Ceux qui possèdent Le Léman
Posté par francesca7 le 27 juillet 2013
La beauté et la tranquillité du lac attirent de plus en plus d’investisseurs, dont de riches étrangers.
A quelques encablures du centre-ville de Thonon-les-Bains, le parc public de Corzent. Sur 4,7 hectares de verdure au bord du lac Léman s’étendent pelouses, châtaigniers, hêtres, tilleuls. Il y a deux ans, lors de l’ouverture des grilles au public, Jean Denais, le maire de la ville, évoquait son inspiration romantique. »Avec ses cheminements sinueux et son belvédère, le parc était exemplaire de la conception paysagère des propriétés du littoral lémanique du XIXe siècle », lançait-il. Une inauguration hautement symbolique. Le Conservatoire du littoral, le conseil général de Haute-Savoie et la ville de Thonon avaient réussi à réunir 3 millions d’euros pour racheter cette propriété privée, et rendre un petit bout des bords du Léman à ses habitants. Depuis des décennies, boosté par la renommée internationale d’Evian, le Chablais, entre plages et montagnes, attire des populations fortunées venues d’ailleurs… et qui s’approprient les meilleurs terrains au bord de l’eau. « Après les industriels du nord de la France sont arrivés des Iraniens, à la suite du chah d’Iran, propriétaire d’un chalet à Saint-Paul-en-Chablais, puis des émirs du Golfe, et enfin des nouveaux riches russes. Sans oublier les Suisses. Le problème, c’est que l’Etat n’a pas les moyens de renchérir quand une grande propriété est en vente », résume un haut fonctionnaire en poste en Haute-Savoie depuis de nombreuses années.
Petit grain de sable concernant le parc de Corzent : Emmanuel Rouxel, journaliste au Messager, l’hebdomadaire local, après une enquête fouillée auprès de différentes autorités locales, révèle que le cheikh Sultan Ben Hamdan al-Nahyan, proche des dirigeants des Emirats arabes unis, a donné pour cet espace de verdure 700 000 euros, afin de financer les travaux de réaménagement. Le cheikh habite justement à Corzent, dans une demeure en bord de lac, estimée à une douzaine de millions d’euros. Cet attachement à la préservation du patrimoine naturel s’accompagnait tout de même d’une petite contrepartie. Ben Hamdan Al-Nahyan obtenait l’autorisation par la préfecture de Haute-Savoie de faire construire un ponton de 42 mètres sur le lac, alors que la loi de 1976 n’autorise que 15 mètres. Raison invoquée : son très gros bateau risquait de toucher le fond du lac trop près de la rive, à Corzent. De quoi faire hurler les écologistes locaux, les Thononais étant, selon eux, »spoliés des rives de leur lac par un roi du pétrole ».
Crésus.
Cette « spoliation » ne concerne pas que Thonon, mais aussi les 58 kilomètres de rives françaises du lac Léman, allant de Tougues à Saint-Gingolph. Pour faire simple, au moins la moitié des propriétaires seraient dans l’illégalité. Soit parce que des constructions ne possèdent pas d’autorisation, s’élevant sur le domaine public, version alpine des paillotes méditerranéennes, soit en raison des barrières et des haies empêchant les promeneurs de marcher le long le lac. A Corse-sur-Léman, le fameux « chemin du douanier », qui permet aux piétons de longer un cours d’eau ou un lac grâce à une servitude de 3,25 mètres, a été rangé au rayon des souvenirs. Il n’y a pas dans le Chablais d’écologistes musclés, sur le modèle de l’association suisse Rives publiques, qui mènent des opérations coup de poing, consistant à déboulonner ou à scier les grilles qui bloquent l’accès aux plages. Il est vrai qu’à Genève à peine 37 % des rives sont accessibles.
« Notre programme porte sur 330 hectares et concerne dix communes, comme à La Châtaignière, au Domaine de Guidou, au Pré Curieux. Nous avons déjà acheté 151 hectares. Mais nous sommes freinés par le coût du foncier. Un hectare sur les bords du lac Léman coûte dix fois plus cher qu’ailleurs », constate Jean-Philippe Deslandes, responsable de la délégation sur les Lacs au Conservatoire du littoral, installée au Bourget-du-Lac. Mais, alors, n’y aurait-il plus que l’Etat désargenté et les collectivités locales pour tenter de sauver quelques mètres de berges ? Tout le Chablais serait-il tombé aux mains des étrangers ? Pas tout à fait. Le promoteur André Perracino a la réputation d’être le Crésus savoyard. On raconte que peu d’opérations immobilières d’envergure sont réalisées dans la région sans l’aval de ce monsieur de 80 ans, à la fine moustache, un cigarillo serré entre deux doigts. »Les gens qui me croient aisé ne savent pas ce que je dois. Il me reste encore à payer le prix de la passion avec laquelle j’ai fait mon métier. Et, à mon âge, je commence à passer la main. Je n’ai plus que deux ou trois projets de restauration dans le centre-ville », assure-t-il, modeste. Ses bureaux, avenue des Allobroges, dans le centre de la ville, jouent la discrétion. André Perracino a tout de même construit 1 200 logements à Thonon, et 800 autres entre Evian, Annemasse et Bonneville. »En ajoutant les commerces et les locaux professionnels, j’ai peut-être bâti près de 10 % de cette ville. Mais que me reste-t-il aujourd’hui ? Peut-être quelques dizaines de locaux en location dont je me sépare graduellement pour payer mes impôts », assure le « retraité » de l’immobilier.
Descendance.
A deux pas des Constructions Perracino, plongé dans de vieux livres au premier étage de la bibliothèque municipale, Joseph Ticon, le président de l’Académie chablaisienne, se veut rassurant. Tous les seigneurs et autres nobliaux de la province n’ont pas disparu sans descendance. Pour preuve, les membres de sa société savante ont fait leur entrée solennelle le 12 janvier au château de Ripaille. Ce château aux quatre tours, le plus célèbre du Chablais, entre Thonon et Evian, est entouré d’un domaine viticole de 22 hectares et d’une forêt de 53 hectares. L’ancienne résidence des ducs de Savoie appartient toujours, du moins en partie, depuis la fin du XIXe siècle, aux Necker-Engel, de la famille du ministre des Finances de Louis XVI. L’histoire retient que le duc de Savoie Amédée VIII s’est retiré dans ce château en 1434 avec six de ses compagnons pour fonder l’ordre de Saint-Maurice. Mais sa retraite n’eut rien de monacale. A-t-il coulé le reste de ses jours « entouré de gais compagnons dans les délices de la bonne chère »? Voltaire assure que l’expression « faire ripaille » viendrait de cette retraite joyeuse sur les bords du lac Léman*. Mais, au hit-parade des châteaux forts du Chablais, celui d’Yvoire, avec son énorme donjon rectangulaire, agrémenté d’échauguettes, n’est pas mal classé non plus. Il a été bâti, lui, au début du XIVe siècle, par le comte Amédée V de Savoie. Comme celui de Ripaille, il est propriété familiale, et ce depuis 1655. Les barons d’Yvoire ne font pas visiter leur château, seulement le jardin labyrinthe des Cinq Sens, riche de 1 300 espèces de plantes et de fleurs. Quant au château de Blonay, sur la commune de Publier-Amphion, il a connu un destin pour le moins original en devenant le siège administratif de l’équipe professionnelle d’Evian Thonon Gaillard Football Club, avec la bénédiction de Franck Riboud, PDG de Danone, propriétaire des eaux d’Evian.
* « Notice historique sur Ripaille », de A. Lecoy de La Marche (Le Livre d’histoire, 2004).








































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