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Contes et Légendes en sorcellerie

Posté par francesca7 le 10 janvier 2014

Sorcellerie en Basse-Semois

: Tchalette et compagnie

Légendes de Gaumes et Semois – Frédéric KIESEL

250px-The_Lancashire_Witches_10Avec ses villages pauvres, à l’écart des modestes voies de communications de l’époque, nichés dans les méandres rocheux de la rivière, égrenés le long de la frontière, la Basse-Semois a gardé longtemps des traditions et croyances venues d’un lointain passé. Cette région n’est pas la seule dans une situation comparable. Mais, pour les curieux de vieille psychologie rurale, elle eut le privilège d’être prospectée, à la période précédant la guerre de 1914-1918 par le docteur Th. Delogne (cité plusieurs fois dans les chapitres précédents). Enfant du pays, né à Oisy, gradué es lettres en plus de son diplôme de médecine, il correspondait avec des sociétés d’archéologie. Ayant exercé longtemps à Allé, ce médecin de campagne, familier des villages, en confiance avec une population dont il était issu, alliait la rigueur scientifique à une solide culture littéraire polyglotte, germanique notamment. Il pouvait ainsi recouper avec la Bible, le folklore flamand ou les recherches allemandes, de Grimm et autres, les témoignages de paysans âgés, informateurs particulièrement précieux, se souvenant d’événements ruraux autour de 1850.

Il ne faut donc pas, à la lecture, souvent terrifiante, de L’Ardenne méridionale belge, une page de son histoire et son folklore, suivis du Procès des sorcières de Sugny , prendre le secteur ardennais de la Semois pour une région tellement plus maléfique et infernale que d’autres. Fertile en croyances magiques, elle fut observée à cet égard avec une minutie et une intelligence qui ont fixé plus complètement qu’ailleurs la mémoire populaire.

La moisson du docteur Delogne – qui a aussi étudié la vie sociale et agricole ancienne – est particulièrement somptueuse en fait de sorcellerie. Dans les campagnes, cette croyance fut longtemps tenace. L’écrivain Marie Gevers m’a dit que, vers 1930, elle passait exprès des heures à cirer inutilement le plancher, à genoux, avec une jeune servante campinoise illettrée, pour mettre celle-ci en confiance et obtenir d’elle, mine de rien, des renseignements sur les sorciers et sorcières de Campine. Leur hiérarchie, me dit-elle, régnait jusqu’au cœur de la ville d’Anvers, ou siégeait le chef, l’évêque en quelque sorte, des sorciers de la province.

Il officiait encore dans les années 1950. À pareille époque, et durant tout l’entre-deux-guerres, le diocèse de Tournai, avec les zones minières et industrielles du Hainaut, était réputé comme donnant beaucoup de travail au prêtre exorciste de l’évêché. On parlait d’hommes giflés, blessés, seuls en rue, par un compère frappant ou piquant au couteau un pilier, dans la mine.

À Arlon autour de 1930, les bons petits écoliers de mon âge, au temps de la radio (TSF), des automobiles et du cinéma «parlant et sonore», étaient loin de jurer que, dans ses guenilles, avec son cerveau dérangé et ses cris agressifs, la «folle Louise» n’était pas une sorcière. Ne nous étonnons donc pas si, en 1850, à Rochehaut, Sugny ou Mogimont…

À Mogimont, justement, les récits abondaient sur deux sorcières redoutées, la Tchalette (femme de Charles) et sa fille, la Cisse (femme d’Alexis). Une de ses sœurs faisait aussi partie de la confrérie. Les pouvoirs de sorcellerie étaient souvent familiaux et héréditaires.

C’est pourtant la Tchalette qui est restée dans les locutions populaires. À un enfant rebelle ou grognon il suffisait de crier: «Tais-toi, Tchalette de Mogimont!», devant l’injure ou la menace. «Si tu continues, elle va venir»; le petit chenapan se tenait tranquille. Cette diablesse était d’ailleurs dangereuse pour les enfants. À ceux de Clément, de Mogimont, elle envoya des fourmis en masse dans leur lit. Les insectes ne piquaient pas, mais ils faisaient peur et empêchaient de dormir. Sans compter qu’ils dévoraient les tartes de la «fiett» (fête) et jusqu’au miel, pourtant suspendu à la maîtresse poutre.

Parfois un enfant dépérissait, rien que pour avoir eu son vêtement touché par la Tchalette. Certains en seraient morts, comme le gamin de Did., de Mogimont, dont elle avait palpé les bas. Il était pourtant possible de se défendre. Rencontrant la gentille fillette du Félix, de Rochehaut, la Tchalette – dont les éloges étaient dangereux - avait dit, mettant la main sur l’épaule de l’enfant:

Oh! comme elle est belle.

Cela suffit pour que la petite tombât malade. Elle serait sans doute morte si ses parents n’avaient eu recours aux exorcismes du curé de Louette-Saint-Pierre, prêtre connu comme expert en la matière.

Plus expéditif, L. de Hour, en pareille circonstance, sauva la vie de son enfant en allant menacer la Tchalette chez elle, en brandissant sa fourche.
Si tu ne lèves pas le sort, je t’embroche! Elle comprit qu’il en était capable, et lui dit: - Ne te fâche pas. Ton enfant est guéri. C’était vrai.

Les attouchements de la sorcière n’étaient pas seulement périlleux pour les enfants. Personne d’ailleurs n’osait mettre des vêtements qu’elle avait touchés. Pour les animaux aussi elle était une menace. Le père d’Alexis A. de Rochehaut revenait un samedi de Mogimont avec un agneau qu’il y avait acheté. Il rencontre la Tchalette qui lui dit: - Laisse voir s’il a des dents.

Le lendemain, revenant de la grand-messe, il trouve la bête périe sur la paille de l’étable où il l’avait mise. À l’instant, il comprend de qui venait le maléfice.

Une supercherie de la Tchalette est restée longtemps fameuse. Le meunier de Sugny avait eu la naïveté de lui acheter son cheval. Or chaque fois qu’elle en avait besoin pour les travaux de sa petite ferme, elle faisait revenir l’animal, qui ne rentrait à Sugny que fourbu, plus une quarantaine de kilomètres de trajet par Allé et Rochehaut. On l’y reconnaissait à sa robe blanche. Quand les villageois le voyaient passer, ils riaient, disant: «Tiens, voilà encore le cheval de la Tchalette!»

Il traversa ainsi, le lundi de la fête, Rochehaut plein de monde. Le meunier était devenu la fable de toute la région, même en dehors du trajet, comme à Oisy. Il finit par en avoir assez. Pre¬nant sa hache, il alla, très fâché, à Mogimont.
Si mon cheval revient encore chez toi, je viendrai aussi, avec ceci.

Et il fit luire le tranchant dans le soleil. La Tchalette comprit que ce n’était pas une menace «en l’air» et fit cesser le sortilège. Du jour au lendemain, on n’a plus vu galoper le cheval blanc sur la route de Mogimont.

Il était d’ailleurs utile de se défendre avec brutalité contre les sorts lancés par la Tchalette. Un de ses concitoyens gardait, une nuit, des bestiaux dans un pré quand sept chats vinrent danser une ronde autour de lui. Furieux, il lança des coups de fouets à ces méchantes bêtes aux yeux phosphorescents, mais elles évitaient la lanière avec une incroyable vivacité. Finalement, de colère, il prit son sabot et le lança à la tête de la plus enragée, semblant mener la sarabande. Les chats se dispersèrent comme une volée de moineaux. Le lendemain, la Tchalette avait la tête pansée, serrée dans un linge.

Elle aimait d’ailleurs les chats. Pour eux, elle était capable de faire le bien. Son vieux matou, étant devenu aveugle, elle lui passa plusieurs fois la main sur le dos en disant: «Mon pauvre Minou!»
Il a recouvré la vue.

Quant aux exorcismes, lorsqu’ils sont prononcés par un prêtre sage, bien au courant des mystères, et irréprochable, ils sont efficaces, mais pas toujours sans risques.

Ainsi, à Mogimont, le grand-père de B. était menacé par la misère: ses bœufs dépérissaient l’un après l’autre. Il n’était pas possible de voir de quoi ils étaient malades. Mais un chat noir ne quittait presque jamais leur mangeoire, et le grand-père ne parvenait pas à s’en emparer.

Il fit venir le curé, qui s’enferma dans l’écurie avec B. (qui raconta l’histoire) et le chat soupçonné d’être sorcier. Le rite de l’exorcisme eut un plein succès: le chat quitta la mangeoire et disparut par une étroite lézarde de la muraille. À ce moment, une main invisible asséna au curé deux formidables gifles. C’était le prix de la victoire. L’écurie ne connut plus jamais de maléfice.

Comme beaucoup de sorcières, la Tchalette aimait jouer des tours aux chasseurs. Elle voit le grand-père W. partant «au lièvre» et lui dit, d’une petite voix douce et tranquille:

Tu n’en tueras probablement pas beaucoup aujourd’hui. «Comme de fait», il voit passer sept lièvres, sans parvenir à tirer une seule balle. Il a beau changer sa pierre, renouveler la poudre dans le bassinet, le coup ne part jamais. Le septième lièvre s’arrête et demande bien poliment, sans inquiétude:
Y a-t-il longtemps que les autres sont passés ?
Alors, il comprend que la Tchalette a jeté un sort sur son fusil pour se moquer de lui. Détail classique dans un cas pareil: rentré chez lui, le chasseur constate que son arme n’est pas du tout enrayée, et fonctionne parfaitement.

Aux dépens du même grand-père, la Tchalette s’est livrée à une plaisanterie des sorcières avec les charretiers: «marrer» (bloquer par enchantement) leurs véhicules. Il allait aux «Spèches» avec une charrette tirée par ses six bœufs. Il rencontre la Tchalette, mais la regarde sans desserrer les dents car il est brouillé avec elle. Après un quart d’heure, un des bœufs reste cloué sur place. Les autres doivent le traîner comme s’il était en bois. Après une heure de coups de pieds, de coups de fouet, de jurons de toutes sortes, W. doit se résoudre à dételer le bœuf «marré» par la sorcière.

Contes et Légendes en sorcellerie dans LEGENDES-SUPERSTITIONSLa Tchalette était aussi en dispute avec Jean W. de Rochehaut. Elle n’eut même pas besoin de le «marrer» pour se rire de lui. Pour faire plus facilement rouler les troncs sur son véhicule, il avait enlevé la roue avant, laissant ainsi l’essieu sur le sol. Pour ne pas perdre la «hujette» (la cheville de fer) de la roue, il l’avait posée, bien en vue sur une pierre. Lorsqu’il veut remonter la roue, il ne trouve plus la «hujette» où il l’avait mise, cherche, s’énerve et sent que quelqu’un le regarde. C’est, à bonne distance, sur la côte d’en face, la Tchalette, avec un vilain sourire.
Je parie que c’est encore toi, sale garce, qui a fait le coup, lui crie-t-il.
Regarde sous la roue gauche arrière, répond-elle. La «hujette» y est. La cheville s’y trouvait, bien loin de la pierre. Jamais il ne l’aurait mise à un aussi mauvais endroit. Ce ne pouvait être qu’une passe, faite à distance, par la Tchalette.

Il n’était pas bon de plaisanter la Tchalette, si on menait un attelage. Pour la construction de la nouvelle école de Rochehaut, en 1840, le père D. charriait du gravier. Au bois de Menuchenet, il voit la Tchalette faisant une «rafouraye» (arrachant de l’herbe pour le fourrage de ses vaches).
Vous cueillez de la salade, ma tante ? dit-il pour se moquer d’elle. - Oui mon neveu, tu viendras en manger en repassant, lui répondit-elle.

Quand il revint par là avec son chargement de gravier, ses chevaux restèrent sur place comme si les clous de leurs fers s’étaient enfoncés dans le sol. Il eut beau leur lancer des coups de fouet, ils étaient bel et bien «marrés» par la Tchalette. Le père D. fut obligé de rentrer seul chez lui, laissant sa charrette sur place. Quand il vint la chercher le lendemain, tout était redevenu normal et les chevaux avançaient comme si de rien n’était. Depuis ce jour, le père D. s’est bien gardé d’encore plaisanter sa «tante», et de l’appeler.

Sur la Cisse, fille de la Tchalette, la chronique est moins fournie mais ne manque pas de saveur. Elle pratiquait volontiers, vieux tour des sorcières, la mendicité avec chantage larvé aux maléfices. On lui faisait l’aumône par peur. À Vivy, une fermière battait le beurre lorsque son mari refusa de donner quoi que ce soit à cette fainéante de Cisse.

Celle-ci, réaction toujours lourde de menaces, était partie en grommelant. Lorsque la fermière voulut laver le beurre, il était bleu. Pourtant la femme était soigneuse et l’écuelle bien propre. Plus elle le lavait, plus il devenait bleu. Une voisine, attirée par les cris de surprise de la fermière, conseilla de jeter le beurre au feu: -Si vous faites cela, la sorcière brûlera avec.

Comme la fermière, selon cet avis astucieux, prenait l’écuelle et se dirigeait vers l’âtre, le beurre devint, à l’instant, d’un beau jaune pâle immaculé.
La Tchalette de Mogimont n’était pas, loin de là, la seule sorcière à tourmenter les charretiers: la Marie M. d’Orchimont, y était aussi experte. Chacune avait son style. Ainsi la Marie d’Orchimont aimait jouer, pour lever son maléfice, la comédie de la voisine serviable. Ayant marré, en terrain plat l’attelage de bœufs de Rob., elle riait derrière une haie. Elle en sortit en disant:
Tu n’y connais rien, donne-moi ton fouet.

Elle tourna autour du véhicule pour faire durer le plaisir, chipotant à une pièce puis à une autre, sans rien y faire. Finalement, elle donna un coup de fouet aux bœufs. À l’instant, ils s’ébranlèrent.

Pour marrer un charroi, certaines sorcières passaient leur main sur le cheval, le bœuf ou la roue – comme elles caressaient un enfant, avec une fausse bienveillance, pour le rendre malade.

Parfois l’équipage était ainsi bloqué sans qu’on ne sache qui avait jeté le mauvais sort. Si le charretier était colérique, cela pouvait être dangereux. Ainsi, X., dont l’attelage avait été marré à Vresse au milieu du bal de la «fiett», essuyait les quolibets de tout le village. Devinant un mauvais sort, vert de rage, il donne un grand coup de couteau dans le collier d’un de ses chevaux. À l’instant, un danseur tombe, le cœur perforé, crachant des flots de sang. Il était mort.

Il ne fallait pas toujours en venir à de telles extrémités. L. de Laviot ayant été marré avec son chariot en plein champ, avait heureusement près de lui sa femme, qui était pieuse. Elle courut à la maison prendre son chapelet. Elle leva ainsi l’enchantement.

Les équipages n’étaient pas seuls objets de ce maléfice. Des hommes étaient parfois immobilisés, par magie, huit à dix jours dans leur lit. Il est même arrivé à un paysan de Chairière, revenant du marché de Sedan où il avait acheté des articles alors de contrebande: du savon et du sel, d’être marré en chemin, par un homme qu’il connaissait bien. Celui-ci le dépouilla de tout ce qu’il avait sur lui.

Mais dans plusieurs traditions populaires, en Allemagne comme chez nous, le « marrage » des animaux de trait est beaucoup plus fréquent.

Publié dans LEGENDES-SUPERSTITIONS | Pas de Commentaire »

Légendes de la veillée de Noël

Posté par francesca7 le 10 janvier 2014

 
êtres inanimés et fabuleux trésors,
animaux parlants, démons, récits édifiants

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Ce qui faisait jadis le plus grand charme de la veillée de Noël étaient les légendes qu’on y racontait, formant un des plus captivants chapitres de la littérature populaire. Terribles ou touchantes, dramatiques ou gracieuses, elles se font fables, historiettes ou contes, et nous affirment que des pierres se déplaçant la nuit de Noël révèlent de somptueux trésors, que les animaux conversent entre eux pendant la Messe de minuit, ou encore que nul n’est à l’abri d’une rencontre avec le Maufait arpentant la campagne

Les légendes de la veillée de Noël peuvent se diversifier d’après les êtres qui entrent en scène. Etres inanimésanimauxdémonsrécits édifiants ; tel est l’ordre que nous suivrons.

Etres inanimés 
En Franche-Comté, on raconte qu’une roche pyramidale, qui domine la crête d’une montagne, tourne trois fois sur elle-même pendent la Messe de minuit, quand le prêtre lit la généalogie du Sauveur. En cette même nuit, les sables des grèves, les rocs des collines, les profondeurs des vallées s’entr’ouvrent et tous les trésors enfouis dans les entrailles de la terre apparaissent à Représentation de la Nativité.la clarté des étoiles. Dans cette même contrée existe la légende de la pierre qui vire. C’est une pierre pointue dressée en équilibre sur un rocher, entre les villages de Scey-en-Varais et de Cler, et qui, dit-on, fait un tour complet sur elle-même au coup de minuit, à Noël.

Dans les Vosges, la pierre tournerose, bloc élevé qui existait près de Remiremont, se mettait elle même en mouvement quand les cloches de Remiremont, de Saint-Nabord et de Saint-Étienne (deux paroisses voisines de Remiremont) appelaient les fidèles à la Messe de minuit, rapporte Richard dans Traditions populaires.

C’est surtout au pays de Caux qu’existe la légende des pierres tournantes. Ces pierres faisaient autrefois trois tours sur elles-mêmes pendant la Messe de minuit, et les monstres qui étaient censés y habiter exécutaient autour d’elles des danses folles qu’il eût été dangereux de troubler. Citons la chaise de Gargantua à Duclair, la pierre Gante à Tancarville, la pierre du Diable à Criquetot-sur-Cuville. A Minières, dans le Cotentin (Manche), au carrefour des Mariettes, se trouve un bloc de pierre pesant mille kilos, qui, dit-on, saute trois fois, le jour de Noël, à minuit. On croit encore, au pays de Caux, que les cloches perdues sonnent pendant la Messe de minuit. Certains affirment avoir entendu l’ancienne cloche de l’église des moines d’Ouville-l’Abbaye, qui passe pour être enfouie dans le « Bosc-aux-Moines », à Boudeville.

Mais il faut surtout lire les légendes bretonnes. Nombreuses autant qu’énormes sont les pierres qui se déplacent pendant la Messe de minuit, pour aller boire, comme des moutons altérés, aux rivières et aux ruisseaux. Un mégalithe, près de Jagon (Côtes-d’Armor), se rend à la rivière de l’Arguenon. Dans le bois de Couardes, un bloc de granit, haut de trois mètres, descend pour aller boire au ruisseau voisin et remonte à sa place de lui-même. Il y a, au sommet du mont Beleux, un menhir qui se laisse enlever par un merle et qui met à découvert un trésor. Il faut entendre surtout, telle qu’elle nous est contée par Emile Souvestre dans Le Foyer breton, la jolie légende des pierres de Plouhinec qui vont boire à la rivière d’Intel.

La plus célèbre était jadis la grosse pierre de Saint-Mirel, dont Gargantua se servit pour aiguiser sa faux, et qu’il piqua, après la fauchaison, comme on la retrouve encore aujourd’hui. Elle cachait un trésor qui tenta un paysan des alentours. Ce paysan était si avare qu’il n’eût pas trouvé son pareil : le liard du pauvre, la pièce d’or du riche, il prenait tout ; il se serait payé, s’il eût fallu, avec la chair des débiteurs. Quand il sut qu’à la Noël les roches allaient se désaltérer dans les ruisseaux, en laissant à découvert des richesses enfouies par les anciens, il songea, pendant toute la journée, à s’en emparer.

Pour pouvoir prendre le trésor, il fallait cueillir, durant les douze coups de minuit, le rameau d’or qui brillait à cette heure seulement dans les bois de coudriers et qui égalait en puissance la baguette des plus grandes fées. Lors, ayant cueilli le rameau, il se précipita de toute sa force vers le plateau où le rocher de Gargantua profilait sa masse sombre, et, lorsque minuit eut sonné, il écarquilla les yeux. Lourdement le bloc de pierre se mettait en marche, s’élevant au-dessus de la terre, bondissant comme un homme ivre à travers la lande déserte, avec des secousses brusques qui faisaient sonner au loin le terrain de la vallée. Jusqu’à ce moment la branche magique éclairait l’endroit que la pierre venait de quitter. Un vaste trou s’ouvrait, tout rempli de pièces d’or.

Ce fut un éblouissement pour l’avare, qui sauta au milieu du trésor et se mit en devoir de remplir le sac qu’il avait apporté. Une fois le sac bien chargé, il entassa ses pièces d’or dans ses poches, dans ses vêtements, jusque dans sa chemise. Dans son ardeur, il oubliait la pierre qui allait venir reprendre sa place. Déjà les cloches ne sonnaient plus. Tout à coup le silence de la nuit fut troublé par les coups saccadés du roc qui gravissait la colline et qui semblait frapper la terre avec, plus de force, comme s’il était devenu plus lourd après avoir bu à la rivière. L’avare ramassait toujours ses pièces d’or. Il n’entendit pas le fracas que fit la pierre quand elle s’élança d’un bond vers son trou, droite comme si elle ne l’avait pas quitté. Le pauvre homme fut broyé sous cette masse énorme, et de son sang il arrosa le trésor de Saint-Mirel (Lectures pour tous, décembre 1903).

Animaux 
II existe, en France surtout, une croyance populaire dont les formes varient suivant les différentes contrées : c’est la conversation des animaux entre eux pendant la Messe de minuit et surtout pendant la lecture ou le chant de la Généalogie. C’est sans doute une réminiscence de la représentation de l’ancien « Mystère de la Nativité », pendant laquelle on faisait parler les animaux.

Cette croyance si répandue, avec de nombreuses variantes, peut se résumer ainsi : un paysan, probablement ivre, ayant omis d’offrir à son bétail le réveillon traditionnel, entend ce dialogue entre les deux grands bœufs de son étable :

Premier bœuf : « Que ferons-nous demain, compère » ?
Second bœuf : « Porterons notre maître en terre… »

Le maître, furieux, en entendant cette prédiction, saisit une fourche pour frapper le prophète de malheur ; mais, dans sa précipitation, il se blesse maladroitement lui-même à la tête… et le lendemain les bœufs le portent en terre. Tel est le thème développé différemment suivant les provinces.

Dans les Vosges, à la Bresse, canton de Saulxures-sur Moselotte, on a soin de donner abondamment à manger aux animaux avant d’aller à la Messe de minuit. A Cornimont, au Val-d’Ajol, on croit encore que les animaux se lèvent et conversent ensemble pendant la Messe de minuit. On raconte à ce sujet qu’un habitant de Cornimont, jouissant de la réputation d’esprit fort, voulut s’assurer de ce fait surnaturel. Il alla se coucher dans un coin obscur de l’écurie située derrière sa maison.

Légendes de la veillée de Noël  dans LEGENDES-SUPERSTITIONS 220px-Magi_cappA l’heure de minuit, il vit un de ses bœufs se réveiller, puis se lever pesamment et demander, en bâillant, à son compagnon de fatigue, ce qu’ils feraient tous deux le lendemain. Celui-ci lui répondit qu’ils conduiraient leur maître au cimetière. La chose ne manqua pas d’arriver, dit la tradition : notre esprit fort fut saisi d’une telle frayeur qu’il en tomba raide mort sur place. Ainsi, sans doute, le racontèrent les bœufs. On .assure aussi qu’une semblable aventure arriva à une femme de Raon-aux-Bois, canton de Remiremont. Poussée par la curiosité, elle alla visiter ses étables pendant la Messe de minuit. Elle apprit également de ses bœufs qu’ils ne tarderaient pas à la conduire en terre.

La nuit de Noël est célèbre par une vieille légende que les paysans landais racontent avec terreur, tendant les veillées d’hiver. Ils prétendent que le jour de Noël, vers minuit, l’âne et le boeuf se mettent à parler entre eux. Ils causent du temps où l’Enfant-Jésus n’avait pour se réchauffer que leur haleine. Ce don miraculeux de la parole est le cadeau envoyé tous les ans par le Ciel à ces deux animaux, en souvenir des bons offices rendus à l’Enfant Jésus dans l’étable de Bethléem. Mais malheur à celui qui -tente de surprendre leur mystérieuse conversation. Sa témérité est punie d’une manière terrible : il tombe mort à l’instant même, peut-on lire dans Le Petit Landais du 25 décembre 1902.

Un bon paysan de Gaillères l’éprouva à ses dépens, nous apprend Sorcières et loups-garous dans les Landes. Pour se convaincre de la vérité du fait, il vint écouter à l’étable, et voilà qu’à minuit juste, le boeuf dit à son voisin :

« Hoù Bouët ? – Hoù Bortin.
– Que haram-nous, douman matin ?
– Que pourteram Iou boué ou clot.
E hou boué que mouri sou cop ».

Voici comment Laisnel de La Salle, dans Croyances et légendes, a gracieusement brodé cette légende : la scène se passe en Berry. « On assure qu’au moment où le prêtre élève l’hostie pendant la Messe de minuit, toutes les aumailles (bêtes à cornes) de la paroisse s’agenouillent et prient devant la Crèche. On assure encore qu’après cette oraison toute mentale, s’il existe dans une étable deux bœufs qui sont frères, il leur arrive infailliblement de prendre la parole.

 « On raconte qu’un boiron (jeune garçon qui touche ou aiguillonne les bœufs pendant le labourage) qui, dans ce moment solennel, se trouvait couché près de ses bœufs, entendit le dialogue suivant : – Que ferons-nous demain ? demanda tout à coup le plus jeune du troupeau. – Nous porterons notre maître en terre, répondit d’une voix lugubre un vieux bœuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua l’honnête animal en arrêtant ses grands yeux sur le boiron qui ne dormait pas, tu ne ferais pas mal d’aller l’en prévenir, afin qu’il s’occupe des affaires de son salut.

« Le boiron, moins surpris d’entendre parler ses bêtes qu’effrayé du sens de leurs paroles, quitte l’étable en toute hâte et se rend auprès du chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction. Celui-ci se trouvait attablé avec trois ou quatre francs garnements de son voisinage et, sous prétexte de faire le réveillon, présidait à une monstrueuse orgie, tandis que la cosse de Nau(bûche de Noël) flamboyait dans l’âtre et que sa femme et ses enfants étaient encore à l’église.

« Le fermier fut frappé de l’air effaré de François à son arrivée dans la salle : – Eh bien ? Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-il brusquement. – Il y a que les bœufs ont parlé, répondit le boiron consterné. – Et qu’ont-ils chanté ? reprit le maître. – Ils ont chanté qu’ils vous porteraient demain en terre ; c’est le vieux Noiraud qui l’a dit, et il m’a même envoyé vous en avertir, afin que vous ayez le temps de vous mettre en état de grâce. – Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction, s’écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère.

« Et, sautant sur une fourche de fer, il s’élance hors de la maison et se dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour qu’on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse. Était-ce l’effet de l’ivresse, de la colère ou de la frayeur ? Nul ne le sait. Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent qu’un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie. Depuis cette aventure, que l’on dit fort ancienne, les bœufs ont toujours continué à prendre, une fois l’an, la parole ; mais personne n’a plus cherché à surprendre le secret de leur conversation. »

A Romorantin, un témoin rapporte qu’étant enfant, on lui recommandait de se trouver à la Crèche, le jour de Noël, à minuit sonnant ; c’était, lui disait-on, l’heure où le bœuf et l’âne empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant. Dans le Cotentin, on était persuadé que toute la création adorait le petit Jésus, à Noël. A l’heure de minuit, dit-on, tous les animaux de ferme s’agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors pénétrer dans l’étable, uniquement pour s’assurer du fait, serait immédiatement puni de sa témérité.

Démons et croyances superstitieuses 
Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage du démon, à la venue du Messie (Bible des Noëls) :

Le démon, assurément,
Dedans son coeur endève,
Car Dieu vient présentement
Pour sauver les fils d’Adam
Et d’Eve, d’Eve, d’Eve !

Il régnait absolument
Sans nous donner de trêve,
Mais ce saint avènement
Délivre les fils d’Adam
Et d’Eve, d’Eve, d’Eve !

Chantons Noël hautement,
Sortons de notre rêve,
Bénissons le sauvement
De tous les enfants d’Adam
Et d’Eve, d’Eve, d’Eve !

La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble que Satan, exaspéré par l’échec que ce divin anniversaire lui remet en mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et sa rage contre l’humanité. C’est alors qu’il sème dans les sentiers et sur les carroirs (carrefours champêtres) que doivent parcourir les pieuses caravanes de la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans l’ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C’est alors qu’il ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants au fond desquels on voit ruisseler des flots d’or. Malheur à celui qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque- pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce, pareille à celle du feu de l’enfer.

Le Maufait (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre courant la campagne sous les formes les plus imprévues. Autrefois, au collège de Saint Amand, un vieux domestique contait ainsi l’aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783 :

Meßkirch-Meister von Messkirch-Dreikönigsaltar17703.jpgMalgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva pris au piège un lièvre qui, au lieu de l’attendre, se coupa la patte avec les dents. Lui de le poursuivre, l’autre de se sauver aussi vite que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière d’un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté : « Eh bien ! l’ami, s’écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien sauté pour un boiteux ? »

En Limousin, dans les campagnes, existe cette croyance que les maléfices, les sortilèges, toutes les œuvres de l’Esprit du mal perdent, la nuit de Noël, leur puissance ; qu’il est possible de pénétrer jusqu’aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir suspendu.

Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand, dans Hamlet (acte I, scène 1), il fait dire à Marcellus :

Some say that ever’gainst that season comes,
Wherein Our Saviour’s birth is celebrated,
The bird of dawning singeth a night long ;
And then, they say, no spirit dare stir abroad ;
The nights are wholesome ; then no planets strike,
No fairy takes, nor witch hath power to charm ;
So hallowed and so gracious is the time !

Il y en a qui disent que toujours à l’époque
Où est célébrée la naissance de notre Sauveur,
L’oiseau de l’aurore [le coq] chante tout le long de la nuit ;
Alors, dit-on, aucun esprit n’ose errer dans l’espace ;
Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire,
Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n’a le pouvoir de jeter des sorts ;
Si béni et si plein de grâce est ce moment de l’année !

Et ; en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à l’impuissance : c’est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez plutôt ce que fit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de Ploumilliau (Côtes-d’Armor) :

Un jour qu’il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un pauvre chemineau qui, pour le remercier d’un morceau de pain qu’il lui avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il lui apprit, en effet, qu’au milieu de la grève se dressait un château habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze pairs de France. Les esprits de l’Enfer la retenaient sous les eaux. A Noël, au premier coup de minuit, la mer s’ouvrait et laissait voir le château : si quelqu’un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine. Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup de minuit ; sinon, la me revenait engloutir le château, et l’audacieux chercheur était métamorphosé en statue.

Scouarn résolut de tenter l’aventure. A minuit, en effet, la mer s’écarta comme un rideau qu’on tire et laissa voir un château resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu’un bond vers l’entrée et franchit la porte. La première salle était, remplie de meubles précieux, de coffres d’or et d’argent. Tout autour se dressaient les statues des chercheurs d’aventures qui n’avaient pu aller plus loin. Une seconde salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s’il hésitait.

Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu des bêtes enchantées qui s’écartèrent et pénétra dans un appartement plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer. II allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au fond la baguette magique : il s’élança et la saisit victorieusement. Le douzième coup de minuit sonna.

Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n’avait plus rien à craindre. A sa voix, la mer mugissante s’éloigna du château, et les esprits de l’Enfer, définitivement vaincus, s’enfuirent en poussant des cris à faire trembler les rochers. La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur. Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance pour les saints qui l’avaient protégé, employa la moitié des trésors à construire une chapelle à l’archange saint Michel.

Nombreuses sont les croyances superstitieuses, à l’occasion de la fête de Noël. Dans les villages bisontins, on a observé quel vent souffle au sortir de la Messe de minuit : ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la nouvelle année. Dans les campagnes des Vosges, les douze jours entre Noël et les Rois indiquent le temps des douze mois de l’année ; ces jours sont appelés, dans le pays, jours des lots. Pour connaître le temps qu’il fera, on prend les dispositions suivantes : on place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et cela dès le 25 décembre.

Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d’après leur rang. Au jour des Rois, qui est le dernier des jours des lots, on examine les oignons. Là où le sel n’est pas fondu, le mois correspondant doit être sec ; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide.

Dans la Normandie, on augure de la fécondité des pommiers, selon que la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de minuit ou qui en reviennent. Au pays de Caux, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un plateau quelconque un morceau de pain bénit de la Messe de minuit. On le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu’à ce que le plateau s’arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d’un noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la seine eurent cette croyance. Ils croyaient aussi que le pain bénit de la Messe de minuit avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu d’indiquer l’état de santé des absents.

En Corse, les jeunes gens ont l’habitude de courir de maison en maison de manière à faire sept veillées avant la Messe de minuit, afin d’être jugés dignes d’apprendre, de vieilles femmes, certains signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées.

La Bretagne surtout peut être appelée la terre classique des légendes. Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d’hiver. Pendant que l’assistance frissonne d’épouvante et se presse autour du foyer où brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille Armorique. C’est pendant la nuit de Noël surtout que l’ordre ordinaire de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l’élévation de la Messe de minuit, tout ce qu’il y a d’êtres créés sur la terre se montre à la fois dans le monde. Prêtons l’oreille à l’antique tradition : elle le mérite par sa poétique étrangeté !

Voici les fantômes qui s’avancent. Près des fées des bois et des eaux, se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail des nuits pluvieuses, l’homme-loup, le conducteur des morts et le cheval trompeur. Le char de l’ankou porte l’oiseau de ’la mort et Jean de feu. Les flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le sorcier qui cherche l’herbe d’or, les damnés qui soulèvent la pierre de leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes… telle est l’épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant l’autel.

Récits édifiants 
Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n’en citerons qu’un petit nombre. On raconte qu’à Marienstein, ce sanctuaire aimé de la Suisse septentrionale et de l’Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose, fermée toute l’année, et d’où s’échappaient une délicieuse odeur et une lumière éclatante : c’était la rose de Noël ou la rose des neiges.

On raconte, dit Albert de Mun, dans nos landes de Bretagne, que lorsque les Mages arrivèrent à l’étable de Bethléem, ils y trouvèrent les bergers qui, n’ayant rien autre à offrir au divin Enfant, enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché ; les Mages étalèrent leurs riches présents. Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux : « Nous voilà bien ! A côté de ces belles choses d’or et d’argent, que vont devenir nos pauvres fleurs ? L’Enfant ne les regardera seulement pas ! »

Mais voilà que l’Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un baiser. C’est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu’alors étaient toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui semble un reflet de l’aurore, et, au cœur, le rayon d’or tombé des lèvres divines.

Finissons par la Noël des trépassés. C’était au temps du roi saint Louis, où foi et piété régnaient au pays de France. L’office de la nuit de Noël venait d’être achevé dans l’église abbatiale de Saint-Vincent du Mans. Les moines s’étaient tous retirés et l’abbé était rentré dans sa cellule. Accablé par l’âge, il s’était étendu promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s’empara bientôt de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de la cellule. L’abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la porte ; il l’entr’ouvre.

Un spectacle terrifiant se présente â ses yeux. Une foule immense d’êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence plane sur cette multitude. Saisi de frayeur, l’abbé, craignant quelque œuvre diabolique, fait sur lui d’abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces êtres s’inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le faire, ils écartent leur suaire, et l’abbé voit alors que ce sont des squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes.

Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces fantômes, leur demande : « Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? » Point de réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et l’entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se dirigent vers l’église. Bientôt l’autel est préparé ; les uns allument les cierges, les autres disposent les ornements sacrés. L’abbé comprend que ces êtres veulent assister au divin sacrifice de l’autel. II revêt la chasuble et commence la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le chœur, dans la nef ; l’église en est remplie.

Le silence est rompu seulement par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants. A l’Orate fratres, lorsque l’abbé se retourne, il voit que les squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration est arrivé ; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur l’autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit l’église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre jusqu’à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l’Ite missa est, les squelettes ont tous disparu ; une nuée lumineuse montant vers le ciel, l’écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui reste du sublime spectacle auquel il vient d’assister.

Pier Giorgio Frassati lors de l’une des excursions en montagne.L’abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d’avoir été, dans cette circonstance, l’instrument de la miséricorde divine. Depuis, chaque année, en l’abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de célébrer, après l’office solennel de la nuit de Noël, une messe basse pour les angoisseux du Purgatoire, rapporte Louis Chambois dans la Semaine du Mans du 25 décembre 1893.

Ecoutons dom Guéranger nous décrire dans Le temps de Noël (tome I) la veillée de Noël et nous en donner le vrai sens chrétien : « C’est là que nous avons vu, et nul souvenir d’enfance ne nous est plus cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir, se ranger autour d’un vaste foyer, n’attendant que le signal pour se lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple mais succulente devait ajouter à la joie d’une si sainte nuit, étaient là préparés d’avance ; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d’arbre, décoré du nom de bûche de Noël, ardait vivement et dispensait une puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer lentement durant les longues heures de l’office, afin d’offrir, au retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards et des enfants engourdis par la froidure.

« Cependant, on s’entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la grande nuit ; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l’hiver ; puis bientôt on entonnait quelqu’un de ces beaux noëls, au chant desquels on avait passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l’Avent. Les voix et les cœurs étaient d’accord, en exécutant ces mélodies champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques redisaient la visite de l’ange Gabriel à Marie et l’annonce d’une maternité divine faite à la noble pucelle ; les fatigues de Marie et de Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu’ils cherchaient en vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate ; l’enfantement miraculeux de la Reine du Ciel ; les charmes du nouveau-né dans son humble berceau ; l’arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, leur musique un peu rude et la foi simple de leurs cœurs.

« On s’animait en passant d’un noël à l’autre ; tous soucis de la vie étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie. Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait en marche vers l’église ; heureux alors les enfants que leur âge un peu moins tendre permettait d’associer pour la première fois aux ineffables joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions devaient durer toute la vie ».

 (D’après « La nuit de Noël dans tous les pays », paru en 1912)

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Rites de l’Avent pour avancer vers Noël

Posté par francesca7 le 10 janvier 2014

 

 Rites de l'Avent pour avancer vers Noël dans LEGENDES-SUPERSTITIONS 250px-Adventskranz-1.Advent

Quatre bougies sur une couronne

Couronnes de l’Avent, illuminations dans les rues, veilleuse dans la crèche… À l’approche de Noël, nos longues nuits d’automne s’éclairent. La date de Noël, fixée au IVe siècle, n’a pas été choisie par hasard : à Rome, on fêtait alors le solstice d’hiver. Aux jours qui commencent à rallonger, les chrétiens ont associé la naissance de Jésus, celui qui éclaire leur chemin. C’est cette progression vers la lumière qu’illustre la couronne de l’Avent. Imaginée au XVIe siècle par un pasteur allemand, cet assemblage de branchages et de rubans, piqué de quatre bougies que l’on allume dimanche après dimanche, évoque le soleil, mais aussi la couronne d’épines du Christ le vendredi saint et l’espérance du retour du Sauveur. « En préparant Noël, observe l’écrivaine Colette Nys-Mazure, nous sentons l’espérance d’un renouveau : celui de voir le meilleur germer dans nos difficultés, de pouvoir croître et aider ceux qui nous entourent à croître… »

En Europe du Nord, on fête aussi la sainte Lucie, dont le nom signifie « lumière », condamnée à mort au IVe siècle pour avoir apporté des vivres à des chrétiens persécutés. Le 13 décembre, les Lucie choisies dans chaque famille, école ou village revêtent une robe blanche et une couronne avec quatre bougies pour offrir à leur entourage du café et des biscuits.

Des lentilles germées et un sapin vert

Quatre semaines d’attente avant la naissance de Jésus, qui, pour les chrétiens, sont source de vie. De même que la graine germe en profondeur avant que la plante sorte de terre… « Chaque année, on sait que tout va renaître. La preuve : les tulipes et les crocus pointent déjà leur nez ! », remarque Florence Blondon, pasteure du temple réformé de l’Étoile à Paris.

En Provence, on dépose, à la Sainte-Barbe, le 4 décembre, du blé ou des lentilles dans une soucoupe remplie d’eau ou sur du coton que l’on humidifie chaque jour. À Noël, on place les tiges hautes, symbole de la fécondité de la terre, dans la crèche. « Cette inscription dans le cycle de la vie nous rappelle que Noël est bien la fête de l’Incarnation », explique Colette Nys-Mazure.

Depuis le XVIe siècle, le sapin, toujours vert comme celui du paradis d’Adam et Ève, signifie aux chrétiens que le Christ apporte la vie à tous les hommes. Pour Florence Blondon, cet arbre annonce déjà toute la vie du Christ. « En Arménie dont je suis originaire, les extrémités de la croix sont prolongées par des branchages ou des fleurs. Quand je regarde un sapin de Noël, je vois déjà la mort et la résurrection du Christ. C’est parce qu’il est éclairé par la lumière de Pâques que Noël est un événement incroyable ! », dit-elle.

Un grand ménage d’hiver

« Quand on attend quelqu’un, il faut lui faire de la place. » Spontanément, à l’approche de Noël, Colette Nys-Mazure ouvre ses armoires pour en vider le surplus, faire le tri. Dans certaines familles, de la Norvège à la Provence, on prend encore le temps de faire, aux premiers jours de l’Avent, un grand « ménage d’hiver ».

Créer de l’espace dans sa vie, en son for intérieur, se recentrer, passer peut-être plus de temps en famille, avec ceux qui sont seuls, consacrer un moment à la prière ou à la lecture d’un livre de spiritualité… C’est aussi cela l’invitation de l’Avent. « En Occident, les jours sont courts, il fait froid. Même si je suis très sollicitée à cette période, raconte Florence Blondon, j’ai l’impression que le temps ralentit, que je suis plus ­disponible aux autres, que je retrouve le rythme naturel de mon humanité profonde ». Faire de la place, c’est aussi pour Colette Nys-Mazure, « rechercher la sobriété dans l’organisation de la fête, la simplicité et le partage joyeux des tâches ». En demandant, par exemple, à chacun d’apporter un plat pour le réveillon, ou en tirant au sort le nom d’un convive en particulier, cousine, frère, oncle, belle-sœur ou ami, pour qui on prendra le temps, pendant l’Avent, de bricoler ou de cuisiner une surprise.

Du pudding et des lumignons

La veille de Noël, c’est autour d’un repas mitonné dans l’espoir de réjouir les palais et les cœurs, que se réunissent de nombreuses familles. Au Royaume-Uni et en Irlande, le fameux Christmas pudding se prépare cinq dimanches avant le réveillon, le Stir-Up Sunday (dimanche du mélange). La tradition veut que toute la famille mette la main à la pâte, en remuant avec une cuillère en bois pour rappeler la crèche, dans le sens des aiguilles d’une montre, c’est-à-dire d’est en ouest, comme le voyage des mages. Une prière est même associée à la recette. En Alsace, on prépare au début de l’Avent les 250px-Christmas_Mass_Iraq_Dec_24_2011 dans LEGENDES-SUPERSTITIONSbredele, petits fours qui évoquent la douceur de l’enfant et empruntent leurs formes à l’ange Gabriel, à l’étoile du berger…

Le premier dimanche de l’Avent, Florence Blondon prend le temps de décorer son intérieur : « Mais je ne le fais jamais seule ! Il ne s’agit pas seulement que la maison soit belle… Je tiens à ce rituel parce qu’il rassemble, permet d’échanger des souvenirs, de papoter, de rire ensemble », précise-t-elle. Dans sa maison en Belgique, Colette Nys-Mazure fixe à des rubans les cartes et les photos qu’elle a reçues avant Noël : « Je décore la maison de signes d’amitié », dit la poétesse, convaincue que « l’Avent est une occasion sans pareil de faire circuler la tendresse », en rendant aussi visite à des proches seuls ou malades. La crèche, où Dieu naît dans le dénuement, sera justement le signe de cette attention aux plus fragiles. « Noël ouvre aussi notre conscience, fait de nous des vigiles, le cœur en éveil, bienveillants, dit Colette Nys-Mazure. Se rappeler que d’autres passent cette période derrière des barreaux ou dans la précarité passe par des gestes simples comme les lumignons d’Amnesty International ou du Secours catholique, à placer au bord des fenêtres ou sur la table. »

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