRE UN FOUR
Posté par francesca7 le 12 septembre 2015
EXPRESSION FRANCAISE
Ce four, à juste titre tant redouté par les gens du spectacle, a déjà fait culer beaucoup d’encre – noire bien entendu. Quand le four est passager, et comme accident – « Ce soir on a fait un four, il n’est venu personne » – c’est un moindre mal, mais l’expression s’applique généralement à un échec définitif ; la pièce à fait un four, le film a fait un four – ils ont été retirés très rapidement de l’affiche par manque de public, avec tous les désagréments financiers que cela comporte.
On y a vu des tas d’explications. Pour Littré qui donne également faire four comme usuel au XIXè siècle, l’image venait de l’obscurité de la salle les soirs où on ne jouait pas, faute de spectateurs – salle « aussi noire qu’un four ». Certains ont retenu une expérience de couveuse artificielle – un four où les oeufs mis à incuber avaient cuit dur au lieu de donner des poussins, anecdote impossible comme souvent dans ces cas-là, parce que l’expression est beaucoup plus ancienne.
M.Rat suppose un jeu de mots, sur « pièce de four ». Tarte ou galette, et qu’on a appelé ainsi, « au figuré, pièce de four, une pièce jouée par une température caniculaire, où le public fuyait les salles de spectacles ». Furetière ne propose rien mais il donne l’expression intacte, inchangée depuis le XVIIè siècle : « En termes de comédiens, on dit, Faire un four, pour dire qu’il est venu si peu de gens pour voir la représentation d’une pièce, qu’on a été obligé de les renvoyer sans la jouer ».
Cela arrivait donc déjà dans le bon vieux temps… Je crois que l’érudit Gaston Esnault fournit la véritable clef du problème.
Il relève au XVIè siècle dans la langue des malfrats, le mot éclairer au sens d’ »aporter de l’argent » – à cause de la brillance de l’or, je présume, peut-être même plus précisément par jeu sur les fameux « écus au soleil » . Toujours est-il que le mot s’employait encore au siècle dernier dans des sens dérivés ; Delvau dit « éclairer, montrer son portemonnaie à une fille avant de l’engager », et Littré cite le respectable « éclairer le tapis, mettre devant soi la somme que l’on veut jouer ».
Donc, une pièce qui « n’éclaire pas », dit G.Esnault ne rapporte aucun argent, aucune recette. Dans ces condition et par opposition de métaphore : « il fait noir, dont le superlatif est, comme dans un four » . Il relève dans l’argot des voleurs à la tire en 1911, faire un four, pour « ramener un porte-monnaie vide », et dans le langage des comédiens en 1866 : « avoir le vicomte du Four dans la salle, prévoir que le spectacle sera sifflé ».
Ces raisons me paraissent d’autant plus convaincantes que le four comme symbole d’obscurité – donc le « non éclairage » – est très ancien : « Il pleuvait et gelait et faisait noir comme dans un four » au début du XVIè siècle, et Furetière dit : « On appelle figurément et hyperboliquement un four, un lieu obscur et sombre. Je ne veux point de cette chambre, c’est un four ».
D’autre part, il faut savoir que les comédiens ont toujours plus ou moins fait partie de la catégorie des gueux – et ça ne s’arrange guère. Jusqu’à une époque récente où ils se sont recrutés dans la bourgeoisie, ils étaient d’origine et de fréquentation que d’aucuns diraient canaille, la vénalité de leur emploi les assimilant presque, les femmes surtout, au monde de la prostitution. Aux XVIè et XVIIè siècles, à la fois recherchés et mal acceptés, ils menaient une existence quasi errante, et à part les quelques vedettes des créations connues, ils vivaient dans un univers plus proche de la cour des Miracles que de celle du Louvre ou de Versailles.
Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient employé le langage codé du type « éclairer » et « faire un four » à l’instar du premier tire-laine venu.
Reste qu’il est tout de même assez ironique qu’un « four » soit précisément ce qui ne produit pas de « galette ».
EXPRESSION SE RAPPROCHANT : FAIRE UN BIDE
Plus moderne, mais non moins désagréable, est le bide, l’échec complet, qui s’emploie de plus en plus parmi les professionnels à la place du « four », calquant d’ailleurs la même construction : on a fait un bide, on un bide noir, par glissement de « four noir ».
Au départ le bide s’applique à un échec personnel, celui du comédien qui prend, ou ramasse, ou se tape un bide, qui n’obtient pas sur la publie l’effet désiré, après une tentative précise, dans un « morceau » sur lequel il comptait, pour briller un tantinet
Le bide, naturellement, est le raccourci du bidon. Or, on disait autrefois d’un acteur qui avait raté ses effets qu’il « sortait » ou « $partait sur le ventre ». En effet dans l’ancien théâtre – pas si ancien d’ailleurs – la technique de l’entrée en scène, et surtout de la sorte, était particulièrement étudiée. Un acteur expérimenté soignait sa sortie à l’aide d’ »effets spéciaux » : gesticulation fulgurante, coup de gueule magnifique, appel du pied, n’importe quoi de surprenant ou de spectaculaire qui faisait passer un frisson dans la salle et déclenchait la claque magique. Car ces trucs de métier déclenchaient les bravos et étayaient la réputation d’un interprète. D’om les expressions faire une sortie et rater sa sortie.
Un comédien qui ne savait pas faire sa ortie était un minable ; Mais le comble d’une sortie ratée était sûrement que dans un bel élan pathétique l’acteur fougueux se prenne les pieds dan sn morceau de tapis ou d’accessoire et s’étale de tout son long avant d’avoir atteint la coulisse… Sifflets, huées, consternation, une fuit à vous faire chavirer l’honneur d’un histrion.
Je crois que « partir sur le ventre » est une allusion à cette catastrophique éventualité, et que le bide intégral en est découlé.
D’autre part, on trouve « ramasser un bidon » dès 1881 dans le sens de s’enfuir – la « gamelle » ne devait pas être loin.
Extrait de La Puce à l’Oreille de Claude Dunetton







































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