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L’île aux sorcières

Posté par francesca7 le 27 juin 2013

Légendes de Corse

 attention aux mazzeri ou la squadra !

 

 L'île aux sorcières dans LEGENDES-SUPERSTITIONS corse

Depuis sa naissance jusqu’à sa mort, tout est mystère, fatalité, incantation et sortilège pour le campagnard de la Corse d’autrefois. Aussitôt qu’il vient de naître, on commence par pronostiquer sur son avenir. Est-il né dans l’un des premiers jours de la semaine, pendant que la huche est pleine de pain ? Il vivra dans l’abondance ; est-il né au contraire un vendredi, alors qu’elle est vide, a meda biota, il sera toujours dans la pauvreté et la misère. Bien d’autres préjugés menacent ce pauvre petit être beaucoup plus que les maux inhérents à sa nature et à sa faiblesse. Voyez plutôt…

Sa mère le soigne, l’allaite et veille à ce qu’il ne lui arrive aucun mal ; mais quelles précautions prend-elle ! Elle commence par lui attacher sur l’épaule une petite branche de corail ou par cacher dans ses langes un morceau de chandelle — de celle que sa famille a reçue à la Chandeleur — ; cela suffit pour éloigner une foule de maladies et chasser la strega, la sorcière qui se tient toujours en embuscade, profitant de la moindre distraction de la mère pour tuer le malheureux bébé en lui suçant le petit doigt.

Si, malgré ces précautions, l’enfant tombe malade, la première pensée de la mère est de le croire innocchiato. Pour chasser ce mauvais sort, elle fait brûler, dévotement, mêlés ensemble : un rameau d’olivier, une croix de feuilles de palmier bénits le jour des Rameaux, un peu d’encens et un morceau du cierge qui se trouvait en tête du triangle pendant les offices de la Semaine sainte. Sur la fumée qui se dégage de ce bûcher d’un nouveaux genre, elle promène le corps du petit malade en faisant force signes de croix et en disant : « Je t’enfume et que Dieu te guérisse ! » Ou bien encore : « Que ton mal se dissipe comme cette fumée ! »

Si malgré cela l’enfant continue à dépérir, si le sort, ou plutôt le mal, ne s’en va pas, c’est à l’incantatrice que l’on a recours. Trois fois de suite, pendant trois jours consécutifs, la vieille procède à ses incantations : sur un peu d’eau qu’elle verse au fond d’une assiette, elle laisse tomber deux ou trois gouttes d’huile ; généralement une partie seule surnage ; l’incantatrice renouvelle l’opération, en changeant chaque fois l’eau de l’assiette. Par la disposition des gouttes, elle juge de la maladie ; si toute l’huile surnage, le mal est léger et l’enfant va guérir, sans quoi il a été frappé par les morts et nulle puissance humaine ne peut le sauver. Si, plus puissante que l’incantatrice, la nature guérit le bébé, c’est la première qui en a l’honneur ; s’il meurt, les morts seuls sont coupables.

 film dans LEGENDES-SUPERSTITIONS

Mais, dira-t-on, pourquoi, au lieu de l’incantatrice, ne pas plutôt appeler le médecin ? A cause de la fâcheuse croyance répandue dans les campagnes que, pour les petits enfants, le médecin peut moins que celle qui conjure le sort ; et, il faut l’avouer avec regret, beaucoup de ceux qui se disent médecins ne justifient que trop ce préjugé.

Or, tandis qu’on se refuse énergiquement à croire à l’efficacité des prescriptions du médicastre, on admet le pouvoir de l’enchanteur ou de l’incantatrice, ces magiciens qui avec quelques paroles opèrent des prodiges et font pâlir devant eux la science la plus profonde.

Outre le mal occhio dont on a déjà parlé, les enchanteurs tuent les vers dans les intestins des enfants ; arrêtent les hémorragies ; guérissent les brûlures les plus profondes ; conjurent les effets du poison provenant de la piqûre d’un insecte venimeux ; et font disparaître le virus rabique communiqué par les morsures d’un chien enragé.

Est-ce que les plus éminents professeurs de la Faculté de médecine pourraient en faire autant, surtout avec tant de facilité et à si peu de frais ? Et cependant, il meurt peu d’enfants à la mamelle ; l’air pur, le soleil, ainsi que d’autres conditions favorables, entretiennent leur santé ; mais quelles sont les premières idées que l’on grave dans l’esprit de ces jeunes enfants dès que leur curiosité s’éveille ? Pas d’autres que les contes superstitieux de leurs vieilles grands-mères. A peine le petit a-t-il des dents pour mordiller dans la viande, qu’on lui défend de manger d’une queue de porc ou de mouton, sous peine de rester un nain. Et de peur de rester un nain, l’enfant n’en mangera pas.

Aux conversations de la veillée, il n’entend parler que de sorciers et de revenants : ces récits fantastiques, faits gravement par des personnes sérieuses, finiront par prendre possession de son imagination et il croira aux revenants comme à son existence ; il faudra môme que son esprit et sa raison soient bien solides si, avec l’âge, il parvient à renvoyer ces contes au pays des chimères. Le fait est si vrai, que l’on pourrait nommer des hommes ayant fait de fortes études et occupant dans l’Etat des positions très importantes qui prêtent foi à ces folles visions.

Si le jeune homme est appelé à la vie rurale, on lui recommande de ne tailler sa vigne, de ne greffer ses arbres, de ne faire ses semis que pendant que la lune est à son décours : alors il aura de bonnes vendanges, beaucoup de fruits, ainsi que les légumes désirables. Surtout, lui dira-t-on, malheur à toi si tu finissais tes semailles un vendredi ; ta femme mourrait dans l’année.

S’il a occasion de vendre du gros ou du menu bétail, il devra se souvenir de ne jamais livrer un bœuf, ou un mouton, sans avoir adroitement enlevé une touffe de poils de la queue du premier, ou un flocon de laine pris sur le dos du second, poils ou laine devant être jetés au milieu des bêtes qui lui restent : oublier ces prescriptions, c’est s’exposer à voir s’en aller ailleurs la fortune de l’étable ou du troupeau. Surtout, défense expresse de faire une vente un lundi : commencer à diminuer le troupeau le premier jour de la semaine, c’est le vouer à une diminution quotidienne, et finalement à une destruction totale.

Enfin, on lui fera connaître comment on peut détruire son ennemi quand on n’a pas la force de le faire par les armes, ou qu’on ne veut pas se compromettre : c’est de mettre une poignée de sel dans le bénitier du fond de l’église, en prononçant des paroles conformes au désir qui inspire cette action : c’est une variante de l’envoûtement du Moyen Age. Il faut ajouter que ce moyen d’atteindre son ennemi, n’est jamais pratiqué par un homme ; seules les veuves et filles orphelines y ont recours.

De son côté la mère recommande à sa fille — pour le temps où, à son tour, elle dirigera un ménage — de ne mettre des œufs à couver que lorsque la lune, dans sa splendeur, est bien visible au-dessus de l’horizon ; de ne faire une salaison de viande à conserver que si la lune ne s’est pas encore levée ; de garder soigneusement les branches d’olivier, les feuilles de palmier bénites, l’encens, et la chandelle nécessaires pour chasser le mal occhio ; et de conserver la coquille du premier œuf que ses poules pondront le jour de l’Ascension : cette coquille a le pouvoir d’éteindre les flammes en cas d’incendie.

Elle lui recommande de veiller à ce que son mariage n’ait pas lieu le même jour où une autre se marie. Si cela se produisait, il faudrait éviter à tout prix de suivre le même chemin ou de se rencontrer, soit en allant, soit en revenant de la mairie ou de l’église ; car si les pas de l’une devaient passer sur ceux de l’autre, celle qui aurait marché devant mourrait dans l’année.

Elle lui apprend ce qu’il faut faire pour prévenir les envies qu’éprouvent les femmes enceintes ; car, par exemple, le compère-loriot provient de la salive que l’une d’elles crache en se tournant vers une personne qui porte des fruits dont elle désire et qu’elle n’ose pas demander : cette envie apparaît sous la forme d’un bouton sur l’œil qui n’a pas su la voir ; de même que le fruit désiré naît sur la peau de l’enfant qu’elle porte dans son sein ; il faut donc être attentive, offrir généreusement et ne pas rougir de demander. Enfin, pendant le mois de mai, alors que la nature respire la joie et invite à l’amour, les bergers ne se marient jamais. Pourquoi ? On ne sait.

En Corse, les diseurs de bonne aventure prennent le nom de devins ; ils prétendent lire l’avenir sur un œuf ou une épaule de mouton : il va sans dire que l’œuf doit être frais et l’épaule livrée avec toute sa chair. C’est le devin qui doit la faire cuire et la dépouiller lui-même, afin de pouvoir lire sur l’omoplate. Les présages ont une grande influence sur l’imagination populaire. Au nombre des mauvais présages sont : le chant de la poule ; le cri de la Malucella, l’oiseau de mauvais augure ; et les hurlements des chiens.

Lorsque une poule se met à chanter, c’est un mauvais signe pour la la maison ; seulement elle ne chantera qu’une fois, par la raison que la première personne de la famille qui la voit se hâte de lui tordre le cou. Lorsque, pendant le silence et l’obscurité de la nuit, la Malucella fait entendre son cri sinistre, le trouble est dans la maison la plus voisine du lieu où elle a chanté. « Plutôt que de faire du mal à quelqu’un de ma famille, dit le père, je te voue mon cheval, ou tel autre animal qui te plaira. » « Emporte la plus belle de mes poules, dit la mère. »

Le chien n’étant pas au nombre des animaux que l’on offrait en sacrifice, n’est jamais désigné comme victime expiatoire. S’il arrive que, la nuit venue, le chien, in pippuli, regarde la maison de son maître et pousse des cris plaintifs, on dit qu’il pleure celui qu’il aime et l’avertit que le malheur est suspendu sur sa tête ; et si tous les chiens de la localité se rassemblent et aboient sur un ton lamentable, la panique devient générale.

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Jaquette du DVD de L’île aux Sorciers,
film fantastique réalisé en 2007

 

Dans le nord et la partie orientale de la Corse, on croit aux sorciers, streghe, qui vont pendant la nuit faire leur sabbat, et exécuter des danses funèbres dans les lieux sombres et les cimetières. Ces méchants esprits font tout le mal qu’ils peuvent aux voyageurs attardés, et aussi ils font pleurer les mères en tuant leurs petits enfants. Le chef des sorciers ou le grand sorcier, s’appelle lo stregone : c’est peut-être parce que lo stregone y exerçait plus particulièrement ses maléfices, que le nom en reste à la piève et au torrent d’Ostrigoni.

Dans le midi de l’île, on croit à l’existence des âmes en peine, lesquelles s’en vont errant dans les ténèbres et les lieux déserts, en poussant des gémissements désolés sans pouvoir trouver de repos nulle part. Ces âmes, dit-on, sont au nombre de celles qui furent chassées du Paradis au temps de la révolte de Lucifer, mais qui, s’arrêtant en route, n’entrèrent pas avec lui dans les enfers : ce sont elles qui prennent toutes les formes pour épouvanter les vivants.

I MazzeriAcciaccadori, ou Acciaccamorti, assommeurs, sont les esprits de personnes encore vivantes affiliées à la confrérie des morts. Pendant que le corps est endormi, l’esprit qui l’anime est forcé de répondre à l’appel toutes les fois qu’il est requis ; il prend la forme d’un fantôme et chasse pendant la nuit les personnes attardées auxquelles il donne le coup mortel. Pour mieux atteindre leur proie, les Mazzeri se partagent les rôles : les uns se tiennent en embuscade au fond des ravins, à l’entrée des chemins creux et obscurs, aux passages des cours d’eau ; les autres battent la campagne, et si, fuyant devant eux, ce gibier d’une nouvelle espèce tombe dans l’embuscade, le mazzeri l’acciacca, l’assomme.

C’est pour conjurer ce péril que les Corses font le signe de la croix dans les lieux sombres, franchissent les ruisseaux d’un saut s’ils le peuvent, ou passent vite. Ces chasses fantastiques sont annoncées par les aboiements d’une chienne et quelques cris que l’on entend de loin en loin et de distance en distance dans le silence et l’obscurité de la nuit, car souvent la poursuite est longue à travers les vallées, les monts et les bois. Citons le vas d’un vieillard portant le deuil de son fils unique qu’il affirmait avoir lui-même assommé dans l’une de ces étranges embuscades.

« Malheureux ! et vous avez pu frapper votre fils ? » lui disait-on ; il baissait la tête et répondait tristement : « Nous — i Mazzeri dont il croyait faire partie — nous ne connaissons ceux qui tombent sous nos coups que lorsqu’il n’y a plus de remède. Mon fils se présenta sous la forme d’un marcassin blanc ; au saut du ruisseau, je l’atteignis sur les reins ; il poussa un cri, je reconnus la voix de mon enfant, mais le coup était mortel : il tomba et se renversa sur le dos ; hélas ! il était mort. » Cependant ceux qui passent à travers une embuscade ne reçoivent pas tous le coup du Mazzeri, quelques-uns parmi les morts veillent sur ceux qu’ils ont aimés, et se manifestent à eux de différentes manières et sous des formes diverses, surtout sous celle d’un chien de garde.

Lorsque, surprise par la nuit, une personne gardée par un esprit est sur le point de s’engager dans la voie qui la mènerait dans une embuscade, un chien de forte taille au pelage d’un noir fauve, paraît tout à coup à ses côtés, puis la précède de quelques pas et marche en avant-garde. Au lieu périlleux, il s’arrête et regarde fixement du côté du Mazzeri, visible pour lui seul ; le coup ne tombe pas et la personne est sauvée, au moins pour cette nuit. Le chien continue sa marche jusqu’à ce que tout danger ait disparu, après quoi il s’en va comme une vapeur.

Mais la plus imposante et la plus terrible de toutes les apparitions est celle de la Squadra d’Arrozza, ou confrérie des morts. La squadra ne se montre que dans les occasions solennelles, pour des gens qui valent la peine qu’elle se dérange, pour des pères et des mères dont la mort est un malheur irréparable pour ceux qui restent. A l’heure de minuit, le tambour bat le rappel dans le cimetière et les morts se rassemblent : ils sont en nombre infini. Vêtus de longues chapes noires, les capuchons rabattus sur la figure, ils se mettent en marche lentement, gravement, en observant les distances comme dans une procession. Sur le devant du capuchon sont deux trous à travers lesquels on voit leurs yeux éteints.

Un tambour précède la squadra et joue des marches funèbres. A son apparition, les chiens, s’enfuient et se cachent sans oser aboyer. Arrivée sur la place de celui qui va bientôt quitter la vie, l’horrible confrérie se range en cercle, place au centre une forme de cercueil et fait les mêmes cérémonies que les vivants accomplissent pendant le jour. Et quand les funérailles sont finies, elle remporte la bière en chantant comme cela se pratique pour celui que l’on va mettre en terre : celui ou celle à qui la squadra a rendu ces honneurs, ne vivra pas au-delà de vingt-quatre heures.

Rencontrer la squadra est un présage funeste ; celui qui a cette mauvaise chance a beau être armé ; s’il fait feu la poudre ne s’allume pas ; s’il fuit ou s’il se laisse envelopper il est perdu. S’il accepte ce que les morts ne manquent pas de lui offrir avec insistance, malheur ! Car les fantômes disparaissent aussitôt, ne lui laissant que des ossements ou un cadavre dont il ne pourra se débarrasser.

Certains estiment qu’il faut avoir perdu tout bon sens pour accorder une foi quelconque à ces étranges et fantastiques visions, et l’on peut rester confondu en les entendant raconter par des hommes sérieux et graves, voire même par des prêtres qui vous disent hardiment : Je l’ai vu.

Imaginez-vous un jeudi soir, par une nuit obscure de la fin d’automne. Un laboureur attardé se hâtait de rentrer chez lui. S’il était encore dans la campagne à cette heure indue, c’est qu’il avait tenu à finir ses semailles ce jour-là, car finir le lendemain, vendredi, c’était condamner à mourir dans l’année sa femme qu’il aimait. Il marche donc en pressant le pas, mais la nuit est noire, le chemin mauvais, le ciel orageux. Les feuilles sèches, emportées par le vent qui siffle, forment dans les airs des bruits sinistres qu’il prend pour les gémissements plaintifs d’esprits errant à travers l’espace.

Afin de conjurer leurs maléfices, il fait force signes de croix et se recommande aux saints qui protègent les vivants contre les fantômes. Le voilà sur la colline d’où il peut voir son village, mais il faut passer à côté du cimetière et il a peur. Néanmoins, il se fortifie par de nouveaux signes de croix, marmotte une prière pour le repos de ceux qui dorment en ce lieu, et passe. Mais à quelques pas plus loin, il s’arrête, frappé de stupeur, en voyant venir à sa rencontre une longue file de lumière. « Malheur à moi, se dit-il, voilà la squadra ! » et ses cheveux se dressent sur sa tête. Que faire ? Fuir ? Ce serait tomber dans une embuscade et y être assommé par l’acciaccadore.

Le désespoir lui donne du courage : il s’adosse à un pan de mur, met entre ses dents le manche de son couteau en tournant la pointe de la lame vers la squadra et attend. Cependant la procession avance toujours, bientôt un murmure confus frappe ses oreilles, enfin il entend prononcer son nom. Plus mort que vif, les yeux égarés, la figure baignée d’une sueur froide, il ne s’aperçoit pas qu’à côté de lui le mur écroulé offre une brèche par laquelle une partie de la squadra se glisse et l’entoure. Aussitôt qu’il est cerné, le chef de la squadra s’avance vers le malheureux qui ne sait plus ce qu’il fait, lui présente un objet soigneusement enveloppé, et d’un geste impérieux lui commande d’accepter ; l’autre accepte…. Au même instant la squadra s’évanouit comme une ombre vaine, et il se retrouve plongé dans l’obscurité… Des ricanements qui se perdent au loin dans les ténèbres, achèvent de le convaincre que la rencontre qu’il vient de faire lui sera fatale.

Après avoir repris un peu de courage, il ferme son couteau et se met en devoir de regagner son logis, mais il est tout engourdi ; toutefois il se remet en marche, se traînant lentement, péniblement, et avec effort affecté par une odeur cadavérique qui le suffoque, plus encore que par l’abattement de ses membres : c’est de l’objet qu’il a eu le malheur d’accepter et dont il ne peut se débarrasser que cette odeur se dégage. Arrivé près de sa porte, il veut voir, avant d’entrer, le don fatal qui lui a été fait : il tire la toile qui le couvre ; elle se déchire comme du carton pourri et laisse voir un corps blanc comme du marbre, froid comme de la glace… Horreur !… mon enfant !… Et ses yeux se voilent, la tête lui tourne, il chancelle et tombe pour ne plus se relever…

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Certains préceptes ruraux

Posté par francesca7 le 27 juin 2013

Des  préceptes ruraux 

(D’après De Re rustica de Palladius Rutilius, écrit vers le IVe siècle avant J.-C.)

Du labourage des champs maigres, des apprêts de la vendange, de la rupture des mottes de terre des vignes dans les pays froids
On commence, à la fin du mois l’août, vers les calendes de septembre, à labourer les terrains plats, humides et maigres. On prépare maintenant avec activité les travaux de la vendange dans les pays voisins de la mer. On brise aussi, à présent, les mottes de terre des vignes dans les pays froids.

Certains préceptes ruraux dans Bourgogne ruraux-300x164Comment on répare un vignoble maigre et chétif
Avez-vous un vignoble maigre et des souches plus chétives encore, semez-y, à cette époque, trois ou quatre boisseaux de lupins par arpent, et brisez les mottes de terre. Quand ces lupins seront venus, vous les retournerez en terre, et ils engraisseront parfaitement vos vignes. Le fumier ne convient pas aux vignobles, parce qu’il nuit à la qualité du vin.

De l’épamprement, de l’extirpation de la fougère et du caret
On épampre maintenant la vigne dans les pays froids ; mais, dans les pays secs et brûlants, on met les raisins à l’ombre afin que l’ardeur du soleil ne les dessèche point, si toutefois le peu d’étendue des vignobles ou la facilité de se procurer des ouvriers le permet. On peut également, ce mois-ci, arracher le caret et la fougère.

De la nécessité de brûler les prairies
Mettez à présent le feu aux prairies, afin de réduire à leurs racines les brins qui montent trop vite, et de faire succéder à l’aridité une végétation vigoureuse.

Semez encore, à la fin de ce mois, des raves et des navets dans les pays secs, de la manière indiquée ci-dessus. Semez-y également des raiforts que vous consommerez en hiver. Ennemis du tuf et du gravier, ils aiment, comme les raves, une terre grasse, ameublie et longtemps remuée. Ils se plaisent sous un ciel nébuleux, et demandent à être semés sur de grands espaces fouis profondément. Les meilleurs sont ceux qui viennent dans les sables. On les sème immédiatement après la pluie, à moins qu’on ne soit à même de les arroser. Dès qu’ils sont semés, on les recouvre de terre à l’aide d’un léger sarcloir. Deux setiers, ou quatre, suivant quelques-uns, remplissent un arpent. Couvrez ces semences de paille : le fumier les rendrait fongueuses. Elles acquièrent un goût plus délicat quand on les arrose souvent d’eau salée.

On regarde comme les femelles des raiforts ceux qui, moins âcres, ont les feuilles plus larges, plus lisses et d’un beau vert. Vous en recueillerez la graine. On croit qu’ils grossissent davantage lorsqu’on en arrache toutes les feuilles en ne leur laissant qu’une tige mince, et qu’on les couvre souvent de terre. Si vous voulez en adoucir l’âcreté, détrempez-en la graine pendant un jour et une nuit dans du miel ou dans du passum. Les raiforts, ainsi que les choux, n’aiment pas les vignes : semés autour d’un cep, ils s’en éloignent par antipathie. On sème encore les panais ce mois-ci.

Des arbres à écussonner, et des abeilles
On écussonne aussi à présent les arbustes. Presque tout le monde greffe maintenant le poirier, et le citronnier dans les terrains entrecoupés d’eaux vives. Les frelons incommodent, ce mois-ci, les ruches : il faut les pourchasser et les détruire. On fait aussi, à cette époque, tout ce qu’on a omis en juillet.

De la découverte de l’eau
Si vous manquez d’eau, vous devez maintenant chercher à en découvrir. Voici comment vous pourrez y parvenir. Dans l’endroit où vous voulez trouver de l’eau, étendez-vous tout du long, avant le lever du soleil, le menton appuyé contre terre et les yeux tournés vers l’orient. Si vous voyez alors se lever, sous la forme d’un nuage, une vapeur légère qui répande une espèce de rosée, marquez la place à l’aide de quelque souche ou de quelque arbre du voisinage ; car il y a de l’eau cachée dans tout lieu sec où se manifeste un tel phénomène.

Vous observerez aussi la nature du terrain, afin de pouvoir juger de la quantité d’eau plus ou moins grande qu’il renferme. L’argile donnera des veines maigres et d’un goût peu agréable ; le sablon mouvant produira aussi un filet d’eau d’un mauvais goût, trouble, et qui se perdra dans des couches profondes ; la terre noire donnera goutte à goutte une très petite quantité d’eau provenant des pluies et de l’humidité de l’hiver ; mais cette eau sera d’un goût parfait. Le gravier donnera des veines médiocres et incertaines, mais d’une douceur remarquable ; le sablon mâle, le sable et le carboncle, des veines sûres et intarissables. Celles des roches rouges sont bonnes et copieuses.

Vous examinerez si les eaux découvertes ne fuient pas à travers des crevasses ou des excavations souterraines. Au pied des montagnes et dans les roches siliceuses les eaux sont abondantes, fraîches et salubres ; dans les terrains plats, elles sont saumâtres, lourdes, tièdes et désagréables. Si, par hasard, elles ont bon goût, c’est une preuve qu’avant de couler sous terre elles sortent d’une montagne. Du reste, elles acquerront, même dans les plaines, la douceur des eaux des montagnes, si elles sont ombragées d’arbustes.

vieux dans HUMEUR DES ANCETRESVoici d’autres indices propres à éclairer vos recherches (on peut s’y fier, lorsqu’il n’y a point de mares dans l’endroit, et que l’eau n’y séjourne ou n’y passe point habituellement) : ce sont les joncs déliés, le saule des forêts, l’aune, l’agnus-castus, le roseau, le lierre et les végétaux aquatiques. Vous creuserez l’endroit où se trouveront ces indices jusqu’à cinq pieds de profondeur sur trois de large ; et, vers le coucher du soleil, vous mettrez dans cette fosse un vase d’airain ou de plomb propre et graissé dans l’intérieur, l’orifice tourné vers le fond de la fosse. Ensuite vous étendrez sur les bords une claie de baguettes et de branchages, et vous recouvrirez le tout de terre. Le lendemain, en ouvrant la fosse, si vous trouvez que le vase sue en dedans ou que l’eau en dégoutte, n’en doutez pas, cet endroit renferme de l’eau.

Mettez aussi dans cette fosse un vase de terre sec et non cuit, et recouvrez-le de la même manière. Le lendemain, s’il y a une veine d’eau, il sera dissous par l’humidité dont il aura été imprégné. Une toison de brebis, également déposée dans la fosse et recouverte de même, vous indiquera qu’il y a là beaucoup d’eau, si elle dégoutte quand on la pressera le lendemain. Cet endroit renfermera encore de l’eau, si, après avoir mis dans la fosse recouverte une lampe allumée et pleine d’huile, vous la trouvez éteinte le lendemain, quoiqu’elle n’ait pas manqué d’aliments. De même, si vous vous faites du feu quelque part, et que le sol échauffé exhale une fumée épaisse et nébuleuse, vous saurez qu’il y a de l’eau dans cet endroit. Quand ces découvertes seront confirmées par des indices certains, creusez un puits pour tâcher de découvrir la source ; s’il y en a plusieurs, réunissez-les en une seule. Au reste, c’est particulièrement au pied des montagnes et du côté du nord qu’il faut chercher les eaux, parce que nulle part elles ne sont plus abondantes ni meilleures.

Des puits
Quand vous creuserez des puits, vous examinerez s’il n’y a pas de danger pour les ouvriers, parce que la terre exhale ordinairement une odeur de soufre, d’alun et de bitume qui empoisonne l’air, saisit vivement l’odorat, et asphyxie, à moins qu’on ne se retire promptement. En conséquence, avant qu’ils ne descendent au fond, vous y placerez une lampe allumée : si elle ne s’éteint pas, il n’y aura aucun danger à craindre ; si elle s’éteint, vous abandonnerez un lieu rempli d’exhalaisons mortelles.

Si néanmoins vous ne pouvez pas trouver d’eau ailleurs, vous creuserez des puits à droite et à gauche jusqu’au niveau du liquide, et, dans l’intérieur, vous pratiquerez des soupiraux ouverts de chaque côté en forme de narines, par où s’échapperont les vapeurs délétères ; ensuite vous soutiendrez les parois des puits au moyen d’une maçonnerie. La largeur d’un puits doit être en tous sens de huit pieds, sur lesquels la maçonnerie en prendra deux. Celle-ci sera étayée d’espace en espace avec des pièces de bois, et construite en pierre de tuf ou en caillou. Si l’eau est limoneuse, vous la corrigerez en y jetant du sel. Si, en creusant le puits, la terre, trop friable, vient à s’échapper ou à se détacher par le contact de l’eau, vous la maintiendrez de tous côtés avec des planches droites soutenues par des traverses, afin que l’éboulement n’écrase pas les travailleurs.

De l’essai de l’eau
Voici la manière d’essayer l’eau nouvelle. Vous en verserez dans un vase d’airain bien net ; si elle n’y fait point de taches, c’est une preuve qu’elle est bonne. Elle l’est également, lorsqu’après avoir bouilli dans un vase d’airain, elle n’y dépose ni sable ni limon. Elle sera aussi de bonne qualité, si elle peut cuire promptement des légumes, ou si elle est transparente, dégagée de mousse et exempte de toute espèce de souillure. Quand les puits sont sur une hauteur, on peut en faire jaillir l’eau par en bas, comme celle d’une fontaine, en perçant la terre jusqu’à son lit, si la vallée le permet.

Des aqueducs
eauPour amener l’eau d’un lieu dans un autre, on a recours à des ouvrages de maçonnerie, à des canaux de bois, à des tuyaux de plomb ou d’argile. Si elle passe dans un canal en maçonnerie, vous le consoliderez pour qu’elle ne fuie pas à travers les joints. La largeur en sera proportionnée au volume d’eau. S’il traverse un terrain plat, vous lui donnerez une pente insensible d’un pied et demi sur soixante ou cent pieds de longueur, pour faciliter l’écoulement. S’il rencontre une montagne, vous dirigerez l’eau sur ses flancs, ou vous la ferez passer par des souterrains construits au niveau de la source. Si c’est une vallée, vous élèverez des piliers ou des arcs jusqu’à la hauteur du plan que l’eau doit suivre, ou bien vous la ferez descendre dans la vallée au moyen de tuyaux de plomb, qui lui permettront de remonter ensuite quand elle l’aura traversée.

Lorsque, suivant la méthode la meilleure et la plus avantageuse, vous conduirez l’eau dans des tuyaux d’argile, donnez-leur deux doigts d’épaisseur, en les rétrécissant par une de leurs extrémités, afin qu’ils puissent s’emboîter sur la longueur d’un palme, et bouchez-en les joints avec un mastic de chaux vive et d’huile. Mais, avant de l’y introduire, passez-y de la cendre chaude mêlée d’un peu d’eau, pour remplir les fissures des tubes. La pire des méthodes est d’employer des tuyaux de plomb : ils rendent l’eau dangereuse à boire, parce que le frottement produit de la céruse qui nuit à la santé. Un bon agronome construira ses réservoirs de manière que le plus petit filet lui procure de l’eau en abondance.

Du verjus confit dans du miel
Versez deux setiers de miel bien battu sur six de verjus, et faites confire ce mélange aux rayons du soleil durant quarante jours.

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LE SCORPION LANGUEDOCIEN

Posté par francesca7 le 27 juin 2013

LE SCORPION LANGUEDOCIEN 
LA FAMILLE

 

La science des livres est une médiocre ressource dans les problèmes de la vie ; à la riche bibliothèque est ici préférable l’assidu colloque avec les faits. En bien des cas, il est excellent d’ignorer ; l’esprit garde sa liberté d’investigation et ne s’égare pas en des voies sans issue, suggérées par la lecture. Encore une fois, je viens d’en faire l’expérience.

Un mémoire d’anatomie, oeuvre d’un maître cependant, m’avait appris que le Scorpion languedocien a charge de famille en septembre. Ah ! que j’aurais mieux fait de ne pas le consulter ! C’est bien avant cette époque, sous mon climat du moins ; et, comme l’éducation est de brève durée, je n’aurais rien vu si j’avais attendu le mois de septembre. Une troisième année de surveillance s’imposait, fastidieuse, d’attente, pour assister enfin au spectacle que je prévoyais de haut intérêt. Sans des circonstances exceptionnelles, je laissais passer la fugace occasion, je perdais un an, et peut-être, même j’abandonnais la question.

LE SCORPION LANGUEDOCIEN dans FAUNE FRANCAISE scorpion

Oui, l’ignorance peut avoir du bon ; loin des chemins battus le nouveau se rencontre. Un de nos plus illustres maîtres, qui ne se doutait guère de la leçon donnée, me l’avait appris autrefois. A l’improviste, un jour sonnait à ma porte Pasteur, celui-là même qui devait acquérir bientôt célébrité si grande. Son nom m’était connu. J’avais lu, du savant, le beau travail sur la dissymétrie de l’acide tartrique ; j’avais suivi avec le plus vif intérêt ses recherches sur la génération des Infusoires.

Chaque époque a sa lubie scientifique ; nous avons aujourd’hui le transformisme, on avait alors la génération spontanée. Avec ses ballons stériles ou féconds à volonté, avec ses expériences superbes de rigueur et de simplicité, Pasteur ruinait pour toujours l’insanité qui, d’un conflit chimique au sein de la pourriture, prétendait voir surgir la vie.

Au courant de ce litige, si victorieusement élucidé, je fis de mon mieux accueil à l’illustre visiteur. Le savant venait à moi tout le premier pour certains renseignements. Je devais cet insigne honneur à ma qualité de confrère en physique et chimie. Ah ! le petit, l’obscur confrère.

La tournée de Pasteur dans la région avignonnaise avait pour objet la sériciculture. Depuis quelques années, les magnaneries étaient en désarroi, ravagées par des fléaux inconnus. Les vers, sans motifs appréciables, tombaient en déliquescence putride, se durcissaient en pralines de plâtre. Le paysan atterré voyait disparaître une de ses principales récoltes ; après bien des soins et des frais, il fallait jeter les chambrées au fumier.

Quelques paroles s’échangent sur le mal qui sévit ; et, sans autre préambule :

« Je désirerais voir des cocons, fait mon visiteur ; je n’en ai jamais vu, je ne les connais que de nom. Pourriez-vous m’en procurer ?

— Rien de plus facile. Mon propriétaire fait précisément le commerce des cocons, et nous sommes porte à porte. Veuillez m’attendre un instant, et je reviens avec ce que vous désirez. »

En quatre pas, je cours chez le voisin, où je me bourre les poches de cocons. A mon retour, je les présente au savant. Il en prend un, le tourne, le retourne entre les doigts ; curieusement il l’examine comme nous le ferions d’un objet singulier venu de l’autre bout du monde. Il l’agite devant l’oreille.

« Cela sonne, dit-il tout surpris, il y a quelque chose là-dedans ?

— Mais oui.

— Et quoi donc ?

— La chrysalide.

— Comment, la chrysalide ?

— Je veux dire l’espèce de momie en laquelle se change la chenille avant de devenir papillon.

— Et dans tout cocon il y a une de ces choses-là ?

— Évidemment, c’est pour la sauvegarde de la chrysalide que la chenille a filé.

— Ah ! »

Et, sans plus, les cocons passèrent dans la poche du savant, qui devait s’instruire à loisir de cette grande nouveauté, la chrysalide. Cette magnifique assurance me frappa. Ignorant chenille, cocon, chrysalide, métamorphose, Pasteur venait régénérer le ver à soie. Les antiques gymnastes se présentaient nus au combat. Génial lutteur contre le fléau des magnaneries, lui pareillement accourait à la bataille tout nu, c’est-à-dire dépourvu des plus simples notions sur l’insecte à tirer de péril. J’étais abasourdi ; mieux que cela, j’étais émerveillé.

Je le fus moins de ce qui suivit. Une autre question préoccupait alors Pasteur, celle de l’amélioration des vins par le chauffage. En un brusque changement de causerie :

« Montrez-moi votre cave », fit-il.

Lui montrer ma cave, ma cave à moi, chétif, qui naguère, avec mon dérisoire traitement de professeur, ne pouvais me permettre la dépense d’un peu de vin, et me fabriquais une sorte de piquette en mettant fermenter dans une jarre une poignée de cassonade et des pommes râpées ! Ma cave ! Montrer ma cave ! Pourquoi pas mes tonneaux, mes bouteilles poudreuses, étiquetées suivant l’âge et le cru ! Ma cave !

Tout confus, j’esquivais la demande, je cherchais à détourner la conversation. Mais lui, tenace :

« Montrez-moi votre cave, je vous prie ».

A telle insistance, nul moyen de résister. Du doigt, je désigne dans un coin de la cuisine une chaise sans paille, et sur cette chaise une dame-Jeanne d’une douzaine de litres.

« Ma cave, la voilà, monsieur.

— Votre cave, cela ?

— Je n’en ai pas d’autre.

— C’est tout ?

— Hélas ! oui, c’est tout.

— Ah ! »

Pas un mot de plus ; rien autre de la part du savant. Pasteur, cela se voyait, ne connaissait pas ce mets aux fortes épices que le populaire nomme la vache enragée . Si ma cave, la vieille chaise et la dame-jeanne sonnant creux, se taisait sur les ferments à combattre par le chauffage, elle parlait éloquemment d’une autre chose que mon illustre visiteur parut ne pas comprendre. Un microbe lui échappait et des plus terribles, celui de la mauvaise fortune étranglant le bon vouloir.

Malgré la malencontreuse intervention de la cave, je n’en suis pas moins frappé de sa sereine assurance. Il ne sait rien de la transformation des insectes ; pour la première fois il vient de voir un cocon et d’apprendre que dans ce cocon il y a quelque chose, ébauche du papillon futur ; il ignore ce que sait le moindre écolier de nos campagnes méridionales, et ce novice, dont les naïves demandes me surprennent tant, va révolutionner l’hygiène des magnaneries ; il révolutionnera de même la médecine et l’hygiène générale.

Son arme est l’idée, insoucieuse des détails et planant sur l’ensemble. Que lui importent métamorphoses, larves, nymphes, cocons, pupes, chrysalides, et les milles petits secrets de l’entomologie ! En son problème, peut-être convient-il d’ignorer tout cela. Les idées conservent mieux leur indépendance et leur audacieuse envolée ; les mouvements seront plus libres, affranchis des lisières du connu.

languedoc dans LITTERATURE FRANCAISEEncouragé par le magnifique exemple des cocons sonnant aux oreilles étonnées de Pasteur, je me suis fait une loi d’adopter la méthode ignorante dans mes recherches sur les instincts. Je lis très peu. Au lieu de feuilleter des livres, dispendieux moyen qui n’est pas à ma portée, au lieu de consulter autrui, je me mets en opiniâtre tête-à-tête avec mon sujet jusqu’à ce que je parvienne à le faire parler. Je ne sais rien. Tant mieux, mes interrogations ne seront que plus libres, aujourd’hui dans un sens, demain dans le sens opposé, suivant les éclaircies obtenues. Et si, par hasard, j’ouvre un livre, j’ai le soin de laisser dans mon esprit une case largement ouverte au doute, tant le sol que je défriche se hérisse de folles herbes et de ronciers.

Faute d’avoir pris cette précaution, voici que j’ai failli perdre une année. Sur la foi de mes lectures, je n’attendais pas avant septembre la famille du Scorpion languedocien, et je l’obtiens à l’improviste en juillet. Cet écart entre la date réelle et la date prévue, je le mets sur le compte de la différence de climat : j’observe en Provence, et mon informateur, Léon Dufour, observait en Espagne. Malgré la haute autorité du maître, j’aurais dû me tenir sur mes gardes. Ne l’ayant pas fait, je manquais l’occasion si, de fortune, le vulgaire Scorpion noir ne m’avait renseigné. Ah ! que Pasteur avait raison d’ignorer la chrysalide !

Le Scorpion vulgaire, plus petit et bien moins remuant que l’autre, était élevé, comme terme de comparaison, en de modestes bocaux tenus sur la table de mon cabinet de travail. Peu encombrants et d’examen facile, les humbles appareils étaient visités tous les jours. Chaque matin, avant de me mettre à noircir de prose quelques feuillets de mon registre, je ne manquais pas de soulever le morceau de carton donné pour abri à mes pensionnaires, et de m’informer des événements de la nuit. Telles visites quotidiennes étaient peu praticables dans la grande cage vitrée, dont les nombreuses cases exigeaient un bouleversement pour être visitées une à une, puis remises, méthodiquement en état. Avec mes bocaux à Scorpions noirs, la revue était l’affaire d’un instant.

Bien m’advint d’avoir toujours sous les yeux pareille succursale. Le 22 juillet, vers les six heures du matin, relevant l’abri de carton, je trouve dessous une mère avec ses petits groupés sur l’échine en une sorte de mantelet blanc. J’eus là un de ces moments de douce satisfaction qui de loin en loin dédommagent l’observateur. Pour la première fois j’avais sous les yeux le superbe spectacle de la Scorpione vêtue de ses petits. La parturition était toute récente ; elle avait dû se faire pendant la nuit, car la veille la mère était nue.

D’autres succès m’attendaient : le lendemain, une seconde mère est blanchie de sa marmaille ; le surlendemain, deux autres à la fois le sont aussi. Total, quatre. C’est plus que n’en souhaitait mon ambition. Avec quatre familles de Scorpions et quelques journées tranquilles, on peut trouver des douceurs à la vie.

D’autant plus que la chance me comble de ses faveurs. Dès la première trouvaille dans les bocaux, je songe à la cage vitrée ; je me demande si le Scorpion languedocien ne serait pas aussi précoce que le noir. Allons vite nous informer.

Les vingt-cinq tuiles sont retournées. Magnifique succès ! Je sens courir dans mes vieilles veines une de ces chaleureuses ondées familières à l’enthousiasme de mes vingt ans. Sous trois du total des tessons, je trouve la mère chargée de sa famille. L’une a des petits déjà grandelets, âgés d’une semaine environ, comme devait me l’apprendre la suite des observations ; les deux autres ont enfanté récemment, dans le cours de la nuit même, ainsi que l’affirment certains résidus jalousement gardés sous la panse. Nous allons voir tantôt ce que représentent ces résidus.

Juillet s’achève, août et septembre passent, et plus rien n’est résulté qui vienne augmenter ma collection. L’époque de la famille, pour l’un et pour l’autre Scorpion, est donc la seconde quinzaine de juillet. A partir de là tout est fini. Cependant, parmi les hôtes de la cage vitrée, des femelles me restent, aussi bedonnantes que celles dont j’ai obtenu le part. Je comptais sur elles pour un accroissement de population, toutes les apparences m’y autorisaient. L’hiver est venu, et nulle d’elles n’a répondu à mon attente. Les affaires, qui semblaient prochaines, sont différées à l’année suivante : nouvelle preuve d’une longue gestation, bien singulière dans le cas d’un animal d’ordre inférieur.

Dans les récipients de médiocre étendue, qui rendent plus aisés les scrupules de l’observation, je transvase isolément chaque mère et son produit. A l’heure matinale de ma visite, les accouchées de la nuit ont encore sous l’abri du ventre une partie des petits. Du bout d’une paille écartant la mère, je découvre, dans l’amas des jeunes non encore hissés sur le dos maternel, des objets qui bouleversent de fond en comble le peu qu’à ce sujet les livres m’ont appris. Les Scorpions, dit-on, sont vivipares. L’expression savante manque d’exactitude ; les jeunes ne viennent pas directement au jour avec la configuration qui nous est familière.

Et cela doit être. Comment voulez-vous que des pinces tendues, des pattes étalées, des queues recroquevillées puissent s’engager dans les défilés maternels ? Jamais l’encombrant animalcule ne franchirait les étroites voies. Forcément il doit venir au monde empaqueté et sobre d’espace.

Les résidus trouvés sous les mères me montrent, en effet, des oeufs, de véritables oeufs, pareils, de guère s’en faut, à ceux que l’anatomie extrait des ovaires à une époque de gestation avancée. L’animalcule, économiquement condensé en grain de riz, a la queue appliquée le long du ventre, les pinces rabattues sur la poitrine, les pattes serrées contre les flancs, de façon que la petite masse ovalaire, de glissement doux, ne laisse la moindre saillie. Sur le front, des points d’un noir intense indiquent les yeux. La bestiole flotte dans une goutte d’humeur hyaline, pour le moment son monde, son atmosphère, que délimite une pellicule d’exquise délicatesse.

Ces objets-là sont réellement des oeufs. Il y en avait au début de trente à quarante dans la portée du Scorpion languedocien, un peu moins dans celle du Scorpion noir. Trop tard intervenu dans la gésine nocturne, j’assiste à la fin. Le peu qui reste suffit d’ailleurs à ma conviction. Le Scorpion est en réalité ovipare ; seulement ses oeufs sont d’éclosion très rapide, et la libération des jeunes suit de bien près la ponte.

Or, comment se fait-elle, cette libération ? J’ai l’insigne privilège d’en être témoin. Je vois la mère qui, de la pointe des mandibules, saisit délicatement, lacère, arrache et puis déglutit la membrane de l’oeuf. Elle dépouille le nouveau-né avec les soins méticuleux, les tendresses de la brebis et de la chatte quand elles mangent les enveloppes foetales. Pas de blessure sur ces chairs à peine formées, pas d’entorse, malgré la grossièreté de l’outil.

Je ne reviens pas de ma surprise : le Scorpion a initié les vivants aux actes d’une maternité voisine de la nôtre. Aux temps lointains de la flore houillère, lorsque parut le premier Scorpion, déjà se préparaient les tendresses de l’enfantement. L’oeuf, l’équivalent de la graine au long sommeil, l’oeuf tel que le possédaient alors le reptile et le poisson, et tel que devaient le posséder plus tard l’oiseau et la presque totalité des insectes, était le contemporain d’un organisme infiniment plus délicat, préludant à la viviparité des animaux supérieurs. L’incubation du germe n’avait pas lieu au dehors, au sein du menaçant conflit des choses ; elle s’accomplissait dans les flancs de la mère.

Les progrès de la vie ne connaissent pas les étapes graduelles, du médiocre au meilleur, du meilleur à l’excellent ; ils s’élancent par bonds, en tels cas avec des avances, en tels autres avec des reculs. L’Océan a ses flux et reflux. La vie, autre Océan, plus insondable que celui des eaux, a eu pareillement les siens. En aura-t-elle d’autres ? Qui pourrait dire oui ? Qui pourrait dire non ?

Si la brebis ne s’en mêlait en déglutissant les enveloppes cueillies des lèvres, jamais, l’agneau ne parviendrait à se dépêtrer de ses langes. De même le petit Scorpion réclame le concours maternel. J’en vois qui, englués de viscosité, se remuent vaguement dans le sac ovarique à demi déchiré, et ne peuvent se libérer. Il faut qu’un coup de dent de la mère achève la délivrance. Il est douteux même que le jeune contribue à la rupture. Sa faiblesse ne peut rien contre cette autre faiblesse, le sac natal, aussi fin que la tunique interne d’une écaille d’oignon.

Le poussin a sur le bout du bec un durillon temporaire, qui lui sert à piocher, à rompre la coquille. Lui, condensé en grain de riz pour économiser l’espace, attend inerte le secours du dehors. La mère doit tout faire. Elle y travaille si bien que les accessoires de la parturition disparaissent en plein, même les rares oeufs inféconds entraînés avec les autres dans le flux général. Pas un débris ne reste des loques inutiles, maintenant ; le tout est rentré dans l’estomac de la mère, et le point du sol qui a reçu la ponte est d’une netteté parfaite.

Voici donc les jeunes minutieusement épluchés, nets et libres. Ils sont blancs. Leur longueur, du front au bout de la queue, mesure neuf millimètres chez le Scorpion languedocien, et quatre chez le noir. A mesure que la toilette libératrice est terminée, ils montent, maintenant l’un, maintenant l’autre, sur l’échine maternelle, en se hissant sans grande hâte le long des pinces que la Scorpionne maintient couchées à terre afin de faciliter l’escalade. Étroitement groupés l’un contre l’autre, emmêlés au hasard, ils forment sur le dos de la mère nappe continue. A la faveur de leurs griffettes, ils ont assez solide installation. On éprouve quelque difficulté à les balayer du bout d’un pinceau sans brutaliser quelque peu les débiles créatures. En cet état, monture et charge ne bougent ; c’est le moment d’expérimenter.

La Scorpionne vêtue de ses petits assemblés en mantelet de mousseline blanche est spectacle digne d’attention. Elle se tient immobile, la queue hautement convolutée. Si j’approche de la famille un fétu de paille, à l’instant elle lève les deux pinces dans une attitude courroucée, rarement prise lorsqu’il s’agit de sa propre défense. Les deux poings se dressent en posture de boxe, les tenailles s’ouvrent toutes grandes, prêtes à la riposte. La queue rarement est brandie ; sa brusque détente commotionnerait l’échine et ferait peut-être choir une partie de la charge. La menace des poings suffit, hardie, soudaine, imposante.

Ma curiosité n’en tient compte. Je fais choir l’un des petits et le mets en face de la mère, à un travers de doigt de distance. Celle-ci n’a pas l’air de se préoccuper de l’accident ; immobile elle était, immobile elle reste. Pourquoi s’émouvoir de cette chute ? Le précipité saura bien se tirer d’affaire tout seul. Il gesticule, s’agite ; puis, trouvant à sa portée l’une des pinces maternelles, il y grimpe assez prestement et regagne l’amas de ses frères. Il se remet en selle, mais sans déployer, de bien s’en faut, l’agilité des fils de la Lycose, écuyers versés dans la haute voltige.

L’épreuve est reprise plus en grand. Cette fois je fais choir une partie de la charge ; les petits sont éparpillés, non bien loin. Il y a un moment d’hésitation assez prolongé. Tandis que la marmaille erre sans trop savoir où aller, la mère s’inquiète enfin de l’état des choses. De ses deux bras — j’appelle de ce nom les palpes à pinces, — de ses bras assemblés en demi-cercle, elle ratisse, elle écume le sable pour amener devers elle les égarés. Cela se fait gauchement, à la grossière, sans nul souci d’écrasement. La poule, d’un tendre cri d’appel, fait rentrer au giron les poussins écartés ; la Scorpionne rassemble sa famille d’un coup de râteau. Tout le monde est sauf néanmoins. Aussitôt en contact avec la mère, on grimpe, on reforme le groupe dorsal.

En ce groupe sont admis les étrangers non moins bien que les fils légitimes. Si du balai d’un pinceau je déloge en totalité ou en partie la famille d’une mère, et si je la mets à la portée d’une seconde, elle-même chargée de la sienne, celle-ci rassemble les petits par brassées comme elle l’aurait fait de ses propres fils, et se laisse, bénévole, escalader par les nouveaux venus. On dirait qu’elle les adopte, si l’expression n’était pas trop ambitieuse. D’adoption, il n’y en a pas. C’est l’enténèbrement de la Lycose, incapable de distinguer entre sa famille réelle et la famille d’autrui, et accueillant tout ce qui grouille à proximité de ses pattes.

Je m’attendais à des promenades pareilles à celles de la Lycose, qu’il n’est pas rare de rencontrer courant la garrigue avec son monceau de marmaille sur le dos. La Scorpionne ne connaît pas ces délassements. Une fois mère, de quelque temps elle ne sort plus de chez elle, même le soir, à l’heure des ébats des autres. Barricadée dans sa cellule, insoucieuse du manger, elle surveille l’éducation des petits.

Les débiles créatures ont, en effet, une délicate épreuve à subir : elles doivent naître, pourrait-on dire, une seconde fois. Elles s’y préparent par l’immobilité et par un travail intime non sans analogie avec celui qui de la larve conduit à l’insecte parfait. Malgré leur tournure assez correcte de Scorpion, les jeunes ont les traits quelque peu vagues et comme aperçus à travers une buée. On leur soupçonne une sorte de blouse infantile dont ils doivent se dépouiller pour devenir sveltes et acquérir configuration nette.

Huit jours passés dans l’immobilité sur le dos de la mère sont nécessaires à ce travail. Alors s’accomplit une excoriation que j’hésite à dénommer du terme de mue, tant elle diffère des mues véritables, subies plus tard à diverses reprises. Pour ces dernières, la peau se fend sur le thorax, et par cette fissure unique l’animal émerge en laissant une défroque aride, pareille de forme au Scorpion qui vient de la dépouiller. Le moule vide conserve l’exacte configuration de la bête moulée.

Actuellement, c’est tout autre chose. Je mets sur une lame de verre quelques jeunes en voie d’excoriation. Ils sont immobiles, très éprouvés, paraît-il, presque défaillants. La peau se rompt sans lignes de fracture spéciales ; elle se déchire à la fois devant, derrière, de côté ; les pattes sortent de leurs guêtres, les pinces quittent leurs gantelets, la queue sort de son fourreau. De partout à la fois, la dépouille tombe en loques. C’est un écorchement sans ordre et par lambeaux. Cela fait, les écorchés ont aspect normal de Scorpion, ils ont acquis de plus la prestesse. Bien que toujours, de teinte pâle, ils sont alertes, prompts à mettre pied à terre pour jouer et courir à proximité de la mère. Le plus frappant de ce progrès, c’est la brusque croissance. Les jeunes du Scorpion languedocien mesuraient neuf millimètres de longueur, ils en mesurent maintenant quatorze. Ceux du Scorpion noir sont passés de la dimension quatre millimètres à la dimension six et sept. La longueur augmente de la moitié, ce qui triple à peu près le volume.

Surpris de cette brusque croissance, on se demande quelle en est l’origine, car les petits n’ont pris aucune nourriture. Le poids n’a pas augmenté ; il a, au contraire, diminué, vu le rejet d’une dépouille. Le volume croit, mais non la masse. C’est donc ici une dilatation jusqu’à un certain point comparable à celle des corps bruts travaillés par la chaleur. Une intime modification se fait, qui groupe les molécules vivantes en assemblage plus spacieux, et le volume augmente sans l’apport de nouveaux matériaux. Qui, doué d’une belle patience et convenablement outillé, suivrait les rapides mutations de cette architecture, ferait, je le pense, récolte de quelque valeur. Dans ma pénurie, je livre le problème à d’autres.

Les dépouilles de l’excoriation sont des lanières blanches, des loques satinées qui, loin de choir à terre, font prise sur le dos de la Scorpionne, vers la base des pattes surtout, et s’y enchevêtrent en un moelleux tapis sur lequel reposent les récents écorchés. La monture a maintenant une housse favorable à la station des remuants cavaliers. Faut-il descendre, faut-il remonter, la couche de guenilles, devenue solide harnais, donne des appuis pour les rapides évolutions.

Lorsque, d’un léger coup de pinceau, je culbute la famille, il est réjouissant de voir avec quelle promptitude les désarçonnés se remettent en selle. Les franges de la housse sont saisies, la queue fait levier, et d’un élan le cavalier est en place. Ce curieux tapis, vrai filet d’abordage qui permet facile escalade, persiste, sans dislocations, une semaine à peu près, c’est-à-dire jusqu’à l’émancipation. Alors il se détache spontanément, soit en bloc, soit en détail, et rien n’en reste quand les petits sont disséminés à la ronde.

Cependant la coloration s’annonce ; le ventre et la queue se teintent d’aurore, les pinces prennent le doux éclat de l’ambre translucide. La jeunesse embellit tout. Ils sont en vérité superbes, les petits Scorpions languedociens. S’ils restaient ainsi, s’ils ne portaient, bientôt menaçant, un alambic à venin, ils seraient gracieuses créatures que l’on prendrait plaisir à élever. Bientôt s’éveillent en eux les velléités d’émancipation. Volontiers ils descendent du dos maternel pour folâtrer joyeusement dans le voisinage. S’ils s’écartent trop, la mère les admoneste, les rassemble en promenant sur le sable le râteau de ses bras.

En des moments de sieste, le spectacle de la Scorpionne et de ses petits vaut presque celui de la poule et de ses poussins au repos. La plupart sont à terre, serrés contre la mère ; quelques-uns stationnent sur la housse blanche, délicieux coussin. Il s’en trouve qui escaladent la queue maternelle, se campent sur le haut de la volute et de ce point culminant semblent prendre plaisir à regarder la foule. De nouveaux acrobates surviennent qui les délogent et leur succèdent. Chacun veut avoir sa part des curiosités du belvédère.

Le gros de la famille est autour de la mère ; il y a là un continuel grouillement de marmaille qui s’insinue sous le ventre et s’y blottit, laissant au dehors le front où scintillent les points noirs oculaires. Les plus remuants préfèrent les pattes maternelles, pour eux appareil de gymnase ; ils s’y livrent à des exercices de trapèze. Puis, à loisir, la troupe remonte sur l’échine, prend place, se stabilise, et plus rien ne bouge, ni mère ni petits.

Cette période qui mûrit et prépare l’émancipation dure une semaine, juste ce que dure le singulier travail qui, sans nourriture, triple le volume. En tout, la famille reste sur le dos maternel une quinzaine de jours. La Lycose porte ses petits des six et des sept mois, toujours agiles et remuants, quoique non alimentés. Ceux de la Scorpionne, que mangent-ils, du moins après la mue qui leur a donné prestesse et vie nouvelle ? La mère les invite-t-elle à ses repas, leur réserve-t-elle ce qu’il y a de plus tendre dans ses réfections ? Elle n’invite personne, elle ne réserve rien.

Je lui sers un Criquet, choisi parmi le menu gibier qui me semble convenir à la délicatesse des fils. Tandis qu’elle grignote le morceau, sans aucune préoccupation de son entourage, l’un des petits, accouru de l’échine, s’avance sur le front, se penche et s’informe de ce qui se passe. Il touche aux mâchoires d’un bout de la patte ; brusquement il recule, effrayé. Il s’en va, et c’est prudent. Le gouffre en travail de trituration, loin de lui réserver une bouchée, le happerait peut-être et l’engloutirait sans autrement y prendre garde.

Un second s’est suspendu, à l’arrière du Criquet dont la mère ronge l’avant. Il mordille, il tiraille, désireux d’une parcelle. Sa persévérance n’aboutit pas ; la pièce est trop dure.

J’en ai assez vu : l’appétit s’éveille ; les jeunes accepteraient volontiers de la nourriture si la mère avait le moindre souci de leur en offrir, surtout proportionnée à leur faiblesse d’estomac ; mais elle mange pour elle-même, et c’est tout.livre1

Que vous faut-il, ô mes jolis Scorpionnets qui m’avez valu de délicieux moments ? Vous voulez vous en aller et chercher au loin des vivres, des bestioles de rien. Je le vois à votre inquiet vagabondage. Vous fuyez la mère, qui de son côté ne vous connaît plus. Vous êtes assez forts ; l’heure est venue de se disperser.

Si j’avais au juste le minime gibier à votre convenance, et s’il me restait assez de loisir pour vous le procurer, j’aimerais à continuer votre éducation, non parmi les tuiles de la cage natale, en société des vieux. Je connais leur intolérance. Les ogres vous mangeraient, mes petits. Vos mères mêmes ne vous épargneraient pas. Pour elles désormais vous êtes des étrangers. L’an prochain, à l’époque des noces, elles vous mangeraient, les jalouses. Il faut s’en aller, la prudence le veut.

Où vous loger et comment vous nourrir ? Le mieux est de se quitter, non sans quelque regret de ma part. Un de ces jours, je vous apporterai et vous disséminerai dans votre territoire, la pente rocailleuse où le soleil est si chaud. Vous y trouverez des confrères qui, grandelets à peine comme vous, vivent déjà solitaires sous leur petite pierre, parfois pas plus large que l’ongle ; vous y apprendrez, mieux que chez moi, la rude lutte pour la vie.

 

source : Souvenirs entomologiques, Jean-Henri FABRE, 1905, IXème Série, Chapitre 22. 

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L’histoire du Poulet de Bresse

Posté par francesca7 le 27 juin 2013

                                                                                                                                                                                                                                                                                        L'histoire du Poulet de Bresse  dans FAUNE FRANCAISE bresse

               1. Les origines. — C’est certainement depuis une époque très reculée que la volaille a été élevée en Bresse. La qualité qui a dû s’affirmer très vite a provoqué un engouement pour cet élevage et l’importance a progressé rapidement. La date la plus ancienne qu’on ait pu recueillir concernant la volaille de Bresse est celle du 12 novembre 1591 dans les registres municipaux de la ville de Bourg-en-Bresse.

« Le peuple fut, ce jour là, si joyeux du départ des Romains que, par reconnaissance pour le marquis de Treffort, le Conseil vota qu’il lui serait fait présent de deux douzaines de chapons gras ».
Donc en 1591, la pratique du chaponnage et celle de l’engraissement étaient déjà très bien connues.
Postérieurement à cette date, les mentions relatives aux chapons sont nombreuses dans les archives de la ville et dans les anciens baux où ils étaient imposés comme réserves au profit des bailleurs.

A partir du XVIIIe siècle, les redevances en chapons et poulardes se multiplient et, à la fin du XVIIIe siècle, ils figurent sur tous les baux, ce qui prouve que l’engraissement de la volaille s’était généralisé.

C’est vers cette époque que date, en effet, la généralisation de la réputation des chapons et poulardes de Bresse. A ce moment, la culture du maïs s’est répandue au lieu d’être réservée aux « verchères », c’est à dire aux terrains attenants à l’habitation. C’est aussi à ce moment que Brillat-Savarin accorde sa préférence aux poulardes de Bresse qu’il appelle les « poulardes fines » en déplorant que « c’est grand dommage qu’elles soient rares à Paris ».

Dans la première moitié du XIXe siècle, la volaille de Bresse, tout en se développant, semble n’avoir eu qu’un rayonnement modeste. Avant l’époque des chemins de fer, les transports ne permettaient guère d’expédier des volailles au delà des principales villes de la région et Paris les connaissaient peu. Les rôtisseurs de la capitale se fournissaient en chapons et poulardes du Mans.

A noter que, pendant cette période, il y eut des introductions de races asiatiques (Brahma, Schanghaï, Cochinchinoises) qui firent beaucoup de mal à la pureté de la race.

Le développement des voies ferrées, la prospérité économique du second empire, tirèrent de l’ombre cette production, précieuse entre toutes, pour la renommée de notre pays. On a trop oublié les encouragements multiples qui furent prodigués à cette époque à l’agriculture, époque du « paternalisme agricole » où les pouvoirs publics distribuaient, par l’intermédiaire des Comices, des récompenses aux bons agriculteurs.

2. Concours du 23 décembre 1862. — En 1862, date capitale dans l’histoire qui nous occupe, fut créé le Comice Agricole de l’arrondissement de Bourg, avec trois présidents d’honneur dont le Comte Le Hon, député de la circonscription.
Une des premières tâches du Comice fut l’organisation d’un concours de volailles qui se tint à Bourg le mardi 23 décembre 1862. Cette date est à retenir. C’est grâce à la propagande qui lui succéda qui la volaille de Bresse fut mieux connue, que sa renommée se répandit dans Paris et dans les grandes villes. Les deux plus belles pièces avaient été offertes par le Comte Le Hon, au nom du Comice de la ville, à Napoléon III. Des articles élogieux dans les grands journaux, notamment dans le Constitutionnel, répandirent les mérites du chapon et de la poularde de Bresse. Enfin, grâce aux chemins de fer, les transports devenaient possibles.

poulet dans Les spécialités

Depuis, chaque année, aux environs de Noël, le concours de Bourg, (note : et aujourd’hui Louhans et Pont-de-Vaux) réunit les plus belles volailles du monde.

3. Développement des concours et marchés (1864-1900). — Les concours se répandirent rapidement. Il y en eut à Lyon, à Paris. En 1864, sur l’initiative du Comte Le Hon, une exposition de volailles eut lieu à Paris, au Palais de l’Industrie. Un lot de chapons de la Flèche et un lot de poulardes de Bresse se disputèrent le premier prix. Après un examen qui dura deux heures, dans lequel M. de Kergolay vint soutenir La Flèche et le Comte Le Hon défendit la poularde de Bresse, ce fut la poularde qui l’emporta. L’obtenteur du lot présenté était M. Gergondet, de Saint-Etienne du Bois.
M. de Kergolay fit appel de la décision rendue en convoquant le jury à une dégustation solennelle des volailles exposées. Le Moniteur du 25 décembre 1864 rend compte des débats de la Cour, composée de MM. Volowski, De Kergolay, Anselme Petetin, Compte de Bouille, Comte Le Hon. Après un dîner, qui se termina a minuit à l’hôtel du Louvre, l’arrêt constata la victoire de la Bresse. La volaille de Bresse avait conquis Paris.
Le développement, dans la seconde moitié du XIXe siècle, progressa régulièrement pour s’épanouir vers la fin. Vers 1893, on crée, en effet, des marchés de volailles pour les environs de Bourg et beaucoup d’entre eux deviennent à leur tour des centres de commerce. De nombreux textes montrent, à cette époque, le prodigieux essor qu’ont pris soudainement la production et le commerce de volaille.
Mais tout progrès ne va pas sa rançon. Au fur et à mesure que la réputation de la volaille de Bresse s’affermissait, la demande augmentait et, n’étant pas suivie au rythme de la production, la fraude se multipliait. Enfin, pour des motifs, les uns louables, les autres sordides, des croisements furent essayés et des races étrangères introduites. Les résultats furent des plus néfastes.
Il fallait réagir pour défendre une aussi précieuse production. C’est une nouvelle phase qui s’ouvre et qui va être étudiée : le développement des organismes professionnels.

4 — La Fédération Avicole — Devant les exagérations de certains éléments du commerce, les éleveurs fondèrent des syndicats professionnels. Ce furent les Syndicats Avicoles, groupés le 13 juillet 1933 en Fédération Avicole. Il en fut créé, non pas par un village, mais par un lieu de marché, et, à chaque jour de marché, un représentant du syndicat était sur place pour régler les litiges.

Il y a lieu, pour faire œuvre de justice, de souligner l’œuvre accomplie à ce sujet par le syndicat agricole de Bourg. C’est sur son initiative et son impulsion que furent créés syndicats et fédération. A noter que ces organismes se donnaient pour tâche de défendre la volaille de Bresse dans son aire d’origine. Ils ne séparaient pas le standard de race des conditions du milieu.
Afin d’authentifier la volaille de race pure, les producteurs créèrent une bague en aluminium qui était serrée au dessus du tarse de la volaille vivante. Un endroit du marché fut dès lors réservé aux volailles « standard » ayant le droit de porter la bague.

L’idée en avait été donnée au repars qui avait succédé au concours de volailles de Pont-de-Vaux, en 1930. M. Benoît Perrat, restaurateur à Vonnas, membre du jury, suggéra l’idée pour protéger les volailles de Bresse contre la fraude, de les marquer d’un plomb officiel. S’appuyant sur un précédent déjà acquis, M. Perrat cita en exemple ce qui était réalisé en Hongrie dans un cas analogue. En 1931, à l’Assemblée Générale du syndicat agricole de Bourg, Benoît Perrat renouvela son exposé et emporta l’adhésion des intéressés.

Le conflit avec le commerce tourna à l’état aïgu, car bien entendu les producteurs ne baguaient que des volailles à pattes bleues. Les commerçants refusèrent de reconnaître la bague des producteurs, alléguant que beaucoup de poulets étaient bagués, qui ne le méritaient pas à cause de leur conformation défectueuse. Aussi, souvent ils « boycottèrent » les poulets bagués. Ils utilisaient du reste déjà un scellé spécial — très ingénieux — apposé à la volaille morte et pouvant suivre le sujet jusque sur la table du consommateur. Ce scellé est en aluminium et se compose d’une lancette et de deux pastilles. La lancette est engagée sous la peau ; la pointe est rabattue sur la pastille intérieure ; la pastille extérieure sous la précédente et le tout scellé à l’aide d’un coup de poinçon. A leurs yeux, seul leur scellé authentifiait la volaille de Bresse.

Bien entendu, les producteurs protestèrent contre cette méthode et en fait il était vendu beaucoup plus de fausses poulets de Bresse portant le scellé que de volailles authentiques. Devant cette situation qui devenait intenable, la Fédération avicole décida de porter la question devant la justice. Un procès fut intenté, qui eût son dénouement le 22 décembre 1936, lorsque le jugement fut rendu. Cette date est, on va le voir, une des « grandes dates » de l’histoire de la volaille de Bresse.

LE PROCÈS DE DÉLIMITATION ET SA CONCLUSION

A — Les origines et les bases du procès. — Ce procès fut intenté par la Fédération des Syndicats avicoles de l’Ain contre M. Perraud Alphonse, cultivateur au hameau de France, commune de Meillonnas. La commune de Meillonnas est située sur la bordure occidentale du Jura (Revermont), à 15 kilomètres au nord est de Bourg. Au point de vue agricole, elle comprend deux parties : une située en plaine (Bresse) et l’autre constituée par une montagne. Le hameau de France est situé dans la partie montagneuse constituée par un terrain complètement différent des terrains de Bresse. M. Perraud qui venait de la commune de Peronnas située en Bresse près de Bourg avait amené ses volailles au hameau de France et continuait à les élever selon les méthodes de Bresse. Bien entendu, ses volailles étaient vendues sous l’appellation « Bresse »

Disons tout de suite que le procès n’impliquait de la part de la Fédération aucune hostilité spéciale contre M. Perraud. Mais elle saisit cette occasion pour faire définir par voie de justice les conditions de l’appellation d’origine contrôlée « Bresse ».
La demande était basée sur la loi du 1er août 1905 relative à la répression des fraudes.

B — L’expertise et le jugement. C’est donc la détermination des caractères que doit présenter une volaille d’origine pour avoir droit l’appellation « de Bresse » qui était demandée. Le tribunal de Bourg, saisi de cette affaire, ordonna une expertise et nomma pour remplir cette mission :

– MME Briset-Michaudet, agriculteur à Saint-Germain du Bois (Saône et Loire) ;
– Forgeot, directeur des Services Vétérinaires du Rhône, à Lyon ;
– Duc Louis, directeur des Services Agricoles de l’Ain, à Bourg.

L’expertise fut très longue, très soignée, et donna lieu à une étude approfondie. Un premier rapport fut déposé mais jugé insuffisant par le tribunal qui, le 17 juillet 1936, à la demande de la Fédération Avicole, réclama un complément d’expertise. Dans leur premier rapport, les experts, avaient ainsi été un peu hésitants au sujet des « pattes bleues ». Dans leur rapport complémentaire, ils sont au contraire formels. Les couleurs autres que le bleu indiquent un sang étranger à la race bressane. Le jugement définitif a été rendu le 22 décembre 1936. Le jugement est maintenant définitif et en vertu de l’article 7 de la loi du 6 mai 1919, s’applique maintenant à tous.   

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