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Nicolas et le dessin des Montagnes

Posté par francesca7 le 6 juillet 2014

 

J’ai longtemps essayé de dessiner des montagnes, sans jamais être satisfait du résultat.

Elles sont là face à vous, massives et évidentes, à la fois ombre et lumière, axe et façade ; et le dessin de leurs crêtes qui flirtent avec l’apesanteur des nuages est la clarté même, une sur-clarté pourrait-on dire. Et pourtant la forme d’une montagne, et plus encore son volume, avec ses engrenages, ses plis et replis, se laissent difficilement appréhender. Le minéral d’une manière plus générale ne guide pas le trait du dessinateur : sur une falaise, un rocher, ou même la moindre des pierres il y a mille trajets possibles entre lesquels la main qui dessine aura du mal à choisir. Quand on dessine le vivant, les arbres ou les animaux, on dessine un processus en cours, la feuille veut tomber, le tronc tient en terre, le nuage lui-même a un but qu’il remplit impassiblement.

 images (15)

Avec le minéral, et les montagnes, on se retrouve dans le passé, l’archive, les souvenirs. On effleure, parcourt du regard des êtres secs, sans sève, des fossiles vieux de millions d’années ; et on hésite et se perd parmi un labyrinthe de traces. Face à la complexité inouïe du passé où tant de choses ont été, et subsistent encore sur le mode de l’accumulation, on doit être à la fois dans l’improvisation et la méditation.

Plus ces montagnes m’étaient familières et plus il était difficile d’en rendre compte. Je les connaissais en tant que visages, fronts, barrières, falaises sillonnées de signes, crânes bosselés ou fendus, épaules écorchées ou couvertes de sapinières, bêtes fantastiques, géants. Chacune d’entre elles était une borne puissante, une loi qui à la fois pesait lourdement sur la nature, et la transformait en paysage héroïque, la magnifiait.

Autant de montagnes, autant de lois, autant de noms : Cédéras, Grand Ferrand, Obiou, Chaillol, chacune d’entre elles est vivante, réelle, évidente pour moi, mais aussi pour les hommes et les femmes qui vivent en Champsaur, Valgaudemar, Dévoluy. Mais comment rendre ces montagnes ? Par le biais de quels signes faire qu’elles soient reconnaissables, lisibles et surtout, qu’elles aient un sens pour l’ « étranger ». Comment dessiner le Chaillol, cette montagne axiale, ronde en sa base, massive et solitaire, solaire aussi, et autour de laquelle s’enroulent les Tourond, Petarel, Chaperon. Et Céüze ? Comment rendre cette montagne qui est un peu la Sainte Victoire du Gapençais, un grand front au sommet d’une pente qui ressemble à une longue nuque courant du Nord au sud. Céüze sortant du Dévoluy regarde vers la Durance, et au-delà vers la Provence. Céüze de par sa forme si parfaite, tant de face que de profil devait être un Dieu pour les tribus voconces qui peuplaient la région avant l’arrivée des cartographes romains. Mais comment rendre Céüze ?

Heureusement, ou malheureusement, les montagnes sont pleines de plis, de rides qui courent, ondulent, s’enroulent sur eux-mêmes et bien souvent disparaissent, coupés par une force titanesque, brisés dans leur élan par une autre masse qui a fini par imposer sa loi. On peut être alors tenté de suivre ses plis, par fidélité, ou par amour de la complexité et des caprices du temps. Au lieu de dessiner la montagne comme un bloc, on la saisit, la capture alors dans un faisceau de traits, de veines et veinules qui peuvent rappeler ceux d’un écorché. C’est une montagne palpitante que l’on dessine alors, une montagne cristalline, de verre. 

C’est ce que j’ai fait en tentant de rendre le massif de la Chartreuse. C’est-à-dire que je me suis réfugié dans la complexité, la finesse, le détail ; comme si j’avais voulu rendre le trajet, les recoupements, étoiles, hachures, propres aux lignes d’une main.

images (16)Mais les montagnes ne palpitent pas comme une main ; tout comme elles n’ont pas la fragilité du cristal. Elles ont définitivement achevé leur mûrissement, ce qui les rend insensibles à tout choc. Elles dansent comme des blocs. Elles sont des blocs qui dansent.

J’ai aussi dessiné des dentelles, des dentelles de montagnes, qui pourraient aussi être des cardiogrammes, une accumulation de cardiogrammes qui en se croisant et recroisant finiraient par dessiner la forme générale de la montagne. Cela donne une impression de mouvement, de tremblement ; c’est la montagne-scie, la sierra. 

Mais la montagne ne se résume pas au dynamisme nerveux d’un cardiogramme, son rythme est plus général, plus profond. Non la montagne n’est pas cristal net, un écorché, une main ouverte, elle n’est pas seulement, en son sommet, la clarté d’une ligne en dent de scie ou, en sa base, une accumulation de signes compressés par une matrice primitive : elle est un bloc qui danse. La montagne aurait deux aspects : un aspect apollinien consistant dans la clarté des sommets et le cristal des chiffres, et un aspect dionysiaque qui se confond avec la danse profonde, enivrante, primitive, qui fut celle de la terre il y a des millions d’années, et dont elle reste le souvenir et la continuation. Mêmes figées, arrêtés, elles continuent à bouger, danser, les montagnes dansent, du moins les Alpes dansent, et le Caucase, l’Elbourz, l’Hindu Kush sans doute aussi, bien que je ne les aie pas vues danser en réalité. Le massif des Écrins danse ; les beaux engrenages du massif de Belledonne, de L’Oisans ou du Trièves dansent aussi, en Isère. Peut-être même qu’en dansant ainsi elles impriment un rythme général à la surface terrestre, qui sans elles serait une plaine atone. 

C’est alors que j’ai commencé à dessiner des rythmes, des vagues qui sont aussi des lettres. J’ai calligraphié des montagnes, avec des majuscules – traits épais — qui servent à rendre la silhouette générale des monts et éminences, et des minuscules, signes plus ténus qui représentent son cristal, ses faces. Les majuscules sont des ondulations larges qui donnent un rythme d’ensemble, tandis que les signes ténus se répètent, selon des processus d’accélération ou décélération ; ce sont des signes tendus ou détendus, serrés ou desserrés, à l’intérieur d’une trame, d’un rythme, d’une danse majeure. Les montagnes tout comme l’écriture dansent ; réciproquement le sens d’une phrase ondule, a des sommets, est momentanément brisée, en attente avant de reprendre sa course. Ainsi, à cause de son aspect physique et calligraphique, l’écriture en elle-même devient-elle poésie. 

Mais outre la danse quel pourrait être le rapport entre montagnes et écriture ?

Je dirais que c’est le fait de dire et de cacher tout à la fois. Le monde qui est sur le papier, le monde des lettres, des écritures, n’est que l’ombre du monde réel, c’est un monde d’encre qui dans ses enchaînement parfois parfaits, ses chaînes de lettres, son relief, ferait presque oublier le monde réel ; le cosmos entre dans le tabernacle du livre. De même les montagnes disent et cachent tout à la fois. Les Alpes françaises cachent Turin, le Piémont, l’Italie, les Pyrénées cachent et disent tout à la fois l’Espagne, ces montagnes solides, imposantes, anciennes, parlent de la robustesse et de l’ancienneté de l’Ibérie.

Si bien qu’on finit par adorer une montagne pour ce qu’elle cache : un pays, une culture, une civilisation, un au-delà surtout, qui malgré tous les moyens de communication modernes reste encore mystérieux — « Die Bergen verbergen », « les montagnes cachent », on pourrait hasarder ce jeu de mot en allemand. La Suisse entourée de montagnes est un territoire quasi occulte, secret, coffre-fort et château d’eau. Que serait le mythe suisse sans les montagnes ? Un monde s’arrête au pied d’une montagne, un autre commence de l’autre côté.

Prenons encore Grenoble, cette ville cernée par des montagnes qui, si elles servent de beaux piédestaux aux couchers de soleil, lui cachent aussi le restant du monde, si bien qu’on a parfois l’impression que cette ville est à part. A Grenoble on lit le reste du monde dans l’écriture des montagnes, dans leur phrasé, la danse de trois chaînes qui sont trois engrenages ayant pour noms Chartreuse, Belledonne, Vercors.

La Chartreuse c’est la montagne sainte, le Sinaï qu’on monte comme un escalier, comme une échelle, vers la Bastille et au-delà, où se cache un désert à l’extraordinaire verdure. Elle est aussi une coulée de pierre qui rentre dans la ville, la frappe, l’arrête, elle est la dure loi du Nord, de la Savoie, de la Bourgogne ou de la Suisse. La chaine de Belledonne, à l’Est, est au contraire féminine, dentelée, charnelle, païenne, c’est elle qui dit et cache l’Italie. A l’ouest le Vercors, la montagne pauvre plane parallèlement au flux du Rhône, mais à revers de ce flux. Le bateau du Vercors remonte vers le Nord. Le plateau du Vercors cache le Rhône et avance à rebrousse poil de ce fleuve où prend forme et croît la puissance du Sud. Il dit et cache le Sud.

Chaque montagne a son écriture, sa danse. Danse lourde, massive des Pyrénées, danses vertigineuses des Alpes ou de l’Himalaya, mouvements asymptotiques des Dolomites qui sont des montagnes-piliers avançant en groupe vers la Vénétie, chaque chaîne de montagnes développe un style unique au carrefour de plusieurs pays ou cultures, comme les Balkans, ces montagnes conflictuelles, et toujours en guerre : « vounos » grec, contre contre « dag » turc, « planina » bulgare contre « gora » serbe… 

images (17)Les « Vounoi » grecques descendent vers la mer et sont livrées aux flammes.

En partant des montagnes autour de Grenoble j’ai commencé alors à écrire ces montagnes qui dans mon esprit forment une chaîne continue, une chaîne sans fin qui en suscitant, séparant ou protégeant des cultures, des civilisations, finit un peu par former la colonne vertébrale du monde, sa danse. Que serait la terre sans les montagnes, y aurait-il un monde sans elle, un sens au monde, des points de repère, une géographie physique ou religieuse ? Il n’y aurait pas ces signes visibles pour tous.

 

Au début était la danse violente des blocs. Au Sud certaines sont désormais sierras — en Espagne ou Amérique latine — d’autres sont djebel au Maghreb, les formes tout comme les mots qui disent la montagne changent : mons,orosmontagnamuntemall, chacun de ces mots correspond sans doute à une vision culturelle, mythologique, religieuse, historique de ce qu’est la montagne ; dag Turc, Shan en Chine, Yama au Japon. Chacune doit parler à sa façon d’une genèse. gunung indonésien, menez breton vounos grec. Ce sont des mots, des sons, des sens bien particuliers et sans doute intraduisibles, parce que même physiquement la montagne norvégienne entrant dans la mer n’est pas la montagne axiale tibétaine, qui elle-même n’est pas la montagne-volcan de l’archipel indonésien, ou parce que les Apennins servent de colonne vertébrale à un pays, tandis que le Caucase sépare le monde des steppes du Moyen Orient. Leur action, leur fonction n’est pas la même. Et leur nom non plus, en conséquence.

Au nord, même s’il y a peu à cacher et que l’humain se fait rare, les montagnes existent encore : fjall norvégien, islandais, et même danois, mägi estonien, Vuori de Finlande… Après les montagnes de Grèce ou d’Amérique, j’ai continué à calligraphier et suis aussi passé par elles, essayant d’imaginer leur danse arctique qui finit et commence dans la Mer.

D’autres viendront, encore et peut être finiront-elles par former un grand livre qui pourrait s’appeler, sans aller chercher très loin, « Les montagnes du monde ». 

Auteur : Nicolas Boldych

images (18)Son métier de professeur de français langue étrangère lui a permis de connaître de l’intérieur un certain nombre de pays européens dits de l’Est, tandis que l’intérêt profond qu’il porte aux langues slaves, et d’une manière plus générale à la Babel européenne, l’a amené à des travaux de recherche dans ce domaine (mémoire de DEA portant sur les mots d’origine turque dans les langues balkaniques, thèse en cours sur les langues slaves), des traductions (depuis le tchèque et l’italien), ainsi qu’à l’écriture de récits de voyages et de poèmes. Il aime aborder tout un pays de manière transversale de façon à rendre le foisonnement d’informations, d’histoires, de mots nouveaux ou d’images qu’il recèle. Il collabore, par des articles et des traductions, à deux revues : vulgo.net, fondée par des intellectuels pragois et napolitains, et l’Eco delle Dolomiti, revue, locale et européenne, basée dans le Trentino. Hormis les langues et l’écriture, il dessine ses impressions de voyage, les montagnes du monde, les visages qui hantent les villes. Il poursuit actuellement une thèse à Grenoble, ainsi que l’écriture d’un livre sur la Macédoine, ce pays à la fois réel et mythique.

 

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La Tour du Rhin de Victor Hugo

Posté par francesca7 le 6 juillet 2014

Tour des Rats sur le Rhin :
légende évoquée par Victor Hugo

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De ses voyages sur le Rhin entrepris à la fin des années 1830, Victor Hugo rapporte un recueil publié en 1842 et intitulé : Le Rhin. C’est dans la lettre XX, cependant qu’il s’apprête à découvrir sur le terrain la célèbre Tour des Rats dont on lui a parlé dans son enfance, qu’il évoque la légende attachée à ce lugubre bâtiment et narrée pour le première fois par Belleforest — auteur d’une Cosmographie universelle parue en 1575 — puis souvent reprise depuis par plusieurs écrivains.

Dans mon enfance, écrit Victor Hugo, j’avais au-dessus de mon lit un petit tableau entouré d’un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie, délabrée, entourée d’eaux profondes et noires, qui la couvraient de vapeurs, et de montagnes qui la couvraient d’ombre. Le ciel de cette tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié Dieu et avant de m’endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit je le revoyais dans mes rêves, et je l’y revoyais terrible. La tour grandissait, l’eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des clameurs. Un jour, je demandai à la servante comment s’appelait cette tour. Elle me répondit, en faisant un signe le croix, la Maüsethurm.

Et puis elle me raconta une histoire. Qu’autrefois à Mayence, dans son pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle,ouvrant plutôt la main pour bénir que pour donner. Que dans une année mauvaise il acheta tout le blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de faim dans les villages du Rhin. Qu’alors le peuple s’assembla autour du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l’archevêque refusa.

Ici l’histoire devient horrible. Le peuple affamé ne se dispersait pas et entourait le palais de l’archevêque en gémissant. Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu. Ce fut, ajoutait la bonne vieille, un spectacle dont les pierres eussent pleuré. Hatto n’en fit que rire ; et comme les misérables, expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit à dire : Entendez-vous siffler les rats ?

Le lendemain, la grange fatale était en cendre ; il n’y avait plus de peuple dans Mayence ; la ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères d’Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d’entre les pavés, se faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues, inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres et les alcôves. C’était un fléau, c’était une plaie, c’était un fourmillement hideux.

Hatto éperdu quitta Mayence et s’enfuit dans la plaine, les rats le suivirent ; il courut s’enfermer dans Bingen, qui avait de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les murailles et entrèrent dans Bingen. Alors l’archevêque fit bâtir une tour au milieu du Rhin, et s’y réfugia à l’aide d’une barque autour de laquelle dix archers battaient l’eau ; les rats se jetèrent à la nage, traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin jusqu’à la basse-fosse où s’était caché le misérable archevêque, l’y dévorèrent tout vivant.

Maintenant la malédiction du ciel et l’horreur des hommes sont sur cette tour, qui s’appelle la Maüsethurm. Elle est déserte ; elle tombe en ruine au milieu du fleuve ; et quelquefois, la nuit, on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre, qui ressemble à la fumée d’une fournaise ; c’est l’âme de Hatto qui revient.

(Extrait de « Le Rhin » (Victor Hugo), paru en 1842)

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