• BONJOUR A TOUS ET

    bienvenue (2)

     CHEZ FRANCESCA 

  • UN FORUM discussion

    http://devantsoi.forumgratuit.org/

    ............ ICI ............
    http://devantsoi.forumgratuit.org/

  • téléchargement (4)

  • Ma PAGE FACEBOOK

    facebook image-inde

    https://www.
    facebook.com/francoise.salaun.750

  • DECOUVERTES !

    petit 7

  • BELLE VISITE A VOUS

    aniv1

    PETITS COINS DE PATRIMOINE QUI SERONT MIS EN LUMIERE AU DETOUR DE NOTRE REGION DE FRANCE...

  • Cathédrale St-Etienne-Auxerre

    St-Etienne Cathédral, Auxerre

    « La restauration est une opération qui doit garder un caractère exceptionnel. Elle a pour but de conserver et de révéler les valeurs esthétiques et historiques du monument et se fonde sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques. Elle s’arrête là où commence l’hypothèse, sur le plan des reconstitutions conjecturales, tout travail de complément reconnu indispensable pour raisons esthétiques ou techniques relève de la composition architecturale et portera la marque de notre temps. » citation Charte de Venise, art. 9, ICOMOS, 196.

  • M

    JE SUIS ORIGINAIRE MOI-MEME DE LA BOURGOGNE....

  • FRANCE EN IMAGES

    G

    « Un monument restauré traduit les connaissances, les ambitions, les goûts, non seulement du maître d’oeuvre mais aussi du maître d’ouvrage : c’est le vrai révélateur de l’appréhension des édifices par une génération donnée, qui leur permet de reconnaître pour sien un édifice centenaire. » citation de Françoise Bercé.

  • amis

  • Méta

  • amis

  • Architecture Française

    5

  • Artisanat Français

    1

  • A

  • amour-coeur-00040

  • montagne

    Tout devient patrimoine : l'architecture, les villes, le paysage, les bâtiments industriels, les équilibres écologiques, le code génétique.

  • 180px-Hlézard1

  • Patrimoine Français

    3

    Citation sur la France.
    !!!!
    La France, je l'aime corps et biens, en amoureux transi, en amant comblé. Je la parcours, je l'étreins, elle m'émerveille. C'est physique. Pour l'heure, c'est le plus beau pays du Monde, le plus gracieux, le plus spirituel, le plus agréable à vivre. En dépit de ses défauts, le peuple français a des réserves inépuisables de vigueur, d'astuce et de générosité. j'écris cela en toute connaissance de la déprime qui périodiquement enténèbre nos compatriotes. Ils ont une pente à l'autodénigrement, une autre au nihilisme. Je suis français au naturel et j'en tire autant de fierté que de volupté. J'ai pour ce vieux pays l'amour du preux pour sa gente dame, du soudard pour la servante d'auberge, de l'érudit pour ses grimoires, du paysan pour son enclos, du bourgeois pour ses rentes, du croyant des hautes époques pour les reliques de son saint patron... J'ai la France facile, comme d'autres ont le vin gai ; je l'ai au coeur et sous la semelle de mes godasses. Je suis français, ça n'a pas dépendu de moi et ça n'a jamais été un souci. Ni une obsession. Toujours un bonheur...

    Dictionnaire amoureux de la France - Denis Tillinac.

  • a bientot

L’enfant de fabrique

Posté par francesca7 le 29 avril 2013

L’enfant de fabrique

par

Arnould Frémy

~ * ~

L’enfant de fabrique dans ARTISANAT FRANCAIS fabrique-195x300

IL est un édifice humble, honorable, qui se construit sous nos yeux, et dont nous ne nous glorifions pas assez, peut-être parce qu’il ne s’adresse qu’à notre reconnaissance, et non à notre orgueil. Cet édifice n’est autre que la collection des établissements de bienfaisance et de charité, les salles d’asile, les caisses d’épargne, les conservatoires d’industrie, les sociétés de prévoyance, de patronage et de secours mutuels, les écoles primaires, les écoles normales primaires, et tant d’autres fondations toutes consacrées à l’amélioration et au soulagement des classes pauvres. Il est un genre d’écrits qui rallient, suivant nous, un nombre trop restreint d’intelligences : ce sont ces ouvrages spéciaux, ces livres de pur désintéressement, qui viennent de temps à autre, à l’aide de recherches inspirées par la religion du bien, jeter un jour inattendu sur certaines misères ignorées. Que de gens à idées ou à utopies sociales souriraient de pitié s’ils entendaient dire que la philanthropie sera peut-être dans l’avenir un des meilleurs titres de notre époque ! Par ce mot, nous entendons la philanthropie éclairée, pratique, dégagée de tout sentimentalisme, et de toute exaltation individuelle qui tendrait à fausser son but. Ce seront de beaux noms à citer un jour, que ceux d’Howard, d’Owen, de madame Fry, de Montyon, et de tous ceux qui auront contribué par leur zèle à guérir quelques-unes des grandes plaies de l’humanité.

Le portrait que nous allons retracer fera naître sans doute de tristes réflexions sur les moeurs et la destinée d’une certaine partie de la jeune population qu’on emploie, ou, pour mieux dire, qu’on exploite dans les usines ou manufactures. Nous allons essayer de reproduire tout un côté de l’enfance du peuple, de raconter ses premières misères, ses luttes prématurées, les influences funestes qu’un travail abusif et souvent corrupteur exerce sur son existence et sur sa moralité. Il est des infortunes qu’il est bon de reproduire, fût-ce même sous la forme de simple esquisse ; car, s’il est vrai qu’il y ait dans notre caractère national beaucoup de frivolité, il n’en est pas en revanche de plus sensible au bien, ni de plus prompt à courir au-devant des infortunes une fois signalées. Puissions-nous donc exciter de nouveau la sympathie publique, déjà provoquée en faveur d’une classe jeune et intéressante !

On sait qu’une loi tendant à abolir l’odieuse traite des enfants dans les manufactures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu’elle produise tous les bienfaits qu’on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d’urgence. Vouloir améliorer ou moraliser les ouvriers sans remonter aux sources primitives de leur démoralisation, c’est-à-dire à l’étrange éducation qu’ils reçoivent en si grand nombre dans les fabriques, c’est vouloir atteindre le mal sans aller jusqu’à la racine. On prétend que l’ouvrier se perd et se corrompt ; il serait plus juste de dire que le plus souvent il naît corrompu et vicié.

Cela dit, transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c’est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l’école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C’est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l’enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l’arrivée de ces familles d’ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l’intérieur des villes ; l’encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.
 Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. Il faut savoir que le parapluie est meuble inconnu dans la plupart des filatures de l’Alsace. On cite à Vesserling la manufacture de M. Nicolas Schlumberger comme une de celles où les ouvriers mènent la vie la plus heureuse ; on évalue leur prospérité d’après le nombre de parapluies que l’on remarque dans les ateliers.

Mais, dans ces départs et ces retours, rien n’est plus triste que de voir ces milliers d’enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l’existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c’est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d’étuve. Il en est qui n’ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l’âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu’habitent  les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c’est à peine leur nourriture, d’autant qu’à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu’une grande partie des légumes et des grains qu’on y consomme est tirée de la plaine de l’Alsace. On compte parmi les enfants qui naissent dans ce malheureux pays un grand nombre de sourds-muets et d’idiots, ce qui n’empêche sans doute pas les fabriques du pays de recevoir leur contingent habituel d’enfants, par suite d’une convention analogue à celle que M. Charles Dupin signale dans son rapport fait à la Chambre des pairs en février dernier. L’honorable pair affirme qu’en Angleterre, pendant la dernière partie du siècle dernier, par un contrat passé entre un manufacturier de Lancastre et les administrateurs d’une paroisse de Londres, le fabricant s’engageait à accepter un idiot sur vingt enfants bien portants et pourvus d’intelligence.

Parmi les économistes et les moralistes qui se sont occupés de la question du travail des enfants dans les manufactures, nous citerons, en Angleterre, MM. Horner, Labouchère, et, en France, MM. de Gerando, Gillet, et surtout le docteur Villermé, qui nous a été d’un si grand secours dans nos recherches. En suivant l’ordre établi par ce dernier dans son excellent ouvrage sur les classes ouvrières, nous diviserons les enfants de fabrique en deux grandes catégories qui embrasseront à peu près la totalité de l’industrie française. Nous placerons dans la première les ouvriers employés dans les manufactures de laine, de coton et de soie, et dans la seconde, ceux qu’emploie l’industrie dite métallurgique, et qui comprend les forges, les hauts fourneaux, les fonderies, les constructions de machines à vapeur, etc… Quand nous aurons parcouru ces deux classifications principales, nous aurons une idée, sinon complète, du moins assez exacte, des moeurs et de l’existence des enfants de fabrique. Le lecteur pourra décider lui-même si la loi que la Chambre vient de porter en leur faveur pouvait comporter l’ajournement.

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c’est principalement sur la filature qu’il faut porter son attention ; car c’est là qu’on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l’industrie cotonnière, les enfants sont principalement occupés à l’épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud’hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L’air qu’on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu’il exerçait une influence sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l’atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l’opération de l’encollage : la santé de l’ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d’oeuvre.
 Les enfants employés dans les filatures de laine ou de coton prennent diverses appellations, suivant les fonctions qu’ils remplissent. Il y a le tireur, le laveur, le bobineur, le balayeur, le rattacheur surtout, variété particulière de l’enfant de fabrique, qui se multiplie à l’infini dans les filatures, et qui mériterait d’être décrite spécialement, si le plan que nous nous sommes tracé ne nous obligeait à embrasser seulement les généralités, sans entrer dans les détails. Les fonctions du rattacheur consistent à surveiller les fils, à rattacher ceux qui se brisent, à nettoyer les bobines, et à ramener le coton qui s’échappe du ventilateur. Il est, à proprement parler, l’aide, l’élève, et presque toujours le souffre-douleur du fileur. Ses fonctions, quant aux mauvais traitements qu’il lui faut subir, ont une certaine analogie avec celles du mousse de bâtiment. A Reims, et dans d’autres villes de fabrique, il est établi en principe que les fileurs peuvent impunément rouer de coups les rattacheurs qui leur sont confiés. Ce fait est attesté par un passage d’un journal qui s’occupe spécialement des intérêts des manufactures, et dont on ne saurait suspecter le témoignage. On lit dans l’Industriel de la Champagne, du 23 septembre 1835 : « Dans quelques établissements de Normandie, le nerf de boeuf figure sur le métier au nombre des instruments de travail. Dans les moments de presse, quand les ouvriers passent la nuit à travailler, les enfants doivent également veiller et travailler, et quand ces pauvres créatures, succombant au sommeil, cessent d’agir, on les éveille par tous les moyens possibles, le nerf de boeuf compris. »

Dans les manufactures de laine ou de coton, les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d’une chaleur suffocante. J’ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s’étendent pas, disaient-elles, dans les colléges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu’une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n’avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l’apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle.

Les filles sont employées dans l’industrie cotonnière et lainière en aussi grand nombre, et à peu près aux mêmes âges que les garçons. Les noms qu’elles portent dans les diverses fabriques, où elles entrent généralement de cinq à huit ans, servent à désigner leurs fonctions : les catégories les plus nombreuses sont celles des éplucheuses, des picoteuses, des napeuses. Leur condition n’est guère meilleure que celle des jeunes ouvriers mâles : si ce n’est qu’elles n’ont pas à subir les mauvais traitements qui sont infligés aux rattacheurs, elles vivent non moins misérablement que ces derniers. Elles sont, de plus, en butte, pour la plupart, à des dangers moraux qui sont la conséquence forcée de leur sexe et de leur condition, et que nous aurons à signaler plus loin. La position où elles se trouvent, les piéges qui les entourent, et qui ne laissent pas même la première innocence à leurs plus jeunes années, la honte qui pèse sur elles presque toujours avant l’âge ordinaire de la dépravation, ces détails ne seront pas le trait le moins frappant du tableau que nous avons entrepris de retracer.

Nous avons déjà dit quelques mots de la condition misérable des ouvriers du département du Bas-Rhin ; nous avons signalé à l’avance une partie des calamités qui atteignent les moeurs et l’existence des enfants employés dans ces fabriques, race chétive, abandonnée, et vraiment orpheline. Parmi nos districts manufacturiers, il en est un qui mérite surtout d’être signalé comme surpassant tous les autres en fait de misère et de dénûment : nous voulons parler du département du Nord, et particulièrement de la ville de Lille, où le nombre des pauvres inscrits sur les registres des bureaux de bienfaisance est évalué à près de 30,000. Ce chiffre seul indique la situation de la classe ouvrière. Il faut, du reste, consulter à ce sujet M. de Villeneuve-Bargemont dans son Économie chrétienne, qui décrit ainsi ces misères : « Sans instruction, sans prévoyance, abrutis par la débauche, énervés par les travaux des manufactures, entassés dans des caves obscures, humides, ou dans des greniers, où ils sont exposés à toutes les rigueurs des saisons, les ouvriers parviennent à l’âge mûr sans avoir fait aucune épargne, et hors d’état de suffire à l’existence de leur famille. Ils sont tellement ivrognes, que, pour satisfaire leur goût des boissons fortes, les pères et souvent les mères de famille mettent en gage leurs effets et vendent les vêtements dont la charité publique ou la bienfaisance particulière a couvert leur nudité. Beaucoup sont en proie à des infirmités héréditaires. Il s’en trouvait, en 1828, jusqu’à 3,687 logés dans des caves où règne la malpropreté la plus dégoûtante, et où reposent sur le même grabat les parents, les enfants, et quelquefois des frères et soeurs adultes. »

Pour observer l’enfant de fabrique et connaître le dernier degré d’abrutissement et d’indigence où peut tomber la race humaine, c’est donc à Lille qu’il faut se transporter, dans la rue des Étaques surtout, qui est le centre et le réceptacle des plus misérables existences. Il faut avoir le courage de descendre dans ces caves, dont aucune habitation de Paris ne saurait offrir même l’image ; il faut avoir vu reposer dans un même lit une famille entière, depuis l’aïeul jusqu’aux petits-enfants, sans distinction de sexe ni d’âge. Les greniers, qui servent aussi de logement aux classes ouvrières, sont encore plus insalubres que les caves. Mais, pour donner une idée complète de ces habitations, et bien pénétrer nos lecteurs de l’authenticité des faits que nous transcrivons, nous ne saurions mieux faire que de joindre à nos citations précédentes un extrait du rapport fait à la municipalité, à l’époque du choléra, par la commission du conseil de salubrité du département du Nord.
 « Il est impossible, dit ce rapport, de se figurer l’aspect des habitations de nos pauvres, si on ne les a visitées. L’incurie dans laquelle ils vivent attire sur eux des maux qui rendent leur misère affreuse, intolérable, meurtrière. Dans leurs caves obscures, dans leurs chambres, qu’on prendrait pour des caves, l’air n’est jamais renouvelé : il est infect ; les murs sont plaqués de mille ordures. S’il existe un lit, ce sont quelques planches sales, grasses ; c’est de la paille humide et putrescente ; c’est un drap grossier, dont la couleur et le tissu ne sauraient se reconnaître ; c’est une couverture semblable à un tamis. Les fenêtres, toujours closes, sont garnies de papier et de verres, mais si noirs, si enfumés, que la lumière n’y peut pénétrer ; et, le dirons-nous ? il est certains propriétaires (ceux des maisons de la rue du Guet, par exemple) qui font clouer les croisées, pour qu’on ne casse pas les vitres en les fermant et en les ouvrant. Le sol de l’habitation est encore plus sale que tout le reste : partout sont des tas d’ordures, de cendres, de débris de légumes ramassés dans les rues, de paille pourrie ; aussi l’air n’est-il plus respirable. Et le pauvre lui-même, comment vit-il au milieu d’un pareil taudis ? Ses vêtements sont en lambeaux, recouverts, aussi bien que ses cheveux, qui ne connaissent pas le peigne, des matières de l’atelier. Rien n’est plus horriblement sale que ces pauvres démoralisés. Quant à leurs enfants, ils sont décolorés, ils sont maigres, chétifs, vieux et ridés ; leur ventre est gros et leurs membres émaciés, leur colonne vertébrale a gauchi, leur cou est contusé ou garni de glandes, leurs doigts sont ulcérés, et leurs os gonflés et ramollis ; enfin ces petits malheureux sont tourmentés, dévorés par les insectes. »

Si nous passons du département du Nord dans celui de la Seine-Inférieure, l’un des plus populeux et des plus industrieux de France, nous voyons les mêmes abus, les mêmes misères se reproduire : excès de travail pour les jeunes enfants, mélange des sexes dans les ateliers, initiation précoce aux habitudes vicieuses des adultes, enfin entassement dans des taudis infects. A Rouen, les ouvriers occupent, ainsi qu’à Lille, un quartier spécial. Il existe des maisons qui sont entièrement consacrées à loger les ouvriers. Ceux qui n’ont pas de famille ont recours à un logeur qui se charge, pour quatre francs par mois, de leur tremper la soupe chaque jour, et de leur fournir une moitié de lit. Les ouvriers rouennais couchent généralement deux, quelquefois trois dans un même lit. Les serruriers, tourneurs, menuisiers, mécaniciens, ciseleurs sur métaux, obtiennent les salaires les plus élevés, et se font remarquer, comme nous le verrons plus loin, par leur inconduite. La plus grande partie de leur gain est employée au cabaret. On les regarde comme les plus fidèles habitués des guinguettes des faubourgs ; souvent même il arrive qu’ils s’y installent avec leurs enfants, qu’ils rendent, dès leurs premières années, témoins et complices de leurs excès. Est-il besoin d’ajouter qu’ils sont, pour la plupart, incapables de faire la moindre économie, et que quelques jours de chômage suffisent pour les réduire à la plus affreuse misère ?

Dans les environs de Rouen, à Bolbec, à Darnetal, il existe un grand nombre de filatures, mais les ouvriers n’y sont guère plus heureux que ceux qui sont employés dans l’intérieur de la ville. Dans plusieurs de ces filatures, le travail n’est pas interrompu un seul instant pendant vingt-quatre heures consécutives. Il y a le service de jour et celui de nuit : le service de jour est de quatorze heures, et celui de nuit de dix. La classe la plus malheureuse des ouvriers de la campagne est, sans contredit, celle des tisserands en coton, qui reçoivent des salaires qui ne sauraient suffire à leurs plus stricts besoins. M. Alexandre Lesguillier, auteur d’une notice historique et statistique sur la ville de Darnetal, fait remarquer qu’outre leurs dépenses indispensables, ils sont, de plus, obligés de se fournir de colle, et cet achat doit être prélevé sur les dix-huit sous par jour qui peuvent être considérés comme le taux moyen de leur salaire.

Cependant, pour ne pas être taxé d’exagération dans aucun des détails que nous rapportons, nous devons dire que la condition des ouvriers de Rouen est généralement plus tolérable que celle des ouvriers de Lille, si l’on excepte toutefois les tisserands en calicots et en rouenneries. Encore ces derniers ont-ils le bon esprit de laisser le tissage pendant quatre ou cinq mois de l’année, pour se consacrer aux travaux de la campagne, qui leur offrent des bénéfices plus sûrs.

La ville de Reims peut être considérée comme un des principaux centres de l’industrie lainière. L’enquête commerciale de l’une des dernières années attestait qu’elle occupait environ cinquante mille ouvriers, tant dans l’intérieur de la ville que dans les campagnes environnantes. Autrefois les ouvriers trouvaient chez les entrepreneurs les objets de fabrication première, qu’ils emportaient chez eux, ce qui leur permettait de travailler en famille. Mais depuis quelques années, ce mode de travail a été presque entièrement supprimé par suite du nombre considérable d’usines et d’ateliers qu’a fait naître le besoin d’une production plus active. L’industrie a gagné peut-être à ces changements, mais les moeurs, et particulièrement celles des enfants, ont dû se ressentir des funestes effets que produisent infailliblement la confusion des sexes et le travail en commun. Il ne paraît même pas que la condition matérielle de la classe manufacturière se soit beaucoup améliorée sous ce nouveau régime. M. Villermé déclare que rien n’est plus triste ni plus misérable que l’intérieur des pauvres ouvriers rémois domiciliés loin du centre de la ville, et donne sur leurs moeurs et leurs habitations les détails suivants :

« Qu’on se figure des maisons basses, d’un aspect misérable, des chambres fréquemment sales et humides, quoique presque toujours bien éclairées ; et la pièce à feu, la seule habitable (je ne dis pas la seule habitée, car souvent le grenier est sous-loué par les malheureux du rez-de-chaussée à de plus malheureux qu’eux encore), est communément si petite, qu’un métier à tisser ne peut pas y tenir avec un lit. Les misérables réduits, que précèdent des cours mal pavées, couvertes d’ordures, se louent depuis cinquante-cinq ou soixante francs jusqu’à quatre-vingt-dix. En outre, le loyer s’en paye chaque mois, et même chaque semaine. On ne voit au lit des malheureux qui les habitent qu’un mauvais matelas avec des draps sales et usés. Ces draps sont souvent les seuls que possède la famille : alors, quand on les blanchit, elle couche nécessairement à nu sur le matelas. Un petit lit de paille, destiné aux enfants, se trouve quelquefois à côté du premier. Enfin, il y a rarement, dans ces logements, des métiers à tisser, et même des poêles ou fourneaux à chauffer : les locataires sont trop pauvres pour en posséder ; quand il y en a, c’est qu’ils les tiennent à loyer. On conçoit le mélange, le pêle-mêle des sexes qui existe dans ces masures si pauvres. Il suffit de voir leur mobilier pour se faire une idée de leur profonde misère : aussi presque tous les ouvriers sont-ils inscrits au bureau de bienfaisance ; du moins les enfants et les vieillards. »

Le même auteur remarque qu’une grande partie de la population ouvrière à Reims est adonnée à l’ivrognerie. Il faut toutefois tenir compte des ouvriers étrangers, qui se trouvent en grand nombre dans cette ville. Les désordres qui s’y commettent doivent surtout être attribués aux Belges qui y affluent, puis à un certain nombre de forçats libérés qui achèvent de jeter le trouble et la démoralisation dans la population des fabriques et des ateliers.

Pour compléter ce qui concerne les habitudes et les moeurs des ouvriers de Reims, nous rapporterons ici ce qu’un habitant de cette ville écrivait, en 1836, sur les classes employées dans les manufactures. Les détails suivants, dont on peut garantir l’authenticité, seront le plus complet témoignage des principes et du genre d’éducation que reçoivent les jeunes enfants qui se trouvent, dès leurs plus jeunes années, initiés et mêlés à de pareilles moeurs.

« Depuis 1834, les ouvriers de Reims qui ont de la conduite pourraient presque tous être heureux ; mais ceux des quartiers Saint-Remy et Saint-Nicaise (qui sont principalement habités par les plus mauvais sujets des fabriques) se livrent d’autant plus aux débauches, surtout à l’ivrognerie, que leurs salaires sont plus forts. La plupart des mieux rétribués ne travaillent que pendant la dernière moitié de la semaine, et passent la première dans les orgies. Les deux tiers des hommes et le quart des femmes qui habitent les rues de Versailles, Tourne-Bonne-Eau, s’enivrent fréquemment ; un très-grand nombre y vivent en concubinage ; beaucoup se prennent, se quittent et se reprennent ; plusieurs cependant restent toute leur vie attachés l’un à l’autre. Quant aux enfants, ils meurent très-jeunes ou bien ils contractent tous les vices des pères et mères. Ils sont tellement adonnés aux boissons spiritueuses, que communément ils nous apportent à nous, cabaretiers, leur meilleur habit ou quelque meuble sur lequel on leur avance du vin ou de l’eau-de-vie ; si, au bout d’un temps donné, ils ne nous ont pas payés, ces objets nous appartiennent. Lorsqu’on leur parle d’ordre et d’économie, ils répondent que le commerce seul les fait travailler et vivre, que pour le faire aller il faut dépenser de l’argent, que l’hôpital n’a pas été fondé pour rien, et que s’ils voulaient tous faire des épargnes, être bien logés, bien vêtus, le maître diminuerait leur salaire, et qu’ils seraient également misérables. »

Que peut-on ajouter à un pareil récit qui peigne mieux la misère, et surtout la profonde ignorance d’une certaine partie de la classe ouvrière ? Ne voit-on pas là toutes les preuves irrécusables du vice inhérent plutôt à l’espèce qu’à l’individu ? Il existait il y a quelques années, à Reims, une association d’un genre singulier, qui avait pour nom la Société des déchets. Cette société était instituée pour prévenir les soustractions de laine ou de coton qui pouvaient être faites dans les filatures. Ce fait est attesté par M. Michel Chevalier, dans son ouvrage sur l’Amérique du Nord, où il est dit que les ouvriers de Reims donnent la laine soustraite par eux pour le quart de ce qu’elle vaut, et l’échangent au cabaret à raison d’un demi-litre de vin pour un échée de fil. Nous le demandons, comment de pareilles habitudes ont-elles pu s’enraciner dans une population ? comment des établissements fréquentés par des ouvriers, et qui par cela même exigeaient une surveillance spéciale, ont-ils pu se prêter à de semblables échanges ?

En Alsace, et principalement à Mulhouse, on remarque dans les fabriques un grand nombre de jeunes enfants qui appartiennent à des familles suisses ou allemandes, que l’espoir d’obtenir en France un salaire plus élevé que celui qu’elles reçoivent dans leur pays conduit à s’expatrier. Ces familles, qui tombent ainsi par nuées sur certains cantons manufacturiers, ne peuvent trouver à se loger dans les villes où sont situées les fabriques, ni même dans les villages voisins : elles se logent quelquefois à une distance de deux ou trois lieues ; les enfants sont donc obligés de prendre sur leur sommeil le temps que nécessitent les allées et retours du logis à la fabrique. Les journées étant communément de seize à dix-sept heures, le départ et l’arrivée emploient quelquefois trois, et même quatre heures : on voit le temps qui leur reste pour le sommeil.

Lorsqu’on passe, en visitant le département du Haut-Rhin, d’un canton manufacturier à un canton agricole, on est frappé de la différence qui existe entre l’attitude, la physionomie, la santé des enfants des deux cantons. Ceux du district agricole sont frais, épanouis, robustes, tout en eux annonce la force et la vigueur ; tandis que, chez ceux du district manufacturier, on remarque tous les signes d’un abattement précoce, la pâleur, des membres grêles, un corps affaissé : « Cette différence, dit M. Villermé, se remarque surtout lorsqu’en allant de la ville de Thann à celle de Remiremont, on passe du dernier village du département du Haut-Rhin, Orbay, à celui de Bussang, qui est le premier du département des Vosges ; et pourtant les enfants d’Orbay ne sont pas les plus malheureux ni les plus mal portants du Haut-Rhin. »

Les machines qui sont venues substituer dans plusieurs fabrications les forces matérielles aux forces de l’homme n’ont fait qu’augmenter le nombre des enfants qu’on emploie dans les manufactures. Les travaux que les machines n’exécutent pas, n’exigeant pas l’emploi des forces des adultes, ont pu être confiés en grande partie à de jeunes bras, et ont en même temps rendu la tâche des enfants plus lourde et plus grave qu’autrefois. Il est prouvé, d’après les Notices statistiques sur les colonies françaises aux Antilles, qu’on impose aux nègres des fatigues moindres qu’aux jeunes ouvriers. Cette exploitation inique et cruelle a plus d’une fois provoqué les plaintes d’hommes éclairés et généreux : ainsi le docteur Jean Gerspach, de Thann, a publié d’intéressantes considérations sur l’influence exercée par les filatures et les tissages sur la santé des ouvriers ; mais ces réclamations sont jusqu’à présent restées sans effet. D’ailleurs, dans la discussion qui fut ouverte dans le sein de la Société industrielle de Mulhouse, sur les causes qui produisaient l’altération de la santé des jeunes travailleurs, les opinions furent partagées. Les uns attribuaient ces funestes effets à l’insalubrité des ateliers, les autres, au défaut de nourriture et de soins, le plus grand nombre, aux vapeurs et émanations que produit la fabrication, et qui ne permettent aux jeunes enfants que de respirer un air vicié ; les excès prématurés de boisson et de débauche furent aussi allégués. Cette diversité d’opinions servit du moins à faire connaître l’étendue des maux qui pesaient sur l’enfance manufacturière, et l’urgence des remèdes qu’il convenait d’y apporter.

A Elbeuf, à Louviers, les ouvriers se trouvent dans une position généralement meilleure ; enfin, à Sedan, et même à Lyon, quoi qu’on puisse inférer des émeutes de 1834, une certaine portion de la classe ouvrière vit dans une situation que l’on peut appeler voisine de l’aisance, si on la compare à celle des ouvriers de l’Alsace et du Nord ; le dimanche, les ouvriers de Sedan ont même dans leur mise quelque chose de recherché qui annonce chez eux des habitudes d’ordre et d’économie qu’on ne rencontre dans les autres pays que parmi la classe bourgeoise : il faut dire aussi qu’à Sedan il existe des caisses de secours pour les ouvriers, et des écoles primaires pour leurs enfants.
 Déclarons toutefois, et ce point nous semble essentiel à remarquer dans l’existence des enfants de fabrique, que le taux des salaires des parents, les bénéfices qu’ils peuvent réaliser, n’offrent guère de garanties d’amélioration physique, ni surtout morale, à l’existence des jeunes ouvriers. En effet, telles sont les moeurs de nos artisans, qu’une augmentation de salaire ne fait souvent qu’exercer sur leur existence, et, par conséquent, sur celle de leurs enfants, une influence pernicieuse. Il n’est pas rare de voir un salaire plus élevé augmenter chez l’ouvrier l’incurie, le désordre, la fréquentation du cabaret. A la honte, je ne dirai pas de la classe pauvre, mais de la classe riche, qui s’acquitte si mal des devoirs de tutelle et de patronage qu’elle devrait s’imposer à l’égard de la classe pauvre, l’ouvrier le mieux payé, c’est-à-dire presque toujours le plus intelligent ou le plus habile, est aussi le plus dérangé, le plus vicieux : ainsi, le serrurier mécanicien, que nous avons déjà cité, et qui gagne jusqu’à six francs par jour, compte généralement dans la semaine trois jours de chômage volontaire. Que doit-on conclure de là ? Que pour que l’ouvrier soit sobre, exact, laborieux, il faut qu’il soit aux prises avec le besoin ? Non, sans doute : une conclusion pareille répugnerait à la fois aux lois de l’humanité et de la raison ; car l’ouvrier se dérange, non parce qu’il gagne trop, mais parce qu’il ignore ou méconnaît l’emploi qu’il convient de faire de ce qu’il gagne, parce qu’il n’a pu éprouver les effets de l’économie et du calcul, qui n’existent ni dans son éducation ni dans ses habitudes. Ce qui lui manque avant tout, et en toutes choses, c’est l’éducation, le discernement ; mais cette éducation, où peut-il l’avoir puisée, s’il est vrai qu’avant l’âge de raison tel que la loi l’institue, il ait déjà été réduit à l’état de simple moteur, d’instrument aveugle et passif de l’une des grandes forces industrielles ?

Cessons donc d’interroger les statistiques, pour rechercher si, dans tel département, le sort des jeunes ouvriers est meilleur ou pire que dans tel autre, et disons, en thèse générale, que leur sort est à peu près le même dans tous les pays où les parents, tuteurs ou fabricants, les considèrent comme un objet de légitime exploitation.

 Nous avons déjà donné une idée des ateliers où la plupart des jeunes ouvriers sont entassés ; nous avons parlé du double danger auquel est exposée leur santé, soit qu’ils vivent dans l’insalubre atmosphère des caves pour le tissage, soit qu’ils vivent dans les étuves de l’apprêt écossais. On comprend quelles doivent être les conséquences d’un travail égal à celui des hommes imposé à de pauvres êtres chétifs, à peine formés, qui n’échappent à une mort prématurée que pour entrer dans l’âge de la virilité avec un corps débile et un tempérament délabré. C’est ainsi que plusieurs races d’hommes en France dégénèrent ou se perdent de jour en jour. En voyant les ouvriers des environs de Thann et de Mulhouse, corps affaissés et rabougris pour la plupart, croirait-on que c’est là cette race alsacienne que Louis XIV nous avait léguée si forte et si robuste ? Il est prouvé, d’après les relevés statistiques, que sur 10,000 jeunes gens capables de supporter les fatigues du service militaire, les dix départements les plus agricoles de France ne présentent que 4,029 infirmes ou difformes, et réformés comme tels, tandis que les départements les plus manufacturiers présentent 9,930 infirmes ou difformes et réformés comme tels.

Du reste, ce n’est pas en France seulement que l’on signale l’influence exercée sur la mortalité ou le dépérissement des races par le travail des manufactures et le séjour des fabriques, que l’Anglais Süsmilck appelle les catacombes de la population. « Lorsque le gouvernement britannique, dit M. Charles Dupin, voulut tarir dans leur source les maux produits par le travail des fabriques, il fit examiner par un comité médical l’état sanitaire des districts manufacturiers de l’Angleterre. Le comité constata cinquante affections morbides propres aux diverses espèces d’industries, et qu’on ne trouve pas chez la population qui ne pratique pas ces industries. »

Si nous avons dévoilé les misères qui peuplent les greniers et les caves de Lille, de Mulhouse et de Rouen, nous devons avouer aussi que les habitations destinées aux classes ouvrières à Liverpool, à Bristol ou à Manchester, ne sont guère plus salubres. Les artisans y sont entassés dans des taudis où les maladies épidémiques se multiplient d’une façon désespérante. Dans la partie ouest de l’Yorskhire, où la population est employée en grande partie dans les manufactures, la moitié des enfants meurent avant d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans. Il faut dire cependant, pour expliquer cette effrayante mortalité, que l’Angleterre est le seul pays de l’Europe qui n’a pas de police médicale, et où la santé publique est entièrement abandonnée à elle-même.

Ainsi, en France, en Angleterre, et généralement dans tous les districts et cantons où l’industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l’enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l’enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu’il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L’enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n’est même qu’une sorte d’exaction. Il n’a jamais eu la jouissance d’un habit neuf, d’un bon repas, d’une caresse tendre ou d’une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au coeur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d’enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s’ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit ; rendons-nous compte de ses débuts dans l’existence ; examinons la part de priviléges et d’encouragements que nous lui faisons dans le domaine commun de la propriété et des lumières.

Mais n’anticipons pas, car jusqu’ici nous n’avons encore examiné la condition de l’enfant de fabrique qu’au point de vue des misères physiques et de l’oppression matérielle. Mais que sera-ce donc, si nous entrons dans le coeur même des choses, et si nous examinons une pareille existence au point de vue des croyances, des principes, des notions du juste et du bien, enfin de tout ce qui fixe les instincts, détermine la condition et la ligne de conduite de l’homme social ?

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manoeuvrer la roue d’une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s’est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur coeur, ni de cultiver leur raison. D’ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu’est-ce que leurs pères et mères, si ce n’est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d’existence, dans l’ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D’ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l’affection et les impressions morales ? Nous avons dit ce qu’étaient les ouvriers à Lille, dans la rue des Étaques : nous les avons montrés couchant pêle-mêle, sans honte ni retenue, sur un même grabat, hommes, femmes, époux, vieillards. Au milieu de pareilles moeurs, que deviennent les instincts, les principes des enfants de fabrique ? Qu’espérer pour l’avenir de ces jeunes innocences flétries ou plutôt déflorées avant l’âge par le vice sans discernement, le vice que l’on ne peut, hélas ! anathématiser qu’à demi, et qui compose l’unique patrimoine de certains êtres en entrant dans la vie ?

Cependant, remarquez que jusqu’ici l’enfant de fabrique, déjà perdu par les exemples de l’intérieur et de la famille, n’est pas encore entré à la fabrique où se rencontrent pour lui tant de nouvelles causes d’avilissement moral. Il n’a pas dépassé les limites de ce qu’on est bien forcé d’appeler le foyer paternel : heureux encore lorsque ce foyer est pour lui remplacé par la salle d’asile ! A Lille, il existe une coutume caractéristique, et qui peint bien le degré d’intérêt que les parents portent à leurs enfants. Les femmes d’ouvriers achètent chez les pharmaciens une certaine dose de thériaque qu’elles appellentdormant. Comme elles sont pour la plupart fort adonnées à l’ivrognerie, elles font prendre ce narcotique à leurs enfants les dimanches, les lundis et les jours de fêtes, ce qui les dispense de les garder, et leur permet de rester au cabaret aussi longtemps qu’elles veulent. On voit, d’après ce seul fait, comment ces femmes doivent s’acquitter de leurs autres devoirs de mère.

De la salle d’asile, l’enfant de fabrique passe directement à la filature, où commence pour lui cette grande éducation du vice qui ne le quittera plus jusqu’à sa puberté, et qu’il transmettra fidèlement à sa progéniture avec les mêmes chances de dégradation et de misère. On sait que les mauvais penchants n’ont pas de peine à se glisser dans toute réunion d’hommes ou même d’enfants. Or, s’il est vrai que, malgré toutes les garanties de l’éducation et de la surveillance, la vie de collége ne soit pas toujours exempte d’immoralité, que sera-ce donc d’une agglomération d’enfants sans principes, sans guides, réunis, filles et garçons, dans les mêmes ateliers, travaillant ensemble une partie des nuits sous les yeux d’adultes qui deviennent presque toujours pour eux des instituteurs de vice ? Ces diverses circonstances, résultant du travail de nuit, de la réunion des deux sexes, et du contact perpétuel avec des êtres dégradés et corrompus, expliquent les anomalies étranges que présentent l’âge et les moeurs des enfants de fabrique.

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n’est plus commun que d’entendre des propos obscènes s’échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l’ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d’utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu’il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l’observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu’à l’âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s’enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l’on compte dans cette ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. Il y a même dans l’Alsace, pour les unions illicites entre jeunes ouvriers, un terme particulier : on les appelle des mariages à la parisienne, d’où l’on a fait le verbe allemand paristeren, pariser, suivre la mode de Paris. Ainsi, Paris est partout considéré comme le modèle et le taux de toutes les corruptions.

Disons-le, pourtant, ces unions, que réprouvent à la fois les lois de la nature et de la morale, sont loin de représenter le dernier degré du vice et de la dépravation que l’on remarque dans les moeurs de l’enfance ou de l’adolescence manufacturière. Il faut même dire que, dans certains districts manufacturiers, on est forcé d’invoquer le concubinage presque comme un bienfait, si l’on remarque la pente funeste que suivent les moeurs des jeunes ouvrières. A Reims, on voit de très-jeunes filles employées dans les manufactures, et qui n’ont guère plus de douze à treize ans, s’adonner le soir à la prostitution. Il y a même dans les ateliers une expression particulière qui désigne cette action : lorsqu’une jeune fille quitte son travail avant l’heure ordinaire, on dit qu’elle va faire son cinquième quart de journée. Le terme est consacré, et devient le sujet des plaisanteries de l’atelier. Parent-Duchâtelet déclare, dans son livre, que la ville de Reims envoie à Paris un nombre de prostituées qui l’emporte de beaucoup sur celui des autres villes. Enfin, on lit dans un journal du pays, que nous avons déjà cité, l’Industriel de la Champagne, du 14 août 1836 : « Que cette ville est infectée de prostitution, et qu’il s’y trouve peut-être cent enfants au-dessous de quinze ans qui n’ont, pour ainsi dire, d’autre moyen d’existence ; sur ce nombre, il en est dix ou douze qui n’ont pas atteint la douzième année. » L’auteur de l’article ajoute : « Je raconte des faits, et je ne dis pas tout. »

A Sedan, où les ouvriers sont cependant plus heureux et plus éclairés que partout ailleurs, on remarque également parmi les jeunes ouvrières un certain nombre de prostituées qui font aussi le soir leur cinquième quart de journée. Il est prouvé que plusieurs lieux de débauche de Paris se recrutent en partie dans les localités manufacturières. En Angleterre, les moeurs des jeunes filles employées dans les fabriques ne sont guère plus régulières. Les caves de Glascow ont été souvent décrites comme les derniers cloaques du vice et de la misère. Ces caves, où l’on débit de la bière et des liqueurs fortes, servent aussi d’asile aux jeunes ouvrières sans emploi qui viennent là s’associer aux plus honteuses orgies. Le docteur Cowan, qui a fait un rapport complet et détaillé sur les misères de Glascow, déclare qu’un grand nombre de jeunes filles se sont adressées au capitaine Millar, le chef de la police de Glascow, pour être retirées de ces lieux infâmes où le besoin seul les avait entraînées. Un an ou deux passés au milieu de cette population souffrante suffisent pour les perdre complétement et les précipiter de l’ivresse au vice, et de la maladie à une mort prématurée.

On voit, d’après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n’est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S’il est vrai qu’elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l’âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n’influent guère d’une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d’une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d’ouvriers la conséquence de l’incurie et de l’extrême dénûment.

Il semblerait que Paris, où se concentrent tant de ressources de civilisation et de lumières, dût être exempt de l’exploitation industrielle des jeunes enfants. N’est-ce pas là, en effet, que naissent et se développent toutes les idées de philanthropie et de régénération sociale ? N’est-ce pas là qu’à côté des plus généreuses recherches et des applications les plus éclairées, on trouve aussi les tableaux les plus frappants de dépravation et d’indigence ? Aussi, n’est-ce pas sans une certaine tristesse mêlée de surprise, que nous avons retrouvé parmi la jeune population parisienne les mêmes abus du travail manufacturier que nous avons eus à signaler dans les provinces ? S’il est vrai que l’enfant employé dans les fabriques de Paris ou de la banlieue ne vive pas aussi misérablement que celui du Nord ou de l’Alsace, il n’est que plus prématurément en proie à l’épidémie vicieuse des moeurs manufacturières. La corruption parisienne prend une expression d’autant plus hideuse, qu’elle se trouve personnifiée dans de jeunes existences. Elle emprunte alors un cachet particulier de cynisme et d’effronterie qui fait mieux ressortir encore tout ce qu’elle a d’affligeant dans ses résultats, et d’incurable dans son origine. L’enfant de Paris est un produit à part dans la vaste réunion des vices et des contrastes qui remplissent certains quartiers de la capitale. Ses allures, ses habitudes, son langage, ont été popularisés par le crayon et le théâtre ; on a souri plus d’une fois devant cette page curieuse de l’existence parisienne, dont on n’a vu que la gaieté, l’intelligente précocité, sans considérer l’abandon et les vices, qui forment presque toujours le revers du tableau.

Cet enfant de Paris, chez qui la dépravation a devancé les années, et que l’adolescence transmet si souvent à la police correctionnelle, a presque toujours eu pour école, et pour ainsi dire pour berceau, un de ces petits ateliers qui pullulent dans les rues sombres et populeuses des sixième et septième arrondissements. C’est là qu’il s’est imbu, dès ses premières années, de ces principes de démoralisation devenus comme traditionnels dans certaines corporations ouvrières. Le jeune ouvrier de Paris, dont l’esprit est généralement plus subtil et plus avancé que celui de l’ouvrier de la province, imite naturellement ce qu’il voit et ce qu’il entend quotidiennement. Il vit dans une réunion d’adultes qui ne sauraient tenir son innocence en garde contre la licence de leur propre langage. Il a de plus, pour perfectionner son jugement et sa raison, les dernières places des petits théâtres des boulevards, dont il est, comme on sait, un des plus assidus habitués. Enfin, comme dernier moyen de moralisation et de culture, la barrière Saint-Jacques, les jours d’exécution.
 Mais si l’existence d’une grande ville offre, indépendamment des vices de la fabrique, des chances de dépravation qui n’existent pas dans les départements, on aurait tort de penser qu’il y a du moins une compensation dans la durée et les résultats du travail matériel. Le régime est le même, pour l’enfant, dans la manufacture parisienne que dans la manufacture alsacienne ou rémoise. Il suffit, du reste, de traverser la plupart des rues de communication situées entre celles Saint-Martin et Saint-Denis, celles des quartiers Maubert ou Saint-Marcel, pour comprendre que l’existence de ces enfants ne peut guère se trouver dans des circonstances hygiéniques plus défavorables. L’insalubrité de l’atmosphère se combine presque toujours avec la précocité du travail et les abus des tâches illimitées, qui altèrent la santé et empêchent la croissance de tant de jeunes ouvriers parisiens.

M. Gillet, qui a pris l’initiative dans la question du travail des enfants dans les manufactures avec tant de zèle et de généreuse sollicitude, annonce, dans un rapport transmis par lui au préfet de la Seine, que, dans une fabrique de coton du onzième arrondissement, les enfants sont admis dès l’âge le plus tendre, et gagnent par jour de 40 à 50 centimes. Ils ne sont pas employés directement par les fabricants, mais par des ouvriers à leurs pièces, qui traitent de leur exploitation avec les pères et mères. Certaines femmes sont même uniquement occupées à racoler de jeunes ouvriers qui deviennent pour elles l’objet d’une traite particulière. Elles leur donnent ordinairement pour nourriture un seul morceau de pain, qui doit leur suffire jusqu’au souper, qu’ils ne prennent qu’à la sortie de l’atelier. Le mélange des sexes a lieu dans la plupart des fabriques, et produit des unions précoces qui se contractent, dans certains arrondissements de Paris, ainsi que dans les Vosges, dès l’âge de douze ou treize ans.

M. Gillet ajoute, dans son rapport, que presque aucun des enfants employés dans les fabriques n’a reçu la plus légère teinte d’instruction ; ils ne savent ni lire ni écrire, et n’ont même reçu aucun principe de morale. Un jeune ouvrier de quinze ou seize ans, pris dans le douzième arrondissement, paraît souvent moins robuste et moins développé qu’un enfant de dix ou douze ans pris dans un autre quartier de Paris. Ce n’est pas sans une impression de tristesse profonde que l’on remarque dans tant de rues fabricantes des jeunes corps voûtés avant la croissance, des visages étiolés, flétris, qui n’ont jamais connu la fraîcheur de la santé, un rachitisme complet, résultant d’un travail excessif.

Mais ce serait en vain que, pour étudier la répression de pareils abus, on invoquerait la volonté ou l’intérêt des manufacturiers qui pourraient, par des considérations matérielles, perpétuer l’exploitation des jeunes ouvriers. Disons, à la louange des industriels français, que, pour la plupart, ils s’accordent à reconnaître les funestes effets de l’application indiscrète et prématurée des forces de l’enfance aux travaux manufacturiers ; plusieurs d’entre eux réclament vivement la loi qui doit mettre un terme à l’oppression d’une classe sans défense. Ils ont senti qu’une juste répartition de la quantité et des heures de travail offrira même à leur industrie des garanties pour l’avenir. Ils pourraient désormais choisir les agents de leur fabrication non plus parmi des êtres affaiblis et démoralisés avant l’âge, mais bien dans une population non moins robuste, non moins énergique, que celle de nos districts agricoles.

Quant à la question fiscale, et à l’avantage direct que les fabricants pourraient retirer de la substitution des enfants aux ouvriers adultes, l’expérience des faits semble concourir avec la moralité du principe en faveur de l’émancipation des ouvriers mineurs. Ainsi, pour choisir nos exemples dans Paris même, nous dirons que deux fabriques situées rue de Vaugirard emploient, l’une, des enfants mêlés à des adultes, et l’autre, des adultes seuls. Le directeur de celle où les enfants sont employés déclare que ses bénéfices ne sont ni plus ni moins élevés que s’il n’admettait que des adultes. Le rapport entre les salaires et le produit de la fabrication est le même entre les deux manufactures, ce qui prouve qu’on se fait souvent illusion sur les avantages que présente l’emploi de l’enfance dans les fabriques. Les femmes, qui ne reçoivent un salaire guère plus élevé que les enfants, travaillent avec beaucoup plus de célérité et d’attention : aussi sont-elles admises de préférence par tous les manufacturiers qui ont observé à fond les moeurs de leurs ouvriers. On est donc forcé de reconnaître que cette exploitation des enfants, qui produit de si tristes résultats, n’est, dans beaucoup de pays, ni une exaction volontaire, ni l’effet du calcul : c’est simplement affaire de tradition et de routine.

Nous terminerons ce que nous avions à dire sur le jeune ouvrier de Paris en rappelant qu’il résulte, de renseignements recueillis dans les bureaux de la préfecture de la Seine, que, pour les cas de réforme, les arrondissements manufacturiers l’emportent de près du double sur les autres. Il faut citer surtout le douzième arrondissement, où l’on trouve tant de causes de démoralisation et de mortalité, puis les sixième et septième, où l’entassement de la population dans les ateliers étroits et souvent infects offre tant de prise aux épidémies. Le dixième arrondissement, qui est, comme on sait, celui où la santé publique est incomparablement la meilleure, ne contient que fort peu d’ouvriers, et est, en général, le centre des existences retirées, soumises aux lois d’un bien-être modeste qui se trouve à la fois à l’abri des exigences du besoin et des dissipations du monde. Il n’est malheureusement que trop vrai que, dans plus d’un quartier des capitales, la conservation des individus est en raison inverse de l’activité et des fatigues matérielles.

Il nous reste maintenant à parler des enfants employés dans l’industrie dite métallurgique, et que nous avons indiquée en commençant comme formant une des catégories dans les classifications que nous avons établies. Nous n’aurions ici qu’à exprimer les mêmes plaintes relativement au défaut d’instruction des enfants, aux fatigues prématurées auxquelles les condamnent des parents imprévoyants et intéressés. Nous devons avouer, cependant, qu’à part les influences délétères que peut exercer l’atmosphère de certaines fabrications, la condition des enfants nous a paru généralement moins triste, moins dure dans les usines métallurgiques que dans les ateliers de soie, de laine ou de coton.

Il est à remarquer, d’abord, que l’ouvrier employé à la fabrication de l’acier, du fer, de la fonte, ces grands ressorts de l’industrie, est supérieur, tant sous le rapport du taux des salaires que pour l’activité intellectuelle et morale, à l’ouvrier courbé sous le joug triste et uniforme de l’industrie cotonnière. Cette différence entre la condition des deux classifications d’industries s’étend également à celle des enfants. Le mélange des sexes, cette grande cause de démoralisation dans les filatures, n’existe pas dans les usines à charbon. Ensuite, on peut dire que l’industrie fait en grande partie l’ouvrier. Or, ce qui perd l’enfant employé dans les filatures, l’abat, le démoralise non moins autant peut-être que le contact du vice ou l’air vicié qu’il respire, c’est l’ennui, sorte de nostalgie indéfinissable, qui exerce dans les filatures de si grands ravages, qui condamne une organisation, souvent active et pleine d’effervescence, à bobiner toute une année, et du matin au soir, un même fil, ou à ramasser les mêmes mèches de coton qui s’échappent d’un même ventilateur. L’ennui doit aussi compter en première ligne comme une des grandes causes de corruption qui existent dans les filatures : c’est lui qui, en occupant les doigts seulement, livre l’esprit à tous les piéges de l’oisiveté ; c’est lui qui contribue pour une forte part à faire pénétrer dans le coeur des jeunes ouvriers le vice et la corruption résultant de ce genre d’occupations si nombreuses dans les filatures, que j’appellerais volontiers des tâches oisives.

Il suffit d’entrer dans une usine métallurgique, d’observer le mouvement continu qui règne autour des fours, des établis, des enclumes, d’écouter la respiration énergique des fourneaux, le vacarme actif et régulier des pistons mus par la vapeur, des balanciers, des roues et des martinets, ces mille bruits prestigieux auxquels John Cockerill aimait tant à s’endormir, pour comprendre que les moeurs des ouvriers, et, par conséquent, des enfants, doivent être tout autres dans de pareils ateliers que dans les filatures. Une grande partie de l’industrie cotonnière, industrie passive et moutonnière s’il en fut, est encore maintenant mue et régie par la force matérielle de l’homme. L’usine tend, au contraire, à choisir pour moteur une force mécanique, la vapeur ou une chute d’eau. Elle prétend ne laisser autant que possible, à la main de l’homme, que la partie en quelque sorte intellectuelle de la fabrication. On voit que ces deux principes suffisent pour établir une ligne de démarcation profonde entre le caractère et la condition des agents ; non pas, du reste, qu’il n’y ait quelques abus à reprendre dans l’application des forces de l’enfance à certains détails des travaux métallurgiques. Dans les forges, par exemple, c’est à regret que nous avons vu confier à des enfants l’opération dite du crochet. Quand le fer, déjà affiné par l’opération du four et du martinet, est soumis à l’action du laminoir sous la forme de lingots incandescents qui doivent recevoir une dernière façon, il est nécessaire de soutenir à l’aide d’un crochet le morceau de fer rouge destiné à parcourir les diverses rainures du laminoir. Le maniement de ce crochet est ordinairement remis aux mains d’un enfant, et il est aisé d’en prévoir les dangers par suite des éclats enflammés qui peuvent jaillir ou de l’entraînement auquel le mouvement de la roue peut donner lieu. Mais ce ne sont là que des cas exceptionnels qui doivent, du reste, tôt ou tard être prévenus par une nouvelle distribution partielle de la grande force motrice dont James Watt a doté le monde. Telle est, d’ailleurs, la condition des enfants employés dans les manufactures, que les influences physiques, même celles qui mettent leurs jours en danger, finissent par ne plus être considérées comme les plus funestes, si on les compare aux dangers moraux qui les menacent constamment.

Il est un rapprochement auquel le genre de vie que les fabriques créent aux enfants qu’elles emploient a plus d’une fois donné lieu, et que nous ne saurions éviter pour notre part, car il revient directement à notre sujet, et servira à mieux démontrer encore la nécessité des mesures à prendre à l’égard des enfants employés dans les manufactures.

On a souvent comparé la position des jeunes ouvriers libres, honnêtes du moins aux yeux de la loi, et celle des enfants ou des adolescents détenus pour vol ou vagabondage dans les maisons pénitentiaires, et l’on a découvert que, sous le rapport des soins matériels, des commodités de la vie, de l’instruction même, l’avantage restait de beaucoup à ces derniers, c’est-à-dire aux jeunes détenus. Rien n’est plus vrai ; et, pour constater un pareil fait, il en faut que visiter la maison de la rue de la Roquette, mise maintenant, comme on sait, sous le régime cellulaire, et où l’on enferme les détenus au-dessous de seize ans. Un simple parallèle, établi entre l’existence de l’enfant travaillant dans une filature, ou enfermé à la Roquette, donnera les résultats suivants :

L’enfant de fabrique n’a le plus souvent, comme nous l’avons vu, qu’un pain grossier et quelques débris de légumes pour toute nourriture ; le détenu de la Roquette est, au contraire, nourri avec une sorte de délicatesse, si on compare son régime à celui de l’enfant de fabrique : non-seulement sa nourriture est assurée, mais il mange de la viande quatre fois par semaine. Quand la maison était soumise au régime commun, on avait même institué dans l’intérieur de la maison une table d’honneur, où l’on admettait tous les dimanches ceux des jeunes détenus qui pouvaient produire les meilleurs certificats de soumission et de bonne conduite.

L’enfant de fabrique est, on peut le dire, à peine logé, vêtu ou couché ; le détenu de la Roquette a, au contraire, son lit dressé dans une cellule bien claire, bien aérée, rafraîchie en été par un vasistas, et chauffée en hiver par un calorifère du meilleur modèle. Il a l’uniforme de la prison, qui varie suivant l’ordre des saisons ; il a son linge exactement renouvelé ; tous les détails de son existence sont surveillés et régis par une administration toute paternelle, qui descend pour lui à des soins presque minutieux de propreté et d’hygiène.

L’enfant de fabrique ne sait ni lire ni écrire, ni même souvent raisonner ou prier ; il est incapable de remplir aucune des fonctions de l’homme intellectuel et social : tandis que le détenu de la Roquette a son aumônier spécial, qui se charge de le moraliser et de l’instruire, son instituteur spécial, qui se charge de lui enseigner la lecture, l’écriture, le calcul, un contre-maître qui le dirige gratuitement dans l’apprentissage d’un métier qu’il est libre de choisir parmi les plus relevés ou les plus lucratifs ; enfin, un directeur qui le visite à toute heure de la journée, l’encourage lorsqu’il fait bien, le réprimande lorsqu’il fait mal, complète les bienfaits du véritable patronage providentiel qui s’étend sur lui à dater du jour de son incarcération.

Nous pourrions encore prolonger ce parallèle entre ces deux classes d’enfants ; mais les faits que nous ajouterions ne feraient toujours que nous conduire à cette conséquence, que le sort des uns est incomparablement plus heureux que celui des autres ; et qu’enfin, pour la majorité des enfants pauvres, tout considéré et tout balancé, il vaut mieux, sous le rapport physique et moral, avoir pour condition celle de détenu d’une maison pénitentiaire, que celle d’employé dans une filature.

On ne peut nier qu’il ne soit immoral, et même dangereux pour la société, que, dans la réalité des choses, l’existence d’une prison soit, sous plus d’un point, plus heureuse et plus douce que celle qui peut être acquise par le pauvre au prix de ses sueurs. Aussi voyons-nous, dans le fait de cette disproportion, un motif de plus pour s’occuper sans retard des mesures relatives aux jeunes ouvriers, tendant à constituer leur existence et leur travail sur une base équitable. Les faits révélés par l’application du système cellulaire à la prison de la Roquette offrent à la fois un motif d’encouragement et une garantie de réussite, quant aux améliorations que l’on voudra introduire dans une classe libre et vierge de correction.

Il est constant que depuis que les jeunes détenus de la Roquette ne sont plus sous le régime commun, on obtient d’eux des résultats vraiment surprenants. L’état sanitaire, depuis l’introduction du régime cellulaire, s’est amélioré au point de nécessiter la suppression de plus de la moitié des lits de l’infirmerie. La plupart des cachots de punition sont également devenus inutiles. Tel métier qui exigeait autrefois six ou huit années d’apprentissage est à présent enseigné en un an ou deux. Au bout de quelques mois, les jeunes prisonniers savent lire, écrire, calculer. Toutes les personnes qui se trouvent en contact avec eux, depuis l’aumônier qui les instruit, jusqu’au simple gardien qui les surveille, s’accordent à reconnaître les heureux effets du nouveau régime sous lequel ils sont placés maintenant.

Assurément, voilà de précieux résultats, mais qui ne sauraient être appréciés, ou même admis, qu’autant qu’on fera marcher de concert les améliorations impérieuses que réclame l’existence des fabriques, qui forment malheureusement le plus fort contingent des prisons de jeunes détenus. La société se doit à elle-même, à son équité, à son salut, de ne pas octroyer la plus forte part de ses faveurs, de ses titres, à ceux de ses enfants qu’elle considère, sinon comme déshérités, du moins comme temporairement détachés de son sein. Ne souffrons pas que, dans l’application, la philanthropie atteigne un but que la raison sociale se verrait forcée de désavouer. Oui, disons-le, protection, appui, amélioration au prisonnier, surtout à celui que la loi atteint dans sa minorité, souvent aussi dans la fatalité de sa naissance et de son éducation ; mais, avant tout et surtout, protection, appui, amélioration au travailleur innocent, à l’enfant libre.

Il est une modification utile et salutaire à introduire dans la condition de la classe ouvrière, que nous ne saurions nous dispenser de signaler ici, car elle a déjà subi l’épreuve de la pratique, et porté ses fruits dans un pays voisin du nôtre. Nous avons déjà signalé la différence qui existe entre les cantons agricoles et les cantons manufacturiers : autant, avons-nous dit, les travaux des fabriques contribuent à énerver et corrompre prématurément les enfants qu’elles emploient, autant, au contraire, les travaux des campagnes fortifient le corps et la santé des jeunes agriculteurs. Le canton de Zurich, en Suisse, a su combiner les deux systèmes de manière à compenser les inconvénients de l’un par les avantages de l’autre ; la classe ouvrière y est à la fois sous le régime agricole et manufacturier. Il nous semble qu’il y aurait un profit matériel et moral à appliquer ce système à quelques-unes de nos provinces françaises, où tant de terres restent en friche, tandis que les paysans s’obstinent à s’entasser dans les fabriques où souvent ils ne trouvent qu’un salaire insuffisant, parfois même une suspension absolue de salaire.

C’est une visite douce et consolante à faire que celle du canton de Zurich, après celle de nos principales villes manufacturières. On sait que ce canton est regardé comme un des plus industrieux de l’Europe, et cependant, les ouvriers y travaillent presque tous dans leurs habitations ; la vie de ménage s’y combine avec la vie industrielle, sans que l’une porte préjudice à l’autre. Dans les intervalles des soirées domestiques, les femmes et filles d’agriculteurs dévident les fils ou tissent les étoffes. Quant aux enfants, qui du reste suivent les écoles avec assiduité, ils consacrent le temps que l’instruction n’emploie pas à fabriquer des bobines et des cannettes. Ainsi, quand les commandes industrielles viennent à manquer, la famille se rejette sur les soins agricoles : ce n’est pour elle qu’un déplacement d’industrie.

Zurich est, après Lyon, la localité la plus importante pour les étoffes de soie ; cette fabrication a pris un nouveau développement à la suite des émeutes de 1834, qui ont contraint un certain nombre d’ouvriers français à venir chercher un refuge en Suisse. L’industrie cotonnière emploie aussi à Zurich un grand nombre d’ouvriers qui se divisent en deux classes, comme dans les autres pays de fabrique : les uns travaillent en famille dans leurs habitations, et les autres en commun dans les manufactures. Bien que le mélange des deux sexes existe dans les fabriques, on ne s’aperçoit pas qu’il ait influé sur les moeurs d’une façon dangereuse. Il est d’usage dans les filatures de coton que les enfants travaillent deux heures de moins que les adultes ; on a le soin de ne pas leur imposer de tâches fatigantes qui puissent compromettre leur santé. Dans le canton d’Argovie, les jeunes enfants sont admis gratuitement dans une école qui a été fondée par un des principaux fabricants, et dont il s’est engagé à faire les frais. 

enfants-300x177 dans ARTISANAT FRANCAIS

Il faut comparer les maisons des ouvriers de Zurich avec celles de la plupart de nos ouvriers français, pour apprécier les avantages de l’aisance, de l’économie, de l’instruction, de tout ce qui manque à nos provinces manufacturières. Les maisons sont presque toujours accompagnées de jardins, meublées avec cette simplicité, cette exquise propreté qui annonce l’ordre et les bonnes moeurs. Il est d’usage en hiver que plusieurs familles se réunissent autour d’un même poêle et d’une même lampe ; les enfants surtout participent aux bienfaits d’une pareille existence. Que l’on compare leur destinée à celle des jeunes ouvriers français, qui n’ont souvent jamais connu d’autres réunions de famille que celles du cabaret ; qui n’ont entendu, en fait d’instruction morale, que les propos grossiers ou les jurements des fileurs ; et qu’on dise s’il est permis de laisser subsister plus longtemps les abus de la vie de fabrique chez un peuple qui se pique à bon droit d’être, sur tant de points, essentiellement civilisateur.

Ajoutons enfin que les ouvriers de Zurich sont presque tous propriétaires de la maison qu’ils habitent, et du petit champ qui en dépend. Il en est fort peu qui ne sachent lire, écrire, et cela dès leurs plus jeunes années. – Mais, dira-t-on, ces ouvriers sont sans doute beaucoup mieux payés que les ouvriers français : la différence des salaires produit la différence des moeurs et du genre d’existence. Hâtons-nous de répondre que l’industrie française, au contraire, offre à ses ouvriers des salaires beaucoup plus élevés que l’industrie suisse, ce qui confirme l’opinion que nous avons précédemment émise sur le rapport des gains avec la moralité des ouvriers. Les artisans suisses ont le bon esprit de ne pas adopter la filature ou le tissage exclusivement, et de se réserver les ressources de l’agriculture. Cette intelligente combinaison les met en garde contre les pertes que pourrait leur occasionner la suspension des travaux. Ils sont en cela plus prévoyants que nos ouvriers français, qui ne considèrent guère que le chiffre présent du salaire qui leur est offert, sans s’inquiéter des époques de chômage. Ce mélange de travaux agricoles et manufacturiers a de plus l’avantage d’inspirer aux ouvriers zurichois l’amour de la propriété ; ce champ, qu’ils arrivent tôt ou tard à posséder, devient l’unique objet de leurs efforts et de leurs voeux. L’institution des caisses d’épargne est depuis longtemps mise en vigueur dans ce canton ; elle n’a pas rencontré les mêmes résistances qu’en France, où la plus grande partie de nos ouvriers ont craint et craignent encore maintenant de recourir à ce mode de placement, de peur de révéler à leurs maîtres les bénéfices qu’ils ont pu réaliser et les économies qu’ils ont faites ; ce qui, suivant eux, ne peut manquer de faire tôt ou tard baisser le tarif des salaires.

Quant aux jeunes travailleurs, et aux précautions qu’il convient de prendre pour les protéger contre l’oppression des fabriques, il en est une qui a déjà été mise à exécution en Angleterre, en Prusse et aux Etats-Unis, et dont nous ne saurions réclamer trop vivement l’application à la France ; nous voulons parler de la création d’inspecteurs spéciaux des fabriques, qui deviendraient une garantie de protection pour l’enfance pauvre et exploitée. Nous ne ferons, du reste, ici que nous associer aux voeux des hommes honorables et zélés qui ont déjà réclamé une semblable institution. Ces inspecteurs seraient chargés non-seulement de protéger les jeunes ouvriers contre les mauvais traitements, l’excès de travail, mais aussi de surveiller leur perfectionnement moral et la culture de leur intelligence. La classe riche et éclairée serait ainsi représentée près des classes pauvres et souffrantes, et ne serait plus du moins solidairement responsable de leurs vices et de leurs désordres. « La société, dit M. Gillet, dans sa brochure sur l’emploi des enfants dans les fabriques, peut et doit pourvoir à ce que des races vicieuses et abruties ne s’élèvent pas dans son sein pour être un jour l’objet de son dégoût et de son effroi. Qu’on jette les yeux sur l’état de l’instruction populaire dans les différents pays du monde ; en Prusse, en Danemark, la loi exige que chaque habitant sache lire. Dans sont bill sur le régime des fabriques, le parlement anglais ne s’est pas montré moins exigeant à cet égard. Aux Etats-Unis enfin, lorsqu’une bourgade va s’élever, il y a une maison dont la loi pose, en quelque sorte, la première pierre, une maison qui doit se construire avant toutes les autres, et cette maison, c’est une école. »

De pareils exemples doivent être pour nous à la fois un sujet de méditation et d’encouragement. Quant aux objections puisées dans la paternité et les droits des parents qui pourraient encore s’élever contre la fixation légale de l’existence des enfants de fabrique, nous nous bornerons à rappeler le passage du rapport fait à la Chambre des députés par M. Renouard, qui prouve que l’incurie des ouvriers, quant à l’instruction des enfants, ne saurait être trop énergiquement combattue dans l’intérêt même des parents. « Aujourd’hui, dit l’honorable député, c’est par cupidité que des pères refusent l’instruction à leur enfant, et qu’ils l’épuisent par des travaux au-dessus de son âge, afin d’accroître le chétif salaire qu’il gagne et qu’eux ils dépensent. Désormais la cupidité du père ne pourra atteindre le salaire des enfants qu’à la faveur de la bienfaisante compensation d’un enseignement qui améliorera leur avenir. »

Nous avons déjà parlé en commençant de la loi qui a été présentée à la Chambre cette année sur le travail des enfants dans les manufactures ; l’esprit dans lequel cette loi est conçue ne peut manquer d’apporter un prompt remède aux souffrances des jeunes ouvriers. Elle défend l’admission des enfants dans les fabriques avant l’âge de huit ans, et limite le temps du travail à huit heures par jour, séparées par un relai. Elle interdit tout travail de nuit pour les jeunes ouvriers au-dessous de treize ans, ainsi que le travail des dimanches et fêtes. Elle arrête qu’aucun enfant ne pourra être admis dans les manufactures à moins d’un certificat attestant qu’il a reçu l’instruction primaire élémentaire ; enfin elle protége les moeurs des jeunes ouvriers contre les dangers qu’ils pourraient courir dans les ateliers, usines et fabriques, et empêche qu’ils ne soient en butte à de mauvais traitements ou à des châtiments abusifs.

On voit d’après ces dispositions qu’une pareille loi, si elle est rigoureusement appliquée, doit mettre un terme aux abus qui atteignent cette classe opprimée. On comprendra pourtant que son efficacité ne peut se faire sentir qu’autant que les chefs de fabriques et les parents des jeunes ouvriers voudront venir en aide à son exécution. Nous avons dit que déjà certains fabricants ont pris les devants, et n’ont pas attendu d’être contraints par ordonnance pour introduire l’aisance et l’instruction parmi leurs ouvriers. Ainsi on ne saurait trop faire l’éloge du propriétaire d’une grande manufacture, située dans les environs de Lyon, et nommée La Sauvagère. Cet honorable industriel est vraiment le père de ses ouvriers ; il veille sur leurs moeurs, leurs relations et les moindres détails de leur existence. Plusieurs fabricants de Sedan sont parvenus à détruire l’ivrognerie parmi leurs ouvriers, en défendant l’entrée de leurs ateliers à tous ceux qui seraient adonnés à ce vice. Nous pourrions ajouter à ces faits beaucoup d’autres exemples qui prouveraient que la nécessité d’améliorer la condition des ouvriers est sentie même des manufacturiers. C’est ainsi que la Société industrielle de Mulhouse, par un zèle désintéressé qu’on ne saurait trop louer, a présenté la première aux Chambres une pétition en faveur des jeunes ouvriers, et attiré l’attention publique sur des misères dont elle eût pu tolérer impunément l’exploitation.

Espérons donc que de si nobles efforts porteront bientôt leurs fruits. Le conseil d’agriculture a proposé d’accorder des récompenses honorifiques aux fabricants qui favorisent la moralité et l’instruction dans leurs ateliers ; il nous semble qu’une pareille mesure s’accorderait bien avec l’esprit de la loi. En effet, personne n’est plus capable que le manufacturier lui-même de contribuer à l’amélioration des jeunes enfants dont il est le maître. On décore l’homme qui a mis en circulation une machine nouvelle, un procédé nouveau, une substance inconnue : pourquoi ne décorerait-on pas aussi celui qui prélèverait tous les ans une certaine somme sur les produits de son industrie pour fonder une école primaire en faveur des enfants de sa fabrique ? Quoi de plus digne et de plus utile que de rendre à l’humanité et à la morale un contingent annuel de coeurs et d’intelligences ! Quel rôle l’industrie n’est-elle pas appelée à jouer, s’il faut qu’outre son action matérielle, elle exerce de plus une influence de moralisation sur les masses, qui lui devront ainsi les bienfaits d’une double émancipation !

Il est enfin un homme qu’il nous reste à invoquer en faveur des populations manufacturières, et surtout des jeunes enfants, celui qui peut si puissamment contribuer à l’exécution de la loi humaine en en faisant une des bases, un des dogmes de la loi de Dieu : on devine que nous voulons parler du prêtre. Oui, le prêtre est ici nécessaire, indispensable, et lui seul peut éclairer ces classes malheureuses. C’est à lui qu’il faut remettre ces pauvres enfants abandonnés, abandonnés à la fois du monde et de la religion.

La traite de l’enfance dans les pays manufacturiers est aujourd’hui trop enracinée dans les moeurs et les usages pour espérer qu’une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu’une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu’elle soit imprimée dans le coeur de tous. C’est donc au prêtre qu’il appartient de s’en faire l’interprète, en rappelant s’il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d’une réforme salutaire, à l’aide de ces applications de l’Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d’avance les effets d’un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

gav-190x300Toutes les prisons, toutes les classes de détenus ont leur prêtre, leur aumônier, c’est-à-dire leur confident, leur consolateur spécial, qui leur parle le langage de leurs infortunes, ramène à Dieu par degrés certains coeurs en se plaçant au centre de leurs erreurs et de leurs peines. C’est un prêtre de ce genre que nous réclamons en faveur des provinces manufacturières, un de ces apôtres de la vie pratique qui marchent dans les campagnes et les ateliers, précédés du pardon et de la tolérance, qui sache proportionner ses instructions et ses conseils aux humbles âmes qui lui seraient remises. Il y a dans les pays de fabriques de grands bienfaits à semer au nom de la religion, toute une population à régénérer, à faire revivre  aux sources de la charité, une mission digne de saint Vincent de Paul, et nous ne doutons pas qu’elle ne soit acceptée et remplie par les membres de notre jeune clergé.

Nous terminerons ici cette esquisse, qu’une obligation triste, mais sacrée, nous ordonnait d’introduire dans cette galerie de moeurs et de physionomies actuelles. Ajoutons pourtant un dernier fait qui hâtera peut-être le soulagement des misères que nous avons essayé de décrire ; rappelons qu’une nation, qui a reconnu aussi les abus du travail des enfants dans les manufactures, s’est depuis longtemps occupée de les prévenir par des ordonnances et des règlements particuliers. Le premier bill qui règle en Angleterre la durée du travail des jeunes ouvriers dans les usines et les filatures est daté de 1802, et nous n’en sommes encore en France qu’à prendre des mesures, et nous venons à peine de porter une loi. Un pareil fait doit suffire pour mettre un terme aux délais et aux ajournements : souffrirons-nous que l’Angleterre conserve plus longtemps sur nous, dans une question d’un si pressant intérêt, une initiative de trente-neuf ans de civilisation et de philanthropie ?

Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 6 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS | Pas de Commentaire »

Le garçon d’amphithéâtre

Posté par francesca7 le 29 avril 2013


par

P. Bernard

~*~

De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu ?….

NOUS l’aimions tous ; elle était si jolie, Cécile, la perle du quartier latin ! Lorsqu’elle passait sous nos fenêtres, fraîche et pimpante, nous avions coutume d’envoyer la fumée de nos cigares, comme un encens vers le ciel : nous voulions le remercier deux fois, car il faisait toujours beau, et c’était fête !

Le garçon d’amphithéâtre dans ARTISANAT FRANCAIS amphitheatre-171x300

Nous ne connaissions jamais d’avance l’hôtel… l’hôtel garni bien entendu, où la jeune fille devait s’arrêter, ni le numéro exact de la chambre dont elle allait augmenter le désordre, avec son chapeau, son châle, son fichu, cette infinité de riens qui nuisent beaucoup plus qu’ils ne servent, dans un intérieur d’étudiant, et qu’on jette en entrant, çà et là, sur la table, sur les chaises, rarement sur le lit, un peu partout. Mais on n’est pas jaloux, à l’école, on n’y est guère prude non plus ; il nous sera donc permis d’ajouter que le nom de l’époux nous importait peu. Nous étions bien sûrs que les noces se feraient à la Grande-Chaumière, que nous y danserions au quadrille de la mariée, peut-être même avec elle !… Cette chance et vingt ans ! figurez-vous donc quelle source il y avait là d’illusions et d’espoir.

Cécile fut longtemps la plus recherchée, la plus folle, la mieux mise et partant la plus heureuse des femmes – longtemps ! – Elle brillait pendant l’été de mil huit cent trente-cinq, elle embellit, elle anima de ses fins costumes et de sa danse originale le carnaval de mil huit cent trente-huit ; et l’année d’ensuite elle avait disparu sans laisser de trace. Quoi ! pas une tradition, pas un souvenir ? – Non. – Que voulez-vous ? les examens fatiguent horriblement la mémoire des jeunes gens, et puis, la mode avait détruit la merveille et changé l’idole. Le quartier latin ne jurait plus que par Fanny. Pauvre Cécile ! Pendant que tes meilleures amies et ton dernier amant t’oublient dans ces fêtes dont hier encore tu étais l’âme et la reine adorée, où vas-tu ?… Hélas ! tu t’achemines péniblement vers l’hôpital.

L’excellente fille ! sa toilette a toujours été si légère ; elle s’est toujours plu à découvrir si généreusement ce que d’autres… les coquettes, nous laissent la peine d’imaginer, que le froid, le cruel hiver n’a pas respecté les jolies épaules de l’imprudente enfant, et la voilà, pâle et flétrie, sonnant au parvis de l’hospice. Entre, malheureuse, entre vite ; le bruit répété d’une toux opiniâtre t’avait annoncée déjà ; ta misère et tes souffrances ont ouvert les portes devant toi ; entre !…

O mon Dieu, l’horrible présage ! un homme l’a heurtée sur le seuil. A l’endroit de son bras que cet homme a touché, elle doit avoir senti un frisson de mort se développer et envahir tout son être. Non… Cécile n’a pas reconnu le garçon d’amphithéâtre. Celui que la justice humaine a condamné n’a jamais besoin qu’on l’avertisse de l’arrivée du bourreau ; mais le ciel, quand il a résolu de nous frapper, nous aveugle au moins sur notre sort. C’en est fait néanmoins : pauvre jeune fille de dix-huit ans ! tu garderas la fatale empreinte ; tu es marquée pour le garçon d’amphithéâtre ; tu es sa proie, son inévitable proie ; tu lui appartiendras bientôt tout entière, et il te vendra en détail, presqu’à la livre…. Envoie bien vite une mèche de tes cheveux à ta mère qui te croit sage et laborieuse à Paris, tandis qu’elle mendie dans son village ; dépêche-toi, car cette parure dont tu es si fière, dont on était si amoureux, il la coupera, lui, cet homme. Que dis-je, il te rasera honteusement la tête, et cette longue et riche chevelure qu’il aura de la peine à contenir dans l’ampleur de sa grosse main, il ira l’offrir à l’ignoble perruquier du coin.

Tu as bien fait de ne retenir jamais que le côté plaisant des choses ; de rire jusqu’aux larmes des histoires de squelette ; d’entremêler de propos étourdis et de joyeux refrains ces conversations d’étudiants en médecine, si lugubres parfois et si matérialistes, auxquelles tu as souvent assisté. Combien tu aurais peur aujourd’hui, dans ton lit d’hôpital, si tu pouvais te rappeler ce que Charles qui t’amusait tant, disait, il n’y a pas deux mois encore :

« De l’hôpital à l’amphithéâtre il n’y a qu’un pas. »
 Autrefois, en effet, chaque hôpital renfermait deux amphithéâtres : celui des vivants et celui des morts.

Dans le premier on vous opérait, dans le second, tout à côté, l’on vous disséquait. Les recherches sur le cadavre succédaient immédiatement aux essais sur la vie.

L’établissement était donc complet. Oui, car on était admis à y suivre toute la série des lésions, changements, opérations, mutilations, décompositions, etc., de ce qu’il faut bien se résigner à appeler la matière humaine, depuis son premier germe jusqu’à sa réduction la plus infime et son envoi en terre. C’est ainsi que dans certaines fabriques les curieux peuvent assister, presque sans changer de place, aux nombreuses transformations d’une matière première, du chanvre par exemple, qui devient successivement sous leurs yeux, fil, trame, tissu, ballot, et frêt d’un navire. L’humanité entendue autrement et la civilisation devaient changer cela. Maintenant on meurt ici et l’on est disséqué là. Êtes-vous heureux ! Vous expirez à l’Hôtel-Dieu, à la Pitié, à la Charité, et vos corps sont expédiés à Clamart, vaste entrepôt de cadavres. C’est là que peuvent se donner rendez-vous, après la vie, tous les paresseux, tous les indigents, tous les hommes sans bonheur ou sans état, sans affiliation ou sans famille ; quelques-uns (le très-petit nombre) s’arrêteront rue de l’École de Médecine, à l’Ecole Pratique ; mais la bonne volonté est réputée pour le fait, et il ne leur sera pas demandé compte de leur absence involontaire.

Le garçon d’amphithéâtre est le Caron chargé de conduire les cadavres à leur destination scientifique de Clamart et de l’école. Pardon, cadavre n’est pas le mot propre : c’est sujet qu’il faut dire ; les corps employés aux études, aux recherches d’anatomie, prennent ce nom-là. Et maintenant, braves gens du peuple, si vous avez acheté, au prix d’une révolution, le droit de n’être plus appelés sujets pendant votre vie, vous le voyez, on saura bien vous retrouver, à la mort.

Tous les matins, le garçon d’amphithéâtre attelle un cheval gras et vigoureux à une espèce de fourgon, et fouette pour les divers hôpitaux de la ville ; il va prendre les morts à domicile. Si vous rencontrez jamais au lever de l’aurore, une lourde voiture, recouverte en cuir, sans portière et sans grillage, et dont les ais parfaitement joints, font venir cette pensée, qu’on ne doit ni voir ni respirer à l’intérieur, découvrez-vous : c’est la justice de la DESTINÉE qui passe ; – ils sont là quinze ou vingt entassés, pêle-mêle, hommes et femmes, enfants et vieillards ; ils sont nus, pour la plupart ; les privilégiés sont revêtus d’une toile d’emballage (indiscret linceul), nouée au-dessus de leur tête, et au-dessous de leurs pieds. – Sont-ils bien morts, au moins ? – Probablement. La plupart ont déjà souffert, sans protester, qu’on procédât à leur ouverture. – D’ailleurs, le garçon d’amphithéâtre les a acceptés de confiance, pour morts ; et, si quelqu’un d’entre eux s’avisait de réclamer, notre homme pourrait bien l’accuser de mauvaise foi, ou, s’il se trouvait en belle humeur, rappeler au sujet récalcitrant cette sublime leçon de Jean La Fontaine, que tout le monde connaît :

            La mort ne surprend pas le sage,
            Il est toujours prêt à partir.

Lorsqu’il sort, le matin, la casquette posée sur le coin de l’oreille, la pipe à la bouche, le garçon d’amphithéâtre permet à son coursier de prendre le trot : mais au retour, lorsque le funèbre omnibus est complet, il l’oblige à garder certaine allure de cheval de corbillard. Cette respectueuse attention vous étonne de sa part ; n’exagérons rien : il n’a pas de préjugés sans doute à l’endroit de notre dépouille mortelle, mais il observe néanmoins à l’égard de nos restes, les ménagements que l’industriel doit à sa marchandise. Voilà comment le garçon d’amphithéâtre ouvre sa journée. Lorsqu’il descendra de son siége, si le temps est beau d’ailleurs et le vin potable, il se réjouira d’être venu au monde, tout autant que vous pouvez vous en féliciter vous-même. Il se sentira même des velléités de tendresse, et au sortir du cabaret, il jettera le mouchoir à l’écaillère. Épouvantable sultan ! épouvantable, mais éclairé ; ne croyez pas qu’il cède jamais à l’attrait vulgaire d’une facilité qu’il présume. – Sa galanterie est tout à la fois un hommage et une justice rendus à des charmes réels ; il n’y en a pas de trompeurs pour lui. Habitué à tout voir, et les pauvretés et les magnificences, et les décrépitudes et les splendeurs, il a acquis une expérience, une logique, pour ainsi dire, infaillibles ; notre homme conclut imperturbablement d’une ligne à une autre ; il a le coup d’oeil investigateur et traître du médecin, plus une insolence qui lui est propre. Il sait de vous plus que vous n’en savez vous-même. Pourquoi n’apprécierait-il pas la beauté physique ? Il a trop bien vu qu’elle était rare : il ne peut pas la trouver fade et monotone.

Comment devient-on garçon d’amphithéâtre ?
 D’abord vous naissez dans la misère, cette dégradation originelle ; vos parents qui doivent vous nourrir, vous demandent du pain. Vous passez le temps d’apprendre un état, une profession, à mendier ; et lorsqu’à vous malheureux, ne sachant ni lire, ni écrire, rien, vient à s’offrir une place, un emploi, quel qu’il soit vous l’acceptez avec reconnaissance. Une place ! un emploi ! mais la passion de ces choses-là en a corrompu de moins excusables ; les plus grandes monstruosités de l’ordre moral n’ont souvent pas d’autre cause. Et puis, enfin, l’utilité absout, purifie bien des fonctions. La vie tient à la santé, la santé à la médecine, la médecine à l’anatomie, l’anatomie, cette géographie de la médecine, au garçon d’amphithéâtre. – La nature qui les fait concourir à son harmonie générale serait mal venue à s’étonner de l’existence des araignées et des serpents.

Si vous aviez l’air de ne pas comprendre qu’il lui fût aussi facile de cumuler ses horribles fonctions et l’existence, il vous répondrait, et dans un siècle où l’argent sert de mesure à toute chose, il aurait le droit de vous répondre : « Sans doute il me manque l’élégance, les loisirs, le parfum et les douceurs de quelques mille livres de rentes ; mais j’ai cela de commun avec trente millions de mes concitoyens, qui consentent ou qui parviennent à s’en passer. Remarquez donc que je conserve sur le plus grand nombre cet avantage, que mon commerce va toujours ; il peut se ralentir, mais cesser….. jamais. »

Le garçon d’amphithéâtre approvisionne la science ; respect au grand pourvoyeur de la faculté, à l’homme qui prend sur lui d’éviter aux Hippocrate, aux Fallope, aux Harvey, aux Bichat modernes, la peine d’aller eux-mêmes au marché.

« Te souviens-tu, Cécile, que cette dernière expression te semblait heureuse ? Tu ne te piquais pas de fausse délicatesse, toi ; tu n’avais pas à exiger à force de scrupules extrêmes un goût antérieur trop accusé pour la littérature infernale. Tu avais toujours et naïvement préféré M. Paul de Kock aux divers auteurs mâles ou femelles du roman, ou du feuilleton. Le marché, c’était bien le mot qui te paraissait exprimer cette chose incroyable et réelle, invraisemblable et vraie, qu’on appelle une distribution ; te souviens-tu, Cécile, que Charles en parlait souvent comme il suit :

« Lorsque vous aurez entendu sonner midi à l’horloge de l’École-de-Médecine, affublez-vous d’un tablier, dissimulez vos bottes dans des sabots ;  ainsi métamorphosé en élève en médecine, priez le garçon d’amphithéâtre de vous conduire à la distribution, et assistez, si vous l’osez, à cette étrange répartition des corps amenés là, le matin, par votre précieux introducteur. Mais assurez-vous préalablement de vos sens, de vos nerfs, et si vous tenez le moins du monde à conserver votre appétit, restez à la porte de ce petit cabinet, où s’étouffent deux fois plus de jeunes gens qu’il n’en faudrait pour le remplir. Écoutez, on appelle :

– Série, n° 2.

– Présent, répond, après avoir relégué sa pipe dans un coin de sa bouche, un jeune blondin aux longs cheveux.

– Une femme ! – dix francs.

– Bon ! c’est ma première.

(Les débutants dissèquent volontiers des femmes ; c’est une observation que le garçon d’amphithéâtre a faite, et dont il croit même avoir trouvé le secret : Une curiosité toute juvénile ;… mais, passons ; ces gens-là ont des idées si grossières.)

Écoutez encore, l’appel continue :

– Série n° 3, un foetus demandé. – 5 francs.

– Enlevez.

– Série n° 4, une ouverture. – 3 francs.

– Enfoncée l’ouverture, on n’en veut pas.

Il faut savoir qu’en langage d’amphithéâtre, on nomme ouverture le sujet mort à l’hôpital, et dont le médecin a déjà fouillé la poitrine, le cerveau, le coeur, etc., afin de constater, s’il est possible, la nature de la maladie et les altérations qu’elle a fait subir aux organes. Quant à la série, elle se compose de six étudiants au moins, réunis pour occuper une table. On ne livrerait pas un sujet à un seul étudiant ; il faut qu’ils se mettent au moins six vivants contre un mort.

Vous avez eu du bonheur ; vous êtes venu un jour où d’aventure le garçon avait approvisionné l’école au-delà des besoins des anatomistes. – La production a dépassé la consommation ; il reste sous vos yeux cinq ou six cadavres que vous pouvez contempler à votre aise. Et maintenant admirez tant qu’il vous plaira ce qui reste de l’homme quand l’âme a fui. Défiez-vous seulement de vos préoccupations bourgeoises ; n’allez pas critiquer la maigreur de tel individu mort de faim, pour admirer les formes arrondies, les membres potelés de tel autre qui a employé vingt années de vie succulente et joyeuse à mourir subitement d’apoplexie. Votre admiration trahirait votre origine étrangère. Rappelez-vous que la graisse n’est point appréciée sur un sujet, excepté peut-être quand il fait grand froid. – Tenez-vous à savoir pourquoi ? Cela vient de ce que l’administration se montre très-économe de bûches, et interdit, sous prétexte de salubrité, de chauffer les amphithéâtres à un degré appréciable au corps humain. Alors quelques brins de paille, un peu de graisse introduits dans le foyer d’un poêle, donnent une flamme jaunâtre à laquelle l’anatomiste vient dégourdir le bout de ses doigts. – Comprenez-vous ? – La mort est si froide !

Si le spectacle auquel vous avez assisté tout à l’heure n’a point usé vos forces, épuisé votre courage, suivez le garçon d’amphithéâtre ; marchez, comme à un convoi, derrière la civière qu’il porte, aidé d’un confrère ou de l’adjudicataire même du sujet, en se dirigeant vers l’un des pavillons. Ce mot vous repose, n’est-ce pas, et rend une sorte de sérénité à votre âme ? – Votre confiance augmente ; là-bas, en effet, vous entendez des voix jeunes et fraîches entonner des airs d’opéra-comique. – Elles ne chantent, il est vrai, que par moments et sans suite ; un bourdonnement, un sourd murmure remplit les intervalles. Que se passe-t-il là-dedans ? – On rit et l’on fredonne, on fume et on lit. – Mais c’est donc une orgie dans un tombeau, car on leur trouve en y regardant mieux, la forme de tombe à ces pavillons ; pourquoi sont-ils espacés entre eux par des constructions de bois peint en rouge ? – Vous voyez les cabanes des martyrs ; elles renferment des chiens, des chats, toutes sortes d’animaux, vivants, destinés à subir vivants toutes sortes d’opérations physiologiques. Et maintenant vous êtes libre de remarquer combien les études sur la vie, si incertaines encore et aussi fugitives pour ainsi dire que leur objet lui-même, coûtent pourtant, et depuis des siècles, de profanations et de sang !

                Ars longa, vita brevis, experientia fallax.

Vous voilà entré dans un des pavillons. Priez le garçon d’amphithéâtre de vous faire les honneurs de chez lui. Observez l’aisance de ses manières et le naturel de sa démarche au milieu de tous ces membres épars qui meublent la salle ; où va-t-il, une tête, un coeur à la main ? – Il va porter cette ex-portion sublime de la plus noble des créatures, au baquet, au tas commun, et il fera tourner sur elle, en manière de sépulture, le robinet d’eau filtrée.

Il est bien chez lui, notre homme, car il a le droit de jeter à la porte tous les sujets dont la couleur, l’aspect et l’odeur commencent à lui déplaire ; car il a le droit de dire : assez, et de retirer la pièce anatomique au laborieux étudiant qui s’acharne à poursuivre la science jusque dans un foyer pestilentiel, afin d’aller disputer plus sûrement un jour la clientèle, la considération et le pain, au rebouteur, au charlatan, au sorcier de son endroit. »

Oui, Charles racontait tout cela devant Cécile ; tout cela et plus encore. Combien il lui semblait original lorsqu’il ajoutait : « L’homme qui respire, qui parle et qui marche, l’homme qui vit enfin ne représente aux yeux du garçon d’amphithéâtre qu’une chose provisoire, sans grande valeur la plupart du temps. L’homme qui a du prix, de la signification, de l’importance, c’est l’homme mort : il vaut jusqu’à 20 francs. Il y a peut-être une philosophie profonde dans notre héros, qui sait ? – S’il n’a pas dit lui-même : « La mort est aussi naturelle que la vie » – «  la mort n’est rien, c’est la fin de la vie ; » il se peut bien qu’il l’ait pensé. Beaucoup de gens sentent tout bas et pratiquent modestement ce que d’autres se chargent d’écrire.
 Le garçon d’amphithéâtre est l’ennemi naturel des tambours-majors, ces sommités de l’armée !

Il s’obstine à voir en eux autant de beaux squelettes de cinq pieds neuf pouces.

Il les dissèque tous, en imagination.

Il remplace les ligaments de leurs articulations par des fils de laiton, toujours dans sa pensée.

Il passe une tringle de fer au milieu de leurs vertèbres, et il s’imagine déjà les vendre plus de cent francs, ces superbes militaires ainsi travestis en patins sublimes, à l’usage des cours d’anatomie et des cabinets d’étudiants.

L’étudiant ne manque jamais d’accrocher son squelette au porte-manteau, entre sa dernière redingotte et son premier habit, l’habit bleu barbeau de sa province.

Notre homme siffle et ne chante pas, fume et parle peu ; cependant, il a un jour raconté l’un de ses rêves, et son récit est devenu comme la ballade des Pavillons : « J’ai vu treize squelettes auxquels un diable apprenait à danser. C’était dans une salle tendue de noir avec des peaux de nègres. Elle était éclairée par une lampe qu’entretenaient les derniers soupirs des mourants de notre monde. Je n’ai pas bien vu par quelle communication secrète arrivait ce gaz d’un nouveau genre ; mais la flamme qu’il jetait, d’un rouge tremblant et terne, brillait sans interruption… il en meurt tant !

« La danse continuait aux sons aigus d’une musique effrayante ; le chef d’orchestre frappait avec une tête emmanchée au bout d’un os sur le ventre d’un hydropique ; un autre donnait du cor au moyen d’un tube intestinal cent fois recourbé sur lui-même.

« J’ai vu les rondes du groupe osseux – ils paraissaient heureux ces squelettes ; leurs plaisirs m’ont fait envie ; – j’ai demandé au maître de me recevoir parmi ses joyeux élèves, et il m’a répondu : Bientôt ! »

On n’a jamais pu connaître l’opinion du garçon d’amphithéâtre sur l’importante question du maintien ou de l’abolition de la peine capitale. Comme il s’abstient de théories, peut-être qu’elle n’est point inhumaine. On croit savoir d’ailleurs qu’il proscrit impitoyablement un genre de mort : la mort par la mitraille ; cela gâche un sujet. Quant au mode actuel d’exécution, notre garçon a eu occasion de remarquer sur un grand nombre de suppliciés qu’il donnait infailliblement la chair de poule, même aux scélérats réputés les plus intrépides, en face de l’échafaud. Il le sait, il l’a bien vu, puisque c’est lui qui était chargé d’aller prendre au cimetière du Mont-Parnasse, pour les conduire à l’École pratique, les corps des criminels, dont il portait ensuite la tête au médecin en chef de Bicêtre ou de Charenton ! La science et l’industrie utilisent tout, et la phrénologie a bien profité des cadeaux de l’exécuteur des hautes oeuvres, n’est-ce pas ?

Le garçon d’amphithéâtre est fonctionnaire – inférieur tant qu’il vous plaira – de la Faculté de médecine ; et néanmoins il se permet quelquefois de la contrarier et de la démentir. Croiriez-vous que, vivant au sein de la corruption, il se donne volontiers des airs de parfaite santé ? il affecte assez souvent de parvenir à la vieillesse. Il ne doit rien de son état florissant à l’hygiène ; il en reporte lui-même tout l’honneur à la régie des contributions indirectes, qui dispense la boisson et le tabac ; il marche toujours environné d’un nuage dont les éléments sont empruntés au nicotiana tabacum. – Nous aimons toutes les antithèses, voilà sans doute pourquoi l’homme qui se nourrit d’émanations délétères travaille à se désaltérer d’eau-de-vie. N’allez pas entreprendre de le convertir à des principes un peu plus antiphlogistiques ; tout le mal que vous pourriez lui dire de cette liqueur, notre héros le connaît ; mais une des vertus de l’alcool que vous ignorez peut-être, c’est qu’il conserve, indépendamment des fruits, les corps humains. Oui, l’alcool à vingt-deux degrés produit cet effet-là ; – ne pouvant pas s’y plonger, comme un simple foetus, notre homme retourne le procédé, et il s’en emplit.

Qu’il boive ! passe encore, mais devrait-il avoir le coeur de manger, comme on dit vulgairement ? De grâce, choisissez vos expressions avec le garçon d’amphithéâtre. Il est de force à vous apprendre que le coeur et l’estomac sont deux organes distincts et dont les besoins n’ont rien de commun : le coeur bat tout seul, l’estomac veut qu’on s’occupe de lui. Notre héros réfléchit donc à son dîner. Mais ne croyez pas qu’il fasse lui-même sa cuisine. Non, ce n’est pas là ce qui l’arrête auprès de ce fourneau dont il active le feu en ce moment. La sauce qu’il tourne, et dont il soigne la liaison, se compose de suif et de matière colorante.

Si le composé est rouge, c’est qu’il s’agit d’injecter les artères ; s’il est bleu, les veines. Lorsque la fusion sera parfaite, le garçon d’amphithéâtre poussera le liquide dans les ramifications des vaisseaux que la mort a rendus vides, et jusqu’aux plus extrêmes ; le suif venant ensuite à se figer maintiendra leur calibre, signalera leur trajet, et le scalpel pourra les suivre jusqu’au dernier plan de l’organisation.

Oh ! pour cette fois nous avons découvert sa marmite. Voilà bien toutes les allures, toute la physionomie d’un pot au feu. Nous allons donc voir de quoi il se nourrit le malheureux. Vous pariez qu’il est anthropophage… Eh bien, qu’avez-vous trouvé sous le couvercle ? -  des haricots blancs ; – vous voilà réconciliés avec notre garçon. Vous lui savez bon gré de se nourrir de légumes. – De grâce, n’allez pas si vite, et gardez-vous de prendre pour son dîner le résidu de son travail. – Savez-vous le moyen de désarticuler les têtes ? On en retire préalablement la cervelle que l’on remplace par un litron de haricots. Les légumes, en cuisant, se gonflent ; les os dont la boîte cérébrale se compose, cédant graduellement à leurs efforts, s’éloignent les uns des autres sans fracture, et l’on obtient les frontaux, les pariétaux, l’occipital intacts pour les besoins de l’ostéologie.

Mais les légumes, vous voulez savoir ce qu’ils deviennent ? vous vous intéressez à leur sort… et nous aussi. Voilà notre opinion tout entière.

« Honni soit qui mal y pense. »

Notre héros a donc des procédés, des méthodes ; il ne lui manque plus qu’un système pour représenter un savant complet. Un livre curieux, un livre immense, qu’il n’a pas fait, à la vérité, mais qu’il pourrait faire, un livre dont il possède par tradition et par expérience les matériaux innombrables : c’est une histoire générale de la médecine, d’après les ravages que les spécifiques successivement infaillibles, les théories alternativement exclusives, ont exercés sur nos organes. Si nous en croyons certaines confidences mêlées d’indiscrétions, l’ouvrage se terminerait par un magnifique appel au sens commun  et à la graine de lin, à la probité et aux boissons délayantes.

L’aisance des individus serait préconisée comme élément essentiel de la santé des masses.

L’auteur démontrerait la nécessité d’introduire parmi les formules du Codex une préparation magistrale dont voici la base, l’adjuvant, l’auxiliaire, le correctif, l’excipient et l’intermède :

 bernard dans ARTISANAT FRANCAIS

Nous indiquerons ultérieurement le nom de l’éditeur de cet important ouvrage. Afin que le garçon d’amphithéâtre ait le temps d’y travailler, on lui donne, pendant l’hiver, un ou deux aides, à 35 sous par jour.

Ces malheureux, dont le coeur et la main sont presque toujours inexpérimentés, viennent exécuter là tous les détails les plus grossiers de la besogne journalière ; ils font le service des tables et lavent les dalles des pavillons.

Enfin, ils veillent pour ainsi dire à la santé des cadavres.

Rude métier, mission remplie de périls ; – les dégoûts ne comptent pas.

Tandis que l’employé novice essuie une pièce anatomique, son doigt rencontre la pointe d’un scalpel oublié sur la table ; une goutte de sang, d’un sang bien rouge, se montre.

« Ce n’est rien, dit l’aide.

– Rien !

– Non, rien que la mort du doigt, de la main, du bras tout entier.

– Rien que l’amputation d’un membre.

– Rien que l’incapacité de travail, à trente ans, et pour tout le reste de la vie. – Rien que cela. »

On ne sait pas bien précisément s’il meurt jamais, le garçon d’amphithéâtre ; – il disparaît. Peut-être s’oublie-t-il lui-même un beau soir sur quelque table d’anatomie, où rencontré par un confrère, et non reconnu, et pour cause, il est déshabillé et rendu semblable au commun des sujets. Cette explication ne manque pas de vraisemblance. Mais il est plus vrai de dire que, fatigué du travail, et suffisamment enrichi par le commerce des cheveux et des dents, il a demandé sa retraite, afin d’aller jouir, à la campagne, au soleil, des jours et des fonds qui lui restent.

Il est venu au monde au hasard, il s’en retourne de même, et il est enterré.

            Sic vos non vobis…………………….

Du reste, il était homme à n’apprécier que médiocrement les honneurs et le bienfait de la sépulture. – Si l’on avait dû suivre ses prédilections et son goût en matière de convoi, service et enterrement, peut-être aurait-il fallu abandonner ses restes au premier acquéreur venu, savant ou non. – Tout ce qu’il pouvait souhaiter de son vivant, pour le lendemain de son dernier jour, c’était la faveur de se consumer au soleil. – Il eût donné de grand coeur l’éternité, sous la terre et sous le marbre, l’éternité matérielle, bien entendu, celle que nous demandons, sans l’obtenir, aux divers procédés d’embaumement, pour deux heures seulement d’exposition en plein midi. – Deux heures de plus sur la terre, deux heures sur la table d’un amphithéâtre, et puis après le néant rapide, si l’air est trop chaud, si le dégel survient.

Car le dégel, c’est la mort des morts.

Le lendemain d’un froid bien sec, lorsque le thermomètre était subitement remonté à zéro et au-dessus, il a vu souvent tous les sujets de son lugubre empire fondre. – C’était alors un mouvement étrange dans l’amphithéâtre.

La gangrène et la corruption bruissaient, envahissant toutes les molécules des corps qui semblaient s’agiter et murmurer, dans une horrible parodie, cette formule célèbre :

Frère, il faut mourir.

Telle est, Cécile, malheureuse proie d’hôpital, l’étrange individualité dont tu as bien des fois et naguère encore entendu raconter tous les détails. Mais tu ne te souviendrais que d’une chose aujourd’hui, si l’on se souvenait au moment de mourir ; tu te rappellerais que certains garçons d’amphithéâtre sont parvenus à acquérir des connaissances chirurgicales, médicales même, d’une précision, d’une sûreté incomparables. Dans l’état désespéré où te voilà tombée, tu prierais, les mains jointes, l’un de ces hommes d’oser ce que la science ordinaire n’oserait pas, et de tenter quelque grande expérience en ta faveur.

Tu as toujours professé une si bonne confiance dans le hasard, que le hasard te devrait bien en retour quelque miracle. Hélas ! le temps des résurrections est passé ! – D’ailleurs, le garçon d’amphithéâtre respecte trop la loi pour se livrer à l’exercice de la médecine ; – mais il excelle et se complaît à disséquer. – Passe, passe donc, infortunée Cécile ; notre homme ne peut encore rien faire pour toi. Rien, et pourtant tu le plaignais toujours, ce malheureux, tandis que d’autres, de plus philosophes que toi, à ce qu’ils croyaient être, s’autorisaient des récits de Charles, pour mépriser le garçon d’amphithéâtre. Tu le plaignais, excellente et généreuse fille que tu fus toujours, et lorsqu’on prétendait qu’il était cruel, tu répondais simplement :

Il est habitué, voilà tout.

D’ailleurs la destinée du garçon d’amphithéâtre au milieu des morts te paraissait moins douloureuse que celle du garçon de recette au milieu des trésors. Voiturer des cadavres le matin, qu’importe, si votre femme, si des enfants, si des amis, si des convives bien vivants, bien portants, vous attendent pour souper, le soir à la maison ?
 Mais voiturer de l’or, ployer sous le poids des écus, et sentir la misère dans ses poches ; avoir le prix de l’indépendance et la livrée en même temps sur son dos ; se ranger péniblement des équipages, quand on pourrait les acheter ; passer devant les bals, devant les spectacles… – Ah ! c’est là une existence qui te semblait inimaginable ! Enfin les morts ne tentent pas.

L’argent non plus, sans doute… Mais c’est le plaisir !

Le plaisir, divinité que tant de gens poursuivent à grands frais, et dont tu as été la créature favorite et bien aimée, Cécile !

Le plaisir, un mot pour une multitude de femmes, jeunes aussi, vives, mais trop riches pour avoir jamais connu autre chose que le bonheur et l’ennui ;

Le plaisir, une idée, un fait de tous les jours pour toi ! si bien qu’en te retrouvant tout à l’heure entre les mains du garçon d’amphithéâtre, nous céderons moins à la pitié qu’à la tendresse, en répétant :

Pauvre Cécile !

Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 4 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 

Publié dans ARTISANAT FRANCAIS | Pas de Commentaire »

Le Cassis de Dijon

Posté par francesca7 le 29 avril 2013

 

Le cassis, pour sa part, entre dans la préparation de bonbons, les cassissines, de gelées, confitures, jus de fruits et surtout de la liqueur dire « crème de cassis » (AOC « Cassis de Dijon ») commercialisée depuis un siècle et demi par Lejay Lagoute. Une variété particulièrement aromatique de cette groseille, dite « noire de Bourgogne », se trouve en abondance sur les coteaux de Nuits. La recette de la crème est très simple : les baies sont broyées avant de macérer dans de l’alcool neutre additionné de sucre.

Le Cassis de Dijon dans Côte d'Or cassis1-226x300

Réputé pour ses vertus pharmaceutiques et nutritionnelles, les baies de cassis sont recommandées par de nombreux spécialistes. Aujourd’hui, elles sont fréquemment préconisées, en particulier pour sa teneur en vitamine C : elles en contiennent quatre fois plus que l’orange et deux fois plus que le kiwi. Leur richesse en vitamines E, en fibres, en antioxydants ainsi que leur action bénéfique sur la circulation sanguine sont également des facteurs profitables. Consommé dans un premier temps grâce à l’infusion de ses feuilles, le cassis est rarement dégusté à l’état de fruit frais. En pâte de fruit, confiture, ratafia, crème, sirop ou nectar, le cassis connaît une évolution perpétuelle. Aujourd’hui, il est mis à l’honneur dans la confection des smoothies : boisson sans alcool réalisée à partir de fruits et légumes frais à forte teneur en vitamines.

Le cassis est également l’un des composants essentiels dans la confection des grands parfums : il est l’un des seuls fruits à pouvoir être utilisé sous forme naturelle en parfumerie, où il est reconnu pour son boisé, son fruité et son amertume.

Le principe du cassis de Dijon ou principe « Cassis de Dijon » est le nom donné au principe de la reconnaissance mutuelle, par les États membres de l’Union européenne, de leurs réglementations respectives, en l’absence d’harmonisation communautaire.

Le cassis utilisé par Lejay Lagoute, le créateur de ce petit bijou, est cultivé dans quatre régions : la Bourgogne (35%), le Val de Loire (35%), l’Oise (20%) et la vallée du Rhône (10%).  L’utilisation d’un cassis 100% français s’inscrit dans la volonté de maîtrise de qualité que s’impose Lejay Lagoute.

Achetant chaque année 1 400 tonnes de cassis, Lejay Lagoute est le premier transformateur français de cassis frais. La Maison utilise uniquement deux variétés : le Noir de Bourgogne et le Black Down. Le Noir de Bourgogne est reconnu pour sa richesse gustative et olfactive : c’est la variété la plus aromatique de cassis. Le Black Down est, quant à lui, une variété moins acide, plus sucrée.

Visite le site officiel : http://www.lejay-lagoute.com/

creme-300x169 dans Les spécialités

L’histoire du Cassis de Dijon :

L’invention de la crème de cassis survient à une époque où la France se transforme. Les innovations techniques et scientifiques bouleversent le mode de vie des Français.

L’arrivée du chemin de fer en 1852 à Dijon provoque à son tour un accroissement du trafic de marchandises. La ville de Dijon s’industrialise et devient un carrefour ferroviaire important. D’un stade artisanal, la production de la crème de cassis devient alors industrielle, la production s’accroit et la Maison développe ses exportations.

La France comme le reste du monde découvrent la crème de Cassis de Dijon ! Un « blanc cassis » devenu « un Kir »

Arrivée progressivement dans les cafés à la seconde moitié du 19e siècle, la crème de cassis est ajoutée au Vermouth de Chambéry, très populaire à l’époque, ainsi qu’au vin blanc de comptoir souvent un peu acide : cet ajout lui apporte moelleux et fruité.

Au début des années 1950, le député maire de Dijon, le Chanoine Kir, homme politique d’envergure, pittoresque et haut en couleurs, prend l’habitude d’offrir à ses invités le « blanc cassis » : alliance de Bourgogne aligoté et de cassis de Dijon. Reconnu pour son engagement massif pour la ville de Dijon, il a marqué l’esprit de la ville par son franc parlé légendaire.

Le 20 novembre 1951, sur papier à en-tête de l’Assemblée Nationale, le Chanoine Kir rédige le courrier suivant : « le Chanoine Kir, député-maire de Dijon, déclare donner en exclusivité à la Maison Lejay Lagoute, représentée actuellement par Roger Damidot, le droit d’utiliser son nom pour une réclame de cassis, dans la forme qu’il lui plaît et notamment pour désigner un vin blanc cassis. »

Forte de cet accord, la Maison Lejay Lagoute dépose la marque « un KIR® » dès mars 1952. Souvent enviée, la marque appartient définitivement à la société Lejay Lagoute depuis l’arrêt de la cour de cassation d’octobre 1992.

Innovateurs et entrepreneurs, les dirigeants de Lejay Lagoute mesurent l’importance d’utiliser la publicité pour diffuser leurs produits. Débute ainsi la saga publicitaire de Lejay Lagoute.

Dans les années 1930, Lejay Lagoute inspire les artistes, dont Henry Le Monnier, affichiste et illustrateur. La Maison fait appel à lui pour communiquer sur sa nouvelle marque SISCA : l’art se mêle à la publicité.

À la fin des années 1940, la Maison prend la parole sur les ondes radiophoniques, avec des annonces publicitaires qui donnent le ton : véritable « liqueur de la bonne humeur » !

Dès 1949, une dizaine de cars publicitaires sillonnent la France. La foule arrive nombreuse pour déguster le célèbre cassis de Dijon. Belfort, Vittel, Angoulême, La Rochelle ou encore Biarritz sont autant de villes participantes : Lejay Lagoute conquiert la France.

Dès les années 1950, la Maison occupe une place importante dans les foires et les salons. On y découvre tous les produits Lejay Lagoute, et plus particulièrement sa crème de cassis.

Durant les années 2000, au Japon, elle fait appel au célèbre photographe Hajime Watanabe. Dès 1859, La Maison reçoit une souscription de la part des producteurs, consommateurs et cafetiers de Dijon. Reconnaissance suprême pour Lejay Lagoute qui se voit ainsi confirmer sa légitimité d’inventeur de la crème de cassis par les Dijonnais.

C’est au cours de majestueuses Expositions universelles que Lejay Lagoute reçoit quantité de récompenses et de médailles. C’est le début de l’aventure internationale : Lejay Lagoute part à la conquête du monde. Ces nombreux diplômes confirment la règle d’or instaurée par la Maison : la recherche constante de la qualité.

Ces récompenses sont toujours d’actualité : en 2006, Lejay Lagoute obtient le trophée Cap Export, remis par la ministre déléguée au Commerce extérieur, récompensant les meilleures PME exportatrices : des entreprises qui trouvent dans l’export des relais de croissance pour leur développement et pour l’emploi. En plus d’avoir traversé le temps, la recette inventée en 1841 parcourt le monde. Distribuée sur tous les continents, la crème de cassis Lejay Lagoute est devenue « l’ambassadrice » de Dijon à l’étranger.

Ainsi, Lejay Lagoute rencontre un formidable succès en Asie dès les années 1980. Depuis 1995, l’exportation de bouteilles à destination du Japon est multipliée par vingt. Le Canada, La Chine et l’Australie sont aussi de grands adeptes de la fameuse crème de cassis, reflet de la tradition française. Kir Royal®, l’incontournable

Alliance subtile de macérations de baies de cassis et de vin effervescent français soigneusement sélectionné, Kir Royal ne contient ni ajout d’eau, ni colorant et est garanti sans conservateurs. Kir Royal offre une alternative contemporaine, fruitée et équilibrée, avec un produit gourmand, tout en rondeur.

Kir Royal est l’expression unique du savoir-faire de Lejay-Lagoute, créateur de la crème de cassis à Dijon en 1841.

L’appellation « cassis de Dijon »

Officiellement décrétée le 21 décembre 1923 par un arrêt de la Cour d’appel de Dijon, l’appellation « cassis de Dijon » garantit des caractéristiques spécifiques dues à la production de la crème de cassis de Dijon. Aujourd’hui, Lejay Lagoute fait partie des rares liquoristes à pouvoir utiliser l’appellation « crème de cassis de Dijon ».

Visite le site officiel : http://www.lejay-lagoute.com/

Une page de l’histoire de Dijon vient de se tourner titrait le Bien Public (journal local) en Février 2013 car sur un vaste terrain, où pendant plus de 100 ans, l’entreprise Lejay-Lagoute a prospéré,

Tout près de la place de la République, dans le quartier Clemenceau, les anciens locaux de l’entreprise Lejay-Lagoute laisseront place à un ensemble immobilier, composé d’immeubles d’habitation, de résidence hôtelière et de commerces (voir encadré).

Après une phase de déconstruction, la démolition des bâtiments, sur un terrain de plus de 6 000 m², a commencé (notre édition du 15 février). Seule sera conservée l’ancienne façade de l’usine, à l’angle des rues de Mulhouse et Ledru-Rollin, sur laquelle trône cette inscription : “Maison Lejay-Lagoute fondée en 1836 : ses cassis, ses liqueurs, son Kir, son Kir royal”.

Détruite et reconstruite pendant la guerre

« Tout au départ, Denis Lagoutte était installé au n°63 de la rue Chabot-Charny », explique Christian Albouy, directeur général de Lejay-Lagoute, à Dijon. « En 1841, lorsqu’il invente la crème de cassis, son succès est tel qu’il déménage au 13-15 rue des Moulins, avec un nouvel associé M. Mutin, pour y créer la “Fabrique des liqueurs Lagoutte et Mutin”. À cette époque, Lagoutte s’écrivait avec deux “t”. » En 1854, l’activité s’installe rue Saint-Nicolas (l’actuelle rue Jean-Jacques-Rousseau), et rue Saint-Martin (l’actuelle rue Auguste-Comte). Puis en 1890, sur la propriété entre la rue Ledru-Rollin et la rue Jean-de-Cirey, où l’entreprise devenue Lejay-Lagoute par le mariage de la fille du fondateur, va prospérer pendant plus de 100 ans.

Au plus fort de son activité, quatre-vingt-dix salariés y sont employés. « L’usine fut en partie détruite le 16 juin 1940 lors de l’arrivée des troupes allemandes aux portes de Dijon, lors d’un bombardement, qui a également touché la caserne Krien, l’usine à gaz, et le secteur des Poussots… Les locaux ont été progressivement reconstruits à partir de 1941 », continue Christian Albouy.

Depuis janvier dernier, Lejay-Lagoute s’est installé dans une usine neuve, rue Étienne-Dolet, en zone CapNord où soixante-cinq personnes sont employées. « L’indication “crème de cassis de Dijon” contraint l’entreprise à s’installer géographiquement dans la ville de production », précise le directeur, ajoutant : « Avec la démolition de l’ancienne usine, c’est un pan de l’histoire de Lejay-Lagoute qui se tourne. Mais le vrai patrimoine de l’entreprise, c’est son personnel et ses produits ! C’est l’ensemble du personnel, qui se relaie depuis 1836, qui a construit la vraie histoire de Lejay-Lagoute ».

Et la bonne nouvelle, c’est que le cassis de Dijon ne connaît pas la crise !

Publié dans Côte d'Or, Les spécialités | 1 Commentaire »

La Roche-aux-Fées

Posté par francesca7 le 28 avril 2013

 

 La Roche-aux-Fées dans Bretagne roche-aux-fees

La Roche-aux-fées est un monument mégalithique situé dans la commune d’Essé (Ille-et-Vilaine).
C’est un des 1034 monuments historiques classés dans la première liste de 1840, un des quatre situé en Ille-et-Vilaine.
Son nom vient d’une légende qui prétend que les pierres qui constituent ce dolmen auraient été apportées par des fées dans leur tablier.

Une particularité de ce mégalithe est que le soleil se lève dans l’alignement de celui-ci lors du solstice d’hiver.

« Les fées, au temps où elles vivaient, honoraient après leur mort ceux qui avaient fait quelque bien pendant leur vie, et bâtissaient des grottes indestructibles pour mettre leurs cendres à l’abri de la malveillance et de la destruction du temps, et dans lesquelles elles venaient la nuit causer avec les morts.
Et l’on dit que leur influence bienfaitrice répandait dans la contrée un charme indéfinissable, en même temps que l’abondance et la prospérité.

C’est dans ce but et dans ces féeriques intentions qu’elles bâtirent la Roche-aux-Fées que nous avons dans un de nos champs. Ces fées, dit-on, se partagèrent le travail : quelques-unes d’entre elles restèrent au lieu où devait s’élever le monument, en préparaient les plans et l’édifiaient ; les autres, en même temps, tout en se livrant à des travaux d’aiguille, allaient dans la forêt du Theil, chargeaient leurs tabliers de pierres et les apportaient à leurs compagnes ouvrières, qui les mettaient en oeuvre. Mais elles ne comptèrent pas à l’avance ce qu’il leur en fallait.

Or, il advint que le monument était terminé et que les fées pourvoyeuses étaient en route, apportant de nouveaux matériaux ; mais, averties que leurs matériaux étaient inutiles, elles dénouèrent leurs tabliers, les déposèrent là où elles étaient quand l’avertissement leur parvint. Or, il y en avait dans la lande Marie ; il y en avait près de Rétiers ; il y en avait à Riche-bourg et dans la forêt du Theil. De là vient qu’on trouve dans tous ces endroits des pierres de même nature et provenant du même lieu que celles qui forment notre Roche-aux-Fées. Depuis longtemps les fées ont malheureusement disparu ; mais le monument est resté. Dans la nuit, quand la bise souffle au-dehors, on entend comme des plaintes dans la Roche-aux-Fées, et l’on dit que ce sont là les morts qui reposent là qui appellent les fées protectrices, et que ces plaintes se renouvelleront jusqu’à ce qu’elles soient revenues.« 

“Histoires et Légendes de la Bretagne Mystérieuse”, de G. Kogan aux éditions “Aux quais de Paris”

Plusieurs croyances ont pour sujet la Roche-aux-Fées :

L’une veut que les jeunes mariés doivent faire le tour de ce dolmen chacun de son côté, en compter le nombre de pierres, et s’ils obtiennent le même nombre alors leur union sera durable.
Il est aussi dit que « celui qui détruira le dolmen d’Essé mourra dans l’année ».
Il existe aussi une croyance qui fait de la structure le tombeau d’un général romain. Un ingénieur géographe du XVIIIe siècle indique :

    « Les gens des environs veulent que ce soit un ancien temple des Fées pour lesquelles leurs ancêtres avaient beaucoup de vénération ; opinion ridicule, mais peu étonnante si l’on fait attention que ce sont des paysans les plus grossiers qui pensent ainsi. […] Les gens sensés croient que ce monument est le tombeau d’un général romain. »

Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, En 1904, Adolphe Orain en donne une description en introduction de son conte La Fée des Houx.

 

Source : “Histoires et Légendes de la Bretagne Mystérieuse”, de G. Kogan aux éditions “Aux quais de Paris”

Publié dans Bretagne, LEGENDES-SUPERSTITIONS | Pas de Commentaire »

La Pierre qui croule de Uchon

Posté par francesca7 le 28 avril 2013

La « pierre qui croule »

 (Uchon se situe en Saône-et-Loire)

Au milieu du XIXe siècle, la « pierre qui croule » d’Uchon, galet de granit de huit mètres de large et de 2 mètres 30 de haut, pesant plus de 20 tonnes et situé à l’orée du bois d’Escrots, jouissait jadis d’une propriété curieuse, celle d’osciller du nord au sud à la moindre pression. C’était mystérieux et divertissant. Les savants expliquaient déjà prosaïquement le phénomène : la « pierre qui croule » et son support, appartenant à la catégorie des granits porphyroïdes tendant à se décomposer, les parties exposées aux intempéries, depuis des siècles, s’effritèrent peu à peu. Seuls, les points de contact échappant à cette décomposition, formèrent un pivot naturel qui, par sa position légèrement oblique, permettait un déplacement facile du centre de gravité.

La Pierre qui croule de Uchon dans LEGENDES-SUPERSTITIONS uchonMais pour les habitants, la « pierre qui croule » était auréolée de surnaturel. Les anciens, paraît-il, la consultaient comme un oracle, et leurs descendants, vigilants gardiens des traditions ancestrales, la prenaient encore pour arbitre. Seulement, par une singularité de leur nature, ils l’avaient transformée en juge spécialiste de la fidélité conjugale. Quelque mari jaloux concevait-il des doutes sur la sagesse de son épouse ? Il l’amenait de gré ou de force à la « pierre qui croule ». Et là, de son doigt tremblant, l’inculpée devait mettre le juge en mouvement. Le nombre des oscillations fixait, sans erreur possible, le soupçonneux conjoint sur son bonheur ou son infortune.

Que de drames, que de comédies se jouèrent à l’ombre du rocher ! Les bonnes langues disent même que certaines villageoises à l’âme inquiète venaient en cachette s’exercer à risquer l’épreuve. Néanmoins, la « pierre qui croule » était la terreur des petites Morvandelles à tête folle, la bête noire aussi de tous les coqs de village. Une longue rancune s’amassait contre elle et devait, tôt ou tard, causer sa perte.

C’est en l’année 1869 que l’événement survint. Mortifiés par les méfaits de la pierre, naïvement curieux, surtout, d’en connaître le secret, les gars du pays, par un beau matin, s’acheminèrent au bois d’Escrots avec des cordes, une paire de bœufs et des leviers solides. Ils arrivent, lient étroitement le roc et attellent les bœufs à la corde. Puis, les leviers posés, l’attaque commence dans un effort combiné de pesées et de tractions. Comme surprise d’abord, la pierre vacille désespérément, mais résiste, Et c’est en vain que, tendue par les bœufs, la corde grince ; c’est en vain que les hommes halètent dans une poussée rageuse, le bloc les nargue et paraît inébranlable.

Alors les assaillants se piquent au jeu. On court chercher du renfort, l’attelage est doublé, l’assaut recommence furieux. Cette fois, la pierre, lasse de tant d’affronts, après une oscillation suprême, quitte son pivot, se déplace de quelques pouces et se condamne pour toujours à l’immobilité. Ce fut tout ! Une bande de niais venait, en une heure, de détruire l’œuvre patiente des siècles. A présent, rien n’est changé. Le roc est toujours là, énorme sur son socle de granit. Mais, ne l’interrogez plus, son âme est absente. Absente ? En est-on sûr ? Arc-boutez-vous contre la pierre ; imprimez-lui une secousse et vous la sentirez tressaillir. Un rien, peut-être lui rendrait la vie, et quelque puissant vérin, prudemment secondé par des coins mis à propos, suffirait sans doute à rétablir l’oracle.
Un peu plus bas que l’église, à une centaine de mètres de celle-ci, l’oratoire présente un singulier aspect. Il est une sorte de guérite en pierres de taille ouverte d’un côté, et dont les parois latérales construites en encorbellement sont ornées de deux petites niches en accolades. On y accède par quatre marches disjointes, mais sa toiture en pinacle se compose de mœllons bien équarris et d’une conservation parfaite. La croix, déposée à l’intérieur, remplace une stèle à tablette circulaire d’un usage indéterminé, provenant sans doute du château. Le pinacle lui-même était probablement amorti par une croix monumentale, car de tout temps l’édicule porta le nom de Belle-Croix.

Son histoire est intéressante. Les seigneurs d’Uchon gardaient jalousement, paraît-il, dans leur chapelle, quelques ossements de saint Sébastien. Or, saint Sébastien, comme on le sait, détournait la peste. Ses statues s’étaient multipliées au XVe et au XVIe siècle dans nos églises de campagne, lorsque le fléau grandissant menaçait de devenir endémique. Autun fut, à maintes reprises, particulièrement éprouvé, et les habitants se rendirent plus d’une fois, au cours du XVIe et du XVIIe siècle, en pèlerinage aux reliques d’Uchon.  

L’affluence était grande et l’église trop étroite. Aussi s’avisa-t-on de construire, au XVIe siècle, le petit édifice de Belle-Croix, afin que le prêtre y célébrât la messe et que tous les pèlerins pussent y assister en plein air. La chronique rapporte qu’en 1637, « sous la conduite de leur évêque, Messire Claude de la Magdelaine, 4 500 pèlerins d’Autun passèrent la planche de Mesvres » pour monter à Uchon. Et toute la région suivait l’exemple. Saint-Nizier, Montcenis, Luzy, Blanzy, Saint-Bérain, Charmoy, Arnay-le-Duc, venaient à tour de rôle prier saint Sébastien, chaque fois que la peste faisait de nouvelles victimes. Les habitants de Montcenis, même, offrirent longtemps en reconnaissance, à l’église d’Uchon, un pain bénit le lendemain de la Trinité.

Une après-midi suffit à l’excursion de la montagne rocheuse. Elle n’est d’ailleurs pas éloignée du village. Mais, quel étrange spectacle ! On a comme une impression de chaos. Il semble que ces blocs ont été projetés là, en de bizarres amoncellements, par des Titans en délire. On admire et on a le cœur serré devant ce bouleversement de la nature sur un sol aride et escarpé. Ces masses de granit grisâtres affectent les formes les plus hétéroclites. Imaginez-les en silhouette sur une demi-clarté lunaire, projetant leurs grandes ombres et vous aurez le décor le plus fantastique qu’il soit donné de rêver.

Ici, un sphinx pose éternellement son énigme ; plus bas, un monstrueux éléphant paraît s’être couché complaisamment pour présenter sa croupe aux visiteurs. Voyez cette grotte : longtemps elle servit d’asile à une pauvre vieille qui inspirait à tous crainte et respect. Sa demeure a conservé le nom de Celle aux fas (fas pour fées). Plus loin, c’est la chambre du loup de la Gravelière qui garde encore un mauvais renom. D’autres anfractuosités prêtent moins à la légende. Les tapis de plumes de volailles et de perdrix qui en garnissent l’entrée dénoncent assez les repaires du renard, le damné rôdeur de la montagne. Tout en haut dominent les amas gigantesques de la Ravière arrondis et patinés par le temps. Et, comme pour ajouter un attrait au paysage, certaines cavités circulaires ou elliptiques auxquelles on donne le nom d’écuelles ou de bassins, se rencontrent à la surface de gros blocs ; elles affectent la forme d’une demi-sphère concave ou la disposition de sièges.

Les savants expliquent la présence des écuelles et chaises d’Uchon par l’action des premiers rayons du soleil sur l’eau congelée dans quelques dépressions naturelles qui se creusent ainsi progressivement. Mais les pâtres y voient tout autre chose. S’ils jouent sur les rochers tant que le soleil brille, ils s’en éloignent avec crainte dès que la nuit tombe. Des êtres fallots, croient-ils, farfadets et lutins, rôdent dans ces solitudes, s’installent dans les fauteuils de granit, se baignent dans les bassins, hantent les grottes, agitent les pierres dans l’ombre.

Au fait, voici la griffe du Diable qui n’est rien moins que rassurante. C’est une roche haute de trois mètres et mesurant douze mètres de tour, tombée, on ne sait comment, en équilibre sur un socle. Elle porte dans ses flancs une large empreinte produite par des érosions naturelles et qui ressemble à une griffe colossale. A ses pieds, l’amoncellement des pierres donne l’impression d’un caméléon apocalyptique préposé à sa garde.

Comment une pareille mise en scène n’inspirerait-elle pas la légende ? Et celle que l’on conte est si vieille, qu’elle est, depuis bien longtemps, reçue dans la tradition. Pour Uchon, c’est de l’histoire. L’action se perd dans la nuit des temps, mais on sait qu’elle se passait à l’époque lointaine où les habitants de Toulon avaient décidé de jeter, sur l’Arroux, un solide pont de pierre. On procédait alors à peu près comme aujourd’hui, et plusieurs concurrents briguaient l’adjudication des travaux. Or, si le prix proposé paraissait rémunérateur, les conditions étaient dures. L’une d’elles notamment, plus dangereuse, fixait, pour l’achèvement du pont, un délai trop court à dire d’experts. L’inexécution de cette dernière clause entraînait retenue de la moitié du paiement.

Effrayés par ces exigences, les entrepreneurs d’alentour s’étaient retirés les uns après les autres, peu soucieux de risquer la ruine pour un gain peut-être illusoire. Un jour, survint à Toulon une sorte d’aventurier, maître maçon ambulant, comme il s’en trouvait au Moyen Age, habile de son métier, d’ailleurs, et confiant en son expérience. D’où venait-il ? Du Nord, croit-on. Il menait à sa remorque une gracieuse enfant, sa fille, à qui de grands yeux bleus dans un visage pâle auréolé de cheveux d’or donnaient un charme indéfinissable.

A peine arrivé, le maçon s’enquiert. Il apprend qu’un pont est à construire, examine les charges imposées, et, plus audacieux que ses confrères, prend l’engagement de livrer le travail en temps voulu. Il se met à l’œuvre, engage ses ouvriers et pousse activement les travaux. Cependant, le temps presse et bien que l’arcade soit menée bon train sur ses étais habilement combinés, voici venir la veille de l’échéance fixée pour la livraison du pont, et, par une erreur incompréhensible, la clef de voûte manque. Il faudrait une énorme pierre pour combler le vide et parachever l’œuvre.

Où la trouver ? On n’en connaît pas sur place ; Uchon seule pourrait la fournir. Mais Uchon n’est pas proche et le transport d’une telle masse, si tant est qu’il soit possible, exigerait plusieurs jours. Le maçon perdra-t-il donc le bénéfice de son industrie ? Le pauvre homme se désespère et s’arrache les cheveux. Au demeurant, il n’était point dévot et plutôt que d’invoquer le secours du Ciel : « Holà ! s’écrie-t-il, Messire Satan, venez à mon aide, et vous n’en serez point leurré. » Rarement le diable se mêle ostensiblement des affaires des hommes. Il n’en finirait plus de répondre à tous les mécréants qui l’invoquent. Mais il a parfois son idée et se montre quand il lui sied.

Cette fois, Satan mûrissait un projet. Ce maître en laideur et en corruption voyait d’un œil haineux croître en sagesse et en beauté la fille du constructeur. Rebelle à ses instigations, la belle enfant nourrissait en son cœur l’amour le plus chaste pour un brave garçon qui secondait son père avec intelligence. Le jeune homme, violemment épris de ses charmes lui avait demandé sa main et tous deux, fiancés désormais, n’attendaient que l’achèvement de l’entreprise pour obtenir le consentement paternel.

Trop favorable était l’occasion, le diable parut. Dans sa hâte, il n’avait pas pris le temps de se donner une apparence décente. Aussi n’était-il pas beau ! Sa longue tête grimaçante, ornée d’une barbe de bouc, d’oreilles de loup et de deux cornes sinistres, ballottait sur un corps noir efflanqué, de stature colossale. Ses pieds et ses mains se terminaient en griffes, et, sur son dos, deux longues ailes nervées comme celles des vampires, se repliaient, au repos, avec un bruit de papier froissé. « Or ça ! tu réclames mes services ? Je suis à toi, bonhomme ; mais rien pour rien, à bon entendeur salut ! » 

Puis, de sa voix tantôt rauque, tantôt glapissante : « Je vois d’ici, parmi les roches d’Uchon, la pierre qui, sans équarrissage, sera ta clé de voûte. Demain je te la baillerai avant l’aurore. » Tremblant, d’abord, et médusé par la frayeur, le maçon s’était ressaisi. L’appât du gain l’endurcissait. « Oui bien, fit-il, mais qu’exigerez-vous en échange ? Mon âme, peut-être ? – Ton âme ne vaut pas qu’on se dérange. Non, ce qu’il me faut, c’est ta fille. – Ma fille ? vous plaisantez, elle n’a point seize ans ! – Il me la faut, te dis-je, ou tire-toi d’affaire. »

Certes, le constructeur n’était pas un père modèle, mais la prétention du diable lui parut si monstrueuse, qu’il résista longtemps. Cependant, Satan voulait sa proie. Tantôt persuasif, tantôt menaçant, il fit tant et si bien que le malheureux père, grisé par ses promesses de fortune, se laissa tenter. Au bout d’une heure, il apposait sa signature sur le contrat livrant sa fille au diable, à condition que la clé de voûte lui serait apportée secrètement la nuit suivante, avant que le coq n’eût chanté. Satan avait partie gagnée. Satisfait, il étendit ses ailes et prit son vol en ricanant. A peine eut-il franchi l’horizon qu’un homme effaré surgit d’un buisson et prit sa course vers la ville. C’était le triste fiancé, involontaire témoin du marché criminel qui allait briser sa vie.

Haletant, il accourt près de la jeune fille, et lui conte tout ce qu’il vient de voir et d’entendre. Terrorisés, les pauvres enfants vont se jeter aux pieds de la Madone. Et soudain, le jeune homme se relève, une inspiration lui vient. Sans perdre une minute, il se munit d’un sac, glisse au fond le coq le mieux gorgé du bourg et s’élance vers le pays d’Uchon. Cinq lieues l’en séparent, mais le danger lui donne des ailes. Avant minuit, il atteint le sommet de la montagne et se blottit contre un rocher. La nuit est belle, la lune étend partout ses rayons blafards. Bientôt, un gigantesque oiseau de nuit grossit dans le ciel et vient planer sur la montagne. Il tournoie, descend et s’abat sur une roche comme un vautour sur sa proie.

C’est Satan. Il saisit le bloc entre ses griffes et, de nouveau, s’élève dans les airs. De sa cachette, le jeune homme a tout vu. Prestement, il tire du sac le coq endormi, le secoue et, bien en face de la lune, le perche sur le roc. Réveillé en pleine nuit, le chanteur matinal s’imagine voir l’aurore, et, de sa voix la plus claironnante, jette vers le ciel son cri de triomphe. Tout aussitôt déchire l’espace un affreux blasphème répercuté par les échos de la montagne. Dupe de l’ingénieux fiancé, Satan croit son marché rompu. Ses griffes se détendent, ses bras s’ouvrent et le rocher fend les airs pour retomber avec fracas sur le granit qui, depuis lors, lui sert de piédestal.

Telle était la dureté de la pierre, que le choc ne la brisa point ; mais, la griffe du diable, brillant des ardeurs de l’enfer, s’y était incrustée. L’empreinte en est visible et demeure en témoignage de l’histoire. Vainement, au point du jour, le constructeur attendit sa clé de voûte. Satan fut infidèle et le maçon encourut la déchéance. Mais, tandis qu’il se lamentait, vinrent à lui les deux fiancés. La joie qui rayonnait sur leur visage avait assez d’éloquence. Et comprenant enfin son ignominie, le père dénaturé implora son pardon. Ici se termine le récit.

(D’après « Revue de Bourgogne » paru en 1911) 

Publié dans LEGENDES-SUPERSTITIONS, Saône et Loire | Pas de Commentaire »

La Vouivre de Bourgogne

Posté par francesca7 le 28 avril 2013

La Vouivre de Bourgogne dans Bourgogne vouivre

Venez me rejoindre sur le FORUM : http://devantsoi.forumgratuit.org/

De nombreuses vouivres sont représentées comme une sorte de dragon ailé qui porte une escarboucle sur le front. Cet œil, une gigantesque pierre précieuse, est parfois caché dans les roseaux des berges d’une rivière ou d’un lac tandis que la vouivre y pêche, et peut être subtilisé par un voleur audacieux.

 Cette pierre a fasciné les hommes. Leur convoitise se retrouve dans de nombreuses légendes de nos provinces et les amène à la tuer pour s’emparer du diamant comme dans les contes similaires du Cantal, du Puy-de-Dôme, de Vienne, de Basse-Normandie, de Bresse, du Revermont… Paul Sébillot, dans Le Folklore de France, a recensé beaucoup de légendes ainsi qu’Henri Dontenville dans sonHistoire et géographie mythiques de la France.

À Brétigny en Côte-d’Or, « Lai Sarpan du Bois du Roz » avait une couronne sur la tête, un œil de diamant, des écailles brillantes et sonores et un anneau à la queue.

 Dans le conte, Le Serpent au diamant, le bûcheron qui dérobe l’escarboucle apprend de la bouche du roi qu’elle a le pouvoir de transformer le fer en or.

 Les serpents volants ne sont pas rares. Tels ceux du château de la Fraudière à Jouhet (Côte-d’Or) et de Presly (Cher), la serpente volante du château de Rosemont à Luthenay-Uxeloup (Nièvre), la couleuvre volante du château de la Motte-Chevagnes (Allier) entre autres.

Toutefois, la vouivre peut avoir d’autres formes : on conte que les habitants du Valais se débarrassèrent d’un monstrueux serpent nommé la Ouïvra qui enlevait les bestiaux de la montagne de Louvye… La Ouïvra avait une tête de chat sur un corps de serpent…

 Les légendes locales gardent le souvenir de la vouivre de Blamont (Doubs) qui lavait ses ailes brillantes à la source de la Fuge, de celle qui hantait les forêts du mont Bleuchin (Doubs), de celle de Gémeaux (Côte-d’Or) qui se baignait dans la fontaine Demelet, de celles encore de Couches-les-Mines (Saône-et-Loire), de Vitteaux   (Côte-d’Or), de Beaulon (Allier), de Fleury-sur-Loire(Nièvre)…

 Dans Le Pape des escargots d’Henri Vincenot, le héros se déplace en suivant les chemins de la vouivre, les chemins qui serpentent dans les campagnes, ce que font traditionnellement tous les pèlerins.

 Dans les temps reculés, il y eut sans aucun doute en France, en de nombreux endroits, de culte à la Terre-Mère dont le serpent est l’attribut. Certains, comme à Longpont-sur-Orge ou à Montmorillon, furent des lieux de culte à Isis.

 Le serpent a été associé au féminin, et tout particulièrement aux Déesses-Mères. Son mouvement ondulatoire et sa forme l’associent à l’énergie sexuelle ; ses résurrections périodiques et ses mues l’associent aux phases de la lune qui incarnent le pouvoir régénérateur des eaux, mais aussi énergies latentes renfermées dans le sein de la terre. Il représente la force vitale, étant à la fois créateur et destructeur. Salus, déesse de la Santé et de la Guérison chez les Romains, a comme attribut le serpent. Asclépios, dieu de la médecine, est celui qui trouva comment faire revivre les gens en voyant un serpent amener une feuille dans la bouche d’un autre, le relevant en même temps.

 Les déesses-mères étaient souvent souterraines. La déesse au serpent du Fâ de Barzan est peut-être la transposition d’une déesse chthonienne gauloise.

Autrefois la vouivre était effectivement reconnue comme étant un grand serpent, avec une pierre précieuse sur son frond.

Un jeune homme était amoureux de la fille d’un notable du village. Le jeune homme étant pauvre, tenta quand même de demander la main de la jeune fille.
Le père refusa catégoriquement. Prétextant que la dot serait trop faible.
Le jeune fermier resta plusieurs jours à se morfondre. Il ne savait plus quoi faire.
Un jour il rencontra un vieil homme. Un ancien qui connaissait toutes les histoires de la région. Il lui dit de ne pas aller du coté des marais s’il tenait à la vie car la vouivre surveil son trésor. Le jeune homme cru d’abord à une légende de plus. Mais la curiosité le poussa à aller vérifier. Il aperçu effectivement l’animal. Après plusieurs jours d’observation, il constata un fait étonnant.
La vouivre lache sa pierre précieuse avant de se baigner dans le marécage.
Il se dit qu’il n’était pas assez fort pour l’affronter. Alors il retourna voir le père dont la réponse fut définitive. 
Il prit donc la décision de dérober la pierre afin d’obtenir gain de cause.
Il se rendit dans le marais, attendit que la vouivre s’éloigne et déroba l’objet avant de repartir le plus vite possible. Il courrut de toute ses forces.
Mais la vouivre s’en aperçut et le rattrapa. Il n’eut d’autre choix que de lacher la pierre afin de pouvoir s’échapper.
Une journée passa avant que le père ne vienne à la ferme.
Il dit au jeune fermier : « j’ai appris ce que tu as fait. Je sais également que tu n’a pas réussi à rapporter cette pierre. Alors, sois tu es fou, sois tu es vraiment amoureux. Afin de saluer ton courage, je t’accorde donc la main de ma fille »

Ce conte est relativement populaire, il y a évidemment des variantes.
Mais dans l’ensemble, c’est ainsi que se racontait cette histoire dans les campagnes.

Chez moi, en  Franche-Comté, on a nos légendes féeriques  venues d’Orient par les pèlerins, par les croisades ; celles qui sont venues du Nord par les guerres et les voyages ; et celles dont l’origine est si incertaine, dont la forme est si bien appropriée au caractère franc-comtois, que la région les revendique comme lui appartenant réellement. En voici donc une parmi d’autres….. 

Ainsi dans ses forêts, ses rivières, au fond de ses vertes vallées, au sein de ses lacs bleus, habitent les fées et les génies, les sylphes et les kobolds. Sur le plateau de Haute-Pierre, on a vu quelquefois passer une autre Mélusine, un être moitié femme et moitié serpent. C’est la Vouivre. Elle n’a point d’yeux, mais elle porte au front une escarboucle qui la guide comme un rayon lumineux le jour et la nuit. Lorsqu’elle va se baigner dans les rivières, elle est obligée de déposer cette escarboucle à terre, et, si l’on pouvait s’en emparer, on commanderait à tous les génies, on pourrait se faire apporter tous les trésors enfouis dans les flancs des montagnes. Mais il n’est pas prudent de tenter l’aventure, car au moindre bruit la Vouivres’élance au dehors de la rivière, et malheur à celui qu’elle rencontre. Un pauvre homme de Moustier, qui l’avait suivie un jour de très loin, et qui l’avait vue déposer son escarboucle au bord de la Loue, et plonger ses écailles de serpent dans la rivière, s’approcha avec précaution du bienheureux talisman ; mais, à l’instant où il étendait déjà la main pour le saisir, la Vouivre, qui l’avait entendu, s’élance sur lui, le jette par terre, lui déchire le sein avec ses ongles, lui serre la gorge pour l’étouffer ; et n’était que le malheureux eût reçu le matin même la communion à l’église de Lods, il serait infailliblement mort sous les coups de cette méchante Vouivre. Mais il rentra chez lui le visage et le corps tout meurtris, se promettant de ne plus courir après l’escarboucle.  

Dans la grange de Mont-Nans, il y a, depuis trois ou quatre générations, un esprit servant comme les kobolds de l’Allemagne et les trolls du Danemark, qui fait la bénédiction de la maison. C’est lui qui prend soin de l’étable, conduit les bestiaux au pâturage, protège la grange, prépare la litière des chevaux, et remplit chaque matin l’abreuvoir d’une eau pure et limpide. On ne le voit pas, mais sans cesse on reconnaît ses bons offices ; on s’aperçoit qu’il a veillé sur les récoltes et sur les moissonneurs. Pour le conserver, il ne faut que lui abandonner une légère part des produits de la ferme, lui garder à la grange ou au foyer une place très propre, et ne pas médire de lui, car il entend tout ce qu’on dit, et se venge cruellement de ceux qui l’injurient. Quant à la Dame verte, c’est la sylphide, la déesse, la fée des prairies de Franche-Comté : elle est belle et gracieuse ; elle a la taille mince et légère, comme une tige de bouleau, les épaules blanches comme la neige des montagnes, et les yeux bleus comme la source des rochers. Les marguerites des champs lui sourient quand elle passe ; les rameaux d’arbres l’effleurent avec un frémissement de joie, car elle est la déesse bien-aimée des arbres et des fleurs, des collines et des vallées. Son regard ranime la nature comme un doux soleil, et son sourire est comme le sourire du printemps.  

Le jour, elle s’assoit entre les frais taillis, tressant des couronnes de fleurs, ou peignant ses blonds cheveux avec un peigne d’or, ou rêvant sur son lit de mousse au beau jeune homme qu’elle a rencontré. La nuit, elle assemble ses compagnes ; et toutes s’en vont, folâtres et légères, danser aux rayons de la lune, et chanter. Le voyageur qui s’est trouvé égaré le soir au milieu des montagnes de Franche-Comté a souvent été surpris d’entendre tout à coup des voix aériennes, une musique harmonieuse, qui ne ressemblait à rien de ce qu’on entend habituellement dans le monde : c’étaient les chants de la Dame verte et de ses compagnes. 

Quelquefois aussi les malines sylphides égarent à dessein le jeune paysan qu’elles aiment, afin de l’attirer dans leur cercle, et de danser avec lui. Que si alors il pouvait s’emparer du petit soulier de verre d’une de ces jolies Cendrillon, il serait assez riche ; car, pour pouvoir continuer de danser avec ses compagnes, il faudrait qu’elle rachetât son soulier, et elle l’achèterait à tout prix. 

L‘hiver, la Dame verte habite dans ces grottes de rochers, où les géologues, avec leur malheureuse science, ne voient que des pierres et des stalactites, qui sont pourtant toutes pleines de rubis et de diamants dont la fée dérobe l’éclat à nos regards profanes. C’est là que, la nuit, les fêtes recommencent à la lueur de mille flambeaux, au milieu des parois de cristal et des colonnes d’agate. C’est là que la Dame verte emmène, comme une autre Armide, le chevalier qu’elle s’est choisi. Heureux l’homme qu’elle aime ! C’est pour cet être privilégié qu’elle a de douces paroles, et des regards ardents, et des secrets magiques ; c’est pour lui qu’elle use de toute sa beauté de femme, de tout son pouvoir de fée, de tout ce qui lui appartient sur la terre.  

Une autre fée franc-comtoise mérite que nous parlions d’elle, la fée Arie. Celle-ci n’a ni l’humeur aussi folâtre, ni la vie aussi joyeuse que la Dame verte ; mais c’est la bonne fée de nos chaumières ; elle aime l’ordre, le travail ; partout où elle reconnaît de telles vertus, elle répand ses bienfaits ; elle soutient dans ses devoirs la pauvre mère de famille et les jeunes gens laborieux. Presque jamais on ne la voit, mais elle assiste à tout ce qui se fait dans les champs ou sous le toit du chalet ; et si le blé que le paysan moissonne est mieux fauché, si la quenouille de la jeune fille se file plus vite et donne un fil plus beau, c’est que la fée Arie était là, et qu’elle a aidé le paysan et la jeune fille. C’est elle aussi qui récompense les enfants obéissants et studieux ; c’est elle qui fait tomber sur leur chemin les prunes des arbres voisins, et leur distribue, à Noël, les noix sèches et les gâteaux ; ce qui fait que tous les enfants connaissent la fée Arie, et parlent d’elle avec espoir. 

Une petite ville des montagnes de Franche-Comté a été plusieurs fois témoin d’une apparition merveilleuse. A un quart de lieue du Maiche, au-dessus d’une colline, on aperçoit les restes d’un château entouré de broussailles et de sapins. Là vivait jadis un seigneur avare, dont le coeur était fermé à tout sentiment d’équité, et qui, pour assouvir sa passion sordide, soumettait sans cesse ses vassaux à de nouvelles exactions, et volait le bien de ses voisins. Il est enterré au milieu de ses trésors, mais il ne peut y trouver le repos. Il voudrait pouvoir échanger son sépulcre splendide contre la tombe de terre fraîche où dort si bien le paysan ; mais il est condamné à rester là où il a vécu, et il passe la nuit à se rouler sur son or et à gémir

Dieu, touché de ses souffrances et des prières que ses descendants ont fait faire pour lui, a cependant ramené l’espoir dans son coeur, et lui a permis de venir dans ce monde chercher quelqu’un qui le délivre. Tous les cent ans, à jour fixe, quand l’obscurité commence à envelopper les campagnes, le vieux seigneur sort de son manoir, tenant une clef rouge et brûlante entre les dents. Il rôde dans les champs, entre dans les enclos, et s’approche de la ville, offrant à tout le monde son visage cadavéreux et sa clef enflammée. Celui qui aurait le courage de prendre cette clef et de le suivre deviendrait à l’instant même possesseur d’immenses trésors, et délivrerait cette pauvre âme des tourments qu’elle endure. Jusqu’à présent, personne n’a encore osé se rendre à son appel…  

En Franche-Comté, lorsqu’une femme veut devenir sorcière, le diable, pour ne pas l’effrayer, lui apparaît sous la figure humaine et quitte son vilain nom de Belzébuth ou de Satan pour en prendre un qui caresse mieux l’oreille, tel que Vert-Joli, Joli-Bois, Verdelet, Joli, etc. Les sorciers sont tenus d’aller au sabbat. Ceux de la contrée de Saint-Claude avaient rendez-vous dans un champ écarté de toute habitation, et près d’une mare d’eau. Ils s’y rendaient habituellement le jeudi et les veilles de grandes fêtes, les uns en se mettant à cheval, les autres en montant sur un mouton noir.

Là se trouvait Satan, le monarque des enfers ; Satan, sous la forme d’un bouc, tenant une chandelle allumée entre ses cornes. Chaque sorcier était obligé de lui offrir une chandelle verte, et de lui faire une autre politesse, fort peu récréative. Puis, toute la gente ensorcelée chantait, buvait, mangeait, parodiait les prières de l’église et la messe, et l’orgie durait jusqu’au jour, jusqu’à l’heure où le coq chantait ; car on sait que le chant du coq a un grand pouvoir sur les mauvais esprits. Quelquefois l’âme seule s’en allait au sabbat. Le corps restait immobile et comme endormi ; l’âme s’échappait à la dérobée et passait la nuit dans son infernale réunion.  

Un jour, un paysan s’aperçut que sa femme couchée à côté de lui ne bougeait, ni ne soufflait. En vain, il l’appelle à haute voix ; en vain, il la tire par les bras. Impossible de l’éveiller. Mais, aux premiers rayons du matin, elle se leva en poussant un grand cri. Le paysan, tout troublé, s’en alla raconter cet événement : la femme fut interrogée, et déclara qu’il ne fallait attribuer son profond sommeil qu’à la fatigue qu’elle avait éprouvée la veille en travaillant tout le jour dans les champs. On ne la crut pas, et elle fut brûlée.  

Dans ces nuits passées au sabbat, on ne s’occupait pas seulement de boire et de manger. Il y avait quelquefois de graves conciliabules, où Satan donnait à ses adeptes des leçons de science cabalistique. Les vieilles sorcières racontaient avec orgueil leurs méfaits, et les jeunes s’instruisaient à cette édifiante école. A la fin de la séance, Satan avait coutume de demander aux jeunes femmes nouvellement enrôlées sous sa bannière une mèche de cheveux, ce qui fit dire que la façon de faire que les amoureux observent parfois d’avoir quelques bracelets de cheveux de leurs maîtresses procède du démon, les boucles de cheveux étant peut-être des chaînes magiques liant la conscience…      

Publié dans Bourgogne, LEGENDES-SUPERSTITIONS | Pas de Commentaire »

La petite fille aux allumettes

Posté par francesca7 le 28 avril 2013

La petite fille aux allumettes

Contes et Histoires

Andersen

Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin ; il faisait déjà sombre ; le soir approchait, le soir du dernier jour de l’année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue : elle n’avait rien sur la tête, elle était pieds nus.

Lorsqu’elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu’elle eut à se sauver devant une file de voitures ; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures ; un méchant gamin s’enfuyait emportant en riant l’une des pantoufles ; l’autre avait été entièrement écrasée.

La petite fille aux allumettes dans LEGENDES-SUPERSTITIONS bougieVoilà la malheureuse enfant n’ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes : elle en tenait à la main un paquet.

Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde était affairé ; par cet affreux temps, personne ne s’arrêtait pour considérer l’air suppliant de la petite qui faisait pitié. La journée finissait, et elle n’avait pas encore vendu un seul paquet d’allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue.

Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières : de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, celle de l’oie, qu’on rôtissait pour le festin du soir : c’était la Saint Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter ses pas errants.

Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d’allumettes, l’enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont l’une dépassait un peu l’autre. Harassée, elle s’y assied et s’y blottit, tirant à elle ses petits pieds : mais elle grelotte et frissonne encore plus qu’avant et cependant elle n’ose rentrer chez elle. Elle n’y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.

L’enfant avait ses petites menottes toutes transies. « Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts ? » C’est ce qu’elle fit.

Quelle flamme merveilleuse c’était ! Il sembla tout à coup à la petite fille qu’elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d’ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s’éteignit brusquement : le poêle disparut, et l’enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.

Elle frotta une seconde allumette : la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la table était mise : elle était couverte d’une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s’étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes : et voilà que la bête se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien : la flamme s’éteint.

L’enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près d’un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs : de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins belle : l’allumette s’éteint. L’arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des étoiles : il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de feu.

« Voilà quelqu’un qui va mourir » se dit la petite. Sa vieille grand-mère, le seul être qui l’avait aimée et chérie, et qui était morte il n’y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu’on voit une étoile qui file, d’un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette : une grande clarté se répandit et, devant l’enfant, se tenait la vieille grand-mère.

– Grand-mère, s’écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh ! tu vas me quitter quand l’allumette sera éteinte : tu t’évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d’oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.

Et l’enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n’y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin : c’était devant le trône de Dieu.

Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l’encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d’autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brûlés d’un paquet d’allumettes.

– Quelle sottise ! dit un sans-cœur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? D’autres versèrent des larmes sur l’enfant ; c’est qu’ils ne savaient pas toutes les belles choses qu’elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c’est qu’ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la plus douce félicitée.

Publié dans LEGENDES-SUPERSTITIONS | Pas de Commentaire »

Dames de pierre d’Oliferne

Posté par francesca7 le 28 avril 2013

Dames de pierre d’Oliferne (Jura)

(D’après « Traditions populaires comparées » paru en 1854)

Célèbres par leurs enchantements, les flancs de la verte montagne d’Oliferne, où s’élèvent les ruines solitaires de l’ancien château, retentiront toujours du son des cors, des voix humaines et des aboiements prolongés qui composent le concert magique où se plaît encore, dit-on, l’âme de l’ancien seigneur de cette terre qui s’illustra par un véritable bras de fer avec le roide France

Un garde forestier, témoin oculaire de ces prodiges, assurait il y a bien longtemps, tout ému qu’il en était encore, qu’attiré un beau matin par le bruit de la chasse, il était arrivé à une clairière de la forêt ; que là il avait trouvé rassemblés, sous les amples rameaux d’un chêne, une foule de grands seigneurs, de belles dames et de piqueurs, les uns mangeant sur le gazon, les autres gardant les chevaux ou distribuant la curée à de nombreux limiers ; que la joie la plus vive animait le banquet ; que, n’osant aborder une société aussi brillante, il s’était reculé ; qu’il avait pris, pour s’échapper, un oblique sentier dans le bois ; mais qu’enchanté d’un spectacle si nouveau pour lui, il avait retourné la tête, afin d’en jouir encore… Plus rien, tout avait disparu. Dans de vieilles chartes, le nom de ce château fut quelquefois écrit Holoferne, comme celui que portait un général persan des troupes de Nabuchodonosor et qu’a rendu illustre l’acte courageux d’une héroïne d’Israël, Judith. Holoferne signifiait le vaillant capitaine ; et tout ce que l’on raconte du courage indomptable du seigneur d’Oliferne est si prodigieux, qu’on serait tenté de croire à un secret rapport entre le chasseur sauvage de cette montagne et la signification du nom qu’elle a porté.

 Dames de pierre d’Oliferne dans Jura chateau-olliferne

Ruines du château d’Oliferne

 

Le même garde forestier nous a donné sur l’ancien seigneur de celte terre des renseignements biographiques dont l’authenticité n’est pas moins certaine. L’ancien seigneur d’Oliferne avait été un puissant personnage de son époque. A croire notre garde forestier, il aurait balancé le pouvoir du roi de France ; et, suivant lui, c’était beaucoup dire ; mais il était aussi haut que son manoir. Le narrateur entendait par ces paroles que le baron était aussi orgueilleux que son château était élevé au-dessus des deux grandes vallées de l’Ain qu’il dominait, l’Anchéronne et la Valouse. Car on disait que cette forteresse de son domaine était de celles qu’on ne peut prendre ni conquérir que par l’art de la nécromancie (Essai sur l’histoire de la Franche-Comté). « Ce présomptueux vassal, disait le roi, se moque de tout le monde et se croit au-dessus de nous : je veux le forcer de rentrer dans des sentiments de soumission plus convenables à la condition d’un simple feudataire. »

Le monarque le menace, en conséquence, d’une guerre, par un envoyé qui lui en porte la déclaration : « Dites à votre maître, répond le seigneur d’Oliferne, qu’on ne récolte pas assez de foin dans tout son royaume pour remplir les fossés de mon château. » Les fossés de la forteresse d’Oliferne sont, en effet, la profonde vallée de la rivière d’Ain, d’une part, et le bassin de la Valouse, contenant tout le canton d’Arinthod, de l’autre ; avec le ténébreux ravin de l’Anchéronne et celui de Vescles, qui rendent, en effet, inabordable la haute position d’Oliferne. Inattaquable à la force brutale, le fier baron resta vainqueur ; il eut ensuite à se défendre contre la ruse. On ne chercha plus qu’à saisir sa personne, et des émissaires apostés le guettèrent pour le surprendre dans le sommeil. Or, se doutant bien de l’espionnage, que fit le rusé seigneur ? Partout où il se retirait pour passer la nuit, il arrivait sur un cheval ferré à rebours, de manière à faire croire qu’il était parti de ce lieu dans la direction des empreintes des fers de sa monture sur le sol.

A la fin cependant, soit par le nombre, soit par une plus habile stratégie, soit par la trahison, le roi se rendit maître de la formidable forteresse. Le seigneur s’échappa sans doute ; mais ses trois filles, saisies dans leur refuge, payèrent de leur vie la résistance de leur père. Elles périrent par le supplice de Régulus : on les renferma dans un tonneau que l’on garnit d’une multitude innombrable de clous, dont les pointes étaient tournées contre elles, et on les lança dans la pente de la montagne. Le tonneau roula ainsi jusqu’au fond de la vallée, trajet d’une demi-lieue qui fut fait en moins de deux minutes ; la rivière d’Ain le reçut dans ses flots.

La pitié du peuple, qu’émut cette triste aventure, imagina dès lors une métamorphose pour en perpétuer le souvenir. On montre sur la rive opposée, en face d’Oliferne, trois pointes de rocher, d’inégales hauteurs, et ces aiguilles s’appellent les Trois Damettes. On donne le même nom à la forêt qui couvre la montagne. Au reste, toute cette historiette, dont la moitié nous reporte aux temps mythologiques, et l’autre moitié aux hostilités de la France contre le comté de Bourgogne, est une de ces compositions populaires où la chronologie est ordinairement fort maltraitée, et à travers lesquelles il ne faut pas chercher de la vraisemblance. Ce qu’il y a de plus apparent dans ces traditions, c’est que le chasseur d’Oliferne ressemble singulièrement au chasseur nocturne qu’on appelle, à Condes, le roi Hérode, traversant la vallée de l’Ain la veille du Jour des Rois.

Ainsi, les pics des Trois Damettes d’Oliferne garderont un éternel souvenir de leur catastrophe, dont la couleur est aussi danoise ou Scandinave qu’orientale, grecque ou romaine. Leur supplice n’est pas de l’invention des seuls Carthaginois : vous le trouvez dans la Suède et le Danemark, à une époque fort ancienne, à en juger par les recueils poétiques du Folk Visor, où l’on voit un jeune roi menacer la jeune Karine, si elle ne veut pas être tout à lui, de la faire mettre dans un tonneau armé de pointes de fer, et qui l’y fait périr en effet. « Alors deux blanches colombes descendent du ciel et prennent la petite Karine. On n’avait vu venir que deux colombes : en ce moment, on en voit trois », écrit Marmier dans ses Souvenirs de voyage.

Les âmes toutes filiales des dames d’Oliferne n’ont pu se décider à se rendre où vont toutes les âmes ; elles ont préféré se réfugier dans les trois aiguilles de pierres, poste élevé d’où elles peuvent, tout le jour, contempler à leur aise, le manoir paternel, et dont elles se détachent, au soir, pour se promener dans ce romantique séjour. Tantôt leurs mânes vont s’asseoir, pâles et silencieux, au champ-Dolent - nom tout à fait druidique indiquant partout où on le rencontre la proximité d’un monument gaulois -, sur le bec de Grimona, ou sur les trois pierres de Brandon - indice d’un dolmen -. bornes de leur ancienne châtellenie ; tantôt on les voit marcher d’un pas grave à travers les forêts jadis sacrées de Trépierre - autre indice d’une pierre levée – et de Chastain – Castum nemus. Une autre fois, on les entendra gémir parmi les chênes dodoniens du mont de la Colombe, ou pleurer dans les roseaux de l’étang de Saint-Colomb.

Publié dans Jura, LEGENDES-SUPERSTITIONS | Pas de Commentaire »

la pierre de Pellot

Posté par francesca7 le 28 avril 2013

En Bourgogne

Les Roches des fées croqueuses d’âmes ; « la pierre de Pellot »

Ensuite nous nous arrêtons en ‘Burgondie’ pour y admirer plusieurs mégalithes des plus étonnants à la Roche en Brenil, à Montmilien et leurs environs où là il s’agit de pierres abritant des ‘fées croqueuses d’âmes’ (rien que ça !) et ayant pour noms le ‘siège Arthur’, ‘Poron Meurger’, ‘dolmen de Beuffnie’ et les ‘pierres Pelot’. Ce site mérite un arrêt particulier car il abrite une pierre branlante qui s’animait en chancelant au contact d’un coupable, et forcément un fauteuil du Diable près d’une roche plane à cupule évidement appelée ‘à sacrifices humains’ (tant qu’à faire peur autant le faire complètement). Cet endroit nous a particulièrement surpris par sa ressemblance étonnante, en un point, avec le site entre les deux Rennes, où nous situons l’emplacement d’où pouvait avoir été extrait la roche pour les encadrements du porche de l’église de Saunière ; marches taillées dans la roche, même espèce que cette dernière, etc… sans oublier la similitude entre les roches branlantes du lieu et celle citée par l’abbé Boudet. Le reste des ensembles de ces roches bourguignonnes nous rappellent à s’y méprendre les sous-bois et roches du Pilat près de la chapelle de Ste Magdeleine.

la pierre de Pellot dans LEGENDES-SUPERSTITIONS pellot-300x225

Publié dans LEGENDES-SUPERSTITIONS | Pas de Commentaire »

Le lavoir du quartier

Posté par francesca7 le 27 avril 2013

 

 Le lavoir du quartier dans LAVOIRS DE FRANCE lavoir

Si les femmes se sont toujours déplacées près des points d’eau de leur village pour laver le linge, on ne peut dater le début de la démocratisation des lavoirs qu’au milieu du XIX° siècle.

L’hygiène publique : Lutter contre l’insalubrité

La création des lavoirs résulte d’une prise de conscience collective de l’importance de la salubrité publique et des principes élémentaires d’hygiène.

A cette époque, on a bien compris que les épidémies ne sont plus des punitions du ciel et l’on commence à chercher comment prévenir leur apparition. Le fait que l’eau soit propagatrice de maladies est scientifiquement prouvé et veiller à sa pureté devient un impératif. Or, la cause de son insalubrité réside en ce qu’un même point d’eau sert à de multiples usages. Les fontaines publiques ne suffisent plus à satisfaire les besoins des populations. L’édification des lavoirs s’impose donc guidant avec elle le progrès de l’hygiène individuelle.

Des lavoirs subventionnés

Le 3 février 1851, l’assemblée législative de Napoléon III vote un crédit de 600 000 francs destiné à subventionner à hauteur de 30% la construction des lavoirs dans les communes.

Un lieu de rencontre

Les lavoirs deviennent très vite des lieux de rencontre où les lavandières se rejoignent quotidiennement transportant avec elles, brouette, baquet plein de linge, brosse, savon et planche à laver, pour s’échanger les derniers potins du village, commérer. On arrivera même à appeler les lavoirs « hôtels des bavardes » ou encore « moulins à paroles ». Là où on lavait le linge on salissait le monde.

Si plusieurs lavoirs ont existé sur la commune de Cenon (33), intéressons nous à celui du quartier du Pichot. Ce lavoir au passé singulier était situé sur l’actuelle rue du Maréchal Joffre, juste à côté du passage du chemin de fer.

C’est durant l’été de 1868, que l’on prend conscience que les trous faits dans les fossés pour laver le linge représentent un danger pour la sécurité publique. Le conseil municipal décide alors de combler ces trous et émet fin 1869 le projet de construction d’un lavoir dans le village dit du Pichot.

Les eaux de la source Cannelle

En 1871, alors que le besoin en eau des habitants se ressent de plus en plus, on pense à alimenter ce lavoir grâce au trop plein des eaux de la source Canelle. Le projet va rester en suspens pendant 25 ans avant que la commission d’hygiène ne s’y intéresse de nouveau.

Treize ans plus tard, soit en 1909, on choisit d’installer le lavoir dans l’ancienne remise du char funèbre près de la voie ferrée, mais le conseil municipal rencontre encore des problèmes car l’administration de chemins de fer de l’état refuse d’accorder à la commune un passage permettant d’accéder au lavoir.

construction dans LAVOIRS DE FRANCE

Construction du lavoir

En 1910, après accord des chemins de fer, on confie la réalisation des plans du lavoir à l’agent voyer Dantin. Après plusieurs rejets de la commission des bâtiments civils, les plans sont enfin acceptés et une dépense de 3 120 francs est votée. Le lavoir est construit durant l’année 1911, pour la plus grande joie des habitants du quartier qui le réclamaient depuis plus de 40 ans.

Aujourd’hui, le lavoir n’existe plus. Son ancien emplacement est le témoin du chantier de doublement de la voie ferrée, synonyme de la fin du bouchon ferroviaire.

Petites astuces…

En souvenir de cette époque révolue qui rappelle le dur labeur de nos grands mères, voici quelques petites astuces pour un linge éclatant :

   1.  Utiliser un bon savon ou à défaut de la cendre de bois
   2.  Rincer en ajoutant quelques boules de bleu pour l’éclat
   3.  En guise d’assouplissant, ajouter quelques racines de saponaires
   4.  Pour finir, parfumer à l’aide de rhizomes d’iris

Publié dans LAVOIRS DE FRANCE | Pas de Commentaire »

12345...9
 

leprintempsdesconsciences |
Lechocdescultures |
Change Ton Monde |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | C'est LE REVE
| Détachement Terre Antilles ...
| ATELIER RELAIS DU TARN ET G...